The Project Gutenberg EBook of Autour de la Lune
by Jules Verne
(#21 in our series by Jules Verne)

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Title: Autour de la Lune

Author: Jules Verne

Release Date: December, 2003  [EBook #4717]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on March 6, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-Latin-1

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Title:  Autour de la Lune

Author: Jules Verne

Language: French

Character set encoding: ISO-Latin-1





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                          AUTOUR DE LA LUNE
                        Etext Production Notes

This public domain Etext edition of Jules Verne's Autour  de  la  Lune
(Around the Moon) was prepared by:

        John Walker
        http://www.fourmilab.ch/




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brackets "\(" and "\)" and are expressed as their character or
symbol  names in the LaTeX typesetting language.  One formula has also
been typeset in "visual mode", in lines presceded by %


D'ici à la fin du document le texte sera redigé en français.

                 Typographie utilisée dans le texte.
                 -----------------------------------

_xxx_       Texte imprimé en italiques.
[xxx]       Note au bas de la page.
\(xxx\)     Symboles mathématiques ou mots grecs rendus
            selon le langage de composition TeX.
--          Tiret.

      Dictionnaire des mots peu communs utilisés dans le texte.
      ---------------------------------------------------------

lieue       Ancienne mesure de distance (environ 4 km).

ligne       Ancienne mesure de longeur valant, douzième partie
            du pouce, 2.1167 mm.

londrès     Cigare de la Havane, fabriqué à l'origine pour les
            Anglais.

milles      Mesure de longeur américaine, 5280 pieds, 1609 mètres,

pied        Mesure de longeur américaine, 0.3248 mètre,

pouce       Mesure de longeur américaine, 2.54 cm, douzième partie
            du pied.

toise       Ancienne mesure de longeur valant 6 pieds
            (environ 2 mètres).

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                          AUTOUR DE LA LUNE

                           par Jules Verne





CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

Qui résume la première partie de cet ouvrage, pour servir de préface a
la seconde


Pendant le cours de l'année 186., le monde entier fut singulièrement
ému par une tentative scientifique sans précédents dans les annales de
la science.  Les membres du Gun-Club, cercle d'artilleurs fondé à
Baltimore après la guerre d'Amérique, avaient eu l'idée de se mettre
en communication avec la Lune -- oui, avec la Lune --, en lui envoyant
un boulet.  Leur président Barbicane, le promoteur de l'entreprise,
ayant consulté à ce sujet les astronomes de l'Observatoire de
Cambridge, prit toutes les mesures nécessaires au succès de cette
extraordinaire entreprise, déclarée réalisable par la majorité des
gens compétents.  Après avoir provoqué une souscription publique qui
produisit près de trente millions de francs, il commença ses
gigantesques travaux.

Suivant la note rédigée par les membres de l'Observatoire, le canon
destiné à lancer le projectile devait être établi dans un pays situé
entre 0 et 28 degrés de latitude nord ou sud, afin de viser la Lune au
zénith.  Le boulet devait être animé d'une vitesse initiale de douze
mille yards à la seconde.  Lancé le 1er décembre, à onze heures moins
treize minutes et vingt secondes du soir, il devait rencontrer la Lune
quatre jours après son départ, le 5 décembre, à minuit précis, à
l'instant même où elle se trouverait dans son périgée, c'est-à-dire à
sa distance la plus rapprochée de la Terre, soit exactement
quatre-vingt-six mille quatre cent dix lieues.

Les principaux membres du Gun-Club, le président Barbicane, le major
Elphiston, le secrétaire J.-T. Maston et autres savants tinrent
plusieurs séances dans lesquelles furent discutées la forme et la
composition du boulet, la disposition et la nature du canon, la
qualité et la quantité de la poudre à employer.  Il fut décidé: 1° que
le projectile serait un obus en aluminium d'un diamètre de cent huit
pouces et d'une épaisseur de douze pouces à ses parois, qui pèserait
dix-neuf mille deux cent cinquante livres; 2° que le canon serait une
Columbiad en fonte de fer longue de neuf cents pieds, qui serait
coulée directement dans le sol; 3° que la charge emploierait quatre
cent mille livres de fulmi-coton qui, développant six milliards de
litres de gaz sous le projectile, l'emporteraient facilement vers
l'astre des nuits.

Ces questions résolues, le président Barbicane, aidé de l'ingénieur
Murchison, fit choix d'un emplacement situé dans la Floride par 27°
7' de latitude nord et 5° 7' de longitude ouest.  Ce fut en cet
endroit, qu'après des travaux merveilleux, la Columbiad fut coulée
avec un plein succès.

Les choses en étaient là, quand survint un incident qui centupla
l'intérêt attaché à cette grande entreprise.

Un Français, un Parisien fantaisiste, un artiste aussi spirituel
qu'audacieux, demanda à s'enfermer dans un boulet afin d'atteindre la
Lune et d'opérer une reconnaissance du satellite terrestre.  Cet
intrépide aventurier se nommait Michel Ardan.  Il arriva en Amérique,
fut reçu avec enthousiasme, tint des meetings, se vit porter en
triomphe, réconcilia le président Barbicane avec son mortel ennemi le
capitaine Nicholl et, comme gage de réconciliation, il les décida à
s'embarquer avec lui dans le projectile.

La proposition fut acceptée.  On modifia la forme du boulet.  Il
devint cylindro-conique.  On garnit cette espèce de wagon aérien de
ressorts puissants et de cloisons brisantes qui devaient amortir le
contrecoup du départ.  On le pourvut de vivres pour un an, d'eau pour
quelques mois, de gaz pour quelques jours.  Un appareil automatique
fabriquait et fournissait l'air nécessaire à la respiration des trois
voyageurs.  En même temps, le Gun-Club faisait construire sur l'un des
plus hauts sommets des montagnes Rocheuses un gigantesque télescope
qui permettrait de suivre le projectile pendant son trajet à travers
l'espace.  Tout était prêt.

Le 30 novembre, à l'heure fixée, au milieu d'un concours
extraordinaire de spectateurs, le départ eut lieu et pour la première
fois, trois êtres humains, quittant le globe terrestre, s'élancèrent
vers les espaces interplanétaires avec la presque certitude d'arriver
à leur but.  Ces audacieux voyageurs, Michel Ardan, le président
Barbicane et le capitaine Nicholl, devaient effectuer leur trajet en
_quatre-vingt dix-sept heures treize minutes et vingt secondes_.
Conséquemment, leur arrivée à la surface du disque lunaire ne pouvait
avoir lieu que le 5 décembre, à minuit, au moment précis où la Lune
serait pleine, et non le 4, ainsi que l'avaient annoncé quelques
journaux mal informés.

Mais, circonstance inattendue, la détonation produite par la Columbiad
eut pour effet immédiat de troubler l'atmosphère terrestre en y
accumulant une énorme quantité de vapeurs.  Phénomène qui excita
l'indignation générale, car la Lune fut voilée pendant plusieurs nuits
aux yeux de ses contemplateurs.

Le digne J.-T. Maston, le plus vaillant ami des trois voyageurs,
partit pour les montagnes Rocheuses, en compagnie de l'honorable J.
Belfast, directeur de l'Observatoire de Cambridge, et il gagna la
station de Long's-Peak, où se dressait le télescope qui rapprochait la
Lune à deux lieues.  L'honorable secrétaire du Gun-Club voulait
observer lui-même le véhicule de ses audacieux amis.

L'accumulation des nuages dans l'atmosphère empêcha toute observation
pendant les 5, 6, 7, 8, 9 et 10 décembre.  On crut même que
l'observation devrait être remise au 3 janvier de l'année suivante,
car la Lune, entrant dans son dernier quartier le 11, ne présenterait
plus alors qu'une portion décroissante de son disque, insuffisante
pour permettre d'y suivre la trace du projectile.

Mais enfin, à la satisfaction générale, une forte tempête nettoya
l'atmosphère dans la nuit du 11 au 12 décembre, et la Lune, à demi
éclairée, se découpa nettement sur le fond noir du ciel.

Cette nuit même, un télégramme était envoyé de la station de
Long's-Peak par J.-T. Maston et Belfast à MM. les membres du bureau de
l'Observatoire de Cambridge.

Or, qu'annonçait ce télégramme?

Il annonçait: que le 11 décembre, à huit heures quarante-sept du
soir, le projectile lancé par la Columbiad de Stone's-Hill avait été
aperçu par MM. Belfast et J.-T. Maston, -- que le boulet, dévié pour
une cause ignorée, n'avait point atteint son but, mais qu'il en était
passé assez près pour être retenu par l'attraction lunaire, -- que
son mouvement rectiligne s'était changé en un mouvement circulaire,
et qu'alors, entraîné suivant un orbe elliptique autour de l'astre
des nuits, il en était devenu le satellite.

Le télégramme ajoutait que les éléments de ce nouvel astre n'avaient
pu être encore calculés; -- et en effet, trois observations prenant
l'astre dans trois positions différentes, sont nécessaires pour
déterminer ces éléments.  Puis, il indiquait que la distance séparant
le projectile de la surface lunaire «pouvait» être évaluée à deux
mille huit cent trente-trois milles environ, soit quatre mille cinq
cents lieues.

Il terminait enfin en émettant cette double hypothèse: Ou l'attraction
de la Lune finirait par l'emporter, et les voyageurs atteindraient
leur but; ou le projectile, maintenu dans un orbe immutable,
graviterait autour du disque lunaire jusqu'à la fin des siècles.

Dans ces diverses alternatives, quel serait le sort des voyageurs?
Ils avaient des vivres pour quelque temps, c'est vrai.  Mais en
supposant même le succès de leur téméraire entreprise, comment
reviendraient-ils?  Pourraient-ils jamais revenir?  Aurait-on de leurs
nouvelles?  Ces questions, débattues par les plumes les plus savantes
du temps, passionnèrent le public.

Il convient de faire ici une remarque qui doit être méditée par les
observateurs trop pressés.  Lorsqu'un savant annonce au public une
découverte purement spéculative, il ne saurait agir avec assez de
prudence.  Personne n'est forcé de découvrir ni une planète, ni une
comète, ni un satellite, et qui se trompe en pareil cas, s'expose
justement aux quolibets de la foule.  Donc, mieux vaut attendre, et
c'est ce qu'aurait dû faire l'impatient J.-T. Maston, avant de lancer
à travers le monde ce télégramme qui, suivant lui, disait le dernier
mot de cette entreprise.

En effet, ce télégramme contenait des erreurs de deux sortes, ainsi
que cela fut vérifié plus tard: 1° Erreurs d'observation, en ce qui
concernait la distance du projectile à la surface de la Lune, car, à
la date du 11 décembre, il était impossible de l'apercevoir, et ce que
J.-T. Maston avait vu ou cru voir, ne pouvait être le boulet de la
Columbiad.  2° Erreurs de théorie sur le sort réservé audit
projectile, car en faire un satellite de la Lune, c'était se mettre en
contradiction absolue avec les lois de la mécanique rationnelle.

Une seule hypothèse des observateurs de Long's-Peak pouvait se
réaliser, celle qui prévoyait le cas où les voyageurs -- s'ils
existaient encore --, combineraient leurs efforts avec l'attraction
lunaire de manière à atteindre la surface du disque.

Or, ces hommes, aussi intelligents que hardis, avaient survécu au
terrible contrecoup du départ, et c'est leur voyage dans le
boulet-wagon qui va être raconté jusque dans ses plus dramatiques
comme dans ses plus singuliers détails.  Ce récit détruira beaucoup
d'illusions et de prévisions; mais il donnera une juste idée des
péripéties réservées à une pareille entreprise, et il mettra en relief
les instincts scientifiques de Barbicane, les ressources de
l'industrieux Nicholl et l'humoristique audace de Michel Ardan.

En outre, il prouvera que leur digne ami, J.-T. Maston, perdait son
temps, lorsque, penché sur le gigantesque télescope, il observait la
marche de la Lune à travers les espaces stellaires.




I

De dix heures vingt a dix heures quarante-sept minutes du soir


Quand dix heures sonnèrent, Michel Ardan, Barbicane et Nicholl firent
leurs adieux aux nombreux amis qu'ils laissaient sur terre.  Les deux
chiens, destinés à acclimater la race canine sur les continents
lunaires, étaient déjà emprisonnés dans le projectile.  Les trois
voyageurs s'approchèrent de l'orifice de l'énorme tube de fonte, et
une grue volante les descendit jusqu'au chapeau conique du boulet.

Là, une ouverture, ménagée à cet effet, leur donna accès dans le wagon
d'aluminium.  Les palans de la grue étant halés à l'extérieur, la
gueule de la Columbiad fut instantanément dégagée de ses derniers
échafaudages.

Nicholl, une fois introduit avec ses compagnons dans le projectile,
s'occupa d'en fermer l'ouverture au moyen d'une forte plaque maintenue
intérieurement par de puissantes vis de pression.  D'autres plaques,
solidement adaptées, recouvraient les verres lenticulaires des
hublots.  Les voyageurs, hermétiquement clos dans leur prison de
métal, étaient plongés au milieu d'une obscurité profonde.

«Et maintenant, mes chers compagnons, dit Michel Ardan, faisons comme
chez nous.  Je suis homme d'intérieur, moi, et très fort sur l'article
ménage.  Il s'agit de tirer le meilleur parti possible de notre
nouveau logement et d'y trouver nos aises.  Et d'abord, tâchons d'y
voir un peu plus clair.  Que diable!  le gaz n'a pas été inventé pour
les taupes!»

Ce disant, l'insouciant garçon fit jaillir la flamme d'une allumette
qu'il frotta à la semelle de sa botte; puis, il l'approcha du bec fixé
au récipient, dans lequel l'hydrogène carboné, emmagasiné à une haute
pression, pouvait suffire à l'éclairage et au chauffage du boulet
pendant cent quarante-quatre heures, soit six jours et six nuits.

Le gaz s'alluma.  Le projectile, ainsi éclairé, apparut comme une
chambre confortable, capitonnée à ses parois, meublée de divans
circulaires, et dont la voûte s'arrondissait en forme de dôme.

Les objets qu'elle renfermait, armes, instruments, ustensiles,
solidement saisis et maintenus contre les rondeurs du capiton,
devaient supporter impunément le choc du départ.  Toutes les
précautions humainement possibles avaient été prises pour mener à
bonne fin une si téméraire tentative.

Michel Ardan examina tout et se déclara fort satisfait de son
installation.

«C'est une prison, dit-il, mais une prison qui voyage, et avec le
droit de mettre le nez à la fenêtre, je ferais bien un bail de cent
ans!  Tu souris Barbicane?  As-tu donc une arrière-pensée?  Te dis-tu
que cette prison pourrait être notre tombeau?  Tombeau, soit, mais je
ne le changerais pas pour celui de Mahomet qui flotte dans l'espace
et ne marche pas!»

Pendant que Michel Ardan parlait ainsi, Barbicane et Nicholl faisaient
leurs derniers préparatifs.

Le chronomètre de Nicholl marquait dix heures vingt minutes du soir
lorsque les trois voyageurs se furent définitivement murés dans leur
boulet.  Ce chronomètre était réglé à un dixième de seconde près sur
celui de l'ingénieur Murchison.  Barbicane le consulta.

«Mes amis, dit-il, il est dix heures vingt.  A dix heures
quarante-sept, Murchison lancera l'étincelle électrique sur le fil
qui communique avec la charge de la Columbiad.  A ce moment précis,
nous quitterons notre sphéroïde.  Nous avons donc encore vingt-sept
minutes à rester sur la terre.

--Vingt-six minutes et treize secondes, répondit le méthodique
Nicholl.

--Eh bien, s'écria Michel Ardan d'un ton de belle humeur, en
vingt-six minutes, on fait bien des choses!  On peut discuter les
plus graves questions de morale ou de politique, et même les
résoudre!  Vingt-six minutes bien employées valent mieux que
vingt-six années où on ne fait rien!  Quelques secondes d'un Pascal
ou d'un Newton sont plus précieuses que toute l'existence de
l'indigeste foule des imbéciles...

--Et tu en conclus, éternel parleur?  demanda le président Barbicane.

--J'en conclus que nous avons vingt-six minutes, répondit Ardan.

--Vingt-quatre seulement, dit Nicholl.

--Vingt-quatre, si tu y tiens, mon brave capitaine, répondit Ardan,
vingt-quatre minutes pendant lesquelles on pourrait approfondir...

--Michel, dit Barbicane, pendant notre traversée, nous aurons tout le
temps nécessaire pour approfondir les questions les plus ardues.
Maintenant occupons-nous du départ.

--Ne sommes-nous pas prêts?

--Sans doute.  Mais il est encore quelques précautions à prendre pour
atténuer autant que possible le premier choc!

--N'avons-nous pas ces couches d'eau disposées entre les cloisons
brisantes, et dont l'élasticité nous protégera suffisamment?

--Je l'espère, Michel, répondit doucement Barbicane, mais je n'en
suis pas bien sûr!

--Ah!  le farceur!  s'écria Michel Ardan.  Il espère!...  Il n'est
pas sûr!...  Et il attend le moment où nous sommes encaqués pour
faire ce déplorable aveu!  Mais je demande à m'en aller!

--Et le moyen?  répliqua Barbicane.

--En effet!  dit Michel Ardan, c'est difficile.  Nous sommes dans le
train et le sifflet du conducteur retentira avant vingt-quatre
minutes...

--Vingt», fit Nicholl.

Pendant quelques instants, les trois voyageurs se regardèrent.  Puis
ils examinèrent les objets emprisonnés avec eux.

«Tout est à sa place, dit Barbicane.  Il s'agit de décider maintenant
comment nous nous placerons le plus utilement pour supporter le choc
du départ.  La position à prendre ne saurait être indifférente, et
autant que possible, il faut empêcher que le sang ne nous afflue trop
violemment à la tête.

--Juste, fit Nicholl.

--Alors, répondit Michel Ardan, prêt à joindre l'exemple à la parole,
mettons-nous la tête en bas et les pieds en haut, comme les clowns du
Great-Circus!

--Non, dit Barbicane, mais étendons-nous sur le côté.  Nous
résisterons mieux ainsi au choc.  Remarquez bien qu'au moment où le
boulet partira que nous soyons dedans ou que nous soyons devant, c'est
à peu près la même chose.

--Si ce n'est qu' «à peu près» la même chose, je me rassure, répliqua
Michel Ardan.

--Approuvez-vous mon idée, Nicholl?  demanda Barbicane.

--Entièrement, répondit le capitaine.  Encore treize minutes et demie.

--Ce n'est pas un homme que ce Nicholl s'écria Michel, c'est un
chronomètre à secondes, a échappement, avec huit trous...»

Mais ses compagnons ne l'écoutaient plus, et ils prenaient leurs
dernières dispositions avec un sang-froid inimaginable.  Ils avaient
l'air de deux voyageurs méthodiques, montés dans un wagon, et
cherchant à se caser aussi confortablement que possible.  On se
demande vraiment de quelle matière sont faits ces coeurs d'Américains
auxquels l'approche du plus effroyable danger n'ajoute pas une
pulsation!

Trois couchettes, épaisses et solidement conditionnées, avaient été
placées dans le projectile.  Nicholl et Barbicane les disposèrent au
centre du disque qui formait le plancher mobile.  Là devaient
s'étendre les trois voyageurs, quelques moments avant le départ.

Pendant ce temps, Ardan, ne pouvant rester immobile, tournait dans son
étroite prison comme une bête fauve en cage, causant avec ses amis,
parlant à ses chiens, Diane et Satellite, auxquels, on le voit, il
avait donné depuis quelque temps ces noms significatifs.

«Hé!  Diane!  Hé!  Satellite!  s'écriait-il en les excitant.  Vous
allez donc montrer aux chiens sélénites les bonnes façons des chiens
de la terre!  Voilà qui fera honneur à la race canine!  Pardieu!  Si
nous revenons jamais ici-bas, je veux rapporter un type croisé de
«moon-dogs» qui fera fureur!

--S'il y a des chiens dans la Lune, dit Barbicane.

--Il y en a, affirma Michel Ardan, comme il y a des chevaux, des
vaches, des ânes, des poules.  Je parie que nous y trouvons des
poules!

--Cent dollars que nous n'en trouverons pas, dit Nicholl.

--Tenu, mon capitaine, répondit Ardan en serrant la main de Nicholl.
Mais à propos, tu as déjà perdu trois paris avec notre président,
puisque les fonds nécessaires à l'entreprise ont été faits, puisque
l'opération de la fonte a réussi, et enfin puisque la Columbiad a été
chargée sans accident, soit six mille dollars.

--Oui, répondit Nicholl.  Dix heures trente-sept minutes et six
secondes.

--C'est entendu, capitaine.  Eh bien, avant un quart d'heure, tu auras
encore à compter neuf mille dollars au président, quatre mille parce
que la Columbiad n'éclatera pas, et cinq mille parce que le boulet
s'enlèvera à plus de six milles dans l'air.

--J'ai les dollars, répondit Nicholl en frappant sur la poche de son
habit, je ne demande qu'à payer.

--Allons, Nicholl, je vois que tu es un homme d'ordre, ce que je n'ai
jamais pu être, mais en somme, tu as fait là une série de paris peu
avantageux pour toi, permets-moi de te le dire.

--Et pourquoi?  demanda Nicholl.

--Parce que si tu gagnes le premier, c'est que la Columbiad aura
éclaté, et le boulet avec, et Barbicane ne sera plus là pour te
rembourser tes dollars.

--Mon enjeu est déposé à la banque de Baltimore, répondit simplement
Barbicane, et à défaut de Nicholl, il retournera à ses héritiers!

--Ah!  hommes pratiques!  s'écria Michel Ardan, esprits positifs!  Je
vous admire d'autant plus que je ne vous comprends pas.

--Dix heures quarante deux!  dit Nicholl.

--Plus que cinq minutes!  répondit Barbicane.

--Oui!  cinq petites minutes!  répliqua Michel Ardan.  Et nous sommes
enfermés dans un boulet au fond d'un canon de neuf cents pieds!  Et
sous ce boulet sont entassés quatre cent mille livres de fulmi-coton
qui valent seize cent mille livres de poudre ordinaire!  Et l'ami
Murchison, son chronomètre à la main, l'oeil fixé sur l'aiguille, le
doigt posé sur l'appareil électrique, compte les secondes et va nous
lancer dans les espaces interplanétaires!...

--Assez, Michel, assez!  dit Barbicane d'une voix grave.
Préparons-nous.  Quelques instants seulement nous séparent d'un moment
suprême.  Une poignée de main, mes amis.

--Oui», s'écria Michel Ardan, plus ému qu'il ne voulait le paraître.

Ces trois hardis compagnons s'unirent dans une dernière étreinte.

«Dieu nous garde!» dit le religieux Barbicane.

Michel Ardan et Nicholl s'étendirent sur les couchettes disposées au
centre du disque.

«Dix heures quarante sept!» murmura le capitaine.

Vingt secondes encore!  Barbicane éteignit rapidement le gaz et se
coucha près de ses compagnons.

Le profond silence e n'était interrompu que par les battements du
chronomètre frappant la seconde.

Soudain, un choc épouvantable se produisit, et le projectile, sous la
poussée de six milliards de litres de gaz développés par la
déflagration du pyroxile, s'enleva dans l'espace.



II

La première demi-heure


Que s'était-il passé?  Quel effet avait produit cette effroyable
secousse?  L'ingéniosité des constructeurs du projectile avait-elle
obtenu un résultat heureux?  Le choc s'était-il amorti, grâce aux
ressorts, aux quatre tampons, aux coussins d'eau, aux cloisons
brisantes?  Avait-on dompté l'effrayante poussée de cette vitesse
initiale de onze mille mètres qui eût suffi à traverser Paris ou New
York en une seconde?  C'est évidemment la question que se posaient les
mille témoins de cette scène émouvante.  Ils oubliaient le but du
voyage pour ne songer qu'aux voyageurs!  Et si quelqu'un d'entre eux
-- J.-T. Maston, par exemple --, eût pu jeter un regard à l'intérieur
du projectile, qu'aurait-il vu?

Rien alors.  L'obscurité était profonde dans le boulet.  Mais ses
parois cylindro-coniques avaient supérieurement résisté.  Pas une
déchirure, pas une flexion, pas une déformation.  L'admirable
projectile ne s'était même pas altéré sous l'intense déflagration des
poudres, ni liquéfié, comme on paraissait le craindre, en une pluie
d'aluminium.

A l'intérieur, peu de désordre, en somme.  Quelques objets avaient été
lancés violemment vers la voûte; mais les plus importants ne
semblaient pas avoir souffert du choc.  Leurs saisines étaient
intactes.

Sur le disque mobile, rabaissé jusqu'au culot, après le bris des
cloisons et l'échappement de l'eau, trois corps gisaient sans
mouvement.  Barbicane, Nicholl, Michel Ardan respiraient-ils encore?
Ce projectile n'était-il plus qu'un cercueil de métal, emportant trois
cadavres dans l'espace?...

Quelques minutes après le départ du boulet, un de ces corps fit un
mouvement; ses bras s'agitèrent, sa tête se redressa, et il parvint à
se mettre sur les genoux.  C'était Michel Ardan.  Il se palpa, poussa
un a «hem» sonore, puis il dit;

«Michel Ardan, complet.  Voyons les autres!»

Le courageux Français voulut se lever; mais il ne put se tenir debout.
Sa tête vacillait, son sang violemment injecté, l'aveuglait, il était
comme un homme ivre.

«Brr! fit-il.  Cela me produit le même effet que deux bouteilles de
Corton.  Seulement, c'est peut-être moins agréable à avaler!»

Puis, passant plusieurs fois sa main sur son front et se frottant les
tempes, il cria d'une voix ferme:

«Nicholl!  Barbicane!»

Il attendit anxieusement.  Nulle réponse.  Pas même un soupir qui
indiquât que le coeur de ses compagnons battait encore.  Il réitéra
son appel.  Même silence.

«Diable!  dit-il.  Ils ont l'air d'être tombés d'un cinquième étage
sur la tête!  Bah!  ajouta-t-il avec cette imperturbable confiance que
rien ne pouvait enrayer, si un Français a pu se mettre sur les genoux,
deux Américains ne seront pas gênés de se remettre sur les pieds.
Mais, avant tout éclairons la situation».

Ardan sentait la vie lui revenir à flots.  Son sang se calmait et
reprenait sa circulation accoutumée.  De nouveaux efforts le remirent
en équilibre.  Il parvint à se lever, tira de sa poche une allumette
et l'enflamma sous le frottement du phosphore.  Puis, l'approchant du
bec, il l'alluma.  Le récipient n'avait aucunement souffert.  Le gaz
ne s'était pas échappé.  D'ailleurs, son odeur l'eût trahi, et en ce
cas, Michel Ardan n'aurait pas impunément promené une allumette
enflammée dans ce milieu rempli d'hydrogène.  Le gaz, combiné avec
l'air, eût produit un mélange détonant et l'explosion aurait achevé ce
que la secousse avait commencé peut-être.

Dès que le bec fut allumé, Ardan se pencha sur les corps de ses
compagnons.  Ces corps étaient renversés l'un sur l'autre, comme des
masses inertes.  Nicholl dessus, Barbicane dessous.

Ardan redressa le capitaine, l'accota contre un divan, et le
frictionna vigoureusement.  Ce massage, intelligemment pratiqué,
ranima Nicholl, qui ouvrit les yeux, recouvra instantanément son
sang-froid, saisit la main d'Ardan.  Puis, regardant autour de lui:

«Et Barbicane? demanda-t-il.

--Chacun son tour, répondit tranquillement Michel Ardan.  J'ai
commencé par toi, Nicholl, parce que tu étais dessus.  Passons
maintenant à Barbicane.»

Cela dit, Ardan et Nicholl soulevèrent le président du Gun-Club et le
déposèrent sur le divan.  Barbicane semblait avoir plus souffert que
ses compagnons.  Son sang avait coulé, mais Nicholl se rassura en
constatant que cette hémorragie ne provenait que d'une légère blessure
à l'épaule.  Une simple écorchure qu'il comprima soigneusement.

Néanmoins, Barbicane fut quelque temps à revenir à lui, ce dont
s'effrayèrent ses deux amis qui ne lui épargnaient pas les frictions.

«Il respire cependant, disait Nicholl, approchant son oreille de la
poitrine du blessé.

--Oui, répondait Ardan, il respire comme un homme qui a quelque
habitude de cette opération quotidienne.  Massons, Nicholl, massons
avec vigueur.»

Et les deux praticiens improvisés firent tant et si bien, que
Barbicane recouvra l'usage de ses sens.  Il ouvrit les yeux, se
redressa, prit la main de ses deux amis, et, pour sa première parole:

«Nicholl, demanda-t-il, marchons-nous?»

Nicholl et Barbicane se regardèrent.  Ils ne s'étaient pas encore
inquiétés du projectile.  Leur première préoccupation avait été pour
les voyageurs, non pour le wagon.

«Au fait marchons-nous? répéta Michel Ardan.

--Ou bien reposons-nous tranquillement sur le sol de la Floride?
demanda Nicholl.

--Ou au fond du golfe du Mexique?  ajouta Michel Ardan.

--Par exemple!» s'écria le président Barbicane.

Et cette double hypothèse suggérée par ses compagnons eut pour effet
immédiat de le rappeler immédiatement au sentiment.

Quoi qu'il en soit, on ne pouvait encore se prononcer sur la situation
du boulet.  Son immobilité apparente; le défaut de communication avec
l'extérieur, ne permettaient pas de résoudre la question.  Peut-être
le projectile déroulait-il sa trajectoire à travers l'espace;
peut-être, après un court enlèvement, était-il retombé sur terre, ou
même dans le golfe du Mexique, chute que le peu de largeur de la
presqu'île floridienne rendait possible.

Le cas était grave, le problème intéressant.  Il fallait le résoudre
au plus tôt.  Barbicane, surexcité et triomphant par son énergie
morale de sa faiblesse physique, se releva.  Il écouta.  A
l'extérieur, silence profond.  Mais l'épais capitonnage était
suffisant pour intercepter tous les bruits de la Terre.  Cependant,
une circonstance frappa Barbicane.  La température à l'intérieur du
projectile était singulièrement élevée.  Le président retira un
thermomètre de l'enveloppe qui le protégeait, et il le consulta.
L'instrument marquait quarante-cinq degrés centigrades.

«Oui!  s'écria-t-il alors, oui!  nous marchons!  Cette étouffante
chaleur transsude à travers les parois du projectile!  Elle est
produite par son frottement sur les couches atmosphériques.  Elle va
bientôt diminuer, parce que déjà nous flottons dans le vide, et après
avoir failli étouffer, nous subirons des froids intenses.

--Quoi, demanda Michel Ardan, suivant toi, Barbicane, nous serions dès
à présent hors des limites de l'atmosphère terrestre?

--Sans aucun doute, Michel.  Ecoute-moi.  Il est dix heures
cinquante-cinq minutes.  Nous sommes partis depuis huit minutes
environ.  Or, si notre vitesse initiale n'eût pas été diminuée par le
frottement, six secondes nous auraient suffi pour franchir les seize
lieues d'atmosphère qui entourent le sphéroïde.

--Parfaitement, répondit Nicholl, mais dans quelle proportion
estimez-vous la diminution de cette vitesse par le frottement?

--Dans la proportion d'un tiers, Nicholl, répondit Barbicane cette
diminution est considérable, mais, d'après mes calculs, elle est
telle.  Si donc nous avons eu une vitesse initiale de onze mille
mètres, au sortir de l'atmosphère cette vitesse sera réduite à sept
mille trois cent trente-deux mètres, quoi qu'il en soit, nous avons
déjà franchi cet intervalle, et...

--Et alors, dit Michel Ardan, l'ami Nicholl a perdu ses deux paris:
quatre mille dollars, puisque la Columbiad n'a pas éclaté; cinq mille
dollars, puisque le projectile s'est élevé à une hauteur supérieure à
six milles.  Donc, Nicholl, exécute-toi.

--Constatons d'abord, répondit le capitaine, et nous paierons ensuite.
Il est très possible que les raisonnements de Barbicane soient exacts
et que j'aie perdu mes neuf mille dollars.  Mais une nouvelle
hypothèse se présente à mon esprit, et elle annulerait la gageure.

--Laquelle? demanda vivement Barbicane.

--L'hypothèse que, pour une raison ou une autre, le feu n'ayant pas
été mis aux poudres, nous ne soyons pas partis.

--Pardieu, capitaine, s'écria Michel Ardan, voilà une hypothèse digne
de mon cerveau!  Elle n'est pas sérieuse!  Est-ce que nous n'avons pas
été à demi assommés par la secousse?  Est-ce que je ne t'ai pas
rappelé à la vie?  Est-ce que l'épaule du président ne saigne pas
encore du contrecoup qui l'a frappée?

--D'accord, Michel, répéta Nicholl, mais une seule question.

--Fais, mon capitaine.

--As-tu entendu la détonation qui certainement a dû être formidable?

--Non, répondit Ardan, très surpris, en effet, je n'ai pas entendu la
détonation.

--Et vous, Barbicane?

--Ni moi non plus.

--Eh bien? fit Nicholl.

--Au fait! murmura le président, pourquoi n'avons-nous pas entendu la
détonation?»

Les trois amis se regardèrent d'un air assez décontenancé.  Il se
présentait là un phénomène inexplicable.  Le projectile était parti
cependant, et, conséquemment, la détonation avait dû se produire.

«Sachons d'abord où nous en sommes, dit Barbicane, et rabattons les
panneaux.»

Cette opération extrêmement simple, fut aussitôt pratiquée.  Les
écrous qui maintenaient les boulons sur les plaques extérieures du
hublot de droite, cédèrent sous la pression d'une clef anglaise.  Ces
boulons furent chassés au-dehors, et des obturateurs garnis de
caoutchouc bouchèrent le trou qui leur donnait passage.  Aussitôt la
plaque extérieure se rabattit sur sa charnière comme un sabord, et le
verre lenticulaire qui fermait le hublot apparut.  Un hublot identique
s'évidait dans l'épaisseur des parois sur l'autre face, du projectile,
un autre dans le dôme qui le terminait, un quatrième enfin au milieu
du culot inférieur.  On pouvait donc observer, dans quatre directions
opposées, le firmament par les vitres latérales et plus directement,
la Terre ou la Lune par les ouvertures supérieures et inférieures du
boulet.

Barbicane et ses deux compagnons s'étaient aussitôt précipités à la
vitre découverte.  Nul rayon lumineux ne l'animait.  Une profonde
obscurité enveloppait le projectile.  Ce qui n'empêcha pas le
président Barbicane de s'écrier:

«Non, mes amis, nous ne sommes pas retombés sur terre!  Non, nous ne
sommes pas immergés au fond du golfe du Mexique!  Oui!  nous montons
dans l'espace!  Voyez ces étoiles qui brillent dans la nuit, et cette
impénétrable obscurité qui s'amasse entre la Terre et nous!

«Hurrah!  Hurrah!» s'écrièrent d'une commune voix Michel Ardan et
Nicholl.

En effet, ces ténèbres compactes prouvaient que le projectile avait
quitté la Terre, car le sol, vivement éclairé alors par la clarté
lunaire, eût apparu aux yeux des voyageurs, s'ils eussent reposé à sa
surface.  Cette obscurité démontrait aussi que le projectile avait
dépassé la couche atmosphérique, car la lumière diffuse, répandue dans
l'air eût reporté sur les parois métalliques un reflet qui manquait
aussi.  Cette lumière aurait éclairé la vitre du hublot, et cette
vitre était obscure.  Le doute n'était plus permis.  Les voyageurs
avaient quitté la Terre.

«J'ai perdu, dit Nicholl.

--Et je t'en félicite!  répondit Ardan.

--Voici neuf mille dollars, dit le capitaine en tirant de sa poche une
liasse de dollars papier.

--Voulez-vous un reçu?  demanda Barbicane en prenant la somme.

--Si cela ne vous désoblige pas, répondit Nicholl.  C'est plus
régulier.»

Et, sérieusement, flegmatiquement, comme s'il eût été à sa caisse, le
président Barbicane tira son carnet, en détacha une page blanche,
libella au crayon un reçu en règle, le data, le signa, le parapha, et
le remit au capitaine qui l'enferma soigneusement dans son
portefeuille.

Michel Ardan, ôtant sa casquette, s'inclina sans rien dire devant ses
deux compagnons.  Tant de formalisme en de pareilles circonstances lui
coupait la parole.  Il n'avait jamais rien vu de si «américain».

Barbicane et Nicholl, leur opération terminée, s'étaient replacés à la
vitre et regardaient les constellations.  Les étoiles se détachaient
en points vifs sur le fond noir du ciel.  Mais, de ce côté, on ne
pouvait apercevoir l'astre des nuits, qui, marchant de l'est à
l'ouest, s'élevait peu à peu vers le zénith.  Aussi son absence
provoqua-t-elle une réflexion d'Ardan.

«Et la Lune?  disait-il.  Est-ce que, par hasard, elle manquerait à
notre rendez-vous?

--Rassure-toi, répondit Barbicane.  Notre future sphéroïde est à son
poste, mais nous ne pouvons l'apercevoir de ce côté.  Ouvrons l'autre
hublot latéral.»

Au moment où Barbicane allait abandonner la vitre pour procéder au
dégagement du hublot opposé, son attention fut attirée par l'approche
d'un objet brillant.  C'était un disque énorme, dont les colossales
dimensions ne pouvaient être appréciées.  Sa face tournée vers la
Terre s'éclairait vivement.  On eût dit une petite Lune qui
réfléchissait la lumière de la grande.  Elle s'avançait avec une
prodigieuse vitesse et paraissait décrire autour de la Terre une
orbite qui coupait la trajectoire du projectile.  Le mouvement de
translation de ce mobile se complétait d'un mouvement de rotation sur
lui-même.  Il se comportait donc comme tous les corps célestes
abandonnés dans l'espace.

«Eh!  s'écria Michel Ardan, qu'est cela?  Un autre projectile?»

Barbicane ne répondit pas.  L'apparition de ce corps énorme le
surprenait et l'inquiétait.  Une rencontre était possible, qui aurait
eu des résultats déplorables, soit que le projectile fût dévié de sa
route, soit qu'un choc, brisant son élan, le précipitât vers la Terre,
soit enfin qu'il se vît irrésistiblement entraîné par la puissance
attractive de cet astéroïde.

Le président Barbicane avait rapidement saisi les conséquences de ces
trois hypothèses qui, d'une façon ou d'une autre, amenaient fatalement
l'insuccès de sa tentative.  Ses compagnons, muets, regardaient à
travers l'espace.  L'objet grossissait prodigieusement en
s'approchant, et par une certaine illusion d'optique, il semblait que
le projectile se précipitât au-devant de lui.

«Mille dieux!  s'écria Michel Ardan, les deux trains vont se
rencontrer!»

Instinctivement, les voyageurs s'étaient rejetés en arrière.  Leur
épouvante fut extrême, mais elle ne dura pas longtemps, quelques
secondes à peine.  L'astéroïde passa à plusieurs centaines de mètres
du projectile et disparut, non pas tant par la rapidité de sa course,
que parce que sa face opposée à la Lune se confondit subitement avec
l'obscurité absolue de l'espace.

«Bon voyage!  s'écria Michel Ardan en poussant un soupir de
satisfaction.  Comment!  l'infini n'est pas assez grand pour qu'un
pauvre petit boulet puisse s'y promener sans crainte!  Ah çà!
qu'est-ce que ce globe prétentieux qui a failli nous heurter?

--Je le sais, répondit Barbicane.

--Parbleu!  tu sais tout.

--C'est, dit Barbicane, un simple bolide, mais un bolide énorme que
l'attraction a retenu à l'état de satellite.

--Est-il possible!  s'écria Michel Ardan.  La terre a donc deux Lunes
comme Neptune?

--Oui, mon ami, deux Lunes, bien qu'elle passe généralement pour n'en
posséder qu'une.  Mais cette seconde Lune est si petite et sa vitesse
est si grande, que les habitants de la Terre ne peuvent l'apercevoir.
C'est en tenant compte de certaines perturbations qu'un astronome
français, M. Petit, a su déterminer l'existence de ce second satellite
et en calculer les éléments.  D'après ses observations, ce bolide
accomplirait sa révolution autour de la Terre en trois heures vingt
minutes seulement, ce qui implique une vitesse prodigieuse.

--Tous les astronomes, demanda Nicholl, admettent-ils l'existence de
ce satellite?

--Non, répondit Barbicane; mais si, comme nous, ils s'étaient
rencontrés avec lui, ils ne pourraient plus douter.  Au fait, j'y
pense, ce bolide qui nous eût fort embarrassés en heurtant le
projectile permet de préciser notre situation dans l'espace.

--Comment?  dit Ardan.

--Parce que sa distance est connue et, au point où nous l'avons
rencontré, nous étions exactement a huit mille cent quarante
kilomètres de la surface du globe terrestre.

--Plus de deux mille lieues!  s'écria Michel Ardan.  Voilà qui enfonce
les trains express de ce globe piteux qu'on appelle la Terre!

--Je le crois bien, répondit Nicholl en consultant son chronomètre, il
est onze heures, et nous n'avons quitté le continent américain que
depuis treize minutes.

--Treize minutes seulement?  dit Barbicane

--Oui, répondit Nicholl, et si notre vitesse initiale de onze
kilomètres était constante, nous ferions près de dix mille lieues à
l'heure!

--Tout cela est fort bien, mes amis, dit le
président, mais reste toujours cette insoluble
question. Pourquoi n'avons-nous pas entendu la
détonation de la Columbiad?»

Faute de réponse, la conversation s'arrêta, et Barbicane, tout en
réfléchissant, s'occupa de rabaisser le mantelet du second hublot
latéral.  Son opération réussit, et, par la vitre dégagée, la Lune
emplit l'intérieur du projectile d'une brillante lumière.  Nicholl, en
homme économe, éteignit le gaz qui devenait inutile, et dont l'éclat,
d'ailleurs, nuisait à l'observation des espaces interplanétaires.

Le disque lunaire brillait alors avec une incomparable pureté.  Ses
rayons, que ne tamisait plus la vaporeuse atmosphère du globe
terrestre, filtraient à travers la vitre et saturaient l'air intérieur
du projectile de reflets argentins.  Le noir rideau du firmament
doublait véritablement l'éclat de la Lune, qui, dans ce vide de
l'éther impropre à la diffusion, n'éclipsait pas les étoiles voisines.
Le ciel, ainsi vu, présentait un aspect tout nouveau que l'oeil humain
ne pouvait soupçonner.

On conçoit l'intérêt avec lequel ces audacieux contemplaient l'astre
des nuits, but suprême de leur voyage.  Le satellite de la Terre dans
son mouvement de translation se rapprochait insensiblement du zénith,
point mathématique qu'il devait atteindre environ quatre-vingt-seize
heures plus tard.  Ses montagnes, ses plaines, tout son relief ne
s'accusaient pas plus nettement à leurs yeux que s'ils les eussent
considérés d'un point quelconque de la Terre; mais sa lumière, à
travers le vide, se développait avec une incomparable intensité.  Le
disque resplendissait comme un miroir de platine.  De la terre qui
fuyait sous leurs pieds, les voyageurs avaient déjà oublié tout
souvenir.

Ce fut le capitaine Nicholl qui, le premier, rappela l'attention sur
le globe disparu.

«Oui!  répondit Michel Ardan, ne soyons pas ingrats envers lui.
Puisque nous quittons notre pays, que nos derniers regards lui
appartiennent.  Je veux revoir la Terre avant qu'elle s'éclipse
complètement à mes yeux!»

Barbicane, pour satisfaire aux désirs de son compagnon, s'occupa de
déblayer la fenêtre du fond du projectile, celle qui devait permettre
d'observer directement la Terre.  Le disque que la force de projection
avait ramené jusqu'au culot fut démonté non sans peine.  Ses morceaux
placés avec soin contre les parois, pouvaient encore servir, le cas
échéant.  Alors apparut une baie circulaire, large de cinquante
centimètres, évidée dans la partie inférieure du boulet.  Un verre,
épais de quinze centimètres et renforcé d'une armature de cuivre, la
fermait.  Au-dessous s'appliquait une plaque d'aluminium retenue par
des boulons.  Les écrous dévissés, les boulons largués, la plaque se
rabattit, et la communication visuelle fut établie entre l'intérieur
et l'extérieur.

Michel Ardan s'était agenouillé sur la vitre.  Elle était sombre,
comme opaque.

«Eh bien, s'écria-t-il, et la Terre?

--La Terre, dit Barbicane, la voilà.

--Quoi!  fit Ardan, ce mince filet, ce croissant argenté?

--Sans doute, Michel.  Dans quatre jours, lorsque la Lune sera pleine,
au moment même où nous l'atteindrons, la Terre sera nouvelle.  Elle ne
nous apparaîtra plus que sous la forme d'un croissant délié qui ne
tardera pas à disparaître, et alors elle sera noyée pour quelques
jours dans une ombre impénétrable.

--Ça!  la Terre!» répétait Michel Ardan, regardant de tous ses yeux
cette mince tranche de sa planète natale.

L'explication donnée par le président Barbicane était juste.  La
Terre, par rapport au projectile, entrait dans sa dernière phase.
Elle était dans son octant et montrait un croissant finement tracé sur
le fond noir du ciel.  Sa lumière, rendue bleuâtre par l'épaisseur de
la couche atmosphérique, offrait moins d'intensité que celle du
croissant lunaire.  Ce croissant se présentait sous des dimensions
considérables.  On eût dit un arc énorme tendu sur le firmament.
Quelques points, vivement éclairés, surtout dans sa partie concave,
annonçaient la présence de hautes montagnes; mais ils disparaissaient
parfois sous d'épaisses taches qui ne se voient jamais à la surface du
disque lunaire.  C'étaient des anneaux de nuage disposés
concentriquement autour du sphéroïde terrestre.

Cependant, par suite d'un phénomène naturel, identique à celui qui se
produit sur la Lune lorsqu'elle est dans ses octants, on pouvait
saisir le contour entier du globe terrestre.  Son disque entier
apparaissait assez visiblement par un effet de lumière cendrée, moins
appréciable que la lumière cendrée de la Lune.  Et la raison de cette
intensité moindre est facile à comprendre.  Lorsque ce reflet se
produit sur la Lune, il est dû aux rayons solaires que la Terre
réfléchit vers son satellite.  Ici, par un effet inverse, il était dû
aux rayons solaires réfléchis de la Lune vers la Terre.  Or, la
lumière terrestre est environ treize fois plus intense que la lumière
lunaire, ce qui tient à la différence de volume des deux corps.  De
là, cette conséquence que, dans le phénomène de la lumière cendrée, la
partie obscure du disque de la Terre se dessine moins nettement que
celle du disque de la Lune, puisque l'intensité du phénomène est
proportionnelle au pouvoir éclairant des deux astres.  Il faut ajouter
aussi que le croissant terrestre semblait former une courbe plus
allongée que celle du disque.  Pur effet d'irradiation.

Tandis que les voyageurs cherchaient à percer les profondes ténèbres
de l'espace, un bouquet étincelant d'étoiles filantes s'épanouit à
leurs yeux.  Des centaines de bolides, enflammés au contact de
l'atmosphère, rayaient l'ombre de traînées lumineuses et zébraient de
leurs feux la partie cendrée du disque.  A cette époque, la Terre
était dans son périhélie, et le mois de décembre est si propice à
l'apparition de ces étoiles filantes, que des astronomes en ont compté
jusqu'à vingt-quatre mille par heure.  Mais Michel Ardan, dédaignant
les raisonnements scientifiques, aima mieux croire que la Terre
saluait de ses plus brillants feux d'artifice le départ de trois de
ses enfants.

En somme, c'était tout ce qu'ils voyaient de ce sphéroïde perdu dans
l'ombre, astre inférieur du monde solaire, qui, pour les grandes
planètes, se couche ou se lève comme une simple étoile du matin ou du
soir!  Imperceptible point de l'espace, ce n'était plus qu'un
croissant fugitif, ce globe où ils avaient laissé toutes leurs
affections!

Longtemps, les trois amis, sans parler, mais unis de coeur,
regardèrent, tandis que le projectile s'éloignait avec une vitesse
uniformément décroissante.  Puis, une somnolence irrésistible envahit
leur cerveau.  Était-ce fatigue de corps et fatigue d'esprit?  Sans
doute, car après la surexcitation de ces dernières heures passées sur
la Terre, la réaction devait inévitablement se produire.

«Eh bien, dit Michel, puisqu'il faut dormir, dormons.»

Et, s'étendant sur leurs couchettes, tous trois furent bientôt
ensevelis dans un profond sommeil.

Mais ils ne s'étaient pas assoupis depuis un quart d'heure, que
Barbicane se relevait subitement et réveillant ses compagnons d'une
voix formidable:

«J'ai trouvé!  s'écria-t-il!

--Qu'as-tu trouvé?  demanda Michel Ardan sautant hors de sa couchette.

--La raison pour laquelle nous n'avons pas entendu la détonation de la
Columbiad!

--Et c'est?...  fit Nicholl.

--Parce que notre projectile allait plus vite que le son!»



III

Où l'on s'installe


Cette explication curieuse, mais certainement exacte, une fois donnée,
les trois amis s'étaient replongés dans un profond sommeil.  Où
auraient-ils, pour dormir, trouvé un lieu plus calme, un milieu plus
paisible?  Sur terre, les maisons des villes, les chaumières des
campagnes, ressentent toutes les secousses imprimées à l'écorce du
globe.  Sur mer, le navire, ballotté par les lames, n'est que choc et
mouvement.  Dans l'air, le ballon oscille incessamment sur des couches
fluides de densités diverses.  Seul, ce projectile, flottant dans le
vide absolu, au milieu du silence absolu, offrait à ses hôtes le repos
absolu.

Aussi, le sommeil des trois aventureux voyageurs se fût-il peut-être
indéfiniment prolongé, si un bruit inattendu ne les eût éveillés vers
sept heures du matin, le 2 décembre, huit heures après leur départ.

Ce bruit, c'était un aboiement très caractérisé.

«Les chiens!  Ce sont les chiens!» s'écria Michel Ardan, se relevant
aussitôt.

--Ils ont faim, dit Nicholl.

--Pardieu!  répondit Michel, nous les avons oubliés!

--Où sont-ils?» demanda Barbicane.

On chercha, et l'on trouva l'un de ces animaux blotti sous le divan.
Épouvanté, anéanti par le choc initial, il était resté dans ce coin
jusqu'au moment où la voix lui revint avec le sentiment de la faim.

C'était l'aimable Diane, assez penaude encore, qui s'allongea hors de
sa retraite, non sans se faire prier.  Cependant Michel Ardan
l'encourageait de ses plus gracieuses paroles.

«Viens, Diane, disait-il, viens, ma fille!  toi, dont la destinée
marquera dans les annales cynégétiques!  toi que les païens eussent
donnée pour compagne au dieu Anubis, et les chrétiens pour amie à
saint Roch!  toi, digne d'être forgée en airain par le roi des enfers,
comme ce toutou que Jupiter céda à la belle Europe au prix d'un
baiser!  toi, dont la célébrité effacera celle des héros de Montargis
et du mont Saint-Bernard!  toi, qui, t'élançant vers les espaces
interplanétaires, seras peut-être l'Ève des chiens sélénites!  toi qui
justifieras là-haut cette parole de Toussenel: «Au commencement.
«Dieu créa l'homme, et le voyant si faible, il lui «donna le chien!»
Viens, Diane!  viens ici!»

Diane, flattée ou non, s'avançait peu à peu et poussait des
gémissements plaintifs.

«Bon!  fit Barbicane, je vois bien Ève, mais où est Adam?

--Adam!  répondit Michel, Adam ne peut être loin!  Il est là, quelque
part!  Il faut l'appeler!  Satellite!  ici, Satellite!»

Mais Satellite ne paraissait pas.  Diane continuait de gémir.  On
constata cependant qu'elle n'était point blessée, et on lui servit une
appétissante pâtée qui fit taire ses plaintes.

Quant à Satellite, il semblait introuvable.  Il fallut chercher
longtemps avant de le découvrir dans un des compartiments supérieurs
du projectile, où un contrecoup, assez inexplicable, l'avait
violemment lancé.  La pauvre bête, fort endommagée, était dans un
piteux état.

«Diable!  dit Michel, voilà notre acclimatation compromise!»

On descendit le malheureux chien avec précaution.  Sa tête s'était
fracassée contre la voûte, et il semblait difficile qu'il revînt d'un
tel choc.  Néanmoins, il fut confortablement étendu sur un coussin et
là, il laissa échapper un soupir.

«Nous te soignerons, dit Michel.  Nous sommes responsables de ton
existence.  J'aimerais mieux perdre un bras qu'une patte de mon pauvre
Satellite!»

Et, ce disant, il offrit quelques gorgées d'eau au blessé, qui les but
avidement.

Ces soins donnés, les voyageurs observèrent attentivement la Terre et
la Lune.  La Terre n'était plus figurée que par un disque cendré que
terminait un croissant plus rétréci que la veille; mais son volume
restait encore énorme, si on le comparait à celui de la Lune qui se
rapprochait de plus en plus d'un cercle parfait.

«Parbleu!  dit alors Michel Ardan, je suis vraiment fâché que nous ne
soyons pas partis au moment de la Pleine-Terre, c'est-à-dire lorsque
notre globe se trouvait en opposition avec le Soleil.

--Pourquoi? demanda Nicholl.

--Parce que nous aurions aperçu sous un nouveau jour nos continents et
nos mers, ceux-ci resplendissants sous la projection des rayons
solaires, celles-là plus sombres et telles qu'on les reproduit sur
certaines mappemondes!  J'aurais voulu voir ces pôles de la Terre sur
lesquels le regard de l'homme ne s'est encore jamais reposé!

--Sans doute, répondit Barbicane, mais si la Terre avait été pleine,
la Lune aurait été nouvelle, c'est-à-dire invisible au milieu de
l'irradiation du Soleil.  Or, mieux vaut pour nous voir le but
d'arrivée que le point de départ.

--Vous avez raison, Barbicane, répondit le capitaine Nicholl, et
d'ailleurs quand nous aurons atteint la Lune, nous aurons le temps,
pendant les longues nuits lunaires, de considérer à loisir ce globe où
fourmillent nos semblables!

--Nos semblables!  s'écria Michel Ardan.  Mais maintenant, ils ne sont
pas plus nos semblables que les Sélénites!  Nous habitons un monde
nouveau, peuplé de nous seuls, le projectile!  Je suis le semblable de
Barbicane, et Barbicane est le semblable de Nicholl.  Au-delà de nous,
en dehors de nous, l'humanité finit, et nous sommes les seules
populations de ce microcosme jusqu'au moment où nous deviendrons de
simples Sélénites!

--Dans quatre-vingt-huit heures environ,
répliqua le capitaine.

--Ce qui veut dire?... demanda Michel Ardan.

--Qu'il est huit heures et demie, répondit Nicholl.

--Eh bien, repartit Michel, il m'est impossible de trouver même
l'apparence d'une raison pour laquelle nous ne déjeunerions pas
illico.»

En effet, les habitants du nouvel astre ne pouvaient y vivre sans
manger, et leur estomac subissait alors les impérieuses lois de la
faim.  Michel Ardan, en sa qualité de Français, se déclara cuisinier
en chef, importante fonction qui ne lui suscita pas de concurrents.
Le gaz donna les quelques degrés de chaleur suffisants pour les
apprêts culinaires, et le coffre aux provisions fournit les éléments
de ce premier festin.

Le déjeuner débuta par trois tasses d'un bouillon excellent, dû à la
liquéfaction dans l'eau chaude de ces précieuses tablettes Liebig,
préparées avec les meilleurs morceaux des ruminants des Pampas.  Au
bouillon de boeuf succédèrent quelques tranches de beefsteak
comprimés à la presse hydraulique, aussi tendres, aussi succulents que
s'ils fussent sortis des cuisines du café Anglais.  Michel, homme
d'imagination, soutint même qu'ils étaient «saignants».

Des légumes conservés «et plus frais que nature», dit aussi l'aimable
Michel, succédèrent au plat de viande, et furent suivis de quelques
tasses de thé avec tartines beurrées à l'américaine.  Ce breuvage,
déclaré exquis, était dû à l'infusion de feuilles de premier choix
dont l'empereur de Russie avait mis quelques caisses à la disposition
des voyageurs.

Enfin, pour couronner ce repas, Ardan dénicha une fine bouteille de
Nuits, qui se trouvait «par hasard» dans le compartiment des
provisions.  Les trois amis la burent à l'union de la Terre et de son
satellite.

Et comme si ce n'était pas assez de ce vin généreux qu'il avait
distillé sur les coteaux de Bourgogne, le Soleil voulut se mettre de
la partie.  Le projectile sortait en ce moment du cône d'ombre projeté
par le globe terrestre, et les rayons de l'astre radieux frappèrent
directement le disque inférieur du boulet, en raison de l'angle que
fait l'orbite de la Lune avec celle de la Terre.

«Le Soleil!  s'écria Michel Ardan.

--Sans doute, répondit Barbicane.  Je l'attendais.

--Cependant, dit Michel, le cône d'ombre que la Terre laisse dans
l'espace s'étend au-delà de la Lune?

--Beaucoup au-delà, si on ne tient pas compte de la réfraction
atmosphérique, dit Barbicane.  Mais quand la Lune est enveloppée dans
cette ombre, c'est que les centres des trois astres, le Soleil, la
Terre et la Lune, sont en ligne droite.  Alors les noeuds coïncident
avec les phases de la Pleine-Lune et il y a éclipse.  Si nous étions
partis au moment d'une éclipse de Lune, tout notre trajet se fût
accompli dans l'ombre, ce qui eût été fâcheux.

--Pourquoi?

--Parce que, bien que nous flottions dans le vide, notre projectile,
baigné au milieu des rayons solaires recueillera leur lumière et leur
chaleur.  Donc, économie de gaz, économie précieuse à tous égards.»

En effet, sous ces rayons dont aucune atmosphère n'adoucissait la
température et l'éclat, le projectile se réchauffait et s'éclairait
comme s'il eût subitement passé de l'hiver à l'été.  La Lune en haut,
le Soleil en bas, l'inondaient de leurs feux.

«Il fait bon ici, dit Nicholl.

--Je le crois bien!  s'écria Michel Ardan.  Avec un peu de terre
végétale répandue sur notre planète d'aluminium, nous ferions pousser
les petits pois en vingt-quatre heures.  Je n'ai qu'une crainte, c'est
que les parois du boulet n'entrent en fusion!

--Rassure-toi, mon digne ami, répondit Barbicane.  Le projectile a
supporté une température bien autrement élevée, pendant qu'il glissait
sur les couches atmosphériques.  Je ne serais même pas étonné qu'il se
fût montré aux yeux des spectateurs de la Floride comme un bolide en
feu.

--Mais alors, J.-T. Maston doit nous croire rôtis.

--Ce qui m'étonne, répondit Barbicane, c'est que nous ne l'ayons pas
été.  C'était là un danger que nous n'avions pas prévu.

--Je le craignais, moi, répondit simplement Nicholl.

--Et tu ne nous en avais rien dit, sublime capitaine!» s'écria Michel
Ardan en serrant la main de son compagnon.

Cependant Barbicane procédait à son installation dans le projectile
comme s'il n'eût jamais dû le quitter.  On se rappelle que ce wagon
aérien offrait à sa base une superficie de cinquante-quatre pieds
carrés.  Haut de douze pieds jusqu'au sommet de sa voûte, habilement
aménagé à l'intérieur, peu encombré par les instruments et ustensiles
de voyage qui occupaient chacun une place spéciale, il laissait à ses
trois hôtes une certaine liberté de mouvements.  L'épaisse vitre,
engagée dans une partie du culot, pouvait supporter impunément un
poids considérable.  Aussi Barbicane et ses compagnons marchaient-ils
à sa surface comme sur un plancher solide; mais le Soleil, qui la
frappait directement de ses rayons, éclairant par en dessous
l'intérieur du projectile, y produisait de singuliers effets de
lumière.

On commença par vérifier l'état de la caisse à eau et de la caisse aux
vivres.  Ces récipients n'avaient aucunement souffert, grâce aux
dispositions prises pour amortir le choc.  Les vivres étaient
abondants et pouvaient nourrir les trois voyageurs pendant une année
entière.  Barbicane avait voulu se précautionner pour le cas où le
projectile arriverait sur une portion absolument stérile de la Lune.
Quant à l'eau et à la réserve d'eau-de-vie qui comprenait cinquante
gallons, il y en avait pour deux mois seulement.  Mais, à s'en
rapporter aux dernières observations des astronomes, la Lune
conservait une atmosphère basse, dense, épaisse, au moins dans ses
vallées profondes, et là les ruisseaux, les sources ne pouvaient
manquer.  Donc, pendant la durée du trajet et pendant la première
année de leur installation sur le continent lunaire, les aventureux
explorateurs ne devaient être éprouvés ni par la faim ni par la soif.

Restait la question de l'air à l'intérieur du projectile.  Là encore,
toute sécurité.  L'appareil Reiset et Regnaut, destiné à la production
de l'oxygène, était alimenté pour deux mois de chlorate de potasse.
Il consommait nécessairement une certaine quantité de gaz, car il
devait maintenir au-dessus de quatre cents degrés la matière
productrice.  Mais là encore, on était en fonds.  L'appareil ne
demandait, d'ailleurs, qu'un peu de surveillance.  Il fonctionnait
automatiquement.  A cette température élevée, le chlorate de potasse,
se changeant en chlorure de potassium, abandonnait tout l'oxygène
qu'il contenait.  Or, que donnaient dix-huit livres de chlorate de
potasse?  Les sept livres d'oxygène nécessaire à la consommation
quotidienne des hôtes du projectile.

Mais il ne suffisait pas de renouveler l'oxygène dépensé, il fallait
encore absorber l'acide carbonique produit par l'expiration.  Or,
depuis une douzaine d'heures, l'atmosphère du boulet s'était chargée
de ce gaz absolument délétère, produit définitif de la combustion des
éléments du sang par l'oxygène inspiré.  Nicholl reconnut cet état de
l'air en voyant Diane haleter péniblement.  En effet, l'acide
carbonique--par un phénomène identique à celui qui se produit dans la
fameuse Grotte du Chien--se massait vers le fond du projectile, en
raison de sa pesanteur.  La pauvre Diane, la tête basse, devait donc
souffrir avant ses maîtres de la présence de ce gaz.  Mais le
capitaine Nicholl se hâta de remédier à cet état de choses.  Il
disposa sur le fond du projectile plusieurs récipients contenant de la
potasse caustique qu'il agita pendant un certain temps, et cette
matière, très avide d'acide carbonique, l'absorba complètement et
purifia ainsi l'air intérieur.

L'inventaire des instruments fut alors commencé.  Les thermomètres et
les baromètres avaient résisté, sauf un thermomètre à minima dont le
verre s'était brisé.  Un excellent anéroïde, retiré de la boîte ouatée
qui le contenait, fut accroché à l'une des parois.  Naturellement, il
ne subissait et ne marquait que la pression de l'air à l'intérieur du
projectile.  Mais il indiquait aussi la quantité de vapeur d'eau qu'il
renfermait.  En ce moment son aiguille oscillait entre 765 et 760
millimètres.  C'était «du beau temps».

Barbicane avait emporté aussi plusieurs compas qui furent retrouvés
intacts.  On comprend que dans ces conditions, leur aiguille était
affolée, c'est-à-dire sans direction constante.  En effet, à la
distance où le boulet se trouvait de la Terre, le pôle magnétique ne
pouvait exercer sur l'appareil aucune action sensible.  Mais ces
boussoles, transportées sur le disque lunaire, y constateraient
peut-être des phénomènes particuliers.  En tout cas, il était
intéressant de vérifier si le satellite de la Terre se soumettait
comme elle à l'influence magnétique.

Un hypsomètre pour mesurer l'altitude des montagnes lunaires, un
sextant destiné à prendre la hauteur du Soleil, un théodolite,
instrument de géodésie qui sert à lever les plans et à réduire les
angles à l'horizon, les lunettes dont l'usage devait être très
apprécié aux approches de la Lune, tous ces instruments furent visités
avec soin et reconnus bons, malgré la violence de la secousse
initiale.

Quant aux ustensiles, aux pics, aux pioches, aux divers outils dont
Nicholl avait fait un choix spécial; quant aux sacs de graines
variées, aux arbustes que Michel Ardan comptait transplanter dans les
terres sélénites, ils étaient à leur place dans les coins supérieurs
du projectile.  Là s'évidait une sorte de grenier encombré d'objets
que le prodigue Français y avait empilés.  Quels ils étaient, on ne
savait guère, et le joyeux garçon ne s'expliquait pas là-dessus.  De
temps en temps, il montait par des crampons rivés aux parois jusqu'à
ce capharnaüm, dont il s'était réservé l'inspection.  Il rangeait, il
arrangeait, il plongeait une main rapide dans certaines boîtes
mystérieuses, en chantant de la voix la plus fausse quelque vieux
refrain de France qui égayait la situation.

Barbicane observa avec intérêt que ses fusées et autres artifices
n'avaient pas été endommagés.  Ces pièces importantes, puissamment
chargées, devaient servir à ralentir la chute du projectile, lorsque
celui-ci, sollicité par l'attraction lunaire, après avoir dépassé le
point d'attraction neutre, tomberait sur la surface de la Lune.
Chute, d'ailleurs, qui devait être six fois moins rapide qu'elle ne
l'eût été à la surface de la Terre, grâce à la différence de masse des
deux astres.

L'inspection se termina donc à la satisfaction générale.  Puis chacun
revint observer l'espace par les fenêtres latérales et à travers la
vitre inférieure.

Même spectacle.  Toute l'étendue de la sphère céleste, fourmillant
d'étoiles et de constellations d'une pureté merveilleuse, à rendre fou
un astronome.  D'un côté, le Soleil, comme la gueule d'un four
embrasé, disque éblouissant sans auréole, se détachant sur le fond
noir du ciel.  De l'autre, la Lune lui ejetant ses feux par réflexion,
et comme immobile au milieu du monde stellaire.  Puis, une tache assez
forte, qui semblait trouer le firmament et que bordait encore un
demi-liséré argenté: c'était la Terre.  Çà et là, des nébuleuses
massées comme de gros flocons d'une neige sidérale, et du zénith au
nadir, un immense anneau formé d'une impalpable poussière d'astres,
cette voie lactée, au milieu de laquelle le Soleil ne compte que pour
une étoile de quatrième grandeur!

Les observateurs ne pouvaient détacher leurs regards de ce spectacle
si nouveau, dont aucune description ne saurait donner l'idée.  Que de
réflexions il leur suggéra!  Quelles émotions inconnues il éveilla
dans leur âme!  Barbicane voulut commencer le récit de son voyage sous
l'empire de ces impressions, et il nota heure par heure tous les faits
qui signalaient le début de son entreprise.  Il écrivait
tranquillement de sa grosse écriture carrée et dans un style un peu
commercial.

Pendant ce temps, le calculateur Nicholl revoyait ses formules de
trajectoires et manoeuvrait les chiffres avec une dextérité sans
pareille.  Michel Ardan causait tantôt avec Barbicane qui ne lui
répondait guère, tantôt avec Nicholl qui ne l'entendait pas, avec
Diane qui ne comprenait rien à ses théories, avec lui-même enfin, se
faisant demandes et réponses, allant, venant, s'occupant de mille
détails, tantôt courbé sur la vitre inférieure, tantôt juché dans les
hauteurs du projectile, et toujours chantonnant.  Dans ce microcosme
il représentait l'agitation et la loquacité française, et l'on est
prié de croire qu'elle était dignement représentée.

La journée, ou plutôt--car l'expression n'est pas juste--le laps de
douze heures qui forme le jour sur la Terre, se termina par un souper
copieux, finement préparé.  Aucun incident de nature à altérer la
confiance des voyageurs ne s'était encore produit.  Aussi, pleins
d'espoir, déjà sûrs du succès, ils s'endormirent paisiblement, tandis
que le projectile, sous une vitesse uniformément décroissante,
franchissait les routes du ciel.



IV

Un peu d'algèbre


La nuit se passa sans incident.  A vrai dire, ce mot «nuit» est
impropre.

La position du projectile ne changeait pas par rapport au Soleil.
Astronomiquement, il faisait jour sur la partie inférieure du boulet,
nuit sur sa partie supérieure.  Lors donc que dans ce récit ces deux
mots sont employés, ils expriment le laps de temps qui s'écoule entre
le lever et le coucher du Soleil sur la Terre.

Le sommeil des voyageurs fut d'autant plus paisible que, malgré son
excessive vitesse, le projectile semblait être absolument immobile.
Aucun mouvement ne trahissait sa marche à travers l'espace.  Le
déplacement, quelque rapide qu'il soit, ne peut produire un effet
sensible sur l'organisme, quand il a lieu dans le vide ou lorsque la
masse d'air circule avec le corps entraîné.  Quel habitant de la Terre
s'aperçoit de sa vitesse, qui l'emporte cependant à raison de
quatre-vingt-dix mille kilomètres par heure?  Le mouvement, dans ces
conditions, ne se «ressent» pas plus que le repos.  Aussi tout corps y
est-il indifférent.  Un corps est-il en repos, il y demeurera tant
qu'aucune force étrangère ne le déplacera.  Est-il en mouvement, il ne
s'arrêtera plus si aucun obstacle ne vient enrayer sa marche.  Cette
indifférence au mouvement ou au repos, c'est l'inertie.

Barbicane et ses compagnons pouvaient donc se croire dans une
immobilité absolue, étant enfermés à l'intérieur du projectile.
L'effet eût été le même, d'ailleurs, s'ils se fussent placés à
l'extérieur.  Sans la Lune qui grossissait au-dessus d'eux, ils
auraient juré qu'ils flottaient dans une stagnation complète.

Ce matin-là, le 3 décembre, les voyageurs furent réveillés par un
bruit joyeux, mais inattendu.  Ce fut le chant du coq qui retentit à
l'intérieur du wagon.

Michel Ardan, le premier sur pied, grimpa jusqu'au sommet du
projectile, et fermant une caisse entrouverte:

«Veux-tu te taire?  dit-il à voix basse.  Cet animal-là va faire
manquer ma combinaison!»

Cependant Nicholl et Barbicane s'étaient réveillés.

«Un coq?  avait dit Nicholl.

--Eh non!  mes amis, répondit vivement Michel, c'est moi qui ai voulu
vous réveiller par cette vocalise champêtre!»

Et ce disant, il poussa un splendide kokoriko qui eût fait honneur au
plus orgueilleux des gallinacés.

Les deux Américains ne purent s'empêcher de rire.

«Un joli talent, dit Nicholl, regardant son compagnon d'un air
soupçonneux.

--Oui, répondit Michel, une plaisanterie de mon pays.  C'est très
gaulois.  On fait, comme cela, le coq dans les meilleures sociétés!»

Puis, détournant la conversation:

«Sais-tu, Barbicane, dit-il, à quoi j'ai pensé toute la nuit?

--Non, répondit le président.

--A nos amis de Cambridge.  Tu as déjà remarqué que je suis un
admirable ignorant des choses mathématiques.  Il m'est donc impossible
de deviner comment les savants de l'Observatoire ont pu calculer
quelle vitesse initiale devrait avoir le projectile en quittant la
Columbiad pour atteindre la Lune.

--Tu veux dire, répliqua Barbicane, pour atteindre ce point neutre où
les attractions terrestre et lunaire se font équilibre, car, à partir
de ce point situé aux neuf dixièmes du parcours environ, le projectile
tombera sur la Lune simplement en vertu de sa pesanteur.

--Soit, répondit Michel, mais, encore une fois, comment ont-ils pu
calculer la vitesse initiale?

--Rien n'était plus aisé, répondit Barbicane.

--Et tu aurais su faire ce calcul?  demanda Michel Ardan.

--Parfaitement.  Nicholl et moi, nous l'eussions établi, si la note de
l'Observatoire ne nous eût évité cette peine.

--Eh bien, mon vieux Barbicane, répondit Michel, on m'eût plutôt coupé
la tête, en commençant par les pieds, que de me faire résoudre ce
problème-là!

--Parce que tu ne sais pas l'algèbre, répliqua tranquillement
Barbicane.

--Ah!  vous voilà bien, vous autres, mangeurs d'_x_!  Vous croyez
avoir tout dit quand vous avez dit: l'algèbre.

--Michel, répliqua Barbicane, crois-tu qu'on puisse forger sans
marteau ou labourer sans charrue?

--Difficilement.

--Eh bien, l'algèbre est un outil, comme la charrue ou le marteau, et
un bon outil pour qui sait l'employer.

--Sérieusement?

--Très sérieusement.

--Et tu pourrais manier cet outil-là devant moi?

--Si cela t'intéresse.

--Et me montrer comment on a calculé la vitesse initiale de notre
wagon?

--Oui, mon digne ami.  En tenant compte de tous les éléments du
problème, de la distance du centre de la Terre au centre de la Lune,
du rayon de la Terre, de la masse de la Terre, de la masse de la Lune,
je puis établir exactement quelle a dû être la vitesse initiale du
projectile, et cela par une simple formule.

--Voyons la formule.

--Tu la verras.  Seulement, je ne te donnerai pas la courbe tracée
réellement par le boulet entre la Lune et la Terre, en tenant compte
de leur mouvement de translation autour du Soleil.  Non.  Je
considérerai ces deux astres comme immobiles, ce qui nous suffit.

--Et pourquoi?

--Parce que ce serait chercher la solution de ce problème qu'on
appelle «le problème des trois corps», et que le calcul intégral n'est
pas encore assez avancé pour le résoudre.

--Tiens, fit Michel Ardan de son ton narquois, les mathématiques n'ont
donc pas dit leur dernier mot?

--Certainement non, répondit Barbicane.

--Bon!  Peut-être les Sélénites ont-ils poussé plus loin que vous le
calcul intégral!  Et à propos, qu'est-ce que ce calcul intégral?

--C'est un calcul qui est l'inverse du calcul différentiel, répondit
sérieusement Barbicane.

--Bien obligé.

--Autrement dit, c'est un calcul par lequel on cherche les quantités
finies dont on connaît la différentielle.

--Au moins, voilà qui est clair, répondit Michel d'un air on ne peut
plus satisfait.

--Et maintenant, reprit Barbicane, un bout de papier, un bout de
crayon, et avant une demi-heure je veux avoir trouvé la formule
demandée.»

Barbicane, cela dit, s'absorba dans son travail, tandis que Nicholl
observait l'espace, laissant à son compagnon le soin du déjeuner.

Une demi-heure ne s'était pas écoulée que Barbicane, relevant la tête,
montrait à Michel Ardan une page couverte de signes algébriques, au
milieu desquels se détachait cette formule générale:


%    1   2   2          r         m'    r     r
%    - (v - v ) = gr { --- - 1 + --- ( --- - ---) } 
%    2       0          x         m    d-x   d-r


    \( \frac{1}{2}\left(v^2-v_0^2\right)=
    gr\left\{\frac{r}{x}-1+\frac{m'}{m}\left(\frac{r}{d-x}-
    \frac{r}{d-r}\right)\right\} \)

«Et cela signifie?..., demanda Michel

--Cela signifie, répondit Nicholl, que: un demi de _v_ deux moins _v_
zéro carré, égale _gr_ multiplié par _r_ sur _x_ moins un, plus _m_
prime sur _m_ multiplié par _r_ sur _d_ moins _x_, moins _r_ sur _d_
moins _r_...

--_X_ sur _y_ monté sur _z_ et chevauchant sur _p_, s'écria Michel
Ardan en éclatant de rire.  Et tu comprends cela, capitaine?

--Rien n'est plus clair.

--Comment donc!  dit Michel.  Mais cela saute aux yeux, et je n'en
demande pas davantage.

--Rieur sempiternel!  répliqua Barbicane.  Tu as voulu de l'algèbre,
et tu en auras jusqu'au menton!

--J'aime mieux qu'on me pende!

--En effet, répondit Nicholl, qui examinait la formule en connaisseur,
ceci me paraît bien trouvé, Barbicane.  C'est l'intégrale de
l'équation des forces vives, et je ne doute pas qu'elle ne nous donne
le résultat cherché.

--Mais je voudrais comprendre!  s'écria Michel.  Je donnerais dix ans
de la vie de Nicholl pour comprendre!

--Ecoute alors, reprit Barbicane.  Un demi de _v_ deux moins _v_ zéro
carré, c'est la formule qui nous donne la demi-variation de la force
vive.

--Bon, et Nicholl sait ce que cela signifie?

--Sans doute, Michel, répondit le capitaine.  Tous ces signes, qui te
paraissent cabalistiques, forment cependant le langage le plus clair,
le plus net, le plus logique pour qui sait le lire.

--Et tu prétends, Nicholl, demanda Michel, qu'au moyen de ces
hiéroglyphes, plus incompréhensibles que des ibis égyptiens, tu
pourras trouver quelle vitesse initiale il convenait d'imprimer au
projectile?

--Incontestablement, répondit Nicholl, et même par cette formule, je
pourrai toujours te dire quelle est sa vitesse à un point quelconque
de son parcours.

--Ta parole?

--Ma parole.

--Alors, tu es aussi malin que notre président?

--Non, Michel.  Le difficile, c'est ce qu'a fait Barbicane.  C'est
d'établir une équation qui tienne compte de toutes les conditions du
problème.  Le reste n'est plus qu'une question d'arithmétique, et
n'exige que la connaissance des quatre règles.

--C'est déjà beau!» répondit Michel Ardan, qui, de sa vie, n'avait pu
faire une addition juste et qui définissait ainsi cette règle: «Petit
casse-tête chinois qui permet d'obtenir des totaux indéfiniment
variés.»

Cependant Barbicane affirmait que Nicholl, en y songeant, aurait
certainement trouvé cette formule.

«Je n'en sais rien, disait Nicholl, car, plus je l'étudie, plus je la
trouve merveilleusement établie.

--Maintenant, écoute, dit Barbicane à son ignorant camarade, et tu vas
voir que toutes ces lettres ont une signification.

--J'écoute, dit Michel d'un air résigné.

--_d_, fit Barbicane, c'est la distance du centre de la Terre au
centre de la Lune, car ce sont les centres qu'il faut prendre pour
calculer les attractions.

--Cela je le comprends.

--_r_ est le rayon de la Terre.

--_r_, rayon.  Admis.

--_m_ est la masse de la Terre; _m_ prime la masse de la Lune.  En
effet, il faut tenir compte de la masse des deux corps attirants,
puisque l'attraction est proportionnelle aux masses.

--C'est entendu.

--_g_ représente la gravité, la vitesse acquise au bout d'une seconde
par un corps qui tombe à la surface de la Terre.  Est-ce clair?

--De l'eau de roche!  répondit Michel.

--Maintenant, je représente par _x_ la distance variable qui sépare le
projectile du centre de la Terre, et par _v_ la vitesse qu'a ce
projectile à cette distance.

--Bon.

--Enfin, l'expression _v_ zéro qui figure dans l'équation est la
vitesse que possède le boulet au sortir de l'atmosphère.

--En effet, dit Nicholl, c'est à ce point qu'il faut calculer cette
vitesse, puisque nous savons déjà que la vitesse au départ vaut
exactement les trois demis de la vitesse au sortir de l'atmosphère.

--Comprends plus!  fit Michel.

--C'est pourtant bien simple, dit Barbicane.

--Pas si simple que moi, répliqua Michel.

--Cela veut dire que lorsque notre projectile est arrivé à la limite
de l'atmosphère terrestre, il avait déjà perdu un tiers de sa vitesse
initiale.

--Tant que cela?

--Oui, mon ami, rien que par son frottement sur les couches
atmosphériques.  Tu comprends bien que plus il marchait rapidement,
plus il trouvait de résistance de la part de l'air.

--Ça, je l'admets, répondit Michel, et je le comprends, bien que tes
_v_ zéro deux et tes _v_ zéro carrés se secouent dans ma tête comme
des clous dans un sac!

--Premier effet de l'algèbre, reprit Barbicane.  Et maintenant, pour
t'achever, nous allons établir la donnée numérique de ces diverses
expressions, c'est-à-dire chiffrer leur valeur.

--Achevez-moi!  répondit Michel.

--De ces expressions, dit Barbicane, les unes sont connues, les autres
sont à calculer.

--Je me charge de ces dernières, dit Nicholl.

--Voyons _r_, reprit Barbicane.  _r_, c'est le rayon de la Terre qui,
sous la latitude de la Floride notre point de départ, égale six
millions trois cent soixante-dix mille mètres.  _d_, c'est-à-dire la
distance du centre de la Terre au centre de la Lune, vaut
cinquante-six rayons terrestres, soit...»

Nicholl chiffra rapidement.

«Soit, dit-il, trois cent cinquante-six millions sept cent vingt mille
mètres, au moment où la Lune est à son périgée, c'est-à-dire à sa
distance la plus rapprochée de la Terre.

--Bien, fit Barbicane.  Maintenant _m_ prime sur _m_, c'est-à-dire le
rapport de la masse de la Lune à celle de la Terre, égale un
quatre-vingt-unième.

--Parfait, dit Michel.

--_g_, la gravité, est à la Floride de neuf mètres quatre-vingt-un.
D'où résulte que _gr_ égale...

--Soixante-deux millions quatre cent vingt-six mille mètres carrés,
répondit Nicholl.

--Et maintenant?  demanda Michel Ardan.

--Maintenant que les expressions sont chiffrées, répondit Barbicane,
je vais chercher la vitesse _v_ zéro, c'est-à-dire la vitesse que doit
avoir le projectile en quittant l'atmosphère pour atteindre le point
d'attraction égale avec une vitesse nulle.  Puisque, à ce moment, la
vitesse sera nulle, je pose qu'elle égalera zéro, et que _x_, la
distance où se trouve ce point neutre, sera représentée par les neuf
dixièmes de _d_, c'est-à-dire de la distance qu sépare les deux
centres.

--J'ai une vague idée que cela doit être ainsi, dit Michel.

--J'aurai donc alors: _x_ égale neuf dixièmes de
_d_, et _v_ égale zéro, et ma formule deviendra...»

Barbicane écrivit rapidement sur le papier:

    \( v_0^2=2gr\left\{1-\frac{10r}{9d}-\frac{1}{81}
    \left(\frac{10r}{d}-\frac{r}{d-r}\right)\right\} \)

Nicholl lut d'un oeil avide.

«C'est cela!  c'est cela!  s'écria-t-il.

--Est-ce clair?  demanda Barbicane.

--C'est écrit en lettres de feu!  répondit Nicholl.

--Les braves gens!  murmurait Michel.

--As-tu compris, enfin?  lui demanda Barbicane.

--Si j'ai compris!  s'écria Michel Ardan, mais c'est-à-dire que ma
tête en éclate!

--Ainsi, reprit Barbicane, _v_ zéro deux égale deux _gr_ multiplié par
un, moins dix _r_ sur 9 _d_, moins un quatre-vingt-unième multiplié
par dix _r_ sur _d_ moins _r_ sur _d_ moins _r_.

--Et maintenant, dit Nicholl, pour obtenir la vitesse du boulet au
sortir de l'atmosphère, il n'y a plus qu'à calculer.»

Le capitaine, en praticien rompu à toutes les difficultés, se mit à
chiffrer avec une rapidité effrayante.  Divisions et multiplications
s'allongeaient sous ses doigts.  Les chiffres grêlaient sa page
blanche.  Barbicane le suivait du regard, pendant que Michel Ardan
comprimait à deux mains une migraine naissante.

«Eh bien?  demanda Barbicane, après plusieurs minutes de silence.

--Eh bien, tout calcul fait, répondit Nicholl, _v_ zéro, c'est-à-dire
la vitesse du projectile au sortir de l'atmosphère, pour atteindre le
point d'égale attraction, a dû être de...

--De?...  fit Barbicane.

--De onze mille cinquante et un mètres dans la première seconde.

--Hein!  fit Barbicane, bondissant, vous dites!

--Onze mille cinquante et un mètres.

--Malédiction!  s'écria le président en faisant un geste de désespoir.

--Qu'as-tu?  demanda Michel Ardan, très surpris.

--Ce que j'ai!  Mais si à ce moment la vitesse était déjà diminuée
d'un tiers par le frottement, la vitesse initiale aurait dû être...

--De seize mille cinq cent soixante-seize mètres!  répondit Nicholl.

--Et l'Observatoire de Cambridge, qui a déclaré que onze mille mètres
suffisaient au départ, et notre boulet qui n'est parti qu'avec cette
vitesse!

--Eh bien? demanda Nicholl.

--Eh bien, elle sera insuffisante!

--Bon.

--Nous n'atteindrons pas le point neutre!

--Sacrebleu!

--Nous n'irons même pas à moitié chemin!

--Nom d'un boulet!  s'écria Michel Ardan, sautant comme si le
projectile fût sur le point de heurter le sphéroïde terrestre.

--Et nous retomberons sur la Terre!»



                                  V

 Les froids de l'espace


Cette révélation fut un coup de foudre.  Qui se serait attendu à
pareille erreur de calcul?  Barbicane ne voulait pas y croire.
Nicholl revit ses chiffres.  Ils étaient exacts.  Quant à la formule
qui les avait déterminés, on ne pouvait soupçonner sa justesse, et
vérification faite, il fut constant qu'une vitesse initiale de seize
mille cinq cent soixante-seize mètres dans la première seconde était
nécessaire pour atteindre le point neutre.

Les trois amis se regardèrent silencieusement.  De déjeuner, plus
question.  Barbicane, les dents serrées, les sourcils contractés, les
poings fermés convulsivement, observait à travers le hublot.  Nicholl
s'était croisé les bras, examinant ses calculs.  Michel Ardan
murmurait:

«Voilà bien ces savants!  Ils n'en font jamais d'autres!  Je donnerais
vingt pistoles pour tomber sur l'Observatoire de Cambridge et
l'écraser avec tous les tripoteurs de chiffres qu'il renferme!»

Tout d'un coup, le capitaine fit une réflexion qui alla droit à
Barbicane.

«Ah çà!  dit-il, il est sept heures du matin.  Nous sommes donc partis
depuis trente-deux heures.  Plus de la moitié de notre trajet est
parcourue, et nous ne tombons pas, que je sache!»

Barbicane ne répondit pas.  Mais, après un coup d'oeil rapide jeté au
capitaine, il prit un compas qui lui servait à mesurer la distance
angulaire du globe terrestre.  Puis, à travers la vitre inférieure, il
fit une observation très exacte, vu l'immobilité apparente du
projectile.  Se relevant alors, essuyant son front où perlaient des
gouttes de sueur, il disposa quelques chiffres sur le papier.  Nicholl
comprenait que le président voulait déduire de la mesure du diamètre
terrestre la distance du boulet à la Terre.  Il le regardait
anxieusement.

«Non!  s'écria Barbicane après quelques instants, non, nous ne tombons
pas!  Nous sommes déjà à plus de cinquante mille lieues de la Terre!
Nous avons dépassé ce point où le projectile aurait dû s'arrêter, si
sa vitesse n'eût été que de onze mille mètres au départ!  Nous montons
toujours!

--C'est évident, répondit Nicholl, et il faut en conclure que notre
vitesse initiale, sous la poussée des quatre cent mille livres de
fulmi-coton, a dépassé les onze mille mètres réclamés.  Je m'explique
alors que nous ayons rencontré, après treize minutes seulement, le
deuxième satellite qui gravite à plus de deux mille lieues de la
Terre.

--Et cette explication est d'autant plus probable, ajouta Barbicane,
qu'en rejetant l'eau renfermée entre ses cloisons brisantes, le
projectile s'est trouvé subitement allégé d'un poids considérable.

--Juste!  fit Nicholl.

--Ah!  mon brave Nicholl, s'écria Barbicane, nous sommes sauvés!

--Eh bien, répondit tranquillement Michel Ardan, puisque nous sommes
sauvés, déjeunons.»

En effet, Nicholl ne se trompait pas.  La vitesse initiale avait été,
très heureusement, supérieure à la vitesse indiquée par l'Observatoire
de Cambridge, mais l'Observatoire de Cambridge ne s'en était pas moins
trompé.

Les voyageurs, remis de cette fausse alerte, se mirent à table et
déjeunèrent joyeusement.  Si l'on mangea beaucoup, on parla plus
encore.  La confiance était plus grande après qu'avant «l'incident de
l'algèbre».

«Pourquoi ne réussirions-nous pas?  répétait Michel Ardan.  Pourquoi
n'arriverions-nous pas?  Nous sommes lancés.  Pas d'obstacles devant
nous.  Pas de pierres sur notre chemin.  La route est libre, plus
libre que celle du navire qui se débat contre la mer, plus libre que
celle du ballon qui lutte contre le vent!  Or, si un navire arrive où
il veut, si un ballon monte où il lui plaît, pourquoi notre
projectile n'atteindrait-il pas le but qu'il a visé.

--Il l'atteindra, dit Barbicane.

--Ne fût-ce que pour honorer le peuple américain, ajouta Michel Ardan,
le seul peuple qui fût capable de mener à bien une telle entreprise,
le seul qui pût produire un président Barbicane!  Ah!  j'y pense,
maintenant que nous n'avons plus d'inquiétude, qu'allons-nous devenir?
Nous allons nous ennuyer royalement!»

Barbicane et Nicholl firent un geste de dénégation.

«Mais j'ai prévu le cas, mes amis, reprit Michel Ardan.  Vous n'avez
qu'à parler.  J'ai à votre disposition, échecs, dames, cartes,
dominos!  Il ne me manque qu'un billard!

--Quoi!  demanda Barbicane, tu as emporté de pareils bibelots?

--Sans doute, répondit Michel, et non seulement pour nous distraire,
mais aussi dans l'intention louable d'en doter les estaminets
sélénites.

--Mon ami, dit Barbicane, si la Lune est habitée, ses habitants ont
apparu quelques milliers d'années avant ceux de la Terre, car on ne
peut douter que cet astre ne soit plus vieux que le nôtre.  Si donc
les Sélénites existent depuis des centaines de mille ans, si leur
cerveau est organisé comme le cerveau humain, ils ont inventé tout ce
que nous avons inventé déjà, et même ce que nous inventerons dans la
suite des siècles.  Ils n'auront rien à apprendre de nous et nous
aurons tout à apprendre d'eux.

--Quoi!  répondit Michel, tu penses qu'ils ont eu des artistes comme
Phidias, Michel-Ange ou Raphaël?

--Oui.

--Des poètes comme Homère, Virgile, Milton, Lamartine, Hugo?

--J'en suis sûr.

--Des philosophes comme Platon, Aristote, Descartes, Kant?

--Je n'en doute pas.

--Des savants comme Archimède, Euclide, Pascal, Newton?

--Je le jurerais.

--Des comiques comme Arnal et des photographes comme... comme Nadar?

--J'en suis sûr.

--Alors, ami Barbicane, s'ils sont aussi forts que nous, et même plus
forts, ces Sélénites, pourquoi n'ont-ils pas tenté de communiquer avec
la Terre?  Pourquoi n'ont-ils pas lancé un projectile lunaire
jusqu'aux régions terrestres?

--Qui te dit qu'ils ne l'ont pas fait?  répondit sérieusement
Barbicane.

--En effet, ajouta Nicholl, cela leur était plus facile qu'à nous, et
pour deux raisons: la première parce que l'attraction est six fois
moindre à la surface de la Lune qu'à la surface de la Terre, ce qui
permet à un projectile de s'enlever plus aisément: la seconde, parce
qu'il suffisait d'envoyer ce projectile à huit mille lieues seulement
au lieu de quatre-vingt mille, ce qui ne demande qu'une force de
projection dix fois moins forte.

--Alors, reprit Michel, je répète: Pourquoi ne l'ont-ils pas fait?

--Et moi répliqua Barbicane, je répète: Qui te dit qu'ils ne l'ont pas
fait?

--Quand?

--Il y a des milliers d'années, avant l'apparition de l'homme sur la
Terre.

--Et le boulet?  Où est le boulet?  Je demande à voir le boulet!

--Mon ami, répondit Barbicane, la mer couvre les cinq sixièmes de
notre globe.  De là, cinq bonnes raisons pour supposer que le
projectile lunaire, s'il a été lancé, est maintenant immergé au fond
de l'Atlantique ou du Pacifique.  A moins qu'il ne soit enfoui dans
quelque crevasse, à l'époque où l'écorce terrestre n'était pas encore
suffisamment formée.

--Mon vieux Barbicane, répondit Michel, tu as réponse à tout et je
m'incline devant ta sagesse.  Toutefois il est une hypothèse qui me
sourirait mieux que les autres; c'est que les Sélénites, étant plus
vieux que nous, sont plus sages et n'ont point inventé la poudre!»

En ce moment, Diane se mêla à la conversation par
un aboiement sonore. Elle réclamait son déjeuner.

«Ah!  fit Michel Ardan, à discuter ainsi, nous oublions Diane et
Satellite!»

Aussitôt, une respectable pâtée fut offerte à la chienne qui la dévora
de grand appétit.

«Vois-tu, Barbicane, disait Michel, nous aurions dû faire de ce
projectile une seconde arche de Noé et emporter dans la Lune un couple
de tous les animaux domestiques.

--Sans doute, répondit Barbicane, mais la place eût manqué.

--Bon! dit Michel, en se serrant un peu!

--Le fait est, répondit Nicholl, que boeuf, vache, taureau, cheval,
tous ces ruminants nous seraient fort utiles sur le continent lunaire.
Par malheur, ce wagon ne pouvait devenir ni une écurie ni une étable.

--Mais au moins, dit Michel Ardan, aurions-nous pu emmener un âne,
rien qu'un petit âne, cette courageuse et patiente bête qu'aimait à
monter le vieux Silène!  Je les aime, ces pauvres ânes!  Ce sont bien
les animaux les moins favorisés de la création.  Non seulement on les
frappe pendant leur vie, mais on les frappe aussi après leur mort!

--Comment l'entends-tu?  demanda Barbicane.

--Dame!  fit Michel, puisqu'on en fait des peaux de tambour!»

Barbicane et Nicholl ne purent s'empêcher de rire à cette réflexion
saugrenue.  Mais un cri de leur joyeux compagnon les arrêta.  Celui-ci
s'était courbé vers la niche de Satellite et se relevait en disant:

«Bon! Satellite n'est plus malade.

--Ah!  fit Nicholl.

--Non, reprit Michel, il est mort.  Voilà, ajouta-t-il d'un ton
piteux, voilà qui sera embarrassant.  Je crains, ma pauvre Diane, que
tu ne fasses pas souche dans les régions lunaires!»

En effet, l'infortuné Satellite n'avait pu survivre à sa blessure.  Il
était mort et bien mort.  Michel Ardan très décontenancé, regardait
ses amis.

«Il se présente une question, dit Barbicane.  Nous ne pouvons garder
avec nous le cadavre de ce chien pendant quarante-huit heures encore.

--Non, sans doute, répondit Nicholl, mais nos hublots sont fixés par
des charnières.  Ils peuvent se rabattre.  Nous ouvrirons l'un des
deux et nous jetterons ce corps dans l'espace.»

Le président réfléchit pendant quelques instants.
et dit:

«Oui, il faudra procéder ainsi, mais en prenant les plus minutieuses
précautions.

--Pourquoi?  demanda Michel.

--Pour deux raisons que tu vas comprendre répondit Barbicane.  La
première est relative à l'air renfermé dans le projectile, et dont il
ne faut perdre que le moins possible.

--Mais puisque nous le refaisons, cet air!

--En partie seulement.  Nous ne refaisons que l'oxygène, mon brave
Michel, -- et à ce propos veillons bien à ce que l'appareil ne
fournisse pas cet oxygène en quantité immodérée, car cet excès
amènerait en nous des troubles physiologiques très graves.  Mais si
nous refaisons l'oxygène, nous ne refaisons pas l'azote, ce véhicule
que les poumons n'absorbent pas et qui doit demeurer intact.  Or, cet
azote s'échapperait rapidement par les hublots ouverts.

--Oh!  le temps de jeter ce pauvre Satellite, dit Michel.

--D'accord, mais agissons rapidement.

--Et la seconde raison?  demanda Michel.

--La seconde raison, c'est qu'il ne faut pas laisser le froid
extérieur, qui est excessif, pénétrer dans le projectile, sous peine
d'être gelés vivants.

--Cependant, le Soleil...

--Le Soleil échauffe notre projectile qui absorbe ses rayons, mais il
n'échauffe pas le vide où nous flottons en ce moment.  Où il n'y a pas
d'air, il n'y a pas plus de chaleur que de lumière diffuse, et de même
qu'il fait noir, il fait froid là où les rayons du Soleil n'arrivent
pas directement.  Cette température n'est donc autre que la
température produite par le rayonnement stellaire, c'est-à-dire celle
que subirait le globe terrestre si le Soleil s'éteignait un jour.

--Ce qui n'est pas à craindre, répondit Nicholl.

--Qui sait?  dit Michel Ardan.  D'ailleurs, en admettant que le Soleil
ne s'éteigne pas, ne peut-il arriver que la Terre s'éloigne de lui?

--Bon!  fit Barbicane, voilà Michel avec ses idées!

--Eh!  reprit Michel, ne sait-on pas que la Terre a traversé la queue
d'une comète en 1861?  Or, supposons une comète dont l'attraction soit
supérieure à l'attraction solaire, l'orbite terrestre se courbera vers
l'astre errant, et la Terre, devenue son satellite, sera entraînée à
une distance telle que les rayons du Soleil n'auront plus aucune
action à sa surface.

--Cela peut se produire, en effet, répondit Barbicane, mais les
conséquences d'un pareil déplacement pourraient bien ne pas être aussi
redoutables que tu le supposes.

--Et pourquoi?

--Parce que le froid et le chaud s'équilibreraient encore sur notre
globe.  On a calculé que si la Terre eût été entraînée par la comète
de 1861, elle n'aurait pas ressenti, à sa plus grande distance du
Soleil, une chaleur seize fois supérieure à celle que nous envoie la
Lune, chaleur qui, concentrée au foyer des plus fortes lentilles, ne
produit aucun effet appréciable.

--Eh bien?  fit Michel.

--Attends un peu, répondit Barbicane.  On calculé aussi, qu'à son
périhélie, à sa distance la plus rapprochée du Soleil, la Terre aurait
supporté une chaleur égale à vingt-huit mille fois celle de l'été.
Mais cette chaleur, capable de vitrifier les matières terrestres et de
vaporiser les eaux, eût formé un épais anneau de nuages qui aurait
amoindri cette température excessive.  De là, compensation entre les
froids de l'aphélie et les chaleurs du périhélie, et une moyenne
probablement supportable.

--Mais à combien de degrés estime-t-on la température des espaces
planétaires?  demanda Nicholl.

--Autrefois, répondit Barbicane, on croyait que cette température
était excessivement basse.  En calculant son décroissement
thermométrique, on arrivait à la chiffrer par millions de degrés
au-dessous de zéro.  C'est Fourier, un compatriote de Michel, un
savant illustre de l'Académie des Sciences, qui a ramené ces nombres à
de plus justes estimations.  Suivant lui, la température de l'espace
ne s'abaisse pas au-dessous de soixante degrés.

--Peuh!  fit Michel.

--C'est à peu près, répondit Barbicane, la température qui fut
observée dans les régions polaires, à l'île Melville ou au fort
Reliance, soit environ cinquante-six degrés centigrades au-dessous de
zéro.

--Il reste à prouver, dit Nicholl, que Fourier ne
s'est pas abusé dans ses évaluations. Si je ne me
trompe, un autre savant français, M. Pouillet,
estime la température de l'espace à cent soixante
degrés au-dessous de zéro. C'est ce que nous
vérifierons.

--Pas en ce moment, répondit Barbicane, car les rayons solaires,
frappant directement notre thermomètre, donneraient, au contraire, une
température très élevée.  Mais lorsque nous serons arrivés sur la
Lune, pendant les nuits de quinze jours que chacune de ses faces
éprouve alternativement, nous aurons le loisir de faire cette
expérience, car notre satellite se meut dans le vide.

--Mais qu'entends-tu par le vide?  demanda Michel, est-ce le vide
absolu?

--C'est le vide absolument privé d'air.

--Et dans lequel l'air n'est remplacé par rien?

--Si.  Par l'éther, répondit Barbicane.

--Ah!  Et qu'est-ce que l'éther?

--L'éther, mon ami, c'est une agglomération d'atomes impondérables,
qui, relativement à leurs dimensions, disent les ouvrages de physique
moléculaire, sont aussi éloignés les uns des autres que les corps
célestes le sont dans l'espace.  Leur distance, cependant, est
inférieure à un trois-millionièmes de millimètre.  Ce sont ces atomes
qui, par leur mouvement vibratoire, produisent la lumière et la
chaleur, en faisant par seconde quatre cent trente trillions
d'ondulations, n'ayant que quatre à six dix-millièmes de millimètre
d'amplitude.

--Milliards de milliards!  s'écria Michel Ardan, on les a donc
mesurées et comptées, ces oscillations!  Tout cela, ami Barbicane, ce
sont des chiffres de savants qui épouvantent l'oreille et ne disent
rien à l'esprit.

--Il faut pourtant bien chiffrer...

--Non.  Il vaut mieux comparer.  Un trillion ne signifie rien.  Un
objet de comparaison dit tout.  Exemple: Quand tu m'auras répété que
le volume d'Uranus est soixante-seize fois plus gros que celui de la
Terre, le volume de Saturne neuf cents fois plus gros, le volume de
Jupiter treize cents fois plus gros, le volume du Soleil treize cent
mille fois plus gros, je n'en serai pas beaucoup plus avancé.  Aussi,
je préfère, et de beaucoup, ces vieilles comparaisons du _Double
Liégeois_ qui vous dit tous bêtement: Le Soleil, c'est une citrouille
de deux pieds de diamètre, Jupiter, une orange, Saturne, une pomme
d'api, Neptune, une guigne, Uranus, une grosse cerise, la Terre, un
pois, Vénus, un petit pois, Mars, une grosse tête d'épingle, Mercure
un grain de moutarde, et Junon, Cérès, Vesta et Pallas, de simples
grains de sable!  On sait au moins à quoi s'en tenir!»

Après cette sortie de Michel Ardan contre les savants et ces trillions
qu'ils alignent sans sourciller, l'on procéda à l'ensevelissement de
Satellite.  Il s'agissait simplement de le jeter dans l'espace, de la
même manière que les marins jettent un cadavre à la mer.

Mais, ainsi que l'avait recommandé le président Barbicane, il fallut
opérer vivement, de façon à perdre le moins possible de cet air que
son élasticité aurait rapidement épanché dans le vide.  Les boulons
du hublot de droite, dont l'ouverture mesurait environ trente
centimètres, furent dévissés avec soin, tandis que Michel, tout
contrit, se préparait à lancer son chien dans l'espace.  La vitre,
manoeuvrée par un puissant levier qui permettait de vaincre la
pression de l'air intérieur sur les parois du projectile, tourna
rapidement sur ses charnières, et Satellite fut projeté au-dehors.
C'est à peine si quelques molécules d'air s'échappèrent, et
l'opération réussit si bien que, plus tard, Barbicane ne craignit pas
de se débarrasser ainsi des débris inutiles qui encombraient le
wagon.



VI

Demandes et réponses


Le 4 décembre, les chronomètres marquaient cinq heures du matin
terrestre, quand les voyageurs se réveillèrent, après cinquante-quatre
heures de voyage.  Comme temps, ils n'avaient dépassé que de cinq
heures quarante minutes, la moitié de la durée assignée à leur séjour
dans le projectile; mais comme trajet, ils avaient déjà accompli près
des sept dixièmes de la traversée.  Cette particularité était due à la
décroissance régulière de leur vitesse.

Lorsqu'ils observèrent la Terre par la vitre inférieure, elle ne leur
apparut plus que comme une tache sombre, noyée dans les rayons
solaires.  Plus de croissant, plus de lumière cendrée.  Le lendemain,
à minuit, la Terre devait être nouvelle, au moment précis où la Lune
serait pleine.  Au-dessus, l'astre des nuits se rapprochait de plus en
plus de la ligne suivie par le projectile, de manière à se rencontrer
avec lui à l'heure indiquée.  Tout autour, la voûte noire était
constellée de points brillants qui semblaient se déplacer avec
lenteur.  Mais à la distance considérable où ils se trouvaient, leur
grosseur relative ne paraissait pas s'être modifiée.  Le Soleil et les
étoiles apparaissaient exactement tels qu'on les voit de la Terre.
Quant à la Lune, elle avait considérablement grossi; mais les lunettes
des voyageurs, peu puissantes en somme, ne permettaient pas encore de
faire d'utiles observations à sa surface, et d'en reconnaître les
dispositions topographiques ou géologiques.

Aussi, le temps s'écoulait-il en conversations interminables.  On
causait de la Lune surtout.  Chacun apportait son contingent de
connaissances particulières.  Barbicane et Nicholl, toujours sérieux,
Michel Ardan, toujours fantaisiste.  Le projectile, sa situation, sa
direction, les incidents qui pouvaient survenir, les précautions que
nécessiterait sa chute sur la Lune, c'était là matière inépuisable à
conjectures.

Précisément, en déjeunant, une demande de Michel, relative au
projectile, provoqua une assez curieuse réponse de Barbicane et digne
d'être rapportée.

Michel, supposant le boulet brusquement arrêté, lorsqu'il était encore
animé de sa formidable vitesse initiale, voulut savoir quelles
auraient été les conséquences de cet arrêt.

«Mais, répondit Barbicane, je ne vois pas comment le projectile aurait
pu être arrêté.

--Supposons-le, répondit Michel.

--Supposition irréalisable, répliqua le pratique Barbicane.  A moins
que la force d'impulsion ne lui eût fait défaut.  Mais alors, sa
vitesse aurait décru peu à peu, et il ne se fût pas brusquement
arrêté.

--Admets qu'il ait heurté un corps dans l'espace.

--Lequel?

--Ce bolide énorme que nous avons rencontré.

--Alors, dit Nicholl, le projectile eût été brisé en mille pièces, et
nous avec.

--Mieux que cela, répondit Barbicane, nous aurions été brûlés vifs.

--Brûlés!  s'écria Michel.  Pardieu!  je regrette que le cas ne se
soit pas présenté «pour voir».

--Et tu aurais vu, répondit Barbicane.  On sait maintenant que la
chaleur n'est qu'une modification du mouvement.  Quand on fait
chauffer de l'eau, c'est-à-dire quand on lui ajoute de la chaleur,
cela veut dire que l'on donne du mouvement à ses molécules.

--Tiens!  fit Michel, voilà une théorie ingénieuse!

--Et juste, mon digne ami, car elle explique tous les phénomènes du
calorique.  La chaleur n'est qu'un mouvement moléculaire, une simple
oscillation des particules d'un corps.  Lorsqu'on serre le frein d'un
train, le train s'arrête.  Mais que devient le mouvement dont il était
animé?  Il se transforme en chaleur, et le frein s'échauffe.  Pourquoi
graisse-t-on l'essieu des roues?  Pour l'empêcher de s'échauffer,
attendu que cette chaleur, ce serait du mouvement perdu par
transformation.  Comprends-tu?

--Si je comprends!  répondit Michel, admirablement.  Ainsi, par
exemple, quand j'ai couru longtemps, que je suis en nage, que je sue à
grosses gouttes, pourquoi suis-je forcé de m'arrêter?  Tout
simplement, parce que mon mouvement s'est transformé en chaleur!»

Barbicane ne put s'empêcher de sourire à cette repartie de Michel.
Puis, reprenant sa théorie:

«Ainsi donc, dit-il, dans le cas d'un choc, il en eût été de notre
projectile comme de la balle qui tombe brûlante après avoir frappé la
plaque de métal.  C'est son mouvement qui s'est changé en chaleur.  En
conséquence, j'affirme que si notre boulet avait heurté le bolide, sa
vitesse, brusquement anéantie, eût déterminé une chaleur capable de le
volatiliser instantanément.

--Alors, demanda Nicholl, qu'arriverait-il donc si la Terre s'arrêtait
subitement dans son mouvement de translation?

--Sa température serait portée à un tel point, répondit Barbicane,
qu'elle serait immédiatement réduite en vapeurs.

--Bon, fit Michel, voilà un moyen de finir le monde qui simplifierait
bien les choses.

--Et si la Terre tombait sur le Soleil?  dit Nicholl.

--D'après les calculs, répondit Barbicane, cette chute développerait
une chaleur égale à la chaleur produite par seize cents globes de
charbon égaux en volume au globe terrestre.

--Bon surcroît de température pour le Soleil, répliqua Michel Ardan,
et dont les habitants d'Uranus ou de Neptune ne se plaindraient sans
doute pas, car ils doivent mourir de froid sur leur planète.

--Ainsi donc, mes amis, reprit Barbicane, tout mouvement brusquement
arrêté produit de la chaleur.  Et cette théorie a permis d'admettre
que la chaleur du disque solaire est alimentée par une grêle de
bolides qui tombe incessamment à sa surface.  On a même calculé...

--Défions-nous, murmura Michel, voilà les chiffres qui s'avancent.

--On a même calculé, reprit imperturbablement Barbicane, que le choc
de chaque bolide sur le Soleil doit produire une chaleur égale à celle
de quatre mille masses de houille d'un volume égal.

--Et quelle est la chaleur solaire?  demanda Michel.

--Elle est égale à celle que produirait la combustion d'une couche de
charbon qui entourerait le Soleil sur une épaisseur de vingt-sept
kilomètres.

--Et cette chaleur?...

--Elle serait capable de faire bouillir par heure deux milliards neuf
cents millions de myriamètres cubes d'eau.

--Et elle ne vous rôtit pas?  s'écria Michel.

--Non, répondit Barbicane, parce que l'atmosphère terrestre absorbe
les quatre dixièmes de la chaleur solaire.  D'ailleurs, la quantité de
chaleur interceptée par la Terre n'est qu'un deux-milliardièmes du
rayonnement total.

--Je vois bien que tout est pour le mieux, répliqua Michel, et que
cette atmosphère est une utile invention, car non seulement elle nous
permet de respirer, mais encore elle nous empêche de cuire.

--Oui, dit Nicholl, et, malheureusement, il n'en sera pas de même dans
la Lune.

--Bah!  fit Michel, toujours confiant.  S'il y a des habitants, ils
respirent.  S'il n'y en a plus, ils auront bien laissé assez d'oxygène
pour trois personnes, ne fût-ce que dans le fond des ravins où sa
pesanteur l'aura accumulé!  Eh bien, nous ne grimperons pas sur les
montagnes!  Voilà tout.»

Et Michel, se levant, alla considérer le disque
lunaire qui brillait d'un insoutenable éclat.

«Sapristi!  dit-il, qu'il doit faire chaud là-dessus!

--Sans compter, répondit Nicholl, que le jour y dure trois cent
soixante heures!

--Par compensation, dit Barbicane, les nuits y ont la même durée, et
comme la chaleur est restituée par rayonnement, leur température ne
doit être que celle des espaces planétaires.

--Un joli pays!  dit Michel.  N'importe!  Je voudrais déjà y être!
Hein!  mes chers camarades, sera-ce assez curieux d'avoir la Terre
pour Lune, de la voir se lever à l'horizon, d'y reconnaître la
configuration de ses continents, de se dire: là est l'Amérique, là est
l'Europe; puis de la suivre lorsqu'elle va se perdre dans les rayons
du Soleil!  A propos, Barbicane, y a-t-il des éclipses pour les
Sélénites?

--Oui, des éclipses de Soleil, répondit Barbicane, lorsque les
centres des trois astres se trouvent sur la même ligne, la Terre étant
au milieu.  Mais ce sont seulement des éclipses annulaires, pendant
lesquelles la Terre, projetée comme un écran sur le disque solaire, en
laisse apercevoir la plus grande partie.

--Et pourquoi, demanda Nicholl, n'y a-t-il point d'éclipse totale?
Est-ce que le cône d'ombre projeté par la Terre ne s'étend pas au-delà
de la Lune?

--Oui, si l'on ne tient pas compte de la réfraction produite par
l'atmosphère terrestre.  Non, si l'on tient compte de cette
réfraction.  Ainsi, soit _delta_ prime la parallaxe horizontale, et
_p_ prime le demi-diamètre apparent...

--Ouf!  fit Michel, un demi de _v_ zéro carré...!  Parle donc pour
tout le monde, homme algébrique!

--Eh bien, en langue vulgaire, répondit Barbicane, la distance moyenne
de la Lune à la Terre étant de soixante rayons terrestres, la longueur
du cône d'ombre, par suite de la réfraction, se réduit à moins de
quarante-deux rayons.  Il en résulte donc que, lors des éclipses, la
Lune se trouve au-delà du cône d'ombre pure, et que le Soleil lui
envoie non seulement les rayons de ses bords, mais aussi les rayons de
son centre.

--Alors, dit Michel d'un ton goguenard, pourquoi y a-t-il éclipse,
puisqu'il ne doit pas y en avoir?

--Uniquement, parce que ces rayons solaires sont affaiblis par cette
réfraction, et que l'atmosphère qu'ils traversent en éteint le plus
grand nombre!

--Cette raison me satisfait, répondit Michel.  D'ailleurs, nous
verrons bien quand nous y serons.

--Maintenant, dis-moi, Barbicane, crois-tu que la Lune soit une
ancienne comète?

--En voilà, une idée!

--Oui, répliqua Michel avec une aimable fatuité, j'ai quelques idées
de ce genre.

--Mais elle n'est pas de Michel, cette idée, répondit Nicholl.

--Bon!  je ne suis donc qu'un plagiaire!

--Sans doute, répondit Nicholl.  D'après le témoignage des Anciens,
les Arcadiens prétendent que leurs ancêtres ont habité la Terre avant
que la Lune fût devenue son satellite.  Partant de ce fait, certains
savants ont vu dans la Lune une comète, que son orbite amena un jour
assez près de la Terre pour qu'elle fût retenue par l'attraction
terrestre.

--Et qu'y a-t-il de vrai dans cette hypothèse?  demanda Michel.

--Rien, répondit Barbicane, et la preuve, c'est que la Lune n'a pas
conservé trace de cette enveloppe gazeuse qui accompagne toujours les
comètes.

--Mais, reprit Nicholl, la Lune, avant de devenir le satellite de la
Terre, n'aurait-elle pu, dans son périhélie, passer assez près du
Soleil pour y laisser par évaporation toutes ces substances gazeuses?

--Cela se peut, ami Nicholl, mais cela n'est pas probable.

--Pourquoi?

--Parce que...  Ma foi, je n'en sais rien.

--Ah!  quelles centaines de volumes, s'écria Michel, on pourrait faire
avec tout ce qu'on ne sait pas!

--Ah çà!  quelle heure est-il?  demanda Barbicane.

--Trois heures, répondit Nicholl.

--Comme le temps passe, dit Michel, dans la conversation de savants
tels que nous!  Décidément je sens que je m'instruis trop!  Je sens
que je deviens un puits!»

Ce disant, Michel se hissa jusqu'à la voûte du projectile, «pour mieux
observer la Lune», prétendait-il.  Pendant ce temps, ses compagnons
considéraient l'espace à travers la vitre inférieure.  Rien de nouveau
à signaler.

Lorsque Michel Ardan fut redescendu, il s'approcha du hublot latéral,
et, soudain, il laissa échapper une exclamation de surprise.

«Qu'est-ce donc?» demanda Barbicane.

Le président s'approcha de la vitre, et aperçut une sorte de sac
aplati qui flottait extérieurement à quelques mètres du projectile.
Cet objet semblait immobile comme le boulet, et par conséquent, il
était animé du même mouvement ascensionnel que lui.

«Qu'est-ce que cette machine-là?  répétait Michel Ardan.  Est-ce un
des corpuscules de l'espace, que notre projectile retient dans son
rayon d'attraction, et qui va l'accompagner jusqu'à la Lune?

--Ce qui m'étonne, répondit Nicholl, c'est que la pesanteur spécifique
de ce corps, qui est très certainement inférieure à celle du boulet,
lui permette de se maintenir aussi rigoureusement à son niveau!

--Nicholl, répondit Barbicane après un moment de réflexion, je ne sais
pas quel est cet objet, mais je sais parfaitement pourquoi il se
maintient par le travers du projectile.

--Et pourquoi?

--Parce que nous flottons dans le vide, mon cher capitaine, et que
dans le vide, les corps tombent où se meuvent -- ce qui est la même
chose -- avec une vitesse égale, quelle que soit leur pesanteur ou
leur forme.  C'est l'air qui, par sa résistance, crée des différences
de poids.  Quand vous faites pneumatiquement le vide dans un tube, les
objets que vous y projetez, grains de poussière ou grains de plomb, y
tombent avec la même rapidité.  Ici, dans l'espace, même cause et même
effet.

--Très juste, dit Nicholl, et tout ce que nous lancerons au-dehors du
projectile ne cessera de l'accompagner dans son voyage jusqu'à la
Lune.

--Ah!  bêtes que nous sommes!  s'écria Michel.

--Pourquoi cette qualification?  demanda Barbicane.

--Parce que nous aurions dû remplir le projectile d'objets utiles,
livres, instruments, outils, etc.  Nous aurions tout jeté, et «tout»
nous aurait suivi à la traîne!  Mais j'y pense.  Pourquoi ne nous
promenons-nous pas au-dehors comme ce bolide?  Pourquoi ne nous
lançons-nous pas dans l'espace par le hublot?  Quelle jouissance ce
serait de se sentir ainsi suspendu dans l'éther, plus favorisé que
l'oiseau qui doit toujours battre de l'aile pour se soutenir!

--D'accord, dit Barbicane, mais comment respirer?

--Maudit air qui manque si mal à propos!

--Mais, s'il ne manquait pas, Michel, ta densité étant inférieure à
celle du projectile, tu resterais bien vite en arrière.

--Alors, c'est un cercle vicieux.

--Tout ce qu'il y a de plus vicieux.

--Et il faut rester emprisonné dans son wagon?

--Il le faut.

--Ah!  s'écria Michel d'une voix formidable.

--Qu'as-tu? demanda Nicholl.

--Je sais, je devine ce que c'est que ce prétendu bolide!  Ce n'est
point un astéroïde qui nous accompagne!  Ce n'est point un morceau de
planète.

--Qu'est-ce donc?  demanda Barbicane.

--C'est notre infortuné chien!  C'est le mari de Diane!»

En effet, cet objet déformé, méconnaissable, réduit à rien, c'était le
cadavre de Satellite, aplati comme une cornemuse dégonflée, et qui
montait, montait toujours!



VII

Un moment d'ivresse


Ainsi donc, un phénomène curieux, mais logique, bizarre, mais
explicable, se produisait dans ces singulières conditions.  Tout objet
lancé au-dehors du projectile devait suivre la même trajectoire et ne
s'arrêter qu'avec lui.  Il y eut là un texte de conversation que la
soirée ne put épuiser.  L'émotion des trois voyageurs s'accroissait,
d'ailleurs, à mesure que s'approchait le terme de leur voyage.  Ils
s'attendaient à l'imprévu, à des phénomènes nouveaux, et rien ne les
eût étonnés dans la disposition d'esprit où ils se trouvaient.  Leur
imagination surexcitée devançait ce projectile, dont la vitesse
diminuait notablement sans qu'ils en eussent le sentiment.  Mais la
Lune grandissait à leurs yeux, et ils croyaient déjà qu'il leur
suffisait d'étendre la main pour la saisir.

Le lendemain, 5 décembre, dès cinq heures du matin, tous trois étaient
sur pied.  Ce jour-là devait être le dernier de leur voyage, si les
calculs étaient exacts.  Le soir même, à minuit, dans dix-huit heures,
au moment précis de la Pleine-Lune, ils atteindraient son disque
resplendissant.  Le prochain minuit verrait s'achever ce voyage, le
plus extraordinaire des temps anciens et modernes.  Aussi dès le
matin, à travers les hublots argentés par ses rayons, ils saluèrent
l'astre des nuits d'un confiant et joyeux hurrah.

La Lune s'avançait majestueusement sur le firmament étoilé.  Encore
quelques degrés, et elle atteindrait le point précis de l'espace où
devait s'opérer sa rencontre avec le projectile.  D'après ses propres
observations, Barbicane calcula qu'il l'accosterait par son hémisphère
nord, là où s'étendent d'immenses plaines, où les montagnes sont
rares.  Circonstance favorable, si l'atmosphère lunaire, comme on le
pensait, était emmagasinée dans les fonds seulement.

«D'ailleurs, fit observer Michel Ardan, une plaine est plutôt un lieu
de débarquement qu'une montagne.  Un Sélénite que l'on déposerait en
Europe sur le sommet du Mont-Blanc, ou en Asie sur le pic de
l'Himalaya, ne serait pas précisément arrivé!

--De plus, ajouta le capitaine Nicholl, sur un terrain plat, le
projectile demeurera immobile dès qu'il l'aura touché.  Sur une pente,
au contraire, il roulerait comme une avalanche, et n'étant point
écureuils, nous n'en sortirions pas sains et saufs.  Donc, tout est
pour le mieux.»

En effet, le succès de l'audacieuse tentative ne paraissait plus
douteux.  Cependant, une réflexion préoccupait Barbicane; mais, ne
voulant pas inquiéter ses deux compagnons, il garda le silence à ce
sujet.

En effet, la direction du projectile vers l'hémisphère nord de la Lune
prouvait que sa trajectoire avait été légèrement modifiée.  Le tir,
mathématiquement calculé, devait porter le boulet au centre même du
disque lunaire.  S'il n'y arrivait pas, c'est qu'il y avait eu
déviation.  Qui l'avait produite?  Barbicane ne pouvait l'imaginer,
ni déterminer l'importance de cette déviation, car les points de
repère manquaient.  Il espérait pourtant qu'elle n'aurait d'autre
résultat que de le ramener vers le bord supérieur de la Lune, région
plus propice à l'atterrage.

Barbicane se contenta donc, sans communiquer ses inquiétudes à ses
amis, d'observer fréquemment la Lune, cherchant à voir si la direction
du projectile ne se modifierait pas.  Car la situation eût été
terrible si le boulet, manquant son but et entraîné au-delà du disque,
se fût élancé dans les espaces interplanétaires.

En ce moment, la Lune, au lieu d'apparaître plate comme un disque,
laissait déjà sentir sa convexité.  Si le Soleil l'eût obliquement
frappée de ses rayons, l'ombre portée aurait fait valoir les hautes
montagnes qui se seraient nettement détachées.  Le regard aurait pu
s'enfoncer dans l'abîme béant des cratères, et suivre les capricieuses
rainures qui zèbrent l'immensité des plaines.  Mais tout relief se
nivelait encore dans un resplendissement intense.  On distinguait à
peine ces larges taches qui donnent à la Lune l'apparence d'une figure
humaine.

«Figure, soit, disait Michel Ardan, mais, j'en suis fâché pour
l'aimable soeur d'Apollon, figure grêlée!»

Cependant, les voyageurs, si rapprochés de leur but, ne cessaient plus
d'observer ce monde nouveau.  Leur imagination les promenait à travers
ces contrées inconnues.  Ils gravissaient les pics élevés.  Ils
descendaient au fond des larges cirques.  Çà et là, ils croyaient voir
de vastes mers à peine contenues sous une atmosphère raréfiée, et des
cours d'eau qui versaient le tribut des montagnes.  Penchés sur
l'abîme, ils espéraient surprendre les bruits de cet astre,
éternellement muet dans les solitudes du vide.

Cette dernière journée leur laissa des souvenirs palpitants.  Ils en
notèrent les moindres détails.  Une vague inquiétude les prenait à
mesure qu'ils s'approchaient du terme.  Cette inquiétude eût encore
redoublé s'ils avaient senti combien leur vitesse était médiocre.
Elle leur eût paru bien insuffisante pour les conduire jusqu'au but.
C'est qu'alors le projectile ne «pesait» presque plus.  Son poids
décroissait incessamment et devait entièrement s'annihiler sur cette
ligne où les attractions lunaires et terrestres se neutralisant,
provoqueraient de si surprenants effets.

Cependant, en dépit de ses préoccupations, Michel Ardan n'oublia pas
de préparer le repas du matin avec sa ponctualité habituelle.  On
mangea de grand appétit.  Rien d'excellent comme ce bouillon liquéfié
à la chaleur du gaz.  Rien de meilleur que ces viandes conservées.
Quelques verres de bon vin de France couronnèrent ce repas.  Et à ce
propos, Michel Ardan fit remarquer que les vignobles lunaires,
chauffés par cet ardent soleil, devaient distiller les vins les plus
généreux, -- s'ils existaient toutefois.  En tout cas, le prévoyant
Français n'avait eu garde d'oublier dans son paquet quelques précieux
ceps du Médoc et de la Côte-d'Or, sur lesquels il comptait
particulièrement.

L'appareil Reiset et Regnault fonctionnait toujours avec une extrême
précision.  L'air se maintenait dans un état de pureté parfaite.
Nulle molécule d'acide carbonique ne résistait à la potasse, et quant
à l'oxygène, disait le capitaine Nicholl, «il était certainement de
première qualité».  Le peu de vapeur d'eau renfermé dans le
projectile se mêlait à cet air dont il tempérait la sécheresse, et
bien des appartements de Paris, de Londres ou de New York, bien des
salles de théâtre ne se trouvent certainement pas dans des conditions
aussi hygiéniques.

Mais, pour fonctionner régulièrement, il fallait que cet appareil fût
tenu en parfait état.  Aussi, chaque matin, Michel visitait les
régulateurs d'écoulement, essayait les robinets, et réglait au
pyromètre la chaleur du gaz.  Tout marchait bien jusqu'alors, et les
voyageurs, imitant le digne J.-T. Maston, commençaient à prendre un
embonpoint qui les eût rendus méconnaissables, si leur emprisonnement
se fût prolongé pendant quelques mois.  Ils se comportaient, en un
mot, comme se comportent des poulets en cage: ils engraissaient.

En regardant à travers les hublots, Barbicane vit le spectre du chien
et les divers objets lancés hors du projectile qui l'accompagnaient
obstinément.  Diane hurlait mélancoliquement en apercevant les restes
de Satellite.  Ces épaves semblaient aussi immobiles que si elles
eussent reposé sur un terrain solide.

«Savez-vous, mes amis, disait Michel Ardan, que si l'un de nous eût
succombé au contrecoup du départ, nous aurions été fort gênés pour
l'enterrer, que dis-je, pour l'«éthérer», puisque ici l'éther remplace
la Terre!  Voyez-vous ce cadavre accusateur qui nous aurait suivis
dans l'espace comme un remords!

--C'eût été triste, dit Nicholl.

--Ah!  reprit Michel, ce que je regrette, c'est de ne pouvoir faire
une promenade à l'extérieur.  Quelle volupté de flotter au milieu de
ce radieux éther, de se baigner, de se rouler dans ces purs rayons de
soleil!  Si Barbicane avait seulement pensé à se munir d'un appareil
de scaphandre et d'une pompe à air, je me serais aventuré au dehors,
et j'aurais pris des attitudes de chimère et d'hippogryphe sur le
sommet du projectile.

--Eh bien, mon vieux Michel, répondit Barbicane, tu n'aurais pas fait
longtemps l'hippogryphe, car, malgré ton habit de scaphandre, gonflé
sous l'expansion de l'air contenu en toi, tu aurais éclaté comme un
obus, ou plutôt comme un ballon qui s'élève trop haut dans l'air.
Donc ne regrette rien, et n'oublie pas ceci: Tant que nous flotterons
dans le vide, il faut t'interdire toute promenade sentimentale hors du
projectile!»

Michel Ardan se laissa convaincre dans une certaine mesure.  Il
convint que la chose était difficile, mais non pas «impossible», mot
qu'il ne prononçait jamais.

La conversation, de ce sujet, passa à un autre, et ne languit pas un
instant.  Il semblait aux trois amis que dans ces conditions les idées
leur poussaient au cerveau comme les feuilles poussent aux premières
chaleurs du printemps.  Ils se sentaient touffus.

Au milieu des demandes et des réponses qui se croisèrent pendant cette
matinée, Nicholl posa une certaine question qui ne trouva pas de
solution immédiate.

«Ah çà! dit-il, c'est très bien d'aller dans la Lune,
mais comment en reviendrons-nous?»

Ses deux interlocuteurs se regardèrent d'un air surpris.  On eût dit
que cette éventualité se formulait pour la première fois devant eux.

«Qu'entendez-vous par-là, Nicholl?  demanda gravement Barbicane.

--Demander à revenir d'un pays, ajouta Michel, quand on n'y est pas
encore arrivé, me paraît inopportun.

--Je ne dis pas cela pour reculer, répliqua Nicholl, mais je réitère
ma question, et je demande: Comment reviendrons-nous?

--Je n'en sais rien, répondit Barbicane.

--Et moi, dit Michel, si j'avais su comment en revenir, je n'y serais
point allé.

--Voilà répondre, s'écria Nicholl.

--J'approuve les paroles de Michel, dit Barbicane, et j'ajoute que la
question n'a aucun intérêt actuel.  Plus tard, quand nous jugerons
convenable de revenir, nous aviserons.  Si la Columbiad n'est plus là,
le projectile y sera toujours.

--Belle avance!  Une balle sans fusil!

--Le fusil, répondit Barbicane, on peut le fabriquer.  La poudre, on
peut la faire!  Ni les métaux, ni le salpêtre, ni le charbon ne
doivent manquer aux entrailles de la Lune.  D'ailleurs, pour revenir,
il ne faut vaincre que l'attraction lunaire, et il suffit d'aller à
huit mille lieues pour retomber sur le globe terrestre en vertu des
seules lois de la pesanteur.

--Assez, dit Michel en s'animant.  Qu'il ne soit plus question de
retour!  Nous en avons déjà trop parlé.  Quant à communiquer avec nos
anciens collègues de la Terre, cela ne sera pas difficile.

--Et comment?

--Au moyen de bolides lancés par les volcans lunaires.

--Bien trouvé, Michel, répondit Barbicane d'un ton convaincu.  Laplace
a calculé qu'une force cinq fois supérieure à celle de nos canons
suffirait à envoyer un bolide de la Lune à la Terre.  Or, il n'est pas
de volcan qui n'ait une puissance de propulsion supérieure.

--Hurrah!  cria Michel.  Voilà des facteurs commodes que ces bolides,
et qui ne coûteront rien!  Et comme nous rirons de l'administration
des postes!  Mais, j'y pense...

--Que penses-tu?

--Une idée superbe!  Pourquoi n'avons-nous pas accroché un fil à notre
boulet?  Nous aurions échangé des télégrammes avec la Terre!

--Mille diables!  riposta Nicholl.  Et le poids d'un fil long de
quatre-vingt-six mille lieues ne le comptes-tu pour rien?

--Pour rien!  On aurait triplé la charge de la Columbiad!  On l'aurait
quadruplée, quintuplée!  s'écria Michel, dont le verbe prenait des
intonations de plus en plus violentes.

--Il n'y a qu'une petite objection à faire à ton projet, répondit
Barbicane: c'est que pendant le mouvement de rotation du globe, notre
fil se serait enroulé autour de lui comme une chaîne sur un cabestan,
et qu'il nous aurait inévitablement ramenés à terre.

--Par les trente-neuf étoiles de l'Union!  dit Michel, je n'ai donc
que des idées impraticables aujourd'hui!  des idées dignes de J.-T.
Maston!  Mais, j'y songe, si nous ne revenons pas sur la Terre, J.-T.
Maston est capable de venir nous retrouver!

--Oui!  il viendra, répliqua Barbicane, c'est un digne et courageux
camarade.  D'ailleurs, quoi de plus aisé?  La Columbiad n'est-elle pas
toujours creusée dans le sol floridien!  Le coton et l'acide azotique
manquent-ils pour fabriquer du pyroxyle?  La Lune ne repassera-t-elle
pas au zénith de la Floride?  Dans dix-huit ans n'occupera-t-elle pas
exactement la place qu'elle occupe aujourd'hui?

--Oui, répéta Michel, oui, Maston viendra, et avec lui nos amis
Elphiston, Blomsberry, tous les membres du Gun-Club, et ils seront
bien reçus!  Et plus tard, on établira des trains de projectiles entre
la Terre et la Lune!  Hurrah pour J.-T. Maston!»

Il est probable que, si l'honorable J.-T. Maston n'entendit pas les
hurrahs poussés en son honneur, du moins les oreilles lui tintèrent.
Que faisait-il alors?  Sans doute, posté dans les montagnes Rocheuses,
à la station de Long's-Peak, il cherchait à découvrir l'invisible
boulet gravitant dans l'espace.  S'il pensait à ses chers compagnons,
il faut convenir que ceux-ci n'étaient pas en reste avec lui, et que,
sous l'influence d'une exaltation singulière, ils lui consacraient
leurs meilleures pensées.

Mais d'où venait cette animation qui grandissait visiblement chez les
hôtes du projectile?  Leur sobriété ne pouvait être mise en doute.
Cet étrange éréthisme du cerveau, fallait-il l'attribuer aux
circonstances exceptionnelles ou ils se trouvaient, à cette proximité
de l'astre des nuits dont quelques heures les séparaient seulement, à
quelque influence secrète de la Lune qui agissait sur le système
nerveux?  Leur figure rougissait comme si elle eût été exposée à la
réverbération d'un four; leur respiration s'activait, et leurs poumons
jouaient comme un soufflet de forge; leurs yeux brillaient d'une
flamme extraordinaire; leur voix détonait avec des accents
formidables; leurs paroles s'échappaient comme un bouchon de champagne
chassé par l'acide carbonique; leurs gestes devenaient inquiétants,
tant il fallait d'espace pour les développer.  Et, détail remarquable,
ils ne s'apercevaient aucunement de cette excessive tension de leur
esprit.

«Maintenant, dit Nicholl d'un ton bref, maintenant que je ne sais pas
si nous reviendrons de la Lune, je veux savoir ce que nous y allons
faire.

--Ce que nous y allons faire?  répondit Barbicane, frappant du pied
comme s'il eût été dans une salle d'armes, je n'en sais rien!

--Tu n'en sais rien!  s'écria Michel avec un hurlement qui provoqua
dans le projectile un retentissement sonore.

--Non, je ne m'en doute même pas!  riposta Barbicane, se mettant à
l'unisson de son interlocuteur.

--Eh bien, je le sais, moi, répondit Michel.

--Parle donc, alors, cria Nicholl, qui ne pouvait plus contenir les
grondements de sa voix.

--Je parlerai si cela me convient, s'écria Michel en saisissant
violemment le bras de son compagnon.

--Il faut que cela te convienne, dit Barbicane, l'oeil en feu, la main
menaçante.  C'est toi qui nous as entraînés dans ce voyage formidable,
et nous voulons savoir pourquoi!

--Oui!  fit le capitaine, maintenant que je ne sais pas où je vais,
je veux savoir pourquoi j'y vais!

--Pourquoi?  s'écria Michel, bondissant à la hauteur d'un mètre,
pourquoi?  Pour prendre possession de la Lune au nom des États-Unis!
Pour ajouter un quarantième État à l'Union!  Pour coloniser les
régions lunaires, pour les cultiver, pour les peupler, pour y
transporter tous les prodiges de l'art, de la science et de
l'industrie!  Pour civiliser les Sélénites, à moins qu'ils ne soient
plus civilisés que nous, et les constituer en république, s'ils n'y
sont déjà!

--Et s'il n'y a pas de Sélénites!  riposta Nicholl, qui sous l'empire
de cette inexplicable ivresse devenait très contrariant.

--Qui dit qu'il n'y a pas de Sélénites?  s'écria Michel d'un ton
menaçant.

--Moi!  hurla Nicholl.

--Capitaine, dit Michel, ne répète pas cette insolence, ou je te
l'enfonce dans la gorge à travers les dents!»

Les deux adversaires allaient se précipiter l'un sur l'autre, et cette
incohérente discussion menaçait de dégénérer en bataille, quand
Barbicane intervint par un bond formidable.

«Arrêtez, malheureux, dit-il en mettant ses deux compagnons dos à dos,
s'il n'y a pas de Sélénites, on s'en passera!

--Oui, s'exclama Michel, qui n'y tenait pas autrement, on s'en
passera.  Nous n'avons que faire des Sélénites!  A bas les Sélénites!

--A nous l'empire de la Lune, dit Nicholl.

--A nous trois, constituons la république!

--Je serai le congrès, cria Michel.

--Et moi le sénat, riposta Nicholl.

--Et Barbicane le président, hurla Michel.

--Pas de président nommé par la nation!  répondit Barbicane.

--Eh bien, un président nommé par le congrès, s'écria Michel, et comme
je suis le congrès, je te nomme à l'unanimité!

--Hurrah!  hurrah!  hurrah pour le président Barbicane!  cria Nicholl.

--Hip!  hip!  hip!» vociféra Michel Ardan.

Puis, le président et le sénat entonnèrent d'une voix terrible le
populaire _Yankee Doodle_, tandis que le congrès faisait retentir les
mâles accents de la _Marseillaise_.

Alors commença une ronde échevelée avec gestes insensés, trépignements
de fous, culbutes de clowns désossés.  Diane, se mêlant à cette danse,
hurlant à son tour, sauta jusqu'à la voûte du projectile.  On entendit
d'inexplicables battements d'ailes, des cris de coq d'une sonorité
bizarre.  Cinq ou six poules volèrent, en se frappant aux parois comme
des chauves-souris folles...

Puis, les trois compagnons de voyage, dont les poumons se
désorganisaient sous une incompréhensible influence, plus qu'ivres,
brûlés par l'air qui incendiait leur appareil respiratoire, tombèrent
sans mouvement sur le fond du projectile.



VIII

A soixante-dix-huit mille cent quatorze lieues


Que s'était-il passé?  D'où provenait la cause de cette ivresse
singulière dont les conséquences pouvaient être désastreuses?  Une
simple étourderie de Michel, à laquelle très heureusement, Nicholl put
remédier à temps.

Après une véritable pâmoison qui dura quelques minutes le capitaine,
revenant le premier à la vie, reprit ses facultés intellectuelles.

Bien qu'il eût déjeuné deux heures auparavant, il ressentait une faim
terrible qui le tiraillait comme s'il n'avait pas mangé depuis
plusieurs jours.  Tout en lui, estomac et cerveau, était surexcité au
plus haut point.

Il se releva donc et réclama de Michel une collation supplémentaire.
Michel, anéanti, ne répondit pas.  Nicholl voulut alors préparer
quelques tasses de thé destinées à faciliter l'absorption d'une
douzaine de sandwiches.  Il s'occupa d'abord de se procurer du feu, et
frotta vivement une allumette.

Quelle fut sa surprise en voyant briller le soufre d'un éclat
extraordinaire et presque insoutenable à la vue.  Du bec de gaz qu'il
alluma jaillit une flamme comparable aux jets de la lumière
électrique.

Une révélation se fit dans l'esprit de Nicholl.  Cette intensité de
lumière, les troubles physiologiques survenus en lui, la surexcitation
de toutes ses facultés morales et passionnelles, il comprit tout.

«L'oxygène!» s'écria-t-il.

Et se penchant sur l'appareil à air, il vit que le robinet laissait
échapper à pleins flots ce gaz incolore, sans saveur, sans odeur,
éminemment vital, mais qui, à l'état pur, produit les désordres les
plus graves dans l'organisme.  Par étourderie, Michel avait ouvert en
grand le robinet de l'appareil!

Nicholl se hâta de suspendre cet écoulement d'oxygène, dont
l'atmosphère était saturée, et qui eût entraîné la mort des voyageurs,
non par asphyxie, mais par combustion.

Une heure après, l'air moins chargé rendait aux poumons leur jeu
normal.  Peu à peu, les trois amis revenaient de leur ivresse; mais il
leur fallut cuver leur oxygène, comme un ivrogne cuve son vin.

Quand Michel apprit quelle était sa part de responsabilité dans cet
incident, il ne s'en montra pas autrement déconcerté.  Cette ébriété
inattendue rompait la monotonie du voyage.  Bien des sottises avaient
été dites sous son influence, mais aussi vite oubliées que dites.

«Puis, ajouta le joyeux Français, je ne suis pas fâché d'avoir goûté
un peu de ce gaz capiteux.  Savez-vous, mes amis, qu'il y aurait un
curieux établissement à fonder, avec cabinets d'oxygène, où les gens
dont l'organisme est affaibli pourraient, pendant quelques heures,
vivre d'une vie plus active!  Supposez des réunions où l'air serait
saturé de ce fluide héroïque, des théâtres où l'administration
l'entretiendrait à haute dose, quelle passion dans l'âme des acteurs
et des spectateurs, quel feu, quel enthousiasme!  Et si, au lieu d'une
simple assemblée, on pouvait en saturer tout un peuple, quelle
activité dans ses fonctions, quel supplément de vie il recevrait!
D'une nation épuisée on referait peut-être une nation grande et forte,
et je connais plus d'un État de notre vieille Europe qui devrait se
remettre au régime de l'oxygène, dans l'intérêt de sa santé!»

Michel parlait et s'animait, à faire croire que le robinet était
encore trop ouvert.  Mais, d'une phrase, Barbicane enraya son
enthousiasme.

«Tout cela est bien, ami Michel, lui dit-il, mais nous apprendras-tu
d'où viennent ces poules qui se sont mêlées à notre concert?

--Ces poules?

--Oui.»

En effet, une demi-douzaine de poules et un superbe coq se promenaient
çà et là, voletant et caquetant.

«Ah!  les maladroites!  s'écria Michel.  C'est l'oxygène qui les a
mises en révolution!

--Mais que veux-tu faire de ces poules?  demanda Barbicane.

--Les acclimater dans la Lune, parbleu!

--Alors pourquoi les avoir cachées?

--Une farce, mon digne président, une simple farce qui avorte
piteusement!  Je voulais les lâcher sur le continent lunaire, sans
vous en rien dire!  Hein!  quel eût été votre ébahissement à voir ces
volatiles terrestres picorer les champs de la Lune!

--Ah!  gamin!  gamin éternel!  répondit Barbicane, tu n'as pas besoin
d'oxygène pour te monter la tête!  Tu es toujours ce que nous étions
sous l'influence de ce gaz!  Tu es toujours fou!

--Eh!  qui dit qu'alors nous n'étions pas sages!» répliqua Michel
Ardan.

Après cette réflexion philosophique, les trois amis réparèrent le
désordre du projectile.  Poules et coq furent réintégrés dans leur
cage.  Mais, en procédant à cette opération, Barbicane et ses deux
compagnons eurent le sentiment très marqué d'un nouveau phénomène.

Depuis le moment où ils avaient quitté la Terre, leur propre poids,
celui du boulet et des objets qu'il renfermait, avaient subi une
diminution progressive.  S'ils ne pouvaient constater cette
déperdition pour le projectile, un instant devait arriver où cet effet
serait sensible pour eux-mêmes et pour les ustensiles ou les
instruments dont ils se servaient.

Il va sans dire qu'une balance n'eût pas indiqué cette déperdition,
car le poids destiné à peser l'objet aurait perdu précisément autant
que l'objet lui-même; mais un peson à ressort, par exemple, dont la
tension est indépendante de l'attraction, eût donné l'évaluation
exacte de cette déperdition.

On sait que l'attraction, autrement dit la pesanteur, est
proportionnelle aux masses et en raison inverse du carré des
distances.  De là cette conséquence: Si la Terre eût été seule dans
l'espace, si les autres corps célestes se fussent subitement
annihilés, le projectile, d'après la loi de Newton, aurait d'autant
moins pesé qu'il se serait éloigné de la Terre, mais sans jamais
perdre entièrement son poids, car l'attraction terrestre se fût
toujours fait sentir à n'importe quelle distance.

Mais dans le cas actuel, un moment devait arriver où le projectile ne
serait plus aucunement soumis aux lois de la pesanteur, en faisant
abstraction des autres corps célestes dont on pouvait considérer
l'effet comme nul.

En effet, la trajectoire du projectile se traçait entre la Terre et la
Lune.  A mesure qu'il s'éloignait de la Terre, l'attraction terrestre
diminuait en raison inverse du carré des distances, mais aussi
l'attraction lunaire augmentait dans la même proportion.  Il devait
donc arriver un point où, ces deux attractions se neutralisant, le
boulet ne pèserait plus.  Si les masses de la Lune et de la Terre
eussent été égales, ce point se fût rencontré à une égale distance des
deux astres.  Mais, en tenant compte de la différence des masses, il
était facile de calculer que ce point serait situé aux quarante-sept
cinquante-deuxièmes du voyage, soit, en chiffres, à soixante-dix-huit
mille cent quatorze lieues de la Terre.

A ce point, un corps n'ayant aucun principe de vitesse ou de
déplacement en lui, y demeurerait éternellement immobile, étant
également attiré par les deux astres, et rien ne le sollicitant plutôt
vers l'un que vers l'autre.

Or, le projectile, si la force d'impulsion avait été exactement
calculée, le projectile devait atteindre ce point avec une vitesse
nulle, ayant perdu tout indice de pesanteur, comme tous les objets
qu'il portait en lui.

Qu'arriverait-il alors?  Trois hypothèses se présentaient.

Ou le projectile aurait encore conservé une certaine vitesse, et,
dépassant le point d'égale attraction, il tomberait sur la Lune en
vertu de l'excès de l'attraction lunaire sur l'attraction terrestre.

Ou la vitesse lui manquant pour atteindre le point d'égale attraction,
il retomberait sur la Terre en vertu de l'excès de l'attraction
terrestre sur l'attraction lunaire.

Ou enfin, animé d'une vitesse suffisante pour atteindre le point
neutre, mais insuffisante pour le dépasser, il resterait éternellement
suspendu à cette place, comme le prétendu tombeau de Mahomet, entre le
zénith et le nadir.

Telle était la situation, et Barbicane en expliqua clairement les
conséquences à ses compagnons de voyage.  Cela les intéressait au plus
haut degré.  Or, comment reconnaîtraient-ils que le projectile avait
atteint ce point neutre situé à soixante-dix-huit mille cent quatorze
lieues de la Terre?

Précisément lorsque ni eux ni les objets enfermés dans le projectile
ne seraient plus aucunement soumis aux lois de la pesanteur.

Jusqu'ici, les voyageurs, tout en constatant que cette action
diminuait de plus en plus, n'avaient pas encore reconnu son absence
totale.  Mais ce jour-là, vers onze heures du matin, Nicholl ayant
laissé échapper un verre de sa main, le verre, au lieu de tomber,
resta suspendu dans l'air.

«Ah!  s'écria Michel Ardan, voilà donc un peu de physique amusante!»

Et aussitôt, divers objets, des armes, des bouteilles, abandonnés à
eux-mêmes, se tinrent comme par miracle.  Diane, elle aussi, placée
par Michel dans l'espace, reproduisit, mais sans aucun truc, la
suspension merveilleuse opérée par les Caston et les Robert-Houdin.
La chienne, d'ailleurs, ne semblait pas s'apercevoir qu'elle flottait
dans l'air.

Eux-mêmes, surpris, stupéfaits, en dépit de leurs raisonnements
scientifiques, ils sentaient, ces trois aventureux compagnons emportés
dans le domaine du merveilleux, ils sentaient que la pesanteur
manquait à leur corps.  Leurs bras, qu'ils étendaient, ne cherchaient
plus à s'abaisser.  Leur tête vacillait sur leurs épaules.  Leurs
pieds ne tenaient plus au fond du projectile.  Ils étaient comme des
gens ivres auxquels la stabilité fait défaut.  Le fantastique a créé
des hommes privés de leurs reflets, d'autres privés de leur ombre!
Mais ici la réalité, par la neutralité des forces attractives, faisait
des hommes en qui rien ne pesait plus, et qui ne pesaient pas
eux-mêmes!

Soudain Michel, prenant un certain élan, quitta le fond, et resta
suspendu en l'air comme le moine de la _Cuisine des Anges_ de Murillo.

Ses deux amis l'avaient rejoint en un instant, et tous les trois, au
centre du projectile, ils figuraient une ascension miraculeuse.

«Est-ce croyable?  Est-ce vraisemblable?  Est-ce possible?  s'écria
Michel.  Non.  Et pourtant cela est!  Ah!  si Raphaël nous avait vus
ainsi, quelle «Assomption» il eût jetée sur sa toile!

--L'Assomption ne peut durer, répondit Barbicane.  Si le projectile
passe le point neutre, l'attraction lunaire nous attirera vers la
Lune.

--Nos pieds reposeront alors sur la voûte du projectile, répondit
Michel.

--Non, dit Barbicane, parce que le projectile, dont le centre de
gravité est très bas, se retournera peu a peu.

--Alors, tout notre aménagement va être bouleversé de fond en comble,
c'est le mot!

--Rassure-toi, Michel, répondit Nicholl.  Aucun bouleversement n'est
à craindre.  Pas un objet ne bougera, car l'évolution du projectile ne
se fera qu'insensiblement.

--En effet, reprit Barbicane, et quand il aura franchi le point
d'égale attraction, son culot, relativement plus lourd, l'entraînera
suivant une perpendiculaire à la Lune.  Mais, pour que ce phénomène se
produise, il faut que nous ayons passé la ligne neutre.

--Passer la ligne neutre!  s'écria Michel.  Alors faisons comme les
marins qui passent l'Équateur.  Arrosons notre passage!»

Un léger mouvement de côté ramena Michel vers la paroi capitonnée.
Là, il prit une bouteille et des verres, les plaça «dans l'espace»,
devant ses compagnons, et, trinquant joyeusement, ils saluèrent la
ligne d'un triple hurrah.

Cette influence des attractions dura une heure à peine.  Les voyageurs
se sentirent insensiblement ramenés vers le fond, et Barbicane crut
remarquer que le bout conique du projectile s'écartait un peu de la
normale dirigée vers la Lune.  Par un mouvement inverse, le culot s'en
rapprochait.  L'attraction lunaire l'emportait donc sur l'attraction
terrestre.  La chute vers la Lune commençait, presque insensible
encore; elle ne devait être que d'un millimètre un tiers dans la
première seconde, soit cinq cent quatre-vingt-dix millièmes de ligne.
Mais peu à peu la force attractive s'accroîtrait, la chute serait plus
accentuée, le projectile, entraîné par le culot, présenterait son cône
supérieur à la Terre et tomberait avec une vitesse croissante jusqu'à
la surface du continent sélénite.  Le but serait donc atteint.
Maintenant, rien ne pouvait empêcher le succès de l'entreprise, et
Nicholl et Michel Ardan partagèrent la joie de Barbicane.

Puis ils causèrent de tous ces phénomènes qui les émerveillaient coup
sur coup.  Cette neutralisation des lois de la pesanteur surtout, ils
ne tarissaient pas à son propos.  Michel Ardan, toujours enthousiaste,
voulait en tirer des conséquences qui n'étaient que fantaisie pure.

«Ah!  mes dignes amis, s'écriait-il, quel progrès si l'on pouvait
ainsi se débarrasser, sur Terre, de cette pesanteur, de cette chaîne
qui vous rive à elle!  Ce serait le prisonnier devenu libre!  Plus de
fatigues, ni des bras ni des jambes.  Et, s'il est vrai que pour voler
à la surface de la Terre, pour se soutenir dans l'air par le simple
jeu des muscles, il faille une force cent cinquante fois supérieure à
celle que nous possédons, un simple acte de la volonté, un caprice
nous transporterait dans l'espace, si l'attraction n'existait pas.

--En effet, dit Nicholl en riant, si l'on parvenait à supprimer la
pesanteur comme on supprime la douleur par l'anesthésie, voilà qui
changerait la face des sociétés modernes!

--Oui, s'écria Michel, tout plein de son sujet, détruisons la
pesanteur, et plus de fardeaux!  Partant, plus de grues, de crics, de
cabestans, de manivelles et autres engins qui n'auraient pas raison
d'être!

--Bien dit, répliqua Barbicane, mais si rien ne pesait plus, rien ne
tiendrait plus, pas plus ton chapeau sur ta tête, digne Michel, que ta
maison dont les pierres n'adhèrent que par leur poids!  Pas de bateaux
dont la stabilité sur les eaux n'est qu'une conséquence de la
pesanteur.  Pas même d'Océan, dont les flots ne seraient plus
équilibrés par l'attraction terrestre.  Enfin pas d'atmosphère, dont
les molécules n'étant plus retenues se disperseraient dans l'espace!

--Voilà qui est fâcheux, répliqua Michel.  Rien de tel que ces gens
positifs pour vous ramener brutalement à la réalité.

--Mais console-toi, Michel, reprit Barbicane, car si aucun astre
n'existe d'où soient bannies les lois de la pesanteur, tu vas, du
moins, en visiter un où la pesanteur est beaucoup moindre que sur la
Terre.

--La Lune?

--Oui, la Lune, à la surface de laquelle les objets pèsent six fois
moins qu'à la surface de la Terre, phénomène très facile à constater.

--Et nous nous en apercevrons?  demanda Michel.

--Évidemment, puisque deux cents kilogrammes n'en pèsent que trente à
la surface de la Lune.

--Et notre force musculaire n'y diminuera pas?

--Aucunement.  Au lieu de t'élever à un mètre en sautant, tu
t'élèveras à dix-huit pieds de hauteur.

--Mais nous serons des Hercules dans la Lune!  s'écria Michel.

--D'autant plus, répondit Nicholl, que si la taille des Sélénites est
proportionnelle à la masse de leur globe, ils seront hauts d'un pied à
peine.

--Des Lilliputiens!  répliqua Michel.  Je vais donc jouer le rôle de
Gulliver!  Nous allons réaliser la fable des géants!  Voilà l'avantage
de quitter sa planète et de courir le monde solaire!

--Un instant, Michel, répondit Barbicane.  Si tu veux jouer les
Gulliver ne visite que les planètes inférieures, telles que Mercure,
Vénus ou Mars, dont la masse est un peu moindre que celle de la Terre.
Mais ne te hasarde pas dans les grandes planètes, Jupiter, Saturne,
Uranus, Neptune, car là les rôles seraient intervertis, et tu
deviendrais Lilliputien.

--Et dans le Soleil?

--Dans le Soleil, si sa densité est quatre fois moindre que celle de
la Terre, son volume est treize cent vingt-quatre mille fois plus
considérable, et l'attraction y est vingt-sept fois plus grande qu'à
la surface de notre globe.  Toute proportion gardée, les habitants y
devraient avoir en moyenne deux cents pieds de haut.

--Mille diables!  s'écria Michel.  Je ne serais plus qu'un pygmée, un
mirmidon!

--Gulliver chez les géants, dit Nicholl.

--Juste! répondit Barbicane.

--Et il ne serait pas inutile d'emporter quelques pièces d'artillerie
pour se défendre.

--Bon!  répliqua Barbicane, tes boulets ne feraient aucun effet dans
le Soleil, et ils tomberaient sur le sol au bout de quelques mètres.

--Voilà qui est fort!

--Voilà qui est certain, répondit Barbicane.  L'attraction est si
considérable sur cet astre énorme, qu'un objet pesant soixante-dix
kilogrammes sur la Terre, en pèserait dix-neuf cent trente à la
surface du Soleil.  Ton chapeau, une dizaine de kilogrammes!  Ton
cigare, une demi-livre.  Enfin si tu tombais sur le continent solaire,
ton poids serait tel -- deux mille cinq cents kilos environ --, que tu
ne pourrais pas te relever!

--Diable!  fit Michel.  Il faudrait alors avoir une petite grue
portative!  Eh bien, mes amis, contentons-nous de la Lune pour
aujourd'hui.  Là, au moins, nous ferons grande figure!  Plus tard,
nous verrons s'il faut aller dans ce Soleil, où l'on ne peut boire
sans un cabestan pour hisser son verre à sa bouche!»



IX

Conséquences d'une déviation


Barbicane n'avait plus d'inquiétude, sinon sur l'issue du voyage, du
moins sur la force d'impulsion du projectile.  Sa vitesse virtuelle
l'entraînait au-delà de la ligne neutre.  Donc, il ne reviendrait pas
à la Terre.  Donc, il ne s'immobiliserait pas sur le point
d'attraction.  Une seule hypothèse restait à se réaliser, l'arrivée du
boulet à son but sous l'action de l'attraction lunaire.

En réalité, c'était une chute de huit mille deux cent
quatre-vingt-seize lieues, sur un astre, il est vrai, où la pesanteur
ne doit être évaluée qu'au sixième de la pesanteur terrestre.  Chute
formidable néanmoins, et contre laquelle toutes précautions voulaient
être prises sans retard.

Ces précautions étaient de deux sortes: les unes devaient amortir le
coup au moment où le projectile toucherait le sol lunaire; les autres
devaient retarder sa chute et, par conséquent, la rendre moins
violente.

Pour amortir le coup, il était fâcheux que Barbicane ne fût plus à
même d'employer les moyens qui avaient si utilement atténué le choc du
départ, c'est-à-dire l'eau employée comme ressort et les cloisons
brisantes.  Les cloisons existaient encore; mais l'eau manquait, car
on ne pouvait employer la réserve à cet usage, réserve précieuse pour
le cas où, pendant les premiers jours, l'élément liquide manquerait au
sol lunaire.

D'ailleurs, cette réserve eût été très insuffisante pour faire
ressort.  La couche d'eau emmagasinée dans le projectile au départ, et
sur laquelle reposait le disque étanche, n'occupait pas moins de trois
pieds de hauteur sur une surface de cinquante-quatre pieds carrés.
Elle mesurait en volume six mètres cubes et en poids cinq mille sept
cent cinquante kilogrammes.  Or, les récipients n'en contenaient pas
la cinquième partie.  Il fallait donc renoncer à ce moyen si puissant
d'amortir le choc d'arrivée.

Fort heureusement, Barbicane, non content d'employer l'eau, avait muni
le disque mobile de forts tampons à ressort, destinés à amoindrir le
choc contre le culot après l'écrasement des cloisons horizontales.
Ces tampons existaient toujours; il suffisait de les rajuster et de
remettre en place le disque mobile.  Toutes ces pièces, faciles à
manier, puisque leur poids était à peine sensible, pouvaient être
remontées rapidement.

Ce fut fait.  Les divers morceaux se rajustèrent sans peine.  Affaire
de boulons et d'écrous.  Les outils ne manquaient pas.  Bientôt le
disque remanié reposa sur ses tampons d'acier, comme une table sur ses
pieds.  Un inconvénient résultait du placement de ce disque.  La vitre
inférieure était obstruée.  Donc, impossibilité pour les voyageurs
d'observer la Lune par cette ouverture, lorsqu'ils seraient précipités
perpendiculairement sur elle.  Mais il fallait y renoncer.
D'ailleurs, par les ouvertures latérales, on pouvait encore apercevoir
les vastes régions lunaires comme on voit la Terre de la nacelle d'un
aérostat.

Cette disposition du disque demanda une heure de travail.  Il était
plus de midi quand les préparatifs furent achevés.  Barbicane fit de
nouvelles observations sur l'inclinaison du projectile; mais à son
grand ennui, il ne s'était pas suffisamment retourné pour une chute;
il paraissait suivre une courbe parallèle au disque lunaire.  L'astre
des nuits brillait splendidement dans l'espace, tandis qu'à l'opposé,
l'astre du jour l'incendiait de ses feux.

Cette situation ne laissait pas d'être inquiétante.

«Arriverons-nous?  dit Nicholl.

--Faisons comme si nous devions arriver, répondit Barbicane.

--Vous êtes des trembleurs, répliqua Michel Ardan.  Nous arriverons,
et plus vite que nous ne le voudrons.»

Cette réponse ramena Barbicane à son travail préparatoire, et il
s'occupa de la disposition des engins destinés à retarder la chute.

On se rappelle la scène du meeting tenu à Tampa-Town, dans la Floride,
alors que le capitaine Nicholl se posait en ennemi de Barbicane et en
adversaire de Michel Ardan.  Au capitaine Nicholl, soutenant que le
projectile se briserait comme verre, Michel avait répondu qu'il
retarderait sa chute au moyen de fusées convenablement disposées.

En effet, de puissants artifices, prenant leur point d'appui sur le
culot et fusant à l'extérieur, pouvaient, en produisant un mouvement
de recul, enrayer dans une certaine proportion, la vitesse du boulet.
Ces fusées devaient brûler dans le vide, il est vrai, mais l'oxygène
ne leur manquerait pas, car elles se le fournissaient elle-mêmes,
comme les volcans lunaires, dont la déflagration n'a jamais été
empêchée par le défaut d'atmosphère autour de la Lune.

Barbicane s'était donc muni d'artifices renfermés dans de petits
canons d'acier taraudés, qui pouvaient se visser dans le culot du
projectile.  Intérieurement, ces canons affleuraient le fond.
Extérieurement, ils le dépassaient d'un demi-pied.  Il y en avait
vingt.  Une ouverture, ménagée dans le disque, permettait d'allumer la
mèche dont chacun était pourvu.  Tout l'effet se produisait
au-dehors.  Les mélanges fusants avaient été forcés d'avance dans
chaque canon.  Il suffisait donc d'enlever les obturateurs métalliques
engagés dans le culot, et de les remplacer par ces canons qui
s'ajustaient rigoureusement à leur place.

Ce nouveau travail fut achevé vers trois heures, et, toutes ces
précautions prises, il ne s'agit plus que d'attendre.

Cependant, le projectile se rapprochait visiblement de la Lune.  Il
subissait évidemment son influence dans une certaine proportion; mais
sa propre vitesse l'entraînait aussi suivant une ligne oblique.  De
ces deux influences, la résultante était une ligne qui deviendrait
peut-être une tangente.  Mais il était certain que le projectile ne
tombait pas normalement à la surface de la Lune, car sa partie
inférieure, en raison même de son poids, aurait dû être tournée vers
elle.

Les inquiétudes de Barbicane redoublaient à voir son boulet résister
aux influences de la gravitation.  C'était l'inconnu qui s'ouvrait
devant lui, l'inconnu à travers les espaces intra-stellaires.  Lui, le
savant, il croyait avoir prévu les trois hypothèses possibles, le
retour à la Terre, le retour à la Lune, la stagnation sur la ligne
neutre!  Et voici qu'une quatrième hypothèse, grosse de toutes les
terreurs de l'infini, surgissait inopinément.  Pour ne pas l'envisager
sans défaillance, il fallait être un savant résolu comme Barbicane, un
être flegmatique comme Nicholl, ou un aventurier audacieux comme
Michel Ardan.

La conversation fut mise sur ce sujet.  D'autres hommes auraient
considéré la question au point de vue pratique.  Ils se seraient
demandé où les entraînait leur wagon-projectile.  Eux, pas.  Ils
cherchèrent la cause qui avait dû produire cet effet.

«Ainsi nous avons déraillé?  dit Michel.  Mais pourquoi?

--Je crains bien, répondit Nicholl, que malgré toutes les précautions
prises, la Columbiad n'ait pas été pointée juste.  Une erreur, si
petite qu'elle soit, devait suffire à nous jeter hors de l'attraction
lunaire.

--On aurait donc mal visé?  demanda Michel.

--Je ne le crois pas, répondit Barbicane.  La perpendicularité du
canon était rigoureuse, sa direction sur le zénith du lieu
incontestable.  Or, la Lune passant au zénith, nous devions
l'atteindre en plein.  Il y a une autre raison, mais elle m'échappe.

--N'arrivons-nous pas trop tard?  demanda Nicholl.

--Trop tard?  fit Barbicane.

--Oui, reprit Nicholl.  La note de l'Observatoire de Cambridge porte
que le trajet doit s'accomplir en quatre-vingt-dix-sept heures treize
minutes et vingt secondes.  Ce qui veut dire que, plus tôt, la Lune ne
serait pas encore au point indiqué, et plus tard, qu'elle n'y serait
plus.

--D'accord, répondit Barbicane.  Mais nous sommes partis le 1er
décembre, à onze heures moins treize minutes et vingt-cinq secondes du
soir, et nous devons arriver le 5 à minuit, au moment précis où la
Lune sera pleine.  Or, nous sommes au 5 décembre.  Il est trois heures
et demie du soir, et huit heures et demie devraient suffire à nous
conduire au but.  Pourquoi n'y arrivons-nous pas?

--Ne serait-ce pas un excès de vitesse?  répondit Nicholl, car nous
savons maintenant que la vitesse initiale a été plus grande qu'on ne
supposait.

--Non!  cent fois non!  répliqua Barbicane.  Un excès de vitesse, si
la direction du projectile eût été bonne, ne nous aurait pas empêchés
d'atteindre la Lune.  Non!  il y a eu déviation.  Nous avons été
déviés.

--Par qui?  par quoi?  demanda Nicholl.

--Je ne puis le dire, répondit Barbicane.

--Eh bien, Barbicane, dit alors Michel, veux-tu connaître mon opinion
sur cette question de savoir d'où provient cette déviation?

--Parle.

--Je ne donnerais pas un demi-dollar pour l'apprendre!  Nous sommes
déviés, voilà le fait.  Où allons-nous, peu m'importe!  Nous le
verrons bien.  Que diable!  puisque nous sommes entraînés dans
l'espace, nous finirons bien par tomber dans un centre quelconque
d'attraction!»

Cette indifférence de Michel Ardan ne pouvait contenter Barbicane.
Non que celui-ci s'inquiétât de l'avenir!  Mais pourquoi son
projectile avait dévié, c'est ce qu'il voulait savoir à tout prix.

Cependant le boulet continuait à se déplacer latéralement à la Lune,
et avec lui le cortège d'objets jetés au-dehors.  Barbicane put même
constater, par des points de repère relevés sur la Lune dont la
distance était inférieure à deux mille lieues, que sa vitesse devenait
uniforme.  Nouvelle preuve qu'il n'y avait pas chute.  La force
d'impulsion l'emportait encore sur l'attraction lunaire, mais la
trajectoire du projectile le rapprochait certainement du disque
lunaire, et l'on pouvait espérer qu'à une distance plus rapprochée,
l'action de la pesanteur prédominerait et provoquerait définitivement
une chute.

Les trois amis n'ayant rien de mieux à faire, continuèrent leurs
observations.  Cependant, ils ne pouvaient encore déterminer les
dispositions topographiques du satellite.  Tous ces reliefs se
nivelaient sous la projection des rayons solaires.

Ils regardèrent ainsi par les vitres latérales jusqu'à huit heures du
soir.  La Lune avait alors tellement grossi à leurs yeux qu'elle
masquait toute une moitié du firmament.  Le Soleil d'un côté, l'astre
des nuits de l'autre, inondaient le projectile de lumière.

En ce moment, Barbicane crut pouvoir estimer à sept cents lieues
seulement la distance qui les séparait de leur but.  La vitesse du
projectile lui parut être de deux cents mètres par seconde, soit
environ cent soixante-dix lieues à l'heure.  Le culot du boulet
tendait à se tourner vers la Lune sous l'influence de la force
centripète; mais la force centrifuge l'emportant toujours, il devenait
probable que la trajectoire rectiligne se changerait en une courbe
quelconque dont on ne pouvait déterminer la nature.

Barbicane cherchait toujours la solution de son insoluble problème.

Les heures s'écoulaient sans résultat.  Le projectile se rapprochait
visiblement de la Lune, mais il était visible aussi qu'il ne
l'atteindrait pas.  Quant à la plus courte distance à laquelle il en
passerait, elle serait la résultante des deux forces, attractive et
répulsive, qui sollicitaient le mobile.

«Je ne demande qu'une chose, répétait Michel: passer assez près de la
Lune pour en pénétrer les secrets!

--Maudite soit alors, s'écria Nicholl, la cause qui a fait dévier
notre projectile!

--Maudit soit alors, répondit Barbicane, comme si son esprit eût été
soudainement frappé, maudit soit le bolide que nous avons croisé en
route!

--Hein!  fit Michel Ardan.

--Que voulez-vous dire?  s'écria Nicholl.

--Je veux dire, répondit Barbicane d'un ton convaincu, je veux dire
que notre déviation est uniquement due à la rencontre de ce corps
errant!

--Mais il ne nous a pas même effleurés, répondit Michel.

--Qu'importe.  Sa masse, comparée à celle de notre projectile était
énorme, et son attraction a suffi pour influer sur notre direction.

--Si peu!  s'écria Nicholl.

--Oui, Nicholl, mais si peu que ce soit, répondit Barbicane, sur une
distance de quatre-vingt-quatre mille lieues, il n'en fallait pas
davantage pour manquer la Lune!»



X

Les observateurs de la lune


Barbicane avait évidemment trouvé la seule raison plausible de cette
déviation.  Si petite qu'elle eût été, elle avait suffi à modifier la
trajectoire du projectile.  C'était une fatalité.  L'audacieuse
tentative avortait par une circonstance toute fortuite et, à moins
d'événements exceptionnels, on ne pouvait plus atteindre le disque
lunaire.  En passerait-on assez près pour résoudre certaines questions
de physique ou de géologie insolubles jusqu'alors?  C'était la
question, la seule qui préoccupât maintenant les hardis voyageurs.
Quant au sort que leur réservait l'avenir, ils n'y voulaient même pas
songer.  Cependant, que deviendraient-ils au milieu de ces solitudes
infinies, eux à qui l'air devait bientôt manquer?  Quelques jours
encore, et ils tomberaient asphyxiés dans ce boulet errant à
l'aventure.  Mais quelques jours, c'étaient des siècles pour ces
intrépides, et ils consacrèrent tous leurs instants à observer cette
Lune qu'ils n'espéraient plus atteindre.

La distance qui séparait alors le projectile du satellite fut estimée
à deux cents lieues environ.  Dans ces conditions, au point de vue de
la visibilité des détails du disque, les voyageurs se trouvaient plus
éloignés de la Lune que ne le sont les habitants de la Terre, armés de
leurs puissants télescopes.

On sait, en effet, que l'instrument monté par John Ross à Parson-town,
dont le grossissement est de six mille cinq cents fois, ramène la Lune
à seize lieues; de plus avec le puissant engin établi à Long's Peak,
l'astre des nuits, grossi quarante-huit mille fois, était rapproché à
moins de deux lieues, et les objets ayant dix mètres de diamètre s'y
montraient suffisamment distincts.

Ainsi donc, à cette distance, les détails topographiques de la Lune,
observés sans lunette, n'étaient pas sensiblement déterminés.  L'oeil
saisissait le vaste contour de ces immenses dépressions improprement
appelées «mers», mais il ne pouvait en reconnaître la nature.  La
saillie des montagnes disparaissait dans la splendide irradiation que
produisait la réflexion des rayons solaires.  Le regard, ébloui comme
s'il se fût penché sur un bain d'argent en fusion, se détournait
involontairement.

Cependant la forme oblongue de l'astre se dégageait déjà.  Il
apparaissait comme un oeuf gigantesque dont le petit bout était tourné
vers la Terre.  En effet, la Lune, liquide ou malléable aux premiers
jours de sa formation, figurait alors une sphère parfaite; mais,
bientôt entraînée dans le centre d'attraction de la Terre, elle
s'allongea sous l'influence de la pesanteur.  A devenir satellite,
elle perdit la pureté native de ses formes; son centre de gravité se
reporta en avant du centre de figure, et, de cette disposition,
quelques savants tirèrent la conséquence que l'air et l'eau avaient pu
se réfugier sur cette surface opposée de la Lune qu'on ne voit jamais
de la Terre.

Cette altération des formes primitives du satellite ne fut sensible
que pendant quelques instants.  La distance du projectile à la Lune
diminuait très rapidement sous sa vitesse considérablement inférieure
à la vitesse initiale, mais huit à neuf fois supérieure à celles dont
sont animés les express de chemins de fer.  La direction oblique du
boulet, en raison même de son obliquité, laissait à Michel Ardan
quelque espoir de heurter un point quelconque du disque lunaire.  Il
ne pouvait croire qu'il n'y arriverait pas.  Non!  il ne pouvait le
croire, et il le répétait souvent.  Mais Barbicane, meilleur juge, ne
cessait de lui répondre avec une impitoyable logique:

«Non, Michel, non.  Nous ne pouvons atteindre la Lune que par une
chute, et nous ne tombons pas.  La force centripète nous maintient
sous l'influence lunaire, mais la force centrifuge nous éloigne
irrésistiblement.»

Cela fut dit d'un ton qui enleva à Michel Ardan ses dernières
espérances.

La portion de la Lune dont le projectile se rapprochait était
l'hémisphère nord, celui que les cartes sélénographiques placent en
bas, car ces cartes sont généralement dressées d'après l'image fournie
par les lunettes, et l'on sait que les lunettes renversent les objets.
Telle était la _Mappa selenographica_ de Beer et Moedler que
consultait Barbicane.  Cet hémisphère septentrional présentait de
vastes plaines, accidentées de montagnes isolées.

A minuit, la Lune était pleine.  A ce moment précis, les voyageurs
auraient dû y prendre pied, si le malencontreux bolide n'eût pas dévié
leur direction.  L'astre arrivait donc dans les conditions
rigoureusement déterminées par l'Observatoire de Cambridge.  Il se
trouvait mathématiquement à son périgée et au zénith du vingt-huitième
parallèle.  Un observateur placé au fond de l'énorme Columbiad braquée
perpendiculairement à l'horizon, eût encadré la Lune dans la bouche du
canon.  Une ligne droite figurant l'axe de la pièce, aurait traversé
en son centre l'astre de la nuit.

Inutile de dire que pendant cette nuit du 5 au 6 décembre, les
voyageurs ne prirent pas un instant de repos.  Auraient-ils pu fermer
les yeux, si près de ce monde nouveau?  Non.  Tous leurs sentiments se
concentraient dans une pensée unique: Voir!  Représentants de la
Terre, de l'humanité passée et présente qu'ils résumaient en eux,
c'est par leurs yeux que la race humaine regardait ces régions
lunaires et pénétrait les secrets de son satellite!  Une certaine
émotion les tenait au coeur et ils allaient silencieusement d'une
vitre à l'autre.

Leurs observations, reproduites par Barbicane, furent rigoureusement
déterminées.  Pour les faire, ils avaient des lunettes.  Pour les
contrôler, ils avaient des cartes.

Le premier observateur de la Lune fut Galilée.  Son insuffisante
lunette grossissait trente fois seulement.  Néanmoins, dans ces taches
qui parsemaient le disque lunaire, «comme les yeux parsèment la queue
d'un paon», le premier, il reconnut des montagnes et mesura quelques
hauteurs auxquelles il attribua exagérément une élévation égale au
vingtième du diamètre du disque, soit huit mille huit cents mètres.
Galilée ne dressa aucune carte de ses observations.

Quelques années plus tard, un astronome de Dantzig, Hévélius -- par
des procédés qui n'étaient exacts que deux fois par mois, lors des
première et seconde quadratures -- réduisit les hauteurs de Galilée à
un vingt-sixième seulement du diamètre lunaire.  Exagération inverse.
Mais c'est à ce savant que l'on doit la première carte de la Lune.
Les taches claires et arrondies y forment des montagnes circulaires,
et les taches sombres indiquent de vastes mers qui ne sont en réalité
que des plaines.  A ces monts et à ces étendues d'eau, il donna des
dénominations terrestres.  On y voit figurer le Sinaï au milieu d'une
Arabie, l'Etna au centre d'une Sicile, les Alpes, les Apennins, les
Karpathes, puis la Méditerranée, le Palus-Méotide, le Pont-Euxin, la
mer Caspienne.  Noms mal appliqués, d'ailleurs, car ni ces montagnes
ni ces mers ne rappellent la configuration de leurs homonymes du
globe.  C'est à peine si dans cette large tache blanche, rattachée au
sud à de plus vastes continents et terminée en pointe, on
reconnaîtrait l'image renversée de la péninsule indienne, du golfe du
Bengale et de la Cochinchine.  Aussi ces noms ne furent-ils pas
conservés.  Un autre cartographe, connaissant mieux le coeur humain,
proposa une nouvelle nomenclature que la vanité humaine s'empressa
d'adopter.

Cet observateur fut le père Riccioli, contemporain d'Hévélius.  Il
dressa une carte grossière et grosse d'erreurs.  Mais aux montagnes
lunaires, il imposa le nom des grands hommes de l'Antiquité et des
savants de son époque, usage fort suivi depuis lors.

Une troisième carte de la Lune fut exécutée au XVIIe siècle par
Dominique Cassini; supérieure à celle de Riccioli par l'exécution,
elle est inexacte sous le rapport des mesures.  Plusieurs réductions
en furent publiées, mais son cuivre, longtemps conservé à l'Imprimerie
royale, a été vendu au poids comme matière encombrante.

La Hire, célèbre mathématicien et dessinateur, dressa une carte de la
Lune, haute de quatre mètres, qui ne fut jamais gravée.

Après lui, un astronome allemand, Tobie Mayer, vers le milieu du
XVIIIe siècle, commença la publication d'une magnifique carte
sélénographique, d'après les mesures lunaires rigoureusement vérifiées
par lui; mais sa mort, arrivée en 1762, l'empêcha de terminer ce beau
travail.

Viennent ensuite Schroeter, de Lilienthal, qui esquissa de nombreuses
cartes de la Lune, puis un certain Lorhmann, de Dresde, auquel on doit
une planche divisée en vingt-cinq sections, dont quatre ont été
gravées.

Ce fut en 1830 que MM. Beer et Moedler composèrent leur célèbre _Mappa
selenographica_, suivant une projection orthographique.  Cette carte
reproduit exactement le disque lunaire, tel qu'il apparaît; seulement
les configurations de montagnes et de plaines ne sont justes que sur
sa partie centrale; partout ailleurs, dans les parties septentrionales
ou méridionales, orientales ou occidentales, ces configurations,
données en raccourci, ne peuvent se comparer à celles du centre.
Cette carte topographique, haute de quatre-vingt-quinze centimètres et
divisée en quatre parties, est le chef-d'oeuvre de la cartographie
lunaire.

Après ces savants, on cite les reliefs sélénographiques de l'astronome
allemand Julius Schmidt, les travaux topographiques du père Secchi,
les magnifiques épreuves de l'amateur anglais Waren de la Rue, et
enfin une carte sur projection orthographique de MM. Lecouturier et
Chapuis, beau modèle dressé en 1860, d'un dessin très net et d'une
très claire disposition.

Telle est la nomenclature des diverses cartes relatives au monde
lunaire.  Barbicane en possédait deux, celle de MM. Beer et Moedler,
et celle de MM. Chapuis et Lecouturier.  Elles devaient-lui rendre
plus facile son travail d'observateur.

Quant aux instruments d'optique mis à sa disposition, c'étaient
d'excellentes lunettes marines, spécialement établies pour ce voyage.
Elles grossissaient cent fois les objets.  Elles auraient donc
rapproché la Lune de la Terre à une distance inférieure à mille
lieues.  Mais alors, à une distance qui vers trois heures du matin ne
dépassait pas cent vingt kilomètres, et dans un milieu qu'aucune
atmosphère ne troublait, ces instruments devaient ramener le niveau
lunaire à moins de quinze cents mètres



XI

Fantaisie et réalisme


«Avez-vous jamais vu la Lune?  demandait ironiquement un professeur à
l'un de ses élèves.

--Non, monsieur, répliqua l'élève plus ironiquement encore, mais je
dois dire que j'en ai entendu parler.»

Dans un sens, la plaisante réponse de l'élève pourrait être faite par
l'immense majorité des êtres sublunaires.  Que de gens ont entendu
parler de la Lune, qui ne l'ont jamais vue...  du moins à travers
l'oculaire d'une lunette ou d'un télescope!  Combien n'ont même jamais
examiné la carte de leur satellite!

En regardant une mappemonde sélénographique, une particularité frappe
tout d'abord.

Contrairement à la disposition suivie pour la Terre et Mars, les
continents occupent plus particulièrement l'hémisphère sud du globe
lunaire.  Ces continents ne présentent pas ces lignes terminales, si
nettes et si régulières qui dessinent l'Amérique méridionale,
l'Afrique et la péninsule indienne.  Leurs côtes anguleuses,
capricieuses, profondément déchiquetées, sont riches en golfes et en
presqu'îles.  Elles rappellent volontiers tout l'imbroglio des îles de
la Sonde, où les terres sont divisées à l'excès.  Si la navigation a
jamais existé à la surface de la Lune, elle a dû être singulièrement
difficile et dangereuse, et il faut plaindre les marins et les
hydrographes sélénites, ceux-ci quand ils faisaient le levé de ces
rivages tourmentés, ceux-là lorsqu'ils donnaient sur ces périlleux
atterrages.

On remarquera aussi que sur le sphéroïde lunaire, le pôle sud est
beaucoup plus continental que le pôle nord.  A ce dernier, il n'existe
qu'une légère calotte de terres séparées des autres continents par de
vastes mers.[Il est bien entendu que par ce mot «mers» nous désignons
ces immenses espaces, qui, probablement recouverts par les eaux
autrefois, ne sont plus actuellement que de vastes plaines.] Vers le
sud, les continents revêtent presque tout l'hémisphère.  Il est donc
possible que les Sélénites aient déjà planté le pavillon sur l'un de
leurs pôles, tandis que les Franklin, les Ross, les Kane, les
Dumont-d'Urville, les Lambert n'ont pas encore pu atteindre ce point
inconnu du globe terrestre.

Quant aux îles, elles sont nombreuses à la surface de la Lune.
Presque toutes oblongues ou circulaires et comme tracées au compas,
elles semblent former un vaste archipel, comparable à ce groupe
charmant jeté entre la Grèce et l'Asie Mineure, que la mythologie a
jadis animé de ses plus gracieuses légendes.  Involontairement, les
noms de Naxos, de Ténédos, de Milo, de Carpathos, viennent à l'esprit,
et l'on cherche des yeux le vaisseau d'Ulysse ou le «clipper» des
Argonautes.  C'est, du moins, ce que réclamait Michel Ardan; c'était
un archipel grec qu'il voyait sur la carte.  Aux yeux de ses
compagnons peu fantaisistes, l'aspect de ses côtes rappelait plutôt
les terres morcelées du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse, et
là où le Français retrouvait la trace des héros de la fable, ces
Américains relevaient les points favorables à l'établissement de
comptoirs, dans l'intérêt du commerce et de l'industrie lunaires.

Pour achever la description de la partie continentale de la Lune,
quelques mots sur sa disposition orographique.  On y distingue fort
nettement des chaînes de montagnes, des montagnes isolées, des cirques
et des rainures.  Tout le relief lunaire est compris dans cette
division.  Il est extraordinairement tourmenté.  C'est une Suisse
immense, une Norvège continue où l'action plutonique a tout fait.
Cette surface, si profondément raboteuse, est le résultat des
contractions successives de la croûte, à l'époque où l'astre était en
voie de formation.  Le disque lunaire est donc propice à l'étude des
grands phénomènes géologiques.  Suivant la remarque de certains
astronomes, sa surface, quoique plus ancienne que la surface de la
Terre, est demeurée plus neuve.  Là, pas d'eaux qui détériorent le
relief primitif et dont l'action croissante produit une sorte de
nivellement général, pas d'air dont l'influence décomposante modifie
les profils orographiques.  Là, le travail plutonique, non altéré par
les forces neptuniennes, est dans toute sa pureté native.  C'est la
Terre, telle qu'elle fut avant que les marais et les courants
l'eussent empâtée de couches sédimentaires.

Après avoir erré sur ces vastes continents, le regard est attiré par
les mers plus vastes encore.  Non seulement leur conformation, leur
situation, leur aspect rappellent celui des océans terrestres, mais
encore, ainsi que sur la Terre, ces mers occupent la plus grande
partie du globe.  Et cependant, ce ne sont point des espaces liquides,
mais des plaines dont les voyageurs espéraient bientôt déterminer la
nature.

Les astronomes, il faut en convenir, ont décoré ces prétendues mers de
noms au moins bizarres que la science a respectés jusqu'ici.  Michel
Ardan avait raison quand il comparait cette mappemonde à une «carte du
Tendre», dressée par une Scudéry ou un Cyrano de Bergerac.

«Seulement, ajoutait-il, ce n'est plus la carte du sentiment comme au
XVIIe siècle, c'est la carte de la vie, très nettement tranchée en
deux parties, l'une féminine, l'autre masculine.  Aux femmes,
l'hémisphère de droite.  Aux hommes, l'hémisphère de gauche!»

Et quand il parlait ainsi, Michel faisait hausser les épaules à ses
prosaïques compagnons.  Barbicane et Nicholl considéraient la carte
lunaire à un tout autre point de vue que leur fantaisiste ami.
Cependant leur fantaisiste ami avait tant soit peu raison.  Qu'on en
juge.

Dans cet hémisphère de gauche s'étend la «mer des Nuées», où va si
souvent se noyer la raison humaine.  Non loin apparaît «la mer des
Pluies», alimentée par tous les tracas de l'existence.  Auprès se
creuse «la mer des Tempêtes» où l'homme lutte sans cesse contre ses
passions trop souvent victorieuses.  Puis, épuisé par les déceptions,
les trahisons, les infidélités et tout le cortège des misères
terrestres, que trouve-t-il au terme de sa carrière?  cette vaste
«mer des Humeurs» à peine adoucie par quelques gouttes des eaux du
«golfe de la Rosée»!  Nuées, pluies, tempêtes, humeurs, la vie de
l'homme contient-elle autre chose et ne se résume-t-elle pas en ces
quatre mots?

L'hémisphère de droite, «dédié aux dames», renferme des mers plus
petites, dont les noms significatifs comportent tous les incidents
d'une existence féminine.  C'est la «mer de la Sérénité» au-dessus de
laquelle se penche la jeune fille, et «le lac des Songes», qui lui
reflète un riant avenir!  C'est «la mer du Nectar», avec ses flots de
tendresse et ses brises d'amour!  C'est la «mer de la Fécondité»,
c'est «la mer des Crises», puis «la mer des Vapeurs», dont les
dimensions sont peut-être trop restreintes, et enfin cette vaste «mer
de la Tranquillité», où se sont absorbés toutes les fausses passions,
tous les rêves inutiles, tous les désirs inassoupis, et dont les flots
se déversent paisiblement dans «le lac de la Mort»!

Quelle succession étrange de noms!  Quelle division singulière de ces
deux hémisphères de la Lune, unis l'un à l'autre comme l'homme et la
femme, et formant cette sphère de vie emportée dans l'espace!  Et le
fantaisiste Michel n'avait-il pas raison d'interpréter ainsi cette
fantaisie des vieux astronomes?

Mais tandis que son imagination courait ainsi «les mers», ses graves
compagnons considéraient plus géographiquement les choses.  Ils
apprenaient par coeur ce monde nouveau.  Ils en mesuraient les angles
et les diamètres.

Pour Barbicane et Nicholl, la mer des Nuées était une immense
dépression de terrain, semée de quelques montagnes circulaires, et
couvrant une grande portion de la partie occidentale de l'hémisphère
sud; elle occupait cent quatre-vingt-quatre mille huit cents lieues
carrées, et son centre se trouvait par 15° de latitude sud et 20° de
longitude ouest.  L'océan des Tempêtes, _Oceanus Procellarum_, la plus
vaste plaine du disque lunaire, embrassait une superficie de trois
cent vingt-huit mille trois cents lieues carrées, son centre étant par
10° de latitude nord et 45° de longitude est.  De son sein émergeaient
les admirables montagnes rayonnantes de Képler et d'Aristarque.

Plus au nord et séparée de la mer des Nuées par de hautes chaînes,
s'étendait la mer des Pluies, _Mare Imbrium_, ayant son point central
par 35° de latitude septentrionale et 20° de longitude orientale; elle
était de forme à peu près circulaire et recouvrait un espace de cent
quatre-vingt-treize mille lieues.  Non loin, la mer des Humeurs, _Mare
Humorum_, petit bassin de quarante-quatre mille deux cents lieues
carrées seulement, était située par 25° de latitude sud et 40° de
longitude est.  Enfin, trois golfes se dessinaient encore sur le
littoral de cet hémisphère: le golfe Torride, le golfe de la Rosée et
le golfe des Iris, petites plaines resserrées entre de hautes chaînes
de montagnes.

L'hémisphère «féminin», naturellement plus capricieux, se distinguait
par des mers plus petites et plus nombreuses.  C'étaient, vers le
nord, la mer du Froid, _Mare Frigoris_, par 55° de latitude nord et 0°
de longitude, d'une superficie de soixante-seize mille lieues carrées,
qui confinait au lac de la Mort et au lac des Songes; la mer de la
Sérénité, _Mare Serenitatis_, par 25° de latitude nord et 20° de
longitude ouest, comprenant une superficie de quatre-vingt-six mille
lieues carrées; la mer des Crises, _Mare Crisium_, bien délimitée,
très ronde, embrassant, par 17° de latitude nord et 55° de longitude
ouest, une superficie de quarante mille lieues, véritable Caspienne
enfouie dans une ceinture de montagnes.  Puis à l'Équateur, par 5° de
latitude nord et 25° de longitude ouest, apparaissait la mer de la
Tranquillité, _Mare Tranquillitatis_, occupant cent vingt et un mille
cinq cent neuf lieues carrées; cette mer communiquait au sud avec la
mer du Nectar, _Mare Nectaris_, étendue de vingt-huit mille huit cents
lieues carrées, par 15° de latitude sud et 35° de longitude ouest, et
à l'est avec la mer de la Fécondité, _Mare Fecunditatis_, la plus
vaste de cet hémisphère, occupant deux cent dix-neuf mille trois cents
lieues carrées, par 3° de latitude sud et 50° de longitude ouest.
Enfin, tout à fait au nord et tout à fait au sud, deux mers se
distinguaient encore, la mer de Humboldt, _Mare Humboldtianum_, d'une
superficie de six mille cinq cents lieues carrées, et la mer Australe,
_Mare Australe_, sur une superficie de vingt-six milles.

Au centre du disque lunaire, à cheval sur l'Équateur et sur le
méridien zéro, s'ouvrait le golfe du Centre, _Sinus Medii_, sorte de
trait d'union entre les deux hémisphères.

Ainsi se décomposait aux yeux de Nicholl et de Barbicane la surface
toujours visible du satellite de la Terre.  Quand ils additionnèrent
ces diverses mesures, ils trouvèrent que la superficie de cet
hémisphère était de quatre millions sept cent trente-huit mille cent
soixante lieues carrées, dont trois millions trois cent dix-sept mille
six cents lieues pour les volcans, les chaînes de montagnes, les
cirques, les îles, en un mot tout ce qui semblait former la partie
solide de la Lune, et quatorze cent dix mille quatre cents lieues pour
les mers, les lacs, les marais, tout ce qui semblait en former la
partie liquide.  Ce qui, d'ailleurs, était parfaitement indifférent au
digne Michel.

Cet hémisphère, on le voit, est treize fois et demi plus petit que
l'hémisphère terrestre.  Cependant, les sélénographes y ont déjà
compté plus de cinquante mille cratères.  C'est donc une surface
boursouflée, crevassée, une véritable écumoire, digne de la
qualification peu poétique que lui ont donnée les Anglais, de «green
cheese», c'est-à-dire «fromage vert».

Michel Ardan bondit quand Barbicane prononça ce nom désobligeant.

«Voilà donc, s'écria-t-il, comment les Anglo-Saxons, au XIXe siècle,
traitent la belle Diane, la blonde Phoebé, l'aimable Isis, la
charmante Astarté, la reine des nuits, la fille de Latone et de
Jupiter, la jeune soeur du radieux Apollon!»



XII

Details orographiques


La direction suivie par le projectile, on l'a déjà fait observer,
l'entraînait vers l'hémisphère septentrional de la Lune.  Les
voyageurs étaient loin de ce point central qu'ils auraient dû frapper,
si leur trajectoire n'eût pas subi une déviation irrémédiable.

Il était minuit et demi.  Barbicane estima alors sa distance à
quatorze cents kilomètres, distance un peu supérieure à la longueur du
rayon lunaire, et qui devait diminuer à mesure qu'il s'avancerait vers
le pôle nord.  Le projectile se trouvait alors, non à la hauteur de
l'Équateur, mais par le travers du dixième parallèle, et depuis cette
latitude, soigneusement relevée sur la carte jusqu'au pôle, Barbicane
et ses deux compagnons purent observer la Lune dans les meilleures
conditions.

En effet, par l'emploi des lunettes, cette distance de quatorze cents
kilomètres était réduite à quatorze, soit trois lieues et demi.  Le
télescope des montagnes Rocheuses rapprochait davantage la Lune, mais
l'atmosphère terrestre amoindrissait singulièrement sa puissance
optique.  Aussi Barbicane, posté dans son projectile, sa lorgnette aux
yeux, percevait-il certains détails insaisissables aux observateurs de
la Terre.

«Mes amis, dit alors le président d'une voix grave, je ne sais où nous
allons, je ne sais si nous reverrons jamais le globe terrestre.
Néanmoins, procédons comme si ces travaux devaient servir un jour à
nos semblables.  Ayons l'esprit libre de toute préoccupation.  Nous
sommes des astronomes.  Ce boulet est un cabinet de l'Observatoire de
Cambridge, transporté dans l'espace.  Observons.»

Cela dit, le travail fut commencé avec une précision extrême, et il
reproduisit fidèlement les divers aspects de la Lune aux distances
variables que le projectile occupa par rapport à cet astre.

En même temps que le boulet se trouvait à la hauteur du dixième
parallèle nord, il semblait suivre rigoureusement le vingtième degré
de longitude est.

Ici se place une remarque importante au sujet de la carte qui servait
aux observations.  Dans les cartes sélénographiques où, en raison du
renversement des objets par les lunettes, le sud est en haut et le
nord en bas, il semblerait naturel que par suite de cette inversion,
l'est dût être placé à gauche et l'ouest à droite.  Cependant, il n'en
est rien.  Si la carte était retournée et présentait la Lune telle
qu'elle s'offre aux regards, l'est serait à gauche et l'ouest à
droite, contrairement à ce qui existe dans les cartes terrestres.
Voici la raison de cette anomalie.  Les observateurs situés dans
l'hémisphère boréal, en Europe, si l'on veut, aperçoivent la Lune dans
le sud par rapport à eux.  Lorsqu'ils l'observent, ils tournent le dos
au nord, position inverse de celle qu'ils occupent quand ils
considèrent une carte terrestre.  Puisqu'ils tournent le dos au nord,
l'est se trouve à leur gauche et l'ouest à leur droite.  Pour des
observateurs situés dans l'hémisphère austral, en Patagonie, par
exemple, l'ouest de la Lune serait parfaitement à leur gauche et l'est
à leur droite, puisque le midi est derrière eux.

Telle est la raison de ce renversement apparent des deux points
cardinaux, et il faut en tenir compte pour suivre les observations du
président Barbicane.

Aidé de la _Mappa selenographica_ de Beer et Moedler, les voyageurs
pouvaient sans hésiter reconnaître la portion du disque encadré dans
le champ de leur lunette.

«Que voyons-nous en ce moment?  demanda Michel.

--La partie septentrionale de la mer des Nuées, répondit Barbicane.
Nous sommes trop éloignés pour en reconnaître la nature.  Ces plaines
sont-elles composées de sables arides, ainsi que l'ont prétendu les
premiers astronomes?  Ne sont-elles que des forêts immenses, suivant
l'opinion de M. Waren de la Rue, qui accorde à la Lune une atmosphère
très basse mais très dense, c'est ce que nous saurons plus tard.
N'affirmons rien avant d'être en droit d'affirmer.»

Cette mer des Nuées est assez douteusement délimitée sur les cartes.
On suppose que cette vaste plaine est semée de blocs de lave vomis par
les volcans voisins de sa partie droite, Ptolémée, Purbach, Arzachel.
Mais le projectile s'avançait et se rapprochait sensiblement, et
bientôt apparurent les sommets qui ferment cette mer à sa limite
septentrionale.  Devant se dressait une montagne rayonnante de toute
beauté, dont la cime semblait perdue dans une éruption de rayons
solaires.

«C'est?...  demanda Michel.

--Copernic, répondit Barbicane.

--Voyons Copernic.»

Ce mont, situé par 9° de latitude nord et 20° de longitude est,
s'élève à une hauteur de trois mille quatre cent trente-huit mètres
au-dessus du niveau de la surface de la Lune.  Il est très visible de
la Terre, et les astronomes peuvent l'étudier parfaitement, surtout
pendant la phase comprise entre le dernier quartier et la
Nouvelle-Lune, parce qu'alors les ombres se projettent longuement de
l'est vers l'ouest et permettent de mesurer ses hauteurs.

Ce Copernic forme le système rayonnant le plus important du disque
après Tycho, situé dans l'hémisphère méridional.  Il s'élève
isolément, comme un phare gigantesque sur cette portion de la mer des
Nuées qui confine à la mer des Tempêtes, et il éclaire sous son
rayonnement splendide deux océans à la fois.  C'était un spectacle
sans égal que celui de ces longues traînées lumineuses, si
éblouissantes dans la pleine Lune, et qui dépassant au nord les
chaînes limitrophes, vont s'éteindre jusque dans la mer des Pluies.  A
une heure du matin terrestre, le projectile, comme un ballon emporté
dans l'espace, dominait cette montagne superbe.

Barbicane put en reconnaître exactement les dispositions principales.
Copernic est compris dans la série des montagnes annulaires de premier
ordre, dans la division des grands cirques.  De même que Képler et
Aristarque, qui dominent l'océan des Tempêtes, il apparaît quelquefois
comme un point brillant à travers la lumière cendrée et fut pris pour
un volcan en activité.  Mais ce n'est qu'un volcan éteint, ainsi que
tous ceux de cette face de la Lune.  Sa circonvallation présentait un
diamètre de vingt-deux lieues environ.  La lunette y découvrait des
traces de stratifications produites par les éruptions successives, et
les environs paraissaient semés de débris volcaniques dont
quelques-uns se montraient encore au dedans du cratère.

«Il existe, dit Barbicane, plusieurs sortes de cirques à la surface de
la Lune, et il est facile de voir que Copernic appartient au genre
rayonnant.  Si nous étions plus rapprochés, nous apercevrions les
cônes qui le hérissent à l'intérieur, et qui furent autrefois autant
de bouches ignivomes.  Une disposition curieuse et sans exception sur
le disque lunaire, c'est que la surface intérieure de ces cirques est
notablement en contrebas de la plaine extérieure, contrairement à la
forme que présentent les cratères terrestres.  Il s'ensuit donc que la
courbure générale du fond de ces cirques donne une sphère d'un
diamètre inférieur à celui de la Lune.

--Et pourquoi cette disposition spéciale?  demanda Nicholl.

--On ne sait, répondit Barbicane.

--Quel splendide rayonnement, répétait Michel.  J'imagine
difficilement que l'on puisse voir un plus beau spectacle!

--Que diras-tu donc, répondit Barbicane, si les hasards de notre
voyage nous entraînent vers l'hémisphère méridional?

--Eh bien, je dirai que c'est encore plus beau!» répliqua Michel
Ardan.

En ce moment, le projectile dominait le cirque perpendiculairement.
La circonvallation de Copernic formait un cercle presque parfait, et
ses remparts très escarpés se détachaient nettement.  On distinguait
même une double enceinte annulaire.  Autour s'étalait une plaine
grisâtre, d'aspect sauvage, sur laquelle les reliefs se détachaient en
jaune.  Au fond du cirque, comme enfermés dans un écrin, scintillèrent
un instant deux ou trois cônes éruptifs, semblables à d'énormes gemmes
éblouissantes.  Vers le nord, les remparts se rabaissaient par une
dépression qui eût probablement donné accès à l'intérieur du cratère.

En passant au-dessus de la plaine environnante, Barbicane put noter un
grand nombre de montagnes peu importantes, et entre autres une petite
montagne annulaire nommée Gay-Lussac, et dont la largeur mesure
vingt-trois kilomètres.  Vers le sud, la plaine se montrait très
plate, sans une extumescence, sans un ressaut du sol.  Vers le nord,
au contraire, jusqu'à l'endroit où elle confinait à l'océan des
Tempêtes, c'était comme une surface liquide agitée par un ouragan,
dont les pitons et les boursouflures figuraient une succession de
lames subitement figées.  Sur tout cet ensemble et en toutes
directions couraient les traînées lumineuses qui convergeaient au
sommet de Copernic.  Quelques-uns offraient une largeur de trente
kilomètres sur une longueur inévaluable.

Les voyageurs discutaient l'origine de ces étranges rayons, et pas
plus que les observateurs terrestres, ils ne pouvaient en déterminer
la nature.

«Mais pourquoi, disait Nicholl, ces rayons ne seraient-ils pas tout
simplement des contreforts de montagnes qui réfléchissent plus
vivement la lumière du soleil?

--Non, répondit Barbicane, s'il en était ainsi, dans certaines
conditions de la Lune, ces arêtes projetteraient des ombres.  Or,
elles n'en projettent pas.»

En effet, ces rayons n'apparaissent qu'à l'époque
où l'astre du jour se place en opposition avec la Lune, et ils
disparaissent dès que ses rayons deviennent obliques.

«Mais qu'a-t-on imaginé pour expliquer ces traînées de lumières,
demanda Michel, car je ne puis croire que des savants restent jamais à
court d'explications!

--Oui, répondit Barbicane, Herschel a formulé une opinion, mais il
n'osait l'affirmer.

--N'importe.  Quelle est cette opinion?

--Il pensait que ces rayons devaient être des courants de laves
refroidis qui resplendissaient lorsque le soleil les frappait
normalement.  Cela peut être, mais rien n'est moins certain.  Du
reste, si nous passons plus près de Tycho, nous serons mieux placés
pour reconnaître la cause de ce rayonnement.

--Savez-vous, mes amis, à quoi ressemble cette plaine vue de la
hauteur où nous sommes?  dit Michel.

--Non, répondit Nicholl.

--Eh bien, avec tous ces morceaux de laves allongés comme des fuseaux,
elle ressemble à un immense jeu de jonchets jetés pêle-mêle.  Il ne
manque qu'un crochet pour les retirer un à un.

--Sois donc sérieux!  dit Barbicane.

--Soyons sérieux, répliqua tranquillement Michel, et au lieu de
jonchets, mettons des ossements.  Cette plaine ne serait alors qu'un
immense ossuaire sur lequel reposeraient les dépouilles mortelles de
mille générations éteintes.  Aimes-tu mieux cette comparaison à grand
effet?

--L'une vaut l'autre, répliqua Barbicane.

--Diable!  tu es difficile!  répondit Michel.

--Mon digne ami, reprit le positif Barbicane, peu importe de savoir à
quoi cela ressemble, du moment que l'on ne sait pas ce que cela est.

--Bien répondu, s'écria Michel.  Cela m'apprendra à raisonner avec des
savants!»

Cependant, le projectile s'avançait avec une vitesse presque uniforme
en prolongeant le disque lunaire.  Les voyageurs, on l'imagine
aisément, ne songeaient pas à prendre un instant de repos.  Chaque
minute déplaçait le paysage qui fuyait sous leurs yeux.  Vers une
heure et demie du matin, ils entrevirent les sommets d'une autre
montagne.  Barbicane, consultant sa carte, reconnut Eratosthène.

C'était une montagne annulaire haute de quatre mille cinq cents
mètres, l'un de ces cirques si nombreux sur le satellite.  Et, à ce
propos, Barbicane rapporta à ses amis la singulière opinion de Képler
sur la formation de ces cirques.  Suivant le célèbre mathématicien,
ces cavités cratériformes avaient dû être creusées par la main des
hommes.

«Dans quelle intention?  demanda Nicholl.

--Dans une intention bien naturelle!  répondit Barbicane.  Les
Sélénites auraient entrepris ces immenses travaux et creusé ces
énormes trous pour s'y réfugier et se garantir des rayons solaires qui
les frappent pendant quinze jours consécutifs.

--Pas bêtes, les Sélénites!  dit Michel.

--Singulière idée!  répondit Nicholl.  Mais il est probable que Képler
ne connaissait pas les véritables dimensions de ces cirques, car les
creuser eût été un travail de géants, impraticable pour des Sélénites!

--Pourquoi, si la pesanteur à la surface de la Lune est six fois
moindre que sur la Terre?  dit Michel.

--Mais si les Sélénites sont six fois plus petits?  répliqua Nicholl.

--Et s'il n'y a pas de Sélénites!» ajouta Barbicane.  Ce qui termina
la discussion.

Bientôt Eratosthène disparut sous l'horizon sans que le projectile
s'en fût suffisamment approché pour permettre une observation
rigoureuse.  Cette montagne séparait les Apennins des Karpathes.

Dans l'orographie lunaire, on a distingué quelques chaînes de
montagnes qui sont principalement distribuées sur l'hémisphère
septentrional.  Quelques-unes, cependant, occupent certaines portions
de l'hémisphère sud.

Voici le tableau de ces diverses chaînes, indiquées du sud au nord,
avec leurs latitudes et leurs hauteurs rapportées aux plus hautes
cimes:

  Monts Doerfel....... 84°   --- latitude S.  7603 mètres.
   ---  Leibnitz...... 65°   ---      ---     7600  ---
   ---  Rook.......... 20° à 30°      ---     1600  ---
   ---  Altaï......... 17° à 28°      ---     4047  ---
   ---  Cordillères... 10° à 20°      ---     3898  ---
   ---  Pyrénées......  8° à 18°      ---     3631  ---
   ---  Oural.........  5° à 13°      ---      838  ---
   ---  Alembert......  4° à 10°      ---     5847  ---
   ---  Hoemus........  8° à 21° latitude N.  2021  ---
   ---  Karpathes..... 15° à 19°      ---     1939  ---
   ---  Apennins...... 14° à 27°      ---     5501  ---
   ---  Taurus........ 21° à 28°      ---     2746  ---
   ---  Riphées....... 25° à 33°      ---     4171  ---
   ---  Hercyniens.... 17° à 33°      ---     1170  ---
   ---  Caucase....... 32° à 41°      ---     5567  ---
   ---  Alpes......... 42° à 49°      ---     3617  ---

De ces diverses chaînes, la plus importante est celle des Apennins,
dont le développement est de cent cinquante lieues, développement
inférieur, cependant, à celui des grands mouvements orographiques de
la Terre.  Les Apennins longent le bord oriental de la mer des Pluies,
et se continuent au nord par les Karpathes dont le profil mesure
environ cent lieues.

Les voyageurs ne purent qu'entrevoir le sommet de ces Apennins qui se
dessinent depuis 10° de longitude ouest à 16° de longitude est; mais
la chaîne des Karpathes s'étendit sous leurs regards du dix-huitième
au trentième degré de longitude orientale, et ils purent en relever la
distribution.

Une hypothèse leur parut très justifiée.  A voir cette chaîne des
Karpathes affectant çà et là des formes circulaires et dominée par des
pitons, ils en conclurent qu'elle formait autrefois des cirques
importants.  Ces anneaux montagneux avaient dû être en partie rompus
par le vaste épanchement auquel est due la mer des Pluies.  Ces
Karpathes étaient alors, par leur aspect, ce que seraient les cirques
de Purbach, d'Arzachel et de Ptolémée, si un cataclysme jetait bas
leurs remparts de gauche et les transformait en chaîne continue.  Ils
présentent une hauteur moyenne de trois mille deux cents mètres,
hauteur comparable à celle de certains points des Pyrénées, tels que
le port de Pinède.  Leurs pentes méridionales s'abaissent brusquement
vers l'immense mer des Pluies.

Vers deux heures du matin, Barbicane se trouvait à la hauteur du
vingtième parallèle lunaire, non loin de cette petite montagne élevée
de quinze cent cinquante-neuf mètres, qui porte le nom de Pythias.  La
distance du projectile à la Lune n'était plus que de douze cents
kilomètres, ramenée à trois lieues au moyen des lunettes.

Le _Mare Imbrium_ s'étendait sous les yeux des voyageurs, comme une
immense dépression dont les détails étaient encore peu saisissables.
Près d'eux, sur la gauche, se dressait le mont Lambert, dont
l'altitude est estimée à dix-huit cent treize mètres, et plus loin,
sur la limite de l'océan des Tempêtes, par 23° de latitude nord et 29°
de longitude est, resplendissait la montagne rayonnante d'Euler.  Ce
mont, élevé de dix-huit cent quinze mètres seulement au-dessus de la
surface lunaire, avait été l'objet d'un travail intéressant de
l'astronome Schroeter.  Ce savant, cherchant à reconnaître l'origine
des montagnes de la Lune, s'était demandé si le volume du cratère se
montrait toujours sensiblement égal au volume des remparts qui le
formaient.  Or, ce rapport existait généralement, et Schroeter en
concluait qu'une seule éruption de matières volcaniques avait suffi à
former ces remparts, car des éruptions successives eussent altéré ce
rapport.  Seul, le mont Euler démentait cette loi générale, et il
avait nécessité pour sa formation plusieurs éruptions successives,
puisque le volume de sa cavité était le double de celui de son
enceinte.

Toutes ces hypothèses étaient permises à des observateurs terrestres
que leurs instruments servaient d'une manière incomplète.  Mais
Barbicane ne voulait plus s'en contenter, et voyant que son projectile
se rapprochait régulièrement du disque lunaire, il ne désespérait pas,
ne pouvant l'atteindre, de surprendre au moins les secrets de sa
formation.



XIII

Paysages lunaires


A deux heures et demie du matin, le boulet se trouvait par le travers
du trentième parallèle lunaire à une distance effective de mille
kilomètres réduite à dix par les instruments d'optique.  Il semblait
toujours impossible qu'il pût atteindre un point quelconque du disque.
Sa vitesse de translation, relativement médiocre, était inexplicable
pour le président Barbicane.  A cette distance de la Lune, elle aurait
dû être considérable pour le maintenir contre la force d'attraction.
Il y avait donc là un phénomène dont la raison échappait encore.
D'ailleurs, le temps manquait pour en chercher la cause.  Le relief
lunaire défilait sous les yeux des voyageurs, et ils n'en voulaient
pas perdre un seul détail.

Le disque apparaissait donc dans les lunettes à une distance de deux
lieues et demie.  Un aéronaute, transporté à cette distance de la
Terre, que distinguerait-il à sa surface?  On ne saurait le dire,
puisque les plus hautes ascensions n'ont pas dépassé huit mille
mètres.

Voici, cependant, une exacte description de ce que voyaient, de cette
hauteur, Barbicane et ses compagnons.

Des colorations assez variées apparaissaient par larges plaques sur le
disque.  Les sélénographes ne sont pas d'accord sur la nature de ces
colorations.  Elles sont diverses et assez vivement tranchées.  Julius
Schmidt prétend que si les océans terrestres étaient mis à sec, un
observateur sélénite lunaire ne distinguerait pas sur le globe, entre
les océans et les plaines continentales, des nuances aussi diversement
accusées que celles qui se montrent sur la Lune à un observateur
terrestre.  Selon lui, la couleur commune aux vastes plaines connues
sous le nom de «mers» est le gris sombre mélangé de vert et de brun.
Quelques grands cratères présentent aussi cette coloration.

Barbicane connaissait cette opinion du sélénographe allemand, opinion
partagée par MM. Beer et Moedler.  Il constata que l'observation leur
donnait raison contre certains astronomes qui n'admettent que la
coloration grise à la surface de la Lune.  En de certains espaces, la
couleur verte était vivement accusée, telle qu'elle ressort, selon
Julius Schmidt, des mers de la Sérénité et des Humeurs.  Barbicane
remarqua également de larges cratères dépourvus de cônes intérieurs,
qui jetaient une couleur bleuâtre analogue aux reflets d'une tôle
d'acier fraîchement polie.  Ces colorations appartenaient bien
réellement au disque lunaire, et ne résultaient pas, suivant le dire
de quelques astronomes, soit de l'imperfection de l'objectif des
lunettes, soit de l'interposition de l'atmosphère terrestre.  Pour
Barbicane, aucun doute n'existait à cet égard.  Il observait à travers
le vide et ne pouvait commettre aucune erreur d'optique.  Il considéra
le fait de ces colorations diverses comme acquis à la science.
Maintenant ces nuances de vert étaient-elles dues à une végétation
tropicale, entretenue par une atmosphère dense et basse?  Il ne
pouvait encore se prononcer.

Plus loin, il nota une teinte rougeâtre, très suffisamment accusée.
Pareille nuance avait été observée déjà sur le fond d'une enceinte
isolée, connue sous le nom de cirque de Lichtenberg, qui est située
près des monts Hercyniens sur le bord de la Lune, mais il ne put en
reconnaître la nature.

Il ne fut pas plus heureux à propos d'une autre particularité du
disque, car il ne put en préciser exactement la cause.  Voici cette
particularité.

Michel Ardan était en observation près du président, quand il remarqua
de longues lignes blanches, vivement éclairées par les rayons directs
du Soleil.  C'était une succession de sillons lumineux très différents
du rayonnement que Copernic présentait naguère.  Ils s'allongeaient
parallèlement les uns aux autres.

Michel, avec son aplomb habituel, ne manqua pas de s'écrier:

«Tiens!  des champs cultivés!

--Des champs cultivés?  répondit Nicholl, haussant les épaules.

--Labourés tout au moins, répliqua Michel Ardan.  Mais quels
laboureurs que ces Sélénites, et quels boeufs gigantesques ils doivent
atteler à leur charrue pour creuser de tels sillons!

--Ce ne sont pas des sillons, dit Barbicane, ce sont des rainures.

--Va pour des rainures, répondit docilement Michel.  Seulement
qu'entend-on par des rainures dans le monde scientifique?»

Barbicane apprit aussitôt à son compagnon ce qu'il savait des rainures
lunaires.  Il savait que c'étaient des sillons observés sur toutes les
parties non montagneuses du disque; que ces sillons, le plus souvent
isolés, mesurent de quatre à cinquante lieues de longueur; que leur
largeur varie de mille à quinze cents mètres, et que leurs bords sont
rigoureusement parallèles; mais il n'en savait pas davantage, ni sur
leur formation ni sur leur nature.

Barbicane, armé de sa lunette, observa ces rainures avec une extrême
attention.  Il remarqua que leurs bords étaient formés de pentes
extrêmement raides.  C'étaient de longs remparts parallèles, et avec
quelque imagination on pouvait admettre l'existence de longues lignes
de fortifications élevées par les ingénieurs sélénites.

Des ces diverses rainures les unes étaient absolument droites et comme
tirées au cordeau.  D'autres présentaient une légère courbure tout en
maintenant le parallélisme de leurs bords.  Celles-ci
s'entrecroisaient; celles-là coupaient des cratères.  Ici, elles
sillonnaient des cavités ordinaires, telles que Posidonius ou
Petavius; là, elles zébraient les mers, telles que la mer de la
Sérénité.

Ces accidents naturels durent nécessairement exercer l'imagination des
astronomes terrestres.  Les premières observations ne les avaient pas
découvertes, ces rainures.  Ni Hévélius, ni Cassini, ni La Hire, ni
Herschel ne paraissent les avoir connues.  C'est Schroeter qui, en
1789, les signala pour la première fois à l'attention des savants.
D'autres suivirent qui les étudièrent, tels que Pastorff, Gruithuysen,
Beer et Moedler.  Aujourd'hui leur nombre s'élève à soixante-dix.
Mais si on les a comptées, on n'a pas encore déterminé leur nature.
Ce ne sont pas des fortifications à coup sûr, pas plus que d'anciens
lits de rivières desséchées, car d'une part, les eaux si légères à la
surface de la Lune n'auraient pu se creuser de tels déversoirs, et de
l'autre, ces sillons traversent souvent des cratères placés à une
grande élévation.

Il faut pourtant avouer que Michel Ardan eut une idée, et que, sans le
savoir, il se rencontra dans cette circonstance avec Julius Schmidt.

«Pourquoi, dit-il, ces inexplicables apparences ne seraient-elles pas
tout simplement des phénomènes de végétation?

--Comment l'entends-tu?  demanda vivement Barbicane.

--Ne t'emporte pas, mon digne président, répondit Michel.  Ne
pourrait-il se faire que ces lignes sombres qui forment l'épaulement,
fussent des rangées d'arbres disposés régulièrement?

--Tu tiens donc bien à ta végétation?  dit Barbicane.

--Je tiens, riposta Michel Ardan, à expliquer ce que vous autres
savants vous n'expliquez pas!  Au moins, mon hypothèse aurait
l'avantage d'indiquer pourquoi ces rainures disparaissent ou semblent
disparaître à des époques régulières.

--Et par quelle raison?

--Par la raison que ces arbres deviennent invisibles lorsqu'ils
perdent leurs feuilles, et visibles quand ils les reprennent.

--Ton explication est ingénieuse, mon cher compagnon, répondit
Barbicane, mais elle est inadmissible.

--Pourquoi?

--Parce qu'il n'y a, pour ainsi dire, pas de saison à la surface de la
Lune, et que, par conséquent, les phénomènes de végétation dont tu
parles ne peuvent s'y produire.»

En effet, le peu d'obliquité de l'axe lunaire y maintient le Soleil à
une hauteur presque constante sous chaque latitude.  Au-dessus des
régions équatoriales, l'astre radieux occupe presque invariablement le
zénith et ne dépasse guère la limite de l'horizon dans les régions
polaires.  Donc, suivant chaque région, il règne un hiver, un
printemps, un été ou un automne perpétuels, ainsi que dans la planète
Jupiter, dont l'axe est également peu incliné sur son orbite.

A quelle origine rapporter ces rainures?  Question difficile à
résoudre.  Elles sont certainement postérieures à la formation des
cratères et des cirques, car plusieurs s'y sont introduites en brisant
leurs remparts circulaires.  Il se peut donc que, contemporaines des
dernières époques géologiques, elles ne soient dues qu'à l'expansion
des forces naturelles.

Cependant, le projectile avait atteint la hauteur du quarantième degré
de latitude lunaire, à une distance qui ne devait pas excéder huit
cents kilomètres.  Les objets apparaissaient dans le champ des
lunettes, comme s'ils eussent été placés à deux lieues seulement.  A
ce point, sous leurs pieds, se dressait l'Hélicon, haut de cinq cent
cinq mètres, et sur la gauche s'arrondissaient ces hauteurs médiocres
qui enferment une petite portion de la mer des Pluies sous le nom de
golfe des Iris.

L'atmosphère terrestre devrait être cent soixante-dix fois plus
transparente qu'elle ne l'est, pour permettre aux astronomes de faire
des observations complètes à la surface de la Lune.  Mais dans ce vide
où flottait le projectile, aucun fluide ne s'interposait entre
l'oeil de l'observateur et l'objet observé.  De plus, Barbicane se
trouvait ramené à une distance que n'avaient jamais donnée les plus
puissants télescopes, ni celui de John Ross, ni celui des montagnes
Rocheuses.  Il était donc dans des conditions extrêmement favorables
pour résoudre cette grande question de l'habitabilité de la Lune.
Cependant, cette solution lui échappait encore.  Il ne distinguait que
le lit désert des immenses plaines et, vers le nord, d'arides
montagnes.  Pas un ouvrage ne trahissait la main de l'homme.  Pas une
ruine n'attestait son passage.  Pas une agglomération d'animaux
n'indiquait que la vie s'y développât même à un degré inférieur.
Nulle part le mouvement, nulle part une apparence de végétation.  Des
trois règnes qui se partagent le sphéroïde terrestre, un seul était
représenté sur le globe lunaire: le règne minéral.

«Ah çà!  dit Michel Ardan d'un air un peu décontenancé, il n'y a donc
personne?

--Non, répondit Nicholl, jusqu'ici.  Pas un homme, pas un animal, pas
un arbre.  Après tout, si l'atmosphère s'est réfugiée au fond des
cavités, à l'intérieur des cirques, ou même sur la face opposée de la
Lune, nous ne pouvons rien préjuger.

--D'ailleurs, ajouta Barbicane, même pour la vue la plus perçante, un
homme n'est pas visible à une distance supérieure à sept kilomètres.
Donc s'il y a des Sélénites, ils peuvent voir notre projectile, mais
nous ne pouvons les voir.»

Vers quatre heures du matin, à la hauteur du cinquantième parallèle,
la distance était réduite à six cents kilomètres.  Sur la gauche se
développait une ligne de montagnes capricieusement contournées,
dessinées en pleine lumière.  Vers la droite, au contraire, se
creusait un trou noir comme un vaste puits, insondable et sombre, foré
dans le sol lunaire.

Ce trou, c'était le lac Noir, c'était Platon, cirque profond que l'on
peut convenablement étudier de la Terre, entre le dernier quartier et
la Nouvelle-Lune, lorsque les ombres se projettent de l'ouest vers
l'est.

Cette coloration noire se rencontre rarement à la surface du
satellite.  On ne l'a encore reconnue que dans les profondeurs du
cirque d'Endymion, à l'est de la mer du Froid, dans l'hémisphère nord,
et au fond du cirque de Grimaldi, sur l'Équateur, vers le bord
oriental de l'astre.

Platon est une montagne annulaire, située par 51° de latitude nord et
9° de longitude est.  Son cirque est long de quatre-vingt-douze
kilomètres et large de soixante et un.  Barbicane regretta de ne point
passer perpendiculairement au-dessus de sa vaste ouverture.  Il y
avait là un abîme à sonder, peut-être quelque mystérieux phénomène à
surprendre.  Mais la marche du projectile ne pouvait être modifiée.
Il fallait rigoureusement la subir.  On ne dirige point les ballons,
encore moins les boulets, quand on est enfermé entre leurs parois.

Vers cinq heures du matin, la limite septentrionale de la mer des
Pluies était enfin dépassée.  Les monts La Condamine et Fontenelle
restaient, l'un sur la gauche, l'autre sur la droite.  Cette partie du
disque, à partir du soixantième degré, devenait absolument
montagneuse.  Les lunettes la rapprochaient à une lieue, distance
inférieure à celle qui sépare le sommet du mont Blanc du niveau de la
mer.  Toute cette région était hérissée de pics et de cirques.  Vers
le soixante-dixième degré dominait Philolaüs, à une hauteur de trois
mille sept cents mètres, ouvrant un cratère elliptique long de seize
lieues, large de quatre.

Alors, le disque, vu de cette distance, offrait un aspect extrêmement
bizarre.  Les paysages se présentaient au regard dans des conditions
très différentes de ceux de la Terre, mais très inférieures aussi.

La Lune n'ayant pas d'atmosphère, cette absence d'enveloppe gazeuse a
des conséquences déjà démontrées.  Point de crépuscule à sa surface,
la nuit suivant le jour et le jour suivant la nuit, avec la brusquerie
d'une lampe qui s'éteint ou s'allume au milieu d'une obscurité
profonde.  Pas de transition du froid au chaud, la température tombant
en un instant du degré de l'eau bouillante au degré des froids de
l'espace.

Une autre conséquence de cette absence d'air est celle-ci: c'est que
les ténèbres absolues règnent là où ne parviennent pas les rayons du
Soleil.  Ce qui s'appelle lumière diffuse sur la Terre, cette matière
lumineuse que l'air tient en suspension, qui crée les crépuscules et
les aubes, qui produit les ombres, les pénombres et toute cette magie
du clair-obscur, n'existe pas sur la Lune.  De là une brutalité de
contrastes qui n'admet que deux couleurs, le noir et le blanc.  Qu'un
Sélénite abrite ses yeux contre les rayons solaires, le ciel lui
apparaît absolument noir, et les étoiles brillent à ses regards
comme dans les nuits les plus sombres.

Que l'on juge de l'impression produite par cet étrange aspect sur
Barbicane et sur ses deux amis.  Leurs yeux étaient déroutés.  Ils ne
saisissaient plus la distance respective des divers plans.  Un paysage
lunaire que n'adoucit point le phénomène du clair-obscur, n'aurait pu
être rendu par un paysagiste de la Terre.  Des taches d'encre sur une
page blanche, c'était tout.

Cet aspect ne se modifia pas, même quand le projectile, à la hauteur
du quatre-vingtième degré, ne fut séparé de la Lune que par une
distance de cent kilomètres.  Pas même quand, à cinq heures du matin,
il passa à moins de cinquante kilomètres de la montagne de Gioja,
distance que les lunettes réduisaient à un demi-quart de lieue.  Il
semblait que la Lune pût être touchée avec la main.  Il paraissait
impossible que le boulet ne la heurtât pas avant peu, ne fût-ce qu'à
son pôle nord, dont l'arête éclatante se dessinait violemment sur le
fond noir du ciel.  Michel Ardan voulait ouvrir un des hublots et se
précipiter vers la surface lunaire.  Une chute de douze lieues!  Il
n'y regardait pas.  Tentative inutile d'ailleurs, car si le projectile
ne devait pas atteindre un point quelconque du satellite, Michel,
emporté dans son mouvement, ne l'eût pas atteint plus que lui.

En ce moment, à six heures, le pôle lunaire apparaissait.  Le disque
n'offrait plus aux regards des voyageurs qu'une moitié violemment
éclairée, tandis que l'autre disparaissait dans les ténèbres.
Soudain, le projectile dépassa la ligne de démarcation entre la
lumière intense et l'ombre absolue, et fut subitement plongé dans une
nuit profonde.



XIV

La nuit de trois cent cinquante-quatre heures et demie


Au moment où se produisit si brusquement ce phénomène, le projectile
rasait le pôle nord de la Lune à moins de cinquante kilomètres.
Quelques secondes lui avaient donc suffi pour se plonger dans les
ténèbres absolues de l'espace.  La transition s'était si rapidement
opérée, sans nuances, sans dégradation de lumière, sans atténuation
des ondulations lumineuses, que l'astre semblait s'être éteint sous
l'influence d'un souffle puissant.

«Fondue, disparue, la Lune!» s'était écrié Michel Ardan tout ébahi.

En effet, ni un reflet, ni une ombre.  Rien n'apparaissait plus de ce
disque naguère éblouissant.  L'obscurité était complète et rendue plus
profonde encore par le rayonnement des étoiles.  C'était «ce noir»
dont s'imprègnent les nuits lunaires qui durent trois cent
cinquante-quatre heures et demie pour chaque point du disque, longue
nuit qui résulte de l'égalité des mouvements de translation et de
rotation de la Lune, l'un sur elle-même, l'autre autour de la Terre.
Le projectile, immergé dans le cône d'ombre du satellite, ne subissait
pas plus l'action des rayons solaires qu'aucun des points de sa partie
invisible.

A l'intérieur, l'obscurité était donc complète.  On ne se voyait plus.
De là, nécessité de dissiper ces ténèbres.  Quelque désireux que fût
Barbicane de ménager le gaz dont la réserve était si restreinte, il
dut lui demander une clarté factice, un éclat dispendieux que le
Soleil lui refusait alors.

«Le diable soit de l'astre radieux!  s'écria Michel Ardan, qui va nous
induire en dépense de gaz au lieu de nous prodiguer gratuitement ses
rayons.

--N'accusons pas le Soleil, reprit Nicholl.  Ce n'est pas sa faute,
mais bien la faute à la Lune qui est venue se placer comme un écran
entre nous et lui.

--C'est le Soleil!  reprenait Michel.

--C'est la Lune!» ripostait Nicholl.

Une dispute oiseuse à laquelle Barbicane mit fin en disant:

«Mes amis, ce n'est ni la faute au Soleil, ni la faute à la Lune.
C'est la faute au projectile qui, au lieu de suivre rigoureusement sa
trajectoire, s'en est maladroitement écarté.  Et, pour être plus
juste, c'est la faute à ce malencontreux bolide qui a si
déplorablement dévié notre direction première.

--Bon!  répondit Michel Ardan, puisque l'affaire est arrangée,
déjeunons.  Après une nuit entière d'observations, il convient de se
refaire un peu.»

Cette proposition ne trouva pas de contradicteurs.  Michel, en
quelques minutes, eut préparé le repas.  Mais on mangea pour manger,
on but sans porter de toasts, sans pousser de hurrahs.  Les hardis
voyageurs entraînés dans ces sombres espaces, sans leur cortège
habituel de rayons, sentaient une vague inquiétude leur monter au
coeur.  L'ombre «farouche», si chère à la plume de Victor Hugo, les
étreignait de toutes parts.

Cependant ils causèrent de cette interminable nuit de trois cent
cinquante-quatre heures, soit près de quinze jours, que les lois
physiques ont imposée aux habitants de la Lune.  Barbicane donna à ses
amis quelques explications sur les causes et les conséquences de ce
curieux phénomène.

«Curieux à coup sûr, dit-il, car si chaque hémisphère de la Lune est
privé de la lumière solaire pendant quinze jours, celui au-dessus
duquel nous flottons en ce moment ne jouit même pas, pendant sa longue
nuit, de la vue de la Terre splendidement éclairée.  En un mot, il n'y
a de Lune -- en appliquant cette qualification à notre sphéroïde --
que pour un côté du disque.  Or, s'il en était ainsi pour la Terre, si
par exemple l'Europe ne voyait jamais la Lune et qu'elle fût visible
seulement à ses antipodes, vous figurez-vous quel serait l'étonnement
d'un Européen qui arriverait en Australie?

--On ferait le voyage rien que pour aller voir la Lune!  répondit
Michel.

--Eh bien, reprit Barbicane, cet étonnement est réservé au Sélénite
qui habite la face de la Lune opposée à la Terre, face à jamais
invisible à nos compatriotes du globe terrestre.

--Et que nous aurions vue, ajouta Nicholl, si nous étions arrivés ici
à l'époque où la Lune est nouvelle, c'est-à-dire quinze jours plus
tard.

--J'ajouterai, en revanche, reprit Barbicane, que l'habitant de la
face visible est singulièrement favorisé de la nature au détriment de
ses frères de la face invisible.  Ce dernier, comme vous le voyez, a
des nuits profondes de trois cent cinquante-quatre heures, sans
qu'aucun rayon en rompe l'obscurité.  L'autre, au contraire, lorsque
le Soleil qui l'a éclairé pendant quinze jours se couche sous
l'horizon, voit se lever à l'horizon opposé un astre splendide.  C'est
la Terre, treize fois grosse comme cette Lune réduite que nous
connaissons; la Terre qui se développe sur un diamètre de deux degrés,
et qui lui verse une lumière treize fois plus intense que ne tempère
aucune couche atmosphérique; la Terre dont la disparition n'arrive
qu'au moment où le Soleil reparaît à son tour!

--Belle phrase!  dit Michel Ardan, un peu académique peut-être.

--Il suit de là, reprit Barbicane, sans sourciller, que cette face
visible du disque doit être fort agréable à habiter, puisqu'elle
regarde toujours, soit le Soleil quand la Lune est pleine, soit la
Terre quand la Lune est nouvelle.

--Mais, dit Nicholl, cet avantage doit être bien compensé par
l'insoutenable chaleur que cette lumière entraîne avec elle.

--L'inconvénient, sous ce rapport, est le même pour les deux faces,
car la lumière reflétée par la Terre est évidemment dépourvue de
chaleur.  Cependant cette face invisible est encore plus éprouvée par
la chaleur que la face visible.  Je dis cela pour vous, Nicholl, parce
que Michel ne comprendra probablement pas.

--Merci, fit Michel.

--En effet, reprit Barbicane, lorsque cette face invisible reçoit à la
fois la lumière et la chaleur solaire, c'est que la Lune est nouvelle,
c'est-à-dire qu'elle est en conjonction, qu'elle est située entre le
Soleil et la Terre.  Elle se trouve donc -- par rapport à la situation
qu'elle occupe en opposition, lorsqu'elle est pleine -- plus
rapprochée du Soleil du double sa distance à la Terre.  Or, cette
distance peut être estimée à la deux-centièmes partie de celle qui
sépare le Soleil de la Terre, soit en chiffres ronds, deux cent mille
lieues.  Donc cette face invisible est plus près du Soleil de deux
cent mille lieues, lorsqu'elle reçoit ses rayons.

--Très juste, répondit Nicholl.

--Au contraire..., reprit Barbicane.

--Un instant, dit Michel en interrompant son grave compagnon.

--Que veux-tu?

--Je demande à continuer l'explication.

--Pourquoi cela?

--Pour prouver que j'ai compris.

--Va, fit Barbicane en souriant.

--Au contraire, dit Michel, en imitant le ton et les gestes du
président Barbicane, au contraire, quand la face visible de la Lune
est éclairée par le Soleil, c'est que la Lune est pleine, c'est-à-dire
située à l'opposé du Soleil par rapport à la Terre.  La distance qui
la sépare de l'astre radieux est donc accrue en chiffres ronds de deux
cent mille lieues, et la chaleur qu'elle reçoit doit être un peu
moindre.

--Bien dit!  s'écria Barbicane.  Sais-tu, Michel, que pour un artiste,
tu es intelligent?

--Oui, répondit négligemment Michel, nous sommes tous comme cela sur
le boulevard des Italiens!»

Barbicane serra gravement la main de son aimable compagnon, et
continua d'énumérer les quelques avantages réservés aux habitants de
la face visible.

Entre autres, il cita l'observation des éclipses de Soleil, qui n'a
lieu que pour ce côté du disque lunaire, puisque, pour qu'elles se
produisent, il est nécessaire que la Lune soit en opposition.  Ces
éclipses, provoquées par l'interposition de la Terre entre la Lune et
le Soleil, peuvent durer deux heures pendant lesquelles, en raison des
rayons réfractés par son atmosphère, le globe terrestre ne doit
apparaître que comme un point noir sur le Soleil.

«Ainsi, dit Nicholl, voilà un hémisphère, cet hémisphère invisible,
qui est fort mal partagé, fort disgracié de la nature!

--Oui, répondit Barbicane, mais pas tout entier.  En effet, par un
certain mouvement de libration, par un certain balancement sur son
centre, la Lune présente à la Terre un peu plus que la moitié de son
disque.  Elle est comme un pendule dont le centre de gravité est
reporté vers le globe terrestre et qui oscille régulièrement.  D'où
vient cette oscillation?  De ce que son mouvement de rotation sur son
axe est animé d'une vitesse uniforme, tandis que son mouvement de
translation suivant un orbe elliptique autour de la Terre, ne l'est
pas.  Au périgée, la vitesse de translation l'emporte, et la Lune
montre une certaine portion de son bord occidental.  A l'apogée, la
vitesse de rotation l'emporte au contraire, et un morceau du bord
oriental apparaît.  C'est un fuseau de huit degrés environ qui
apparaît tantôt à l'occident, tantôt à l'orient.  Il en résulte que,
sur mille parties, la Lune en laisse apercevoir cinq cent
soixante-neuf.

--N'importe, répondit Michel, si nous devenons jamais Sélénites, nous
habiterons la face visible.  J'aime la lumière, moi!

--A moins, toutefois, répliqua Nicholl, que l'atmosphère ne se soit
condensée sur l'autre côté, comme le prétendent certains astronomes.

--Ça, c'est une considération», répondit simplement Michel.

Cependant le déjeuner terminé, les observateurs avaient repris leur
poste.  Ils essayaient de voir à travers les sombres hublots, en
éteignant toute clarté dans le projectile.  Mais pas un atome lumineux
ne traversait cette obscurité.

Un fait inexplicable préoccupait Barbicane.  Comment, étant passé à
une distance si rapprochée de la Lune -- cinquante kilomètres environ
--, comment le projectile n'y était-il pas tombé?  Si sa vitesse eût
été énorme, on aurait compris que la chute ne se fût pas produite.
Mais avec une vitesse relativement médiocre, cette résistance à
l'attraction lunaire ne s'expliquait plus.  Le projectile était soumis
à une influence étrangère?  Un corps quelconque le maintenait-il donc
dans l'éther?  Il était évident, désormais, qu'il n'atteindrait aucun
point de la Lune.  Où allait-il?  S'éloignait-il, se rapprochait-il du
disque?  Etait-il emporté dans cette nuit profonde à travers l'infini?
Comment le savoir, comment le calculer au milieu de ces ténèbres?
Toutes ces questions inquiétaient Barbicane, mais il ne pouvait les
résoudre.

En effet, l'astre invisible était là, peut-être, à quelques lieues
seulement, à quelques milles, mais ni ses compagnons ni lui ne
l'apercevaient plus.  Si quelque bruit se produisait à sa surface, ils
ne pouvaient l'entendre.  L'air, ce véhicule du son, manquait pour
leur transmettre les gémissements de la Lune, que les légendes arabes
désignent comme «un homme déjà moitié granit et palpitant encore!»

Il y avait là de quoi agacer de plus patients observateurs, on en
conviendra.  C'était précisément cet hémisphère inconnu qui se
dérobait à leurs yeux!  Cette face qui, quinze jours plus tôt ou
quinze jours plus tard, avait été ou serait splendidement éclairée par
les rayons solaires, se perdait alors dans l'absolue obscurité.  Dans
quinze jours, où serait le projectile?  Où les hasards des
attractions l'auraient-ils entraîné?  Qui pouvait le dire?

On admet généralement, d'après les observations sélénographiques, que
l'hémisphère invisible de la Lune est, par sa constitution, absolument
semblable à son hémisphère visible.  On en découvre, en effet, la
septième partie environ, dans ces mouvements de libration dont
Barbicane avait parlé.  Or, sur ces fuseaux entrevus, ce n'étaient que
plaines et montagnes, cirques et cratères, analogues à ceux déjà
relevés sur les cartes.  On pouvait donc préjuger la même nature, un
même monde, aride et mort.  Et cependant, si l'atmosphère s'est
réfugiée sur cette face?  Si, avec l'air, l'eau a donné la vie à ces
continents régénérés?  Si la végétation y persiste encore?  Si les
animaux peuplent ces continents et ces mers?  Si l'homme, dans ces
conditions d'habitabilité, y vit toujours?  Que de questions il eût
été intéressant de résoudre!  Que de solutions on eût tirées de la
contemplation de cet hémisphère!  Quel ravissement de jeter un regard
sur ce monde que l'oeil humain n'a jamais entrevu!

On conçoit donc le déplaisir éprouvé par les voyageurs, au milieu de
cette nuit noire.  Toute observation du disque lunaire était
interdite.  Seules, les constellations sollicitaient leur regard, et
il faut convenir que jamais astronomes, ni les Faye, ni les Chacornac,
ni les Secchi, ne s'étaient trouvés dans des conditions aussi
favorables pour les observer.

En effet, rien ne pouvait égaler la splendeur de ce monde sidéral
baigné dans le limpide éther.  Ces diamants incrustés dans la voûte
céleste jetaient des feux superbes.  Le regard embrassait le firmament
depuis la Croix du Sud jusqu'à l'Étoile du Nord, ces deux
constellations qui, dans douze mille ans, par suite de la précession
des équinoxes, céderont leur rôle d'étoiles polaires, l'une à Canopus,
de l'hémisphère austral, l'autre à Véga, de l'hémisphère boréal.
L'imagination se perdait dans cet infini sublime, au milieu duquel
gravitait le projectile, comme un nouvel astre créé de la main des
hommes.  Par un effet naturel, ces constellations brillaient d'un
éclat doux; elles ne scintillaient pas, car l'atmosphère manquait,
qui, par l'interposition de ses couches inégalement denses et
diversement humides, produit la scintillation.  Ces étoiles, c'étaient
de doux yeux qui regardaient dans cette nuit profonde, au milieu du
silence absolu de l'espace.

Longtemps les voyageurs, muets, observèrent ainsi le firmament
constellé, sur lequel le vaste écran de la Lune faisait un énorme trou
noir.  Mais une sensation pénible les arracha enfin à leur
contemplation.  Ce fut un froid très vif, qui ne tarda pas à recouvrir
intérieurement la vitre des hublots d'une épaisse couche de glace.  En
effet, le soleil n'échauffait plus de ses rayons directs le projectile
qui perdait peu à peu la chaleur emmagasinée entre ses parois.  Cette
chaleur, par rayonnement, s'était rapidement évaporée dans l'espace,
et un abaissement considérable de température s'était produit.
L'humidité intérieure se changeait donc en glace au contact des
vitres, et empêchait toute observation.

Nicholl, consultant le thermomètre, vit qu'il était tombé à dix-sept
degrés centigrades au-dessous de zéro.  Donc, malgré toutes les
raisons de s'en montrer économe, Barbicane, après avoir demandé au gaz
sa lumière, dut aussi lui demander sa chaleur.  La température basse
du boulet n'était plus supportable.  Ses hôtes eussent été gelés
vivants.

«Nous ne nous plaindrons pas, fit observer Michel Ardan, de la
monotonie de notre voyage!  Quelle diversité, au moins dans la
température!  Tantôt nous sommes aveuglés de lumière et saturés de
chaleur, comme les Indiens des Pampas!  tantôt nous sommes plongés
dans de profondes ténèbres, au milieu d'un froid boréal, comme les
Esquimaux du pôle!  Non vraiment!  nous n'avons pas le droit de nous
plaindre, et la nature fait bien les choses en notre honneur.

--Mais, demanda Nicholl, quelle est la température extérieure?

--Précisément celle des espaces planétaires, répondit Barbicane.

--Alors, reprit Michel Ardan, ne serait-ce pas l'occasion de faire
cette expérience que nous n'avons pu tenter, quand nous étions noyés
dans les rayons solaires?

--C'est le moment ou jamais, répondit Barbicane, car nous sommes
utilement placés pour vérifier la température de l'espace, et voir si
les calculs de Fourier ou de Pouillet sont exacts.

--En tout cas, il fait froid!  répondit Michel.  Voyez l'humidité
intérieure se condenser sur la vitre des hublots.  Pour peu que
l'abaissement continue, la vapeur de notre respiration va retomber en
neige autour de nous!

--Préparons un thermomètre», dit Barbicane.

On le pense bien, un thermomètre ordinaire n'eût donné aucun résultat
dans les circonstances où cet instrument allait être exposé.  Le
mercure se fût gelé dans la cuvette, puisque sa liquidité ne se
maintient pas à quarante-deux degrés au-dessous de zéro.  Mais
Barbicane s'était muni d'un thermomètre à déversement, du système
Walferdin, qui donne des minima de température excessivement bas.

Avant de commencer l'expérience, cet instrument fut comparé à un
thermomètre ordinaire, et Barbicane se disposa à l'employer.

«Comment nous y prendrons-nous?  demanda Nicholl.

--Rien n'est plus facile, répondit Michel Ardan, qui n'était jamais
embarrassé.  On ouvre rapidement le hublot; on lance l'instrument; il
suit le projectile avec une docilité exemplaire; un quart d'heure
après, on le retire...

--Avec la main?  demanda Barbicane.

--Avec la main, répondit Michel.

--Eh bien, mon ami, ne t'y expose pas, répondit Barbicane, car la main
que tu retirerais ne serait plus qu'un moignon gelé et déformé par ces
froids épouvantables.

--Vraiment!

--Tu éprouverais la sensation d'une brûlure terrible, telle que serait
celle d'un fer chauffé à blanc; car, que la chaleur sorte brutalement
de notre chair, ou qu'elle y entre, c'est identiquement la même chose.
D'ailleurs, je ne suis pas certain que les objets jetés par nous au
dehors du projectile nous fassent encore cortège.

--Pourquoi?  dit Nicholl.

--C'est que, si nous traversons une atmosphère, quelque peu dense
qu'elle soit, ces objets seront retardés.  Or, l'obscurité nous
empêche de vérifier s'ils flottent encore autour de nous.  Donc, pour
ne pas nous exposer à perdre notre thermomètre, nous l'attacherons et
nous le ramènerons plus facilement à l'intérieur.»

Les conseils de Barbicane furent suivis.  Par le hublot rapidement
ouvert, Nicholl lança l'instrument que retenait une corde très courte,
afin qu'il pût être rapidement retiré.  Le hublot n'avait été
entrouvert qu'une seconde, et cependant cette seconde avait suffi pour
laisser un froid violent pénétrer à l'intérieur du projectile.

«Mille diables!  s'écria Michel Ardan, il fait un froid à geler des
ours blancs!»

Barbicane attendit qu'une demi-heure se fût écoulée, temps plus que
suffisant pour permettre à l'instrument de descendre au niveau de la
température de l'espace.  Puis, après ce temps, le thermomètre fut
rapidement retiré.

Barbicane calcula la quantité d'esprit-de-vin déversée dans la petite
ampoule soudée à la partie inférieure de l'instrument, et dit:

«Cent quarante degrés centigrades au-dessous de zéro!»

M. Pouillet avait raison contre Fourier.  Telle était la redoutable
température de l'espace sidéral!  Telle est, peut-être, celle des
continents lunaires, quand l'astre des nuits a perdu par rayonnement
toute cette chaleur que lui ont versée quinze jours de soleil!



XV

Hyperbole ou parabole


On s'étonnera peut-être de voir Barbicane et ses compagnons si peu
soucieux de l'avenir que leur réservait cette prison de métal emportée
dans les infinis de l'éther.  Au lieu de se demander où ils allaient
ainsi, ils passaient leur temps à faire des expériences, comme s'ils
eussent été tranquillement installés dans leur cabinet de travail.

On pourrait répondre que des hommes si fortement trempés étaient
au-dessus de pareils soucis, qu'ils ne s'inquiétaient pas de si peu,
et qu'ils avaient autre chose à faire que de se préoccuper de leur
sort futur.

La vérité est qu'ils n'étaient pas maîtres de leur projectile, qu'ils
ne pouvaient ni enrayer sa marche ni modifier sa direction.  Un marin
change à son gré le cap de son navire; un aéronaute peut imprimer à
son ballon des mouvements verticaux.  Eux, au contraire, ils n'avaient
aucune action sur leur véhicule.  Toute manœuvre leur était interdite.
De là cette disposition à laisser faire, à «laisser courir», suivant
l'expression maritime.

Où se trouvaient-ils en ce moment, à huit heures du matin, pendant
cette journée qui s'appelait le 6 décembre sur la Terre?  Très
certainement dans le voisinage de la Lune, et même assez près pour
qu'elle leur parût comme un immense écran noir développé sur le
firmament.  Quant à la distance qui les en séparait, il était
impossible de l'évaluer.  Le projectile, maintenu par des forces
inexplicables, avait rasé le pôle nord du satellite à moins de
cinquante kilomètres.  Mais, depuis deux heures qu'il était entré dans
le cône d'ombre, cette distance, l'avait-il accrue ou diminuée?  Tout
point de repère manquait pour estimer et la direction et la vitesse du
projectile.  Peut-être s'éloignait-il rapidement du disque, de manière
à bientôt sortir de l'ombre pure.  Peut-être, au contraire, s'en
rapprochait-il sensiblement, au point de heurter avant peu quelque pic
élevé de l'hémisphère invisible: ce qui eût terminé le voyage, sans
doute au détriment des voyageurs.

Une discussion s'éleva à ce sujet, et Michel Ardan, toujours riche
d'explications, émit cette opinion que le boulet, retenu par
l'attraction lunaire, finirait par y tomber comme tombe un aérolithe à
la surface du globe terrestre.

«D'abord, mon camarade, lui répondit Barbicane, tous les aérolithes ne
tombent pas sur la Terre; c'est le petit nombre.  Donc, de ce que nous
serions passés à l'état d'aérolithe, il ne s'ensuivrait pas que nous
dussions atteindre nécessairement la surface de la Lune.

--Cependant, répondit Michel, si nous en approchons assez près...

--Erreur, répliqua Barbicane.  N'as-tu pas vu des étoiles filantes
rayer le ciel par milliers à certaines époques?

--Oui.

--Eh bien, ces étoiles, ou plutôt ces corpuscules, ne brillent qu'à la
condition de s'échauffer en glissant sur les couches atmosphériques.
Or, s'ils traversent l'atmosphère, ils passent à moins de seize lieues
du globe, et cependant ils y tombent rarement.  De même pour notre
projectile.  Il peut s'approcher très près de la Lune, et cependant
n'y point tomber.

--Mais alors, demanda Michel, je serais assez curieux de savoir
comment notre véhicule errant se comportera dans l'espace.

--Je ne vois que deux hypothèses, répondit Barbicane après quelques
instants de réflexion.

--Lesquelles?

--Le projectile a le choix entre deux courbes mathématiques, et il
suivra l'une ou l'autre, suivant la vitesse dont il sera animé, et que
je ne saurais évaluer en ce moment.

--Oui, dit Nicholl, il s'en ira suivant une parabole ou suivant une
hyperbole.

--En effet, répondit Barbicane.  Avec une certaine vitesse il prendra
la parabole, et l'hyperbole avec une vitesse plus considérable.

--J'aime ces grands mots, s'écria Michel Ardan.  On sait tout de suite
ce que cela veut dire.  Et qu'est-ce que c'est que votre parabole,
s'il vous plaît?

--Mon ami, répondit le capitaine, la parabole est une courbe du second
ordre qui résulte de la section d'un cône coupé par un plan,
parallèlement à l'un de ses côtés.

--Ah!  ah!  fit Michel d'un ton satisfait.

--C'est à peu près, reprit Nicholl, la trajectoire que décrit une
bombe lancée par un mortier.

--Parfait.  Et l'hyperbole?  demanda Michel.

--L'hyperbole, Michel, est une courbe du second ordre, produite par
l'intersection d'une surface conique et d'un plan parallèle à son axe,
et qui constitue deux branches séparées l'une de l'autre et s'étendant
indéfiniment dans les deux sens.

--Est-il possible!  s'écria Michel Ardan du ton le plus sérieux, comme
si on lui eût appris un événement grave.  Alors retiens bien ceci,
capitaine Nicholl.  Ce que j'aime dans ta définition de l'hyperbole --
j'allais dire de l'hyperblague -- c'est qu'elle est encore moins
claire que le mot que tu prétends définir!»

Nicholl et Barbicane se souciaient peu des plaisanteries de Michel
Ardan.  Ils s'étaient lancés dans une discussion scientifique.  Quelle
serait la courbe suivie par le projectile, voilà ce qui les
passionnait.  L'un tenait pour l'hyperbole, l'autre pour la parabole.
Ils se donnaient des raisons hérissées d'_x_.  Leurs arguments étaient
présentés dans un langage qui faisait bondir Michel.  La discussion
était vive, et aucun des adversaires ne voulait sacrifier à l'autre sa
courbe de prédilection.

Cette scientifique dispute, se prolongeant, finit par impatienter
Michel, qui dit:

«Ah çà!  messieurs du cosinus, cesserez-vous enfin de vous jeter des
paraboles et des hyperboles à la tête?  Je veux savoir, moi, la seule
chose intéressante dans cette affaire.  Nous suivrons l'une ou l'autre
de vos courbes.  Bien.  Mais où nous ramèneront-elles?

--Nulle part, répondit Nicholl.

--Comment, nulle part!

--Évidemment, dit Barbicane.  Ce sont des courbes non fermées, qui se
prolongent à l'infini!

--Ah!  savants!  s'écria Michel, je vous porte dans mon coeur!  Eh!
que nous importent la parabole ou l'hyperbole, du moment où l'une et
l'autre nous entraînent également à l'infini dans l'espace!»

Barbicane et Nicholl ne purent s'empêcher de sourire.  Ils venaient de
faire «de l'art pour l'art!» Jamais question plus oiseuse n'avait été
traitée dans un moment plus inopportun.  La sinistre vérité, c'était
que le projectile, hyperboliquement ou paraboliquement emporté, ne
devait plus jamais rencontrer ni la Terre ni la Lune.

Or, qu'arriverait-il à ces hardis voyageurs dans un avenir très
prochain?  S'ils ne mouraient pas de faim, s'ils ne mouraient pas de
soif, c'est que, dans quelques jours, lorsque le gaz leur manquerait,
ils seraient morts faute d'air, si le froid ne les avait pas tués
auparavant!

Cependant, si important qu'il fût d'économiser le gaz, l'abaissement
excessif de la température ambiante les obligea d'en consommer une
certaine quantité.  Rigoureusement, ils pouvaient se passer de sa
lumière, non de sa chaleur.  Fort heureusement, le calorique développé
par l'appareil Reiset et Regnaut élevait un peu la température
intérieure du projectile, et, sans grande dépense, on put la maintenir
à un degré supportable.

Cependant, les observations étaient devenues très difficiles à travers
les hublots.  L'humidité intérieure du boulet se condensait sur les
vitres et s'y congelait immédiatement.  Il fallait détruire cette
opacité du verre par des frottements réitérés.  Toutefois, on put
constater certains phénomènes du plus haut intérêt.

En effet, si ce disque invisible était pourvu d'une atmosphère, ne
devait-on pas voir des étoiles filantes la rayer de leurs
trajectoires?  Si le projectile lui-même traversait ces couches
fluides, ne pourrait-on surprendre quelque bruit répercuté par les
échos lunaires, les grondements d'un orage, par exemple, les fracas
d'une avalanche, les détonations d'un volcan en activité?  Et si
quelque montagne ignivome se panachait d'éclairs n'en reconnaîtrait-on
pas les intenses fulgurations?  De tels faits, soigneusement
constatés, eussent singulièrement élucidé cette obscure question de la
constitution lunaire.  Aussi Barbicane, Nicholl, postés à leur hublot
comme des astronomes, observaient-ils avec une scrupuleuse patience.

Mais jusqu'alors, le disque demeurait muet et sombre.  Il ne répondait
pas aux interrogations multiples que lui posaient ces esprits ardents.

Ce qui provoqua cette réflexion de Michel, assez juste en apparence:

«Si jamais nous recommençons ce voyage, nous ferons bien de choisir
l'époque où la Lune est nouvelle.

--En effet, répondit Nicholl, cette circonstance serait plus
favorable.  Je conviens que la Lune, noyée dans les rayons solaires,
ne serait pas visible pendant le trajet, mais en revanche, on
apercevrait la Terre qui serait pleine.  De plus, si nous étions
entraînés autour de la Lune, comme cela arrive en ce moment, nous
aurions au moins l'avantage d'en voir le disque invisible
magnifiquement éclairé!

--Bien dit, Nicholl, répliqua Michel Ardan.  Qu'en penses-tu,
Barbicane?

--Je pense ceci, répondit le grave président: Si jamais nous
recommençons ce voyage, nous partirons à la même époque et dans les
mêmes conditions.  Supposez que nous eussions atteint notre but,
n'eût-il pas mieux valu trouver des continents en pleine lumière au
lieu d'une contrée plongée dans une nuit obscure?  Notre première
installation ne se fût-elle pas faite dans des circonstances
meilleures?  Oui, évidemment.  Quant à ce côté invisible, nous
l'eussions visité pendant nos voyages de reconnaissance sur le globe
lunaire.  Donc, cette époque de la Pleine-Lune était heureusement
choisie.  Mais il fallait arriver au but, et pour y arriver, ne pas
être dévié de sa route.

--A cela, rien à répondre, dit Michel Ardan.  Voilà pourtant une belle
occasion manquée d'observer l'autre côté de la Lune!  Qui sait si les
habitants des autres planètes ne sont pas plus avancés que les savants
de la Terre au sujet de leurs satellites?»

On aurait pu facilement, à cette remarque de Michel Ardan, faire la
réponse suivante: Oui, d'autres satellites, par leur plus grande
proximité, ont rendu leur étude plus facile.  Les habitants de
Saturne, de Jupiter et d'Uranus, s'ils existent, ont pu établir avec
leurs Lunes des communications plus aisées.  Les quatre satellites de
Jupiter gravitent à une distance de cent huit mille deux cent soixante
lieues, cent soixante-douze mille deux cents lieues, deux cent
soixante-quatorze mille sept cents lieues, et quatre cent quatre-vingt
mille cent trente lieues.  Mais ces distances sont comptées du centre
de la planète, et, en retranchant la longueur du rayon qui est de
dix-sept à dix-huit mille lieues, on voit que le premier satellite est
moins éloigné de la surface de Jupiter que la Lune ne l'est de la
surface de la Terre.  Sur les huit Lunes de Saturne, quatre sont
également plus rapprochées; Diane est à quatre-vingt-quatre mille six
cents lieues, Thétys à soixante-deux mille neuf cent soixante-six
lieues; Encelade à quarante-huit mille cent quatre-vingt-onze lieues,
et enfin Mimas à une distance moyenne de trente-quatre mille cinq
cents lieues seulement.  Des huit satellites d'Uranus, le premier,
Ariel, n'est qu'à cinquante et un mille cinq cent vingt lieues de la
planète.

Donc, à la surface de ces trois astres, une expérience analogue à
celle du président Barbicane eût présenté des difficultés moindres.
Si donc leurs habitants ont tenté l'aventure, ils ont peut-être
reconnu la constitution de la moitié de ce disque, que leur satellite
dérobe éternellement à leurs yeux.[Herschel, en effet, a constaté que,
pour les satellites, le mouvement de rotation sur leur axe est
toujours égal au mouvement de révolution autour de la planète.  Par
conséquent, ils lui présentent toujours la même face.  Seul, le monde
d'Uranus offre une différence assez marquée: les mouvements de ses
Lunes s'effectuent dans une direction presque perpendiculaire au plan
de l'orbite, et la direction de ses mouvements est rétrograde,
c'est-à-dire que ses satellites se meuvent en sens inverse des autres
astres du monde solaire.] Mais s'ils n'ont jamais quitté leur planète,
ils ne sont pas plus avancés que les astronomes de la Terre.

Cependant, le boulet décrivait dans l'ombre cette incalculable
trajectoire qu'aucun point de repère ne permettait de relever.  Sa
direction s'était-elle modifiée, soit sous l'influence de l'attraction
lunaire, soit sous l'action d'un astre inconnu?  Barbicane ne pouvait
le dire.  Mais un changement avait eu lieu dans la position relative
du véhicule, et Barbicane le constata vers quatre heures du matin.

Ce changement consistait en ceci, que le culot du projectile s'était
tourné vers la surface de la Lune et se maintenait suivant une
perpendiculaire passant par son axe.  L'attraction, c'est-à-dire la
pesanteur, avait amené cette modification.  La partie la plus lourde
du boulet inclinait vers le disque invisible, exactement comme s'il
fût tombé vers lui.

Tombait-il donc?  Les voyageurs allaient-ils enfin atteindre ce but
tant désiré?  Non.  Et l'observation d'un point de repère, assez
inexplicable du reste, vint démontrer à Barbicane que son projectile
ne se rapprochait pas de la Lune, et qu'il se déplaçait en suivant une
courbe à peu près concentrique.

Ce point de repère fut un éclat lumineux que Nicholl signala tout à
coup sur la limite de l'horizon formé par le disque noir.  Ce point ne
pouvait être confondu avec une étoile.  C'était une incandescence
rougeâtre qui grossissait peu à peu, preuve incontestable que le
projectile se déplaçait vers lui et ne tombait pas normalement à la
surface de l'astre.

«Un volcan!  c'est un volcan en activité!  s'écria Nicholl, un
épanchement des feux intérieurs de la Lune!  Ce monde n'est donc pas
encore tout à fait éteint.

--Oui!  une éruption, répondit Barbicane, qui étudiait soigneusement
le phénomène avec sa lunette de nuit.  Que serait-ce en effet si ce
n'était un volcan?

--Mais alors, dit Michel Ardan, pour entretenir cette combustion, il
faut de l'air.  Donc, une atmosphère enveloppe cette partie de la
Lune.

--Peut-être, répondit Barbicane, mais non pas nécessairement.  Le
volcan, par la décomposition de certaines matières, peut se fournir à
lui-même son oxygène et jeter ainsi des flammes dans le vide.  Il me
semble même que cette déflagration a l'intensité et l'éclat des objets
dont la combustion se produit dans l'oxygène pur.  Ne nous hâtons donc
pas d'affirmer l'existence d'une atmosphère lunaire.»

La montagne ignivome devait être située environ sur le
quarante-cinquième degré de latitude sud de la partie invisible du
disque.  Mais, au grand déplaisir de Barbicane, la courbe que
décrivait le projectile l'entraînait loin du point signalé par
l'éruption.  Il ne put donc en déterminer plus exactement la nature.
Une demi-heure après avoir été signalé, ce point lumineux
disparaissait derrière le sombre horizon.  Cependant la constatation
de ce phénomène était un fait considérable dans les études
sélénographiques.  Il prouvait que toute chaleur n'avait pas encore
disparu des entrailles de ce globe, et là où la chaleur existe, qui
peut affirmer que le règne végétal, que le règne animal lui-même,
n'ont pas résisté jusqu'ici aux influences destructives?  L'existence
de ce volcan en éruption, indiscutablement reconnue des savants de la
Terre, aurait amené sans doute bien des théories favorables à cette
grave question de l'habitabilité de la Lune.

Barbicane se laissait entraîner par ses réflexions.  Il s'oubliait
dans une muette rêverie où s'agitaient les mystérieuses destinées du
monde lunaire.  Il cherchait à relier entre eux les faits observés
jusqu'alors, quand un incident nouveau le rappela brusquement à la
réalité.

Cet incident, c'était plus qu'un phénomène cosmique, c'était un danger
menaçant dont les conséquences pouvaient être désastreuses.

Soudain, au milieu de l'éther, dans ces ténèbres profondes, une masse
énorme avait apparu.  C'était comme une Lune, mais une Lune
incandescente, et d'un éclat d'autant plus insoutenable qu'il
tranchait nettement sur l'obscurité brutale de l'espace.  Cette masse,
de forme circulaire, jetait une lumière telle qu'elle emplissait le
projectile.  La figure de Barbicane, de Nicholl, de Michel Ardan,
violemment baignée dans ces nappes blanches, prenait cette apparence
spectrale, livide, blafarde, que les physiciens produisent avec la
lumière factice de l'alcool imprégné de sel.

«Mille diables!  s'écria Michel Ardan, mais nous sommes hideux!
Qu'est-ce que cette Lune malencontreuse?

--Un bolide, répondit Barbicane.

--Un bolide enflammé, dans le vide?

--Oui.»

Ce globe de feu était un bolide, en effet.  Barbicane ne se trompait
pas.  Mais si ces météores cosmiques observés de la Terre ne
présentent généralement qu'une lumière un peu inférieure à celle de la
Lune, ici, dans ce sombre éther, ils resplendissaient.  Ces corps
errants portent en eux-mêmes le principe de leur incandescence.  L'air
ambiant n'est pas nécessaire à leur déflagration.  Et, en effet, si
certains de ces bolides traversent les couches atmosphériques à deux
ou trois lieues de la Terre, d'autres, au contraire, décrivent leur
trajectoire à une distance où l'atmosphère ne saurait s'étendre.  Tels
ces bolides, l'un du 27 octobre 1844, apparu à une hauteur de cent
vingt-huit lieues, l'autre du 18 août 1841, disparu à une distance de
cent quatre-vingt-deux lieues.  Quelques-uns de ces météores ont de
trois à quatre kilomètres de largeur et possèdent une vitesse qui peut
aller jusqu'à soixante-quinze kilomètres par seconde,[La vitesse
moyenne du mouvement de la Terre, le long de l'écliptique, n'est que
de 30 kilomètres à la seconde.] suivant une direction inverse du
mouvement de la Terre.

Ce globe filant, soudainement apparu dans l'ombre à une distance de
cent lieues au moins, devait, suivant l'estime de Barbicane, mesurer
un diamètre de deux mille mètres.  Il s'avançait avec une vitesse de
deux kilomètres à la seconde environ, soit trente lieues par minute.
Il coupait la route du projectile et devait l'atteindre en quelques
minutes.  En s'approchant, il grossissait dans une proportion énorme.

Que l'on s'imagine, si l'on peut, la situation des voyageurs.  Il est
impossible de la décrire.  Malgré leur courage, leur sang-froid, leur
insouciance devant le danger, ils étaient muets, immobiles, les
membres crispés, en proie à un effarement farouche.  Leur projectile,
dont ils ne pouvaient dévier la marche, courait droit sur cette masse
ignée, plus intense que la gueule ouverte d'un four à réverbère.  Il
semblait se précipiter vers un abîme de feu.

Barbicane avait saisi la main de ses deux compagnons, et tous trois
regardaient à travers leurs paupières à demi fermées cet astéroïde
chauffé à blanc.  Si la pensée n'était pas détruite en eux, si leur
cerveau fonctionnait encore au milieu de son épouvante, ils devaient
se croire perdus!

Deux minutes après la brusque apparition du bolide, deux siècles
d'angoisses!  le projectile semblait prêt à le heurter, quand le globe
de feu éclata comme une bombe, mais sans faire aucun bruit au milieu
de ce vide où le son, qui n'est qu'une agitation des couches d'air, ne
pouvait se produire.

Nicholl avait poussé un cri.  Ses compagnons et lui s'étaient
précipités à la vitre des hublots.  Quel spectacle!  Quelle plume
saurait le rendre, quelle palette serait assez riche en couleurs pour
en reproduire la magnificence?

C'était comme l'épanouissement d'un cratère, comme l'éparpillement
d'un immense incendie.  Des milliers de fragments lumineux allumaient
et rayaient l'espace de leurs feux.  Toutes les grosseurs, toutes les
couleurs, toutes s'y mêlaient.  C'étaient des irradiations jaunes,
jaunâtres, rouges, vertes, grises, une couronne d'artifices
multicolores.  Du globe énorme et redoutable, il ne restait plus rien
que ces morceaux emportés dans toutes les directions, devenus
astéroïdes à leur tour, ceux-ci flamboyants comme une épée, ceux-là
entourés d'un nuage blanchâtre, d'autres laissant après eux des
traînées éclatantes de poussière cosmique.

Ces blocs incandescents s'entrecroisaient, s'entrechoquaient,
s'éparpillaient en fragments plus petits, dont quelques-uns heurtèrent
le projectile.  Sa vitre de gauche fut même fendue par un choc
violent.  Il semblait flotter au milieu d'une grêle d'obus dont le
moindre pouvait l'anéantir en un instant.

La lumière qui saturait l'éther se développait avec une incomparable
intensité, car ces astéroïdes la dispersaient en tous sens.  A un
certain moment, elle fut tellement vive, que Michel, entraînant vers
sa vitre Barbicane et Nicholl, s'écria:

«L'invisible Lune, visible enfin!»

Et tous trois, à travers un effluve lumineux de quelques secondes,
entrevirent ce disque mystérieux que l'oeil de l'homme apercevait pour
la première fois.

Que distinguèrent-ils à cette distance qu'ils ne pouvaient évaluer?
Quelques bandes allongées sur le disque, de véritables nuages formés
dans un milieu atmosphérique très restreint, duquel émergeaient non
seulement toutes les montagnes, mais aussi les reliefs de médiocre
importance, ces cirques, ces cratères béants capricieusement disposés,
tels qu'ils existent à la surface visible.  Puis des espaces immenses,
non plus des plaines arides, mais des mers véritables, des océans
largement distribués, qui réfléchissaient sur leur miroir liquide
toute cette magie éblouissante des feux de l'espace.  Enfin, à la
surface des continents, de vastes masses sombres, telles
qu'apparaîtraient des forêts immenses sous la rapide illumination d'un
éclair...

Était-ce une illusion, une erreur des yeux, une tromperie de
l'optique?  Pouvaient-ils donner une affirmation scientifique à cette
observation si superficiellement obtenue?  Oseraient-ils se prononcer
sur la question de son habitabilité, après un si faible aperçu du
disque invisible?

Cependant les fulgurations de l'espace s'affaiblirent peu à peu; son
éclat accidentel s'amoindrit; les astéroïdes s'enfuirent par des
trajectoires diverses et s'éteignirent dans l'éloignement.  L'éther
reprit enfin son habituelle ténébrosité; les étoiles, un moment
éclipsées, étincelèrent au firmament, et le disque, à peine entrevu,
se perdit de nouveau dans l'impénétrable nuit.



XVI

L'hémisphère méridional


Le projectile venait d'échapper à un danger terrible, danger bien
imprévu.  Qui eût imaginé une telle rencontre de bolides?  Ces corps
errants pouvaient susciter aux voyageurs de sérieux périls.  C'étaient
pour eux autant d'écueils semés sur cette mer éthérée, que, moins
heureux que les navigateurs, ils ne pouvaient fuir.  Mais se
plaignaient-ils, ces aventuriers de l'espace?  Non, puisque la nature
leur avait donné ce splendide spectacle d'un météore cosmique éclatant
par une expansion formidable, puisque cet incomparable feu d'artifice,
qu'aucun Ruggieri ne saurait imiter, avait éclairé pendant quelques
secondes le nimbe invisible de la Lune.  Dans cette rapide éclaircie,
des continents, des mers, des forêts leur étaient apparus.
L'atmosphère apportait donc à cette face inconnue ses molécules
vivifiantes?  Questions encore insolubles, éternellement posées devant
la curiosité humaine!

Il était alors trois heures et demie du soir.  Le boulet suivait sa
direction curviligne autour de la Lune.  Sa trajectoire avait-elle été
encore une fois modifiée par le météore?  On pouvait le craindre.  Le
projectile devait, cependant, décrire une courbe imperturbablement
déterminée par les lois de la mécanique rationnelle.  Barbicane
inclinait à croire que cette courbe serait plutôt une parabole qu'une
hyperbole.  Cependant, cette parabole admise, le boulet aurait dû
sortir assez rapidement du cône d'ombre projeté dans l'espace à
l'opposé du Soleil.  Ce cône, en effet, est fort étroit, tant le
diamètre angulaire de la Lune est petit, si on le compare au diamètre
de l'astre du jour.  Or, jusqu'ici, le projectile flottait dans cette
ombre profonde.  Quelle qu'eût été sa vitesse -- et elle n'avait pu
être médiocre -- sa période d'occultation continuait.  Cela était un
fait évident, mais peut-être cela n'aurait-il pas dû être dans le cas
supposé d'une trajectoire rigoureusement parabolique.  Nouveau
problème qui tourmentait le cerveau de Barbicane, véritablement
emprisonné dans un cercle d'inconnues qu'il ne pouvait dégager.

Aucun des voyageurs ne pensait à prendre un instant de repos.  Chacun
guettait quelque fait inattendu qui eût jeté une lueur nouvelle sur
les études uranographiques.  Vers cinq heures, Michel Ardan distribua,
sous le nom de dîner, quelques morceaux de pain et de viande froide,
qui furent rapidement absorbés, sans que personne eût abandonné son
hublot, dont la vitre s'encroûtait incessamment sous la condensation
des vapeurs.

Vers cinq heures quarante-cinq minutes du soir, Nicholl, armé de sa
lunette, signala vers le bord méridional de la Lune et dans la
direction suivie par le projectile quelques points éclatants qui se
découpaient sur le sombre écran du ciel.  On eût dit une succession de
pitons aigus, se profilant comme une ligne tremblée.  Ils
s'éclairaient assez vivement.  Tel apparaît le linéament terminal de
la Lune, lorsqu'elle se présente dans l'un de ses octants.

On ne pouvait s'y tromper.  Il ne s'agissait plus d'un simple météore,
dont cette arête lumineuse n'avait ni la couleur ni la mobilité.  Pas
davantage, d'un volcan en éruption.  Aussi Barbicane n'hésita-t-il pas
à se prononcer.

«Le Soleil!  s'écria-t-il.

--Quoi! le Soleil! répondirent Nicholl et
Michel Ardan.

--Oui, mes amis, c'est l'astre radieux lui-même qui éclaire le sommet
de ces montagnes situées sur le bord méridional de la Lune.  Nous
approchons évidemment du pôle sud!

--Après avoir passé par le pôle nord, répondit Michel.  Nous avons
donc fait le tour de notre satellite!

--Oui, mon brave Michel.

--Alors, plus d'hyperboles, plus de paraboles, plus de courbes
ouvertes à craindre!

--Non, mais une courbe fermée.

--Qui s'appelle?

--Une ellipse.  Au lieu d'aller se perdre dans les espaces
interplanétaires, il est probable que le projectile va décrire un orbe
elliptique autour de la Lune.

--En vérité!

--Et qu'il en deviendra le satellite.

--Lune de Lune!  s'écria Michel Ardan.

--Seulement, je te ferai observer, mon digne ami, répliqua Barbicane,
que nous n'en serons pas moins perdus pour cela!

--Oui, mais d'une autre manière, et bien autrement plaisante!»
répondit l'insouciant Français avec son plus aimable sourire.

Le président Barbicane avait raison.  En décrivant cet orbe
elliptique, le projectile allait sans doute graviter éternellement
autour de la Lune, comme un sous-satellite.  C'était un nouvel astre
ajouté au monde solaire, un microcosme peuplé de trois habitants --
que le défaut d'air tuerait avant peu.  Barbicane ne pouvait donc se
réjouir de cette situation définitive, imposée au boulet par la double
influence des forces centripète et centrifuge.  Ses compagnons et lui
allaient revoir la face éclairée du disque lunaire.  Peut-être même
leur existence se prolongerait-elle assez pour qu'ils aperçussent une
dernière fois la Pleine-Terre superbement éclairée par les rayons du
Soleil!  Peut-être pourraient-ils jeter un dernier adieu à ce globe
qu'ils ne devaient plus revoir!  Puis, leur projectile ne serait plus
qu'une masse éteinte, morte, semblable à ces inertes astéroïdes qui
circulent dans l'éther.  Une seule consolation pour eux, c'était de
quitter enfin ces insondables ténèbres, c'était de revenir à la
lumière, c'était de rentrer dans les zones baignées par l'irradiation
solaire!

Cependant les montagnes, reconnues par Barbicane, se dégageaient de
plus en plus de la masse sombre.  C'étaient les monts Doerfel et
Leibnitz qui hérissent au sud la région circompolaire de la Lune.

Toutes les montagnes de l'hémisphère visible ont été mesurées avec une
parfaite exactitude.  On s'étonnera peut-être de cette perfection, et
cependant, ces méthodes hypsométriques sont rigoureuses.  On peut même
affirmer que l'altitude des montagnes de la Lune n'est pas moins
exactement déterminée que celle des montagnes de la Terre.

La méthode le plus généralement employée est celle qui mesure l'ombre
portée par les montagnes, en tenant compte de la hauteur du Soleil au
moment de l'observation.  Cette mesure s'obtient facilement au moyen
d'une lunette pourvue d'un réticule à deux fils parallèles, étant
admis que le diamètre réel du disque lunaire est exactement connu.
Cette méthode permet également de calculer la profondeur des cratères
et des cavités de la Lune.  Galilée en fit usage, et depuis, MM. Beer
et Moedler l'ont employée avec le plus grand succès.

Une autre méthode, dite des rayons tangents, peut être aussi appliquée
à la mesure des reliefs lunaires.  On l'applique au moment où les
montagnes forment des points lumineux détachés de la ligne de
séparation d'ombre et de lumière, qui brillent sur la partie obscure
du disque.  Ces points lumineux sont produits par les rayons solaires
supérieurs à ceux qui déterminent la limite de la phase.  Donc, la
mesure de l'intervalle obscur que laissent entre eux le point lumineux
et la partie lumineuse de la phase la plus rapprochée donnent
exactement la hauteur de ce point.  Mais, on le comprend, ce procédé
ne peut être appliqué qu'aux montagnes qui avoisinent la ligne de
séparation d'ombre et de lumière.

Une troisième méthode consisterait à mesurer le profil des montagnes
lunaires qui se dessinent sur le fond, au moyen du micromètre; mais
elle n'est applicable qu'aux hauteurs rapprochées du bord de l'astre.

Dans tous les cas, on remarquera que cette mesure des ombres, des
intervalles ou des profils, ne peut être exécutée que lorsque les
rayons solaires frappent obliquement la Lune par rapport à
l'observateur.  Quand ils la frappent directement, en un mot,
lorsqu'elle est pleine, toute ombre est impérieusement chassée de son
disque, et l'observation n'est plus possible.

Galilée, le premier, après avoir reconnu l'existence des montagnes
lunaires, employa la méthode des ombres portées pour calculer leurs
hauteurs.  Il leur attribua, ainsi qu'il a été dit déjà, une moyenne
de quatre mille cinq cents toises.  Hévélius rabaissa singulièrement
ces chiffres, que Riccioli doubla au contraire.  Ces mesures étaient
exagérées de part et d'autre.  Herschel, armé d'instruments
perfectionnés, se rapprocha davantage de la vérité hypsométrique.
Mais il faut la chercher, finalement, dans les rapports des
observateurs modernes.

MM. Beer et Moedler, les plus parfaits sélénographes du monde entier,
ont mesuré mille quatre-vingt-quinze montagnes lunaires.  De leurs
calculs il résulte que six de ces montagnes s'élèvent au-dessus de
cinq mille huit cents mètres, et vingt-deux au-dessus de quatre mille
huit cents.  Le plus haut sommet de la Lune mesure sept mille six cent
trois mètres; il est donc inférieur à ceux de la Terre, dont
quelques-uns le dépassent de cinq à six cents toises.  Mais une
remarque doit être faite.  Si on les compare aux volumes respectifs
des deux astres, les montagnes lunaires sont relativement plus élevées
que les montagnes terrestres.  Les premières forment la quatre cent
soixante-dixième partie du diamètre de la Lune, et les secondes,
seulement la quatorze cent quarantième partie du diamètre de la Terre.
Pour qu'une montagne terrestre atteignît les proportions relatives
d'une montagne lunaire, il faudrait que son altitude perpendiculaire
mesurât six lieues et demie.  Or, la plus élevée n'a pas neuf
kilomètres.

Ainsi donc, pour procéder par comparaison, la chaîne de l'Himalaya
compte trois pics supérieurs aux pics lunaires: le mont Everest, haut
de huit mille huit cent trente-sept mètres, le Kunchinjuga, haut de
huit mille cinq cent quatre-vingt-huit mètres, et le Dwalagiri, haut
de huit mille cent quatre-vingt-sept mètres.  Les monts Doerfel et
Leibnitz de la Lune ont une altitude égale à celle du Jewahir de la
même chaîne, soit sept mille six cent trois mètres.  Newton, Casatus,
Curtius, Short, Tycho, Clavius, Blancanus, Endymion, les sommets
principaux du Caucase et des Apennins, sont supérieurs au mont Blanc,
qui mesure quatre mille huit cent dix mètres.  Sont égaux au mont
Blanc: Moret, Théophyle, Catharnia; au mont Rose, soit quatre mille
six cent trente-six mètres: Piccolomini, Werner, Harpalus; au mont
Cervin, haut de quatre mille cinq cent vingt-deux mètres: Macrobe,
Eratosthène, Albateque, Delambre; au pic de Ténériffe, élevé de trois
mille sept cent dix mètres: Bacon, Cysatus, Phitolaus et les pics des
Alpes; au mont Perdu des Pyrénées, soit trois mille trois cent
cinquante et un mètres: Roemer et Boguslawski; à l'Etna, haut de trois
mille deux cent trente-sept mètres: Hercule, Atlas, Furnerius.

Tels sont les points de comparaison qui permettent d'apprécier la
hauteur des montagnes lunaires.  Or, précisément, la trajectoire
suivie par le projectile l'entraînait vers cette région montagneuse de
l'hémisphère sud, là où s'élèvent les plus beaux échantillons de
l'orographie lunaire.



XVII

Tycho


A six heures du soir, le projectile passait au pôle sud, à moins de
soixante kilomètres.  Distance égale à celle dont il s'était approché
du pôle nord.  La courbe elliptique se dessinait donc rigoureusement.

En ce moment, les voyageurs rentraient dans ce bienfaisant effluve des
rayons solaires.  Ils revoyaient ces étoiles qui se mouvaient avec
lenteur de l'orient à l'occident.  L'astre radieux fut salué d'un
triple hurrah.  Avec sa lumière, il envoyait sa chaleur qui transpira
bientôt à travers les parois de métal.  Les vitres reprirent leur
transparence accoutumée.  Leur couche de glace se fondit comme par
enchantement.  Aussitôt, par mesure d'économie, le gaz fut éteint.
Seul, l'appareil à air dut en consommer sa quantité habituelle.

«Ah!  fit Nicholl, c'est bon, ces rayons de chaleur!  Avec quelle
impatience, après une nuit si longue, les Sélénites doivent-ils
attendre la réapparition de l'astre du jour!

--Oui, répondit Michel Ardan, humant pour ainsi dire cet éther
éclatant, lumière et chaleur, toute la vie est là!»

En ce moment, le culot du projectile tendait à s'écarter légèrement de
la surface lunaire, de manière à suivre un orbe elliptique assez
allongé.  De ce point, si la Terre eût été pleine, Barbicane et ses
compagnons auraient pu la revoir.  Mais, noyée dans l'irradiation du
Soleil, elle demeurait absolument invisible.  Un autre spectacle
devait attirer leurs regards, celui que présentait cette région
australe de la Lune, ramenée par les lunettes à un demi-quart de
lieue.  Ils ne quittaient plus les hublots et notaient tous les
détails de ce continent bizarre.

Les monts Doerfel et Leibnitz forment deux groupes séparés qui se
développent à peu près au pôle sud.  Le premier groupe s'étend depuis
le pôle jusqu'au quatre-vingt-quatrième parallèle, sur la partie
orientale de l'astre; le second, dessiné sur le bord oriental, va du
soixante-cinquième degré de latitude au pôle.

Sur leur arête capricieusement contournée apparaissaient des nappes
éblouissantes, telles que les a signalées le père Secchi.  Avec plus
de certitude que l'illustre astronome romain, Barbicane put
reconnaître leur nature.

«Ce sont des neiges!  s'écria-t-il.

--Des neiges?  répéta Nicholl.

--Oui, Nicholl, des neiges dont la surface est glacée profondément.
Voyez comme elle réfléchit les rayons lumineux.  Des laves
refroidies ne donneraient pas une réflexion aussi intense.  Il y a
donc de l'eau, il y a donc de l'air sur la Lune.  Si peu que l'on
voudra, mais le fait ne peut plus être contesté!»

Non, il ne pouvait l'être!  Et si jamais Barbicane revoit la Terre,
ses notes témoigneront de ce fait considérable dans les observations
sélénographiques.

Ces monts Doerfel et Leibnitz s'élevaient au milieu de plaines d'une
étendue médiocre que bornait une succession indéfinie de cirques et de
remparts annulaires.  Ces deux chaînes sont les seules qui se
rencontrent dans la région des cirques.  Peu accidentées relativement,
elles projettent çà et là quelques pics aigus dont la plus haute cime
mesure sept mille six cent trois mètres.

Mais le projectile dominait tout cet ensemble et le relief
disparaissait dans cet intense éblouissement du disque.  Aux yeux des
voyageurs reparaissait cet aspect archaïque des paysages lunaires,
crus de tons, sans dégradation de couleurs, sans nuances d'ombres,
brutalement blancs et noirs, puisque la lumière diffuse leur manque.
Cependant la vue de ce monde désolé ne laissait pas de les captiver
par son étrangeté même.  Ils se promenaient au-dessus de cette
chaotique région, comme s'ils eussent été entraînés au souffle d'un
ouragan, voyant les sommets défiler sous leurs pieds, fouillant les
cavités du regard, dévalant les rainures, gravissant les remparts,
sondant ces trous mystérieux, nivelant toutes ces cassures.  Mais
nulle trace de végétation, nulle apparence de cités; rien que des
stratifications, des coulées de laves, des épanchements polis comme
des miroirs immenses qui reflétaient les rayons solaires avec un
insoutenable éclat.  Rien d'un monde vivant, tout d'un monde mort, où
les avalanches, roulant du sommet des montagnes, s'abîmaient sans
bruit au fond des abîmes.  Elles avaient le mouvement, mais le fracas
leur manquait encore.

Barbicane constata par des observations réitérées que les reliefs des
bords du disque, bien qu'ils eussent été soumis à des forces
différentes de celles de la région centrale, présentaient une
conformation uniforme.  Même agrégation circulaire, mêmes ressauts du
sol.  Cependant on pouvait penser que leurs dispositions ne devaient
pas être analogues.  Au centre, en effet, la croûte encore malléable
de la Lune a été soumise à la double attraction de la Lune et de la
Terre, agissant en sens inverse suivant un rayon prolongé de l'une à
l'autre.  Au contraire, sur les bords du disque, l'attraction lunaire
a été pour ainsi dire perpendiculaire à l'attraction terrestre.  Il
semble que les reliefs du sol produits dans ces deux conditions
auraient dû prendre une forme différente.  Or, cela n'était pas.
Donc, la Lune avait trouvé en elle seule le principe de sa formation
et de sa constitution.  Elle ne devait rien aux forces étrangères.  Ce
qui justifiait cette remarquable proposition d'Arago: «Aucune action
extérieure à la Lune n'a contribué à la production de son relief.»

Quoi qu'il en soit et dans son état actuel, ce monde, c'était l'image
de la mort, sans qu'il fût possible de dire que la vie l'eût jamais
animé.

Michel Ardan crut pourtant reconnaître une agglomération de ruines
qu'il signala à l'attention de Barbicane.  C'était à peu près sur le
quatre-vingtième parallèle et par trente degrés de longitude.  Cet
amoncellement de pierres, assez régulièrement disposées, figurait une
vaste forteresse, dominant une de ces longues rainures qui jadis
servaient de lit aux fleuves des temps antéhistoriques.  Non loin
s'élevait, à une hauteur de cinq mille six cent quarante-six mètres,
la montagne annulaire de Short, égale au Caucase asiatique.  Michel
Ardan, avec son ardeur accoutumée, soutenait «l'évidence» de sa
forteresse.  Au-dessous, il apercevait les remparts démantelés d'une
ville; ici, la voussure encore intacte d'un portique; là, deux ou
trois colonnes couchées sous leur soubassement; plus loin, une
succession de cintres qui avaient dû supporter les conduits d'un
aqueduc; ailleurs, les piliers effondrés d'un gigantesque pont, engagé
dans l'épaisseur de la rainure.  Il distinguait tout cela, mais avec
tant d'imagination dans le regard, à travers une si fantaisiste
lunette, qu'il faut se défier de son observation.  Et cependant, qui
pourrait affirmer, qui oserait dire que l'aimable garçon n'a pas
réellement vu ce que ses deux compagnons ne voulaient pas voir?

Les moments étaient trop précieux pour les sacrifier à une discussion
oiseuse.  La cité sélénite, prétendue ou non, avait déjà disparu dans
l'éloignement.  La distance du projectile au disque lunaire tendait à
s'accroître, et les détails du sol commençaient à se perdre dans un
mélange confus.  Seuls les reliefs, les cratères, les plaines,
résistaient et découpaient nettement leurs lignes terminales.

En ce moment se dessinait vers la gauche l'un des plus beaux cirques
de l'orographie lunaire, l'une des curiosités de ce continent.
C'était Newton que Barbicane reconnut sans peine, en se reportant à la
_Mappa Selenographica_.

Newton est exactement situé par 77° de latitude sud et 16° de
longitude est.  Il forme un cratère annulaire, dont les remparts,
élevés de sept mille deux cent soixante-quatre mètres, semblaient être
infranchissables.

Barbicane fit observer à ses compagnons que la hauteur de cette
montagne au-dessus de la plaine environnante était loin d'égaler la
profondeur de son cratère.  Cet énorme trou échappait à toute mesure,
et formait un sombre abîme dont les rayons solaires ne peuvent jamais
atteindre le fond.  Là, suivant la remarque de Humboldt, règne
l'obscurité absolue que la lumière du soleil et de la Terre ne peuvent
rompre.  Les mythologistes en eussent fait, avec raison, la bouche de
leur enfer.

«Newton, dit Barbicane, est le type le plus parfait de ces montagnes
annulaires dont la Terre ne possède aucun échantillon.  Elles prouvent
que la formation de la Lune, par voie de refroidissement, est due à
des causes violentes, car, pendant que, sous la poussée des feux
intérieurs, les reliefs se projetaient à des hauteurs considérables,
le fond se retirait et s'abaissait beaucoup au-dessous du niveau
lunaire.

--Je ne dis pas non», répondit Michel Ardan.

Quelques minutes après avoir dépassé Newton, le projectile dominait
directement la montagne annulaire de Moret.  Il longea d'assez loin
les sommets de Blancanus, et, vers sept heures et demie du soir, il
atteignait le cirque de Clavius.

Ce cirque, l'un des plus remarquables du disque, est situé par 58° de
latitude sud, et 15° de longitude est.  Sa hauteur est estimée à sept
mille quatre-vingt-onze mètres.  Les voyageurs, distants de quatre
cents kilomètres, réduits à quatre par les lunettes, purent admirer
l'ensemble de ce vaste cratère.

«Les volcans terrestres, dit Barbicane, ne sont que des taupinières,
comparés aux volcans de la Lune.  En mesurant les anciens cratères
formés par les premières éruptions du Vésuve et de l'Etna, on leur
trouve à peine six mille mètres de largeur.  En France, le cirque du
Cantal compte dix kilomètres; à Ceyland, le cirque de l'île,
soixante-dix kilomètres, et il est considéré comme le plus vaste du
globe.  Que sont ces diamètres auprès de celui de Clavius que nous
dominons en ce moment?

--Quelle est donc sa largeur?  demanda Nicholl.

--Elle est de deux cent vingt-sept kilomètres, répondit Barbicane.  Ce
cirque, il est vrai, est le plus important de la Lune; mais bien
d'autres mesurent deux cents, cent cinquante, cent kilomètres!

--Ah!  mes amis, s'écria Michel, vous figurez-vous ce que devait être
ce paisible astre de la nuit, quand ces cratères, s'emplissant de
tonnerres, vomissaient tous à la fois des torrents de laves, des
grêles de pierres, des nuages de fumée et des nappes de flammes!  Quel
spectacle prodigieux alors, et maintenant quelle déchéance!  Cette
Lune n'est plus que la maigre carcasse d'un feu d'artifice dont les
pétards, les fusées, les serpenteaux, les soleils, après un éclat
superbe, n'ont laissé que de tristes déchiquetures de carton.  Qui
pourrait dire la cause, la raison, la justification de ces
cataclysmes?»

Barbicane n'écoutait pas Michel Ardan.  Il contemplait ces remparts de
Clavius formés de larges montagnes sur plusieurs lieues d'épaisseur.
Au fond de l'immense cavité se creusait une centaine de petits
cratères éteints qui trouaient le sol comme une écumoire, et que
dominait un pic de cinq mille mètres.

Autour, la plaine avait un aspect désolé.  Rien d'aride comme ces
reliefs, rien de triste comme ces ruines de montagnes, et, si l'on
peut s'exprimer ainsi, comme ces morceaux de pics et de monts qui
jonchaient le sol!  Le satellite semblait avoir éclaté en cet endroit.

Le projectile s'avançait toujours, et ce chaos ne se modifiait pas.
Les cirques, les cratères, les montagnes éboulées, se succédaient
incessamment.  Plus de plaines, plus de mers.  Une Suisse, une Norvège
interminables.  Enfin, au centre de cette région crevassée, à son
point culminant, la plus splendide montagne du disque lunaire,
l'éblouissant Tycho, auquel la postérité conservera toujours le nom de
l'illustre astronome du Danemark.

En observant la Pleine-Lune, dans un ciel sans nuages, il n'est
personne qui n'ait remarqué ce point brillant de l'hémisphère sud.
Michel Ardan, pour le qualifier, employa toutes les métaphores que put
lui fournir son imagination.  Pour lui, ce Tycho, c'était un ardent
foyer de lumière, un centre d'irradiation, un cratère vomissant des
rayons!  C'était le moyeu d'une roue étincelante, une astérie qui
enserrait le disque de ses tentacules d'argent, un oeil immense rempli
de flammes, un nimbe taillé pour la tête de Pluton!  C'était comme une
étoile lancée par la main du Créateur, qui se serait écrasée contre la
face lunaire!

Tycho forme une telle concentration lumineuse, que les habitants de la
Terre peuvent l'apercevoir sans lunette, quoiqu'ils en soient à une
distance de cent mille lieues.  Que l'on imagine alors quelle devait
être son intensité aux yeux d'observateurs placés à cent cinquante
lieues seulement!  A travers ce pur éther, son étincellement était
tellement insoutenable, que Barbicane et ses amis durent noircir
l'oculaire de leurs lorgnettes à la fumée du gaz, afin de pouvoir en
supporter l'éclat.  Puis, muets, émettant à peine quelques
interjections admiratives, ils regardèrent, ils contemplèrent.  Tous
leurs sentiments, toutes leurs impressions se concentrèrent dans
leur regard, comme la vie, qui, sous une émotion violente, se
concentre tout entière au coeur.

Tycho appartient au système des montagnes rayonnantes, comme
Aristarque et Copernic.  Mais de toutes la plus complète, la plus
accentuée, elle témoigne irrécusablement de cette effroyable action
volcanique à laquelle est due la formation de la Lune.

Tycho est situé par 43° de latitude méridionale, et par 12° de
longitude est.  Son centre est occupé par un cratère large de
quatre-vingt-sept kilomètres.  Il affecte une forme un peu elliptique,
et se renferme dans une enceinte de remparts annulaires, qui, à l'est
et à l'ouest, dominent la plaine extérieure d'une hauteur de cinq
mille mètres.  C'est une agrégation de monts Blancs, disposés autour
d'un centre commun, et couronnés d'une chevelure rayonnante.

Ce qu'est cette montagne incomparable, l'ensemble des reliefs qui
convergent vers elle, les extumescences intérieures de son cratère,
jamais la photographie elle-même n'a pu les rendre.  En effet, c'est
en Pleine-Lune que Tycho se montre dans toute sa splendeur.  Or, les
ombres manquent alors, les raccourcis de la perspective ont disparu,
et lés épreuves viennent blanches.  Circonstance fâcheuse, car cette
étrange région eût été curieuse à reproduire avec l'exactitude
photographique.  Ce n'est qu'une agglomération de trous, de cratères,
de cirques, un croisement vertigineux de crêtes; puis, à perte de vue,
tout un réseau volcanique jeté sur ce sol pustuleux.  On comprend
alors que ces bouillonnements de l'éruption centrale aient gardé leur
forme première.  Cristallisés par le refroidissement, ils ont
stéréotypé cet aspect que présenta jadis la Lune sous l'influence des
forces plutoniennes.

La distance qui séparait les voyageurs des cimes annulaires de Tycho
n'était pas tellement considérable qu'ils ne pussent en relever les
principaux détails.  Sur le remblai même qui forme la circonvallation
de Tycho, les montagnes, s'accrochant sur les flancs des talus
intérieurs et extérieurs, s'étageaient comme de gigantesques
terrasses.  Elles paraissaient plus élevées de trois à quatre cents
pieds à l'ouest qu'à l'est.  Aucun système de castramétation terrestre
n'était comparable à cette fortification naturelle.  Une ville, bâtie
au fond de la cavité circulaire, eût été absolument inaccessible.

Inaccessible et merveilleusement étendue sur ce sol accidenté de
ressauts pittoresques!  La nature, en effet, n'avait pas laissé plat
et vide le fond de ce cratère.  Il possédait son orographie spéciale,
un système montagneux qui en faisait comme un monde à part.  Les
voyageurs distinguèrent nettement des cônes, des collines centrales,
de remarquables mouvements de terrain, naturellement disposés pour
recevoir les chefs-d'oeuvre de l'architecture sélénite.  Là se
dessinait la place d'un temple, ici l'emplacement d'un forum, en cet
endroit, les soubassements d'un palais, en cet autre, le plateau d'une
citadelle.  Le tout dominé par une montagne centrale de quinze cents
pieds.  Vaste circuit, où la Rome antique eût tenu dix fois tout
entière!

«Ah!  s'écria Michel Ardan, enthousiasmé à cette vue, quelle ville
grandiose on construirait dans cet anneau de montagnes!  Cité
tranquille, refuge paisible, placé en dehors de toutes les misères
humaines!  Comme ils vivraient là, calmes et isolés, tous ces
misanthropes, tous ces haïsseurs de l'humanité, tous ceux qui ont le
dégoût de la vie sociale!

--Tous!  Ce serait trop petit pour eux!» répondit simplement
Barbicane.



XVIII

Questions graves


Cependant, le projectile avait dépassé l'enceinte de Tycho.  Barbicane
et ses deux amis observèrent alors avec la plus scrupuleuse attention
ces raies brillantes que la célèbre montagne disperse si curieusement
à tous les horizons.

Qu'était cette rayonnante auréole?  Quel phénomène géologique avait
dessiné cette chevelure ardente?  Cette question préoccupait à bon
droit Barbicane.

Sous ses yeux, en effet, s'allongeaient dans toutes les directions des
sillons lumineux à bords relevés et à milieu concave, les uns larges
de vingt kilomètres, les autres larges de cinquante.  Ces éclatantes
traînées couraient en de certains endroits jusqu'à trois cents lieues
de Tycho, et semblaient couvrir, surtout vers l'est, le nord-est et le
nord, la moitié de l'hémisphère méridional.  L'un de ses jets
s'étendait jusqu'au cirque de Néandre, situé sur le quarantième
méridien.  Un autre allait, en s'arrondissant, sillonner la mer du
Nectar, et se briser contre la chaîne des Pyrénées, après un parcours
de quatre cents lieues.  D'autres, vers l'ouest, couvraient d'un
réseau lumineux la mer des Nuées et la mer des Humeurs.

Quelle était l'origine de ces rayons étincelants qui apparaissaient
sur les plaines comme sur les reliefs, à quelque hauteur qu'ils
fussent?  Tous partaient d'un centre commun, le cratère de Tycho.  Ils
émanaient de lui.  Herschel attribue leur brillant aspect à d'anciens
courants de lave figés par le froid, opinion qui n'a pas été adoptée.
D'autres astronomes ont vu dans ces inexplicables raies des sortes de
moraines, des rangées de blocs erratiques, qui auraient été projetés à
l'époque de la formation de Tycho.

«Et pourquoi pas?  demanda Nicholl à Barbicane, qui relatait ces
diverses opinions en les repoussant.

--Parce que la régularité de ces lignes lumineuses, et la violence
nécessaire pour porter à de telles distances les matières volcaniques,
sont inexplicables.

--Eh parbleu!  répondit Michel Ardan, il me paraît facile d'expliquer
l'origine de ces rayons.

--Vraiment?  fit Barbicane.

--Vraiment, reprit Michel.  Il suffit de dire que c'est un vaste
étoilement, semblable à celui que produit le choc d'une balle ou d'une
pierre sur un carreau de vitre!

--Bon!  répliqua Barbicane en souriant.  Et quelle main eût été assez
puissante pour lancer la pierre qui a fait un pareil choc?

--La main n'est pas nécessaire, répondit Michel, qui ne se démontait
pas, et, quant à la pierre, admettons que ce soit une comète.

--Ah!  les comètes!  s'écria Barbicane, en abuse-t-on!  Mon brave
Michel, ton explication n'est pas mauvaise, mais ta comète est
inutile.  Le choc qui a produit cette cassure peut être venu de
l'intérieur de l'astre.  Une contraction violente de la croûte
lunaire, sous le retrait du refroidissement, a pu suffire à imprimer
ce gigantesque étoilement.

--Va pour une concentration, quelque chose comme une colique lunaire,
répondit Michel Ardan.

--D'ailleurs, ajouta Barbicane, cette opinion est celle d'un savant
anglais, Nasmyth, et elle me semble expliquer suffisamment le
rayonnement de ces montagnes.

--Ce Nasmyth n'est point un sot!» répondit Michel.

Longtemps les voyageurs, qu'un tel spectacle ne pouvait blaser,
admirèrent les splendeurs de Tycho.  Leur projectile, imprégné
d'effluves lumineux, dans cette double irradiation du Soleil et de la
Lune, devait apparaître comme un globe incandescent.  Ils étaient donc
subitement passés d'un froid considérable à une chaleur intense.  La
nature les préparait ainsi à devenir Sélénites.

Devenir Sélénites!  Cette idée ramena encore une fois la question
d'habitabilité de la Lune.  Après ce qu'ils avaient vu, les voyageurs
pouvaient-ils la résoudre?  Pouvaient-ils conclure pour ou contre?
Michel Ardan provoqua ses deux amis à formuler leur opinion, et leur
demanda carrément s'ils pensaient que l'animalité et l'humanité
fussent représentées dans le monde lunaire.

«Je crois que nous pouvons répondre, dit Barbicane; mais, suivant moi,
la question ne doit pas se présenter sous cette forme.  Je demande à
la poser autrement.

--A toi la pose, répondit Michel.

--Voici, reprit Barbicane.  Le problème est double et exige une double
solution.  La Lune est-elle habitable?  La Lune a-t-elle été habitée?

--Bien, répondit Nicholl.  Cherchons d'abord si la Lune est habitable.

--A vrai dire, je n'en sais rien, répliqua Michel.

--Et moi, je réponds négativement, reprit Barbicane.  Dans l'état où
elle est actuellement, avec cette enveloppe atmosphérique certainement
très réduite, ses mers pour la plupart desséchées, ses eaux
insuffisantes, sa végétation restreinte, ses brusques alternatives de
chaud et de froid, ses nuits et ses jours de trois cent
cinquante-quatre heures, la Lune ne me paraît pas habitable, et elle
ne me semble pas propice au développement du règne animal, ni
suffisante aux besoins de l'existence, telle que nous la comprenons.

--D'accord, répondit Nicholl.  Mais la Lune n'est-elle pas habitable
pour des êtres organisés autrement que nous?

--A cette question, répliqua Barbicane, il est plus difficile de
répondre.  J'essayerai cependant, mais je demanderai à Nicholl si le
_mouvement_ lui paraît être le résultat nécessaire de la vie, quelle
que soit son organisation?

--Sans nul doute, répondit Nicholl.

--Eh bien, mon digne compagnon, je vous répondrai que nous avons
observé les continents lunaires à une distance de cinq cents mètres au
plus, et que rien ne nous a paru se mouvoir à la surface de la Lune.
La présence d'une humanité quelconque se fût trahie par des
appropriations, par des constructions diverses, par des ruines même.
Or, qu'avons-nous vu?  Partout et toujours le travail géologique de la
nature, jamais le travail de l'homme.  Si donc les représentants du
règne animal existent sur la Lune, ils seraient donc enfouis dans ces
insondables cavités que le regard ne peut atteindre.  Ce que je ne
puis admettre, car ils auraient laissé des traces de leur passage sur
ces plaines que doit recouvrir la couche atmosphérique, si peu élevée
qu'elle soit.  Or, ces traces ne sont visibles nulle part.  Reste donc
la seule hypothèse d'une race d'êtres vivants auxquels le mouvement,
qui est la vie, serait étranger!

--Autant dire des créatures vivantes qui ne vivraient pas, répliqua
Michel.

--Précisément, répondit Barbicane, ce qui pour nous n'a aucun sens.

--Alors, nous pouvons formuler notre opinion, dit Michel.

--Oui, répondit Nicholl.

--Eh bien, reprit Michel Ardan, la Commission scientifique, réunie
dans le projectile du Gun-Club, après avoir appuyé son argumentation
sur les faits nouvellement observés, décide à l'unanimité des voix sur
la question de l'habitabilité actuelle de la Lune: Non, la Lune n'est
pas habitable.»

Cette décision fut consignée par le président Barbicane sur son carnet
de notes où figure le procès-verbal de la séance du 6 décembre.

«Maintenant, dit Nicholl, attaquons la seconde question, complément
indispensable de la première.  Je demanderai donc à l'honorable
Commission: Si la Lune n'est pas habitable, a-t-elle été habitée?

--Le citoyen Barbicane a la parole, dit Michel Ardan.

--Mes amis, répondit Barbicane, je n'ai pas attendu ce voyage pour me
faire une opinion sur cette habitabilité passée de notre satellite.
J'ajouterai que nos observations personnelles ne peuvent que me
confirmer dans cette opinion.  Je crois, j'affirme même que la Lune a
été habitée par une race humaine organisée comme la nôtre, qu'elle a
produit des animaux conformés anatomiquement comme les animaux
terrestres, mais j'ajoute que ces races humaines ou animales ont fait
leur temps, et qu'elles sont à jamais éteintes!

--Alors, demanda Michel, la Lune serait donc un monde plus vieux que
la Terre?

--Non, répondit Barbicane avec conviction, mais un monde qui a vieilli
plus vite, et dont la formation et la déformation ont été plus
rapides.  Relativement, les forces organisatrices de la matière ont
été beaucoup plus violentes à l'intérieur de la Lune qu'à l'intérieur
du globe terrestre.  L'état actuel de ce disque crevassé, tourmenté,
boursouflé, le prouve surabondamment.  La Lune et la Terre n'ont été
que des masses gazeuses à leur origine.  Ces gaz sont passés à l'état
liquide sous diverses influences, et la masse solide s'est formée plus
tard.  Mais très certainement, notre sphéroïde était gazeux ou liquide
encore, que la Lune, déjà solidifiée par le refroidissement, devenait
habitable.

--Je le crois, dit Nicholl.

--Alors, reprit Barbicane, une atmosphère l'entourait.  Les eaux,
contenues par cette enveloppe gazeuse, ne pouvaient s'évaporer.
Sous l'influence de l'air, de l'eau, de la lumière, de la chaleur
solaire, de la chaleur centrale, la végétation s'emparait des
continents préparés à la recevoir, et certainement la vie se manifesta
vers cette époque, car la nature ne se dépense pas en inutilités, et
un monde si merveilleusement habitable a dû être nécessairement
habité.

--Cependant, répondit Nicholl, bien des phénomènes inhérents aux
mouvements de notre satellite devaient gêner l'expansion des règnes
végétal et animal.  Ces jours et ces nuits de trois cent
cinquante-quatre heures par exemple?

--Aux pôles terrestres, dit Michel, ils durent six mois!

--Argument de peu de valeur, puisque les pôles ne sont pas habités.

--Remarquons, mes amis, reprit Barbicane, que si, dans l'état actuel
de la Lune, ces longues nuits et ces longs jours créent des
différences de température insupportables pour l'organisme, il n'en
était pas ainsi à cette époque des temps historiques.  L'atmosphère
enveloppait le disque d'un manteau fluide.  Les vapeurs s'y
disposaient sous forme de nuages.  Cet écran naturel tempérait
l'ardeur des rayons solaires et contenait le rayonnement nocturne.  La
lumière comme la chaleur pouvaient se diffuser dans l'air.  De là, un
équilibre entre ces influences qui n'existe plus, maintenant que cette
atmosphère a presque entièrement disparu.  D'ailleurs, je vais bien
vous étonner...

--Étonne-nous, dit Michel Ardan.

--Mais je crois volontiers qu'à cette époque où la Lune était habitée,
les nuits et les jours ne duraient pas trois cent cinquante-quatre
heures!

--Et pourquoi?  demanda vivement Nicholl.

--Parce que, très probablement alors, le mouvement de rotation de la
Lune sur son axe n'était pas égal à son mouvement de révolution,
égalité qui présente chaque point du disque pendant quinze jours à
l'action des rayons solaires.

--D'accord, répondit Nicholl, mais pourquoi ces deux mouvements
n'auraient-ils pas été égaux, puisqu'ils le sont actuellement?

--Parce que cette égalité n'a été déterminée que par l'attraction
terrestre.  Or, qui nous dit que cette attraction ait eu assez de
puissance pour modifier les mouvements de la Lune, à l'époque où la
Terre n'était encore que fluide?

--Au fait, répliqua Nicholl, et qui nous dit que la Lune ait toujours
été satellite de la Terre?

--Et qui nous dit, s'écria Michel Ardan, que la Lune n'ait pas existé
bien avant la Terre?»

Les imaginations s'emportaient dans le champ infini des hypothèses.
Barbicane voulut les refréner.

«Ce sont là, dit-il, de trop hautes spéculations, des problèmes
véritablement insolubles.  Ne nous y engageons pas.  Admettons
seulement l'insuffisance de l'attraction primordiale, et alors, par
l'inégalité des deux mouvements de rotation et de révolution, les
jours et les nuits ont pu se succéder sur la Lune comme ils se
succèdent sur la Terre.  D'ailleurs, même sans ces conditions, la vie
était possible.

--Ainsi donc, demanda Michel Ardan, l'humanité aurait disparu de la
Lune?

--Oui, répondit Barbicane, après avoir sans doute persisté pendant des
milliers de siècles.  Puis peu à peu, l'atmosphère se raréfiant, le
disque sera devenu inhabitable, comme le globe terrestre le deviendra
un jour, par le refroidissement.

--Par le refroidissement?

--Sans doute, répondit Barbicane.  A mesure que les feux intérieurs se
sont éteints, que la matière incandescente s'est concentrée, l'écorce
lunaire s'est refroidie.  Peu à peu les conséquences de ce phénomène
se sont produites: disparition des êtres organisés, disparition de la
végétation.  Bientôt l'atmosphère s'est raréfiée, très probablement
soutirée par l'attraction terrestre; disparition de l'air respirable,
disparition de l'eau par voie d'évaporation.  A cette époque la Lune,
devenue inhabitable, n'était plus habitée.  C'était un monde mort, tel
qu'il nous apparaît aujourd'hui.

--Et tu dis que pareil sort est réservé à la Terre?

--Très probablement.

--Mais quand?

--Quand le refroidissement de son écorce l'aura rendue inhabitable.

--Et a-t-on calculé le temps que notre malheureux sphéroïde mettrait à
se refroidir?

--Sans doute.

--Et tu connais ces calculs?

--Parfaitement.

--Mais parle donc, savant maussade, s'écria Michel Ardan, car tu me
fais bouillir d'impatience!

--Eh bien, mon brave Michel, répondit tranquillement Barbicane, on
sait quelle diminution de température la Terre subit dans le laps d'un
siècle.  Or, d'après certains calculs, cette température moyenne sera
ramenée à zéro après une période de quatre cent mille ans!

--Quatre cent mille ans!  s'écria Michel.  Ah!  je respire!  Vraiment,
j'étais effrayé!  A t'entendre, je m'imaginais que nous n'avions plus
que cinquante mille années à vivre!»

Barbicane et Nicholl ne purent s'empêcher de rire des inquiétudes de
leur compagnon.  Puis Nicholl, qui voulait conclure, posa de nouveau
la seconde question qui venait d'être traitée.

«La Lune a-t-elle été habitée?» demanda-t-il.

La réponse fut affirmative, à l'unanimité.

Mais pendant cette discussion, féconde en théories un peu hasardées,
bien qu'elle résumât les idées générales acquises à la science sur ce
point, le projectile avait couru rapidement vers l'Équateur lunaire,
tout en s'éloignant régulièrement du disque.  Il avait dépassé le
cirque de Willem, et le quarantième parallèle à une distance de huit
cents kilomètres.  Puis, laissant à droite Pitatus sur le trentième
degré, il prolongeait le sud de cette mer des Nuées, dont il avait
déjà approché le nord.  Divers cirques apparurent confusément dans
l'éclatante blancheur de la Pleine-Lune: Bouillaud, Purbach, de forme
presque carrée avec un cratère central, puis Arzachel, dont la
montagne intérieure brille d'un éclat indéfinissable.

Enfin, le projectile s'éloignant toujours, les linéaments s'effacèrent
aux yeux des voyageurs, les montagnes se confondirent dans
l'éloignement, et de tout cet ensemble merveilleux, bizarre, étrange,
du satellite de la Terre, il ne leur resta bientôt plus que
l'impérissable souvenir.



XIX

Lutte contre l'impossible


Pendant un temps assez long, Barbicane et ses compagnons, muets et
pensifs, regardèrent ce monde, qu'ils n'avaient vu que de loin, comme
Moïse la terre de Chanaan, et dont ils s'éloignaient sans retour.  La
position du projectile, relativement à la Lune, s'était modifiée, et,
maintenant, son culot était tourné vers la Terre.

Ce changement, constaté par Barbicane, ne laissa pas de le surprendre.
Si le boulet devait graviter autour du satellite suivant un orbe
elliptique, pourquoi ne lui présentait-il pas sa partie la plus
lourde, comme fait la Lune vis-à-vis de la Terre?  Il y avait là un
point obscur.

En observant la marche du projectile, on pouvait reconnaître qu'il
suivait, en s'écartant de la Lune, une courbe analogue à celle qu'il
avait tracée en s'en rapprochant.  Il décrivait donc une ellipse très
allongée, qui s'étendrait probablement jusqu'au point d'égale
attraction, là où se neutralisent les influences de la Terre et de son
satellite.

Telle fut la conclusion que Barbicane tira justement des faits
observés, conviction que ses deux amis partagèrent avec lui.

Aussitôt les questions de pleuvoir.

«Et rendus à ce point mort, que deviendrons-nous?  demanda Michel
Ardan.

--C'est l'inconnu!  répondit Barbicane.

--Mais on peut faire des hypothèses, je suppose?

--Deux, répondit Barbicane.  Ou la vitesse du projectile sera
insuffisante, et alors il restera éternellement immobile sur cette
ligne de double attraction...

--J'aime mieux l'autre hypothèse, quelle qu'elle soit, répliqua
Michel.

--Ou sa vitesse sera suffisante, reprit Barbicane, et il reprendra sa
route elliptique pour graviter éternellement autour de l'astre des
nuits.

--Révolution peu consolante, dit Michel.  Passer à l'état d'humbles
serviteurs d'une Lune que nous sommes habitués à considérer comme une
servante!  Et voilà l'avenir qui nous attend.»

Ni Barbicane ni Nicholl ne répondirent.

«Vous vous taisez?  reprit l'impatient Michel.

--Il n'y a rien à répondre, dit Nicholl.

--N'y a-t-il donc rien à tenter?

--Non, répondit Barbicane.  Prétendrais-tu lutter contre l'impossible?

--Pourquoi pas?  Un Français et deux Américains reculeraient-ils
devant un pareil mot?

--Mais que veux-tu faire?

--Maîtriser ce mouvement qui nous emporte!

--Le maîtriser?

--Oui, reprit Michel en s'animant, l'enrayer ou le modifier,
l'employer enfin à l'accomplissement de nos projets.

--Et comment?

--C'est vous que cela regarde!  Si des artilleurs ne sont maîtres de
leurs boulets, ce ne sont plus des artilleurs.  Si le projectile
commande au canonnier, il faut fourrer à sa place le canonnier dans le
canon!  De beaux savants, ma foi!  Les voilà qui ne savent plus que
devenir, après m'avoir induit...

--Induit!  s'écrièrent Barbicane et Nicholl.  Induit!  Qu'entends-tu
par là?

--Pas de récriminations!  dit Michel.  Je ne me plains pas!  La
promenade me plaît!  Le boulet me va!  Mais faisons tout ce qu'il est
humainement possible de faire pour retomber quelque part, ce n'est sur
la Lune.

--Nous ne demandons pas autre chose, mon brave Michel, répondit
Barbicane, mais les moyens nous manquent.

--Nous ne pouvons pas modifier le mouvement du projectile?

--Non.

--Ni diminuer sa vitesse?

--Non.

--Pas même en l'allégeant comme on allège un navire trop chargé!

--Que veux-tu jeter!  répondit Nicholl.  Nous n'avons pas de lest à
bord.  Et d'ailleurs, il me semble que le projectile allégé marcherait
plus vite.

--Moins vite, dit Michel.

--Plus vite, répliqua Nicholl.

--Ni plus ni moins vite, répondit Barbicane pour mettre ses deux amis
d'accord, car nous flottons dans le vide, où il ne faut plus tenir
compte de la pesanteur spécifique.

--Eh bien, s'écria Michel Ardan d'un ton déterminé, il n'y a plus
qu'une chose à faire.

--Laquelle?  demanda Nicholl.

--Déjeuner!» répondit imperturbablement l'audacieux Français, qui
apportait toujours cette solution dans les plus difficiles
conjonctures.

En effet, si cette opération ne devait avoir aucune influence sur la
direction du projectile, on pouvait la tenter sans inconvénient, et
même avec succès au point de vue de l'estomac.  Décidément, ce Michel
n'avait que de bonnes idées.

On déjeuna donc à deux heures du matin; mais l'heure importait peu.
Michel servit son menu habituel, couronné par une aimable bouteille
tirée de sa cave secrète.  Si les idées ne leur montaient pas au
cerveau, il fallait désespérer du chambertin de 1863.

Ce repas terminé, les observations recommencèrent.

Autour du projectile se maintenaient à une distance invariable les
objets qui avaient été jetés au-dehors.  Évidemment, le boulet, dans
son mouvement de translation autour de la Lune, n'avait traversé
aucune atmosphère, car le poids spécifique de ces divers objets eût
modifié leur marche relative.

Du côté du sphéroïde terrestre, rien à voir.  La Terre ne comptait
qu'un jour, ayant été nouvelle la veille à minuit, et deux jours
devaient s'écouler encore avant que son croissant, dégagé des rayons
solaires, vînt servir d'horloge aux Sélénites, puisque dans son
mouvement de rotation, chacun de ses points repasse toujours
vingt-quatre heures après au même méridien de la Lune.

Du côté de la Lune, le spectacle était différent.  L'astre brillait
dans toute sa splendeur, au milieu d'innombrables constellations dont
ses rayons ne pouvaient troubler la pureté.  Sur le disque, les
plaines reprenaient déjà cette teinte sombre qui se voit de la Terre.
Le reste du nimbe demeurait étincelant, et au milieu de cet
étincellement général, Tycho se détachait encore comme un Soleil.

Barbicane ne pouvait en aucune façon apprécier la vitesse du
projectile, mais le raisonnement lui démontrait que cette vitesse
devait uniformément diminuer, conformément aux lois de la mécanique
rationnelle.

En effet, étant admis que le boulet allait décrire une orbite autour
de la Lune, cette orbite serait nécessairement elliptique.  La science
prouve qu'il doit en être ainsi.  Aucun mobile circulant autour d'un
corps attirant ne faillit à cette loi.  Toutes les orbites décrites
dans l'espace sont elliptiques, celles des satellites autour des
planètes, celles des planètes autour du Soleil, celle du Soleil autour
de l'astre inconnu qui lui sert de pivot central.  Pourquoi le
projectile du Gun-Club échapperait-il à cette disposition naturelle?

Or, dans les orbes elliptiques, le corps attirant occupe toujours un
des foyers de l'ellipse.  Le satellite se trouve donc à un moment plus
rapproché et à un autre moment plus éloigné de l'astre autour duquel
il gravite.  Lorsque la Terre est plus voisine du Soleil, elle est
dans son périhélie, et dans son aphélie, à son point le plus éloigné.
S'agit-il de la Lune, elle est plus près de la Terre dans son périgée,
et plus loin dans son apogée.  Pour employer des expressions analogues
dont s'enrichira la langue des astronomes, si le projectile demeure à
l'état de satellite de la Lune, on devra dire qu'il se trouve dans son
«aposélène» à son point le plus éloigné, et à son point le plus
rapproché, dans son «périsélène».

Dans ce dernier cas, le projectile devait atteindre son maximum de
vitesse; dans le premier cas, son minimum.  Or, il marchait évidemment
vers son point aposélénitique, et Barbicane avait raison de penser que
sa vitesse décroîtrait jusqu'à ce point, pour reprendre peu à peu, à
mesure qu'il se rapprocherait de la Lune.  Cette vitesse même serait
absolument nulle, si ce point se confondait avec celui d'égale
attraction.

Barbicane étudiait les conséquences de ces diverses situations, et il
cherchait quel parti on en pourrait tirer, quand il fut brusquement
interrompu par un cri de Michel Ardan.

«Pardieu!  s'écria Michel, il faut avouer que nous ne sommes que de
francs imbéciles!

--Je ne dis pas non, répondit Barbicane, mais pourquoi?

--Parce que nous avons un moyen bien simple de retarder cette vitesse
qui nous éloigne de la Lune, et que nous ne l'employons pas!

--Et quel est ce moyen?

--C'est d'utiliser la force de recul renfermée dans nos fusées.

--Au fait!  dit Nicholl.

--Nous n'avons pas encore utilisé cette force, répondit Barbicane,
c'est vrai, mais nous l'utiliserons.

--Quand?  demanda Michel.

--Quand le moment en sera venu.  Remarquez, mes amis, que dans la
position occupée par le projectile, position encore oblique par
rapport au disque lunaire, nos fusées, en modifiant sa direction,
pourraient l'écarter au lieu de le rapprocher de la Lune.  Or, c'est
bien la Lune que vous tenez à atteindre?

--Essentiellement, répondit Michel.

--Attendez alors.  Par une influence inexplicable, le projectile tend
à ramener son culot vers la Terre.  Il est probable qu'au point
d'égale attraction, son chapeau conique se dirigera rigoureusement
vers la Lune.  A ce moment, on peut espérer que sa vitesse sera nulle.
Ce sera l'instant d'agir, et sous l'effort de nos fusées, peut-être
pourrons-nous provoquer une chute directe à la surface du disque
lunaire.

--Bravo!  fit Michel.

--Ce que nous n'avons pas fait, ce que nous ne pouvions faire à notre
premier passage au point mort, parce que le projectile était encore
animé d'une vitesse trop considérable.

--Bien raisonné, dit Nicholl.

--Attendons patiemment, reprit Barbicane.  Mettons toutes les chances
de notre côté, et après avoir tant désespéré, je me reprends à croire
que nous atteindrons notre but!»

Cette conclusion provoqua les hip et les hurrah de Michel Ardan.  Et
pas un de ces fous audacieux ne se souvenait de cette question qu'ils
avaient eux-mêmes résolue négativement: Non!  la Lune n'est pas
habitée.  Non!  la Lune n'est probablement pas habitable!  Et
cependant, ils allaient tout tenter pour l'atteindre!

Une seule question restait à résoudre: A quel moment précis le
projectile aurait-il atteint ce point d'égale attraction où les
voyageurs joueraient leur va-tout?

Pour calculer ce moment à quelques secondes près, Barbicane n'avait
qu'à se reporter à ses notes de voyage et à relever les différentes
hauteurs prises sur les parallèles lunaires.  Ainsi, le temps employé
à parcourir la distance située entre le point mort et le pôle sud
devait être égal à la distance qui séparait le pôle nord du point
mort.  Les heures représentant les temps parcourus étaient
soigneusement notées, et le calcul devenait facile.

Barbicane trouva que ce point serait atteint par le projectile à une
heure du matin dans la nuit du 7 au 8 décembre.  Or, il était en ce
moment trois heures du matin, de la nuit du 6 au 7 décembre.  Donc, si
rien ne troublait sa marche, le projectile atteindrait le point voulu
dans vingt-deux heures.

Les fusées avaient été primitivement disposées pour ralentir la chute
du boulet sur la Lune, et maintenant les audacieux allaient les
employer à provoquer un effet absolument contraire.  Quoi qu'il en
soit, elles étaient prêtes, et il n'y avait plus qu'à attendre le
moment d'y mettre le feu.

«Puisqu'il n'y a rien à faire, dit Nicholl, je fais une proposition.

--Laquelle?  demanda Barbicane.

--Je propose de dormir.

--Par exemple!  s'écria Michel Ardan.

--Voilà quarante heures que nous n'avons fermé les yeux, dit Nicholl.
Quelques heures de sommeil nous rendront toutes nos forces.

--Jamais, répliqua Michel.

--Bon, reprit Nicholl, que chacun agisse à sa guise!  Moi je dors!»

Et s'étendant sur un divan, Nicholl ne tarda pas à ronfler comme un
boulet de quarante-huit.

«Ce Nicholl est plein de sens, dit bientôt Barbicane.  Je vais
l'imiter.»

Quelques instants après, il soutenait de sa basse continue le baryton
du capitaine.

«Décidément, dit Michel Ardan, quand il se vit seul, ces gens
pratiques ont quelquefois des idées opportunes.»

Et, ses longues jambes allongées, ses grands bras repliés sous sa
tête, Michel s'endormit à son tour.

Mais ce sommeil ne pouvait être ni durable, ni paisible.  Trop de
préoccupations roulaient dans l'esprit de ces trois hommes, et
quelques heures après, vers sept heures du matin, tous trois étaient
sur pied au même instant.

Le projectile s'éloignait toujours de la Lune, inclinant de plus en
plus vers elle sa partie conique.  Phénomène inexplicable jusqu'ici,
mais qui servait heureusement les desseins de Barbicane.

Encore dix-sept heures, et le moment d'agir serait venu.

Cette journée parut longue.  Quelque audacieux qu'ils fussent, les
voyageurs se sentaient vivement impressionnés à l'approche de cet
instant qui devait tout décider, ou leur chute vers la Lune, ou leur
éternel enchaînement dans un orbe immutable.  Ils comptèrent donc les
heures, trop lentes à leur gré, Barbicane et Nicholl obstinément
plongés dans leurs calculs, Michel allant et venant entre ces parois
étroites, et contemplant d'un oeil avide cette Lune impassible.

Parfois, des souvenirs de la Terre traversaient rapidement leur
esprit.  Ils revoyaient leurs amis du Gun-Club, et le plus cher de
tous, J.-T. Maston.  En ce moment, l'honorable secrétaire devait
occuper son poste dans les montagnes Rocheuses.  S'il apercevait le
projectile sur le miroir de son gigantesque télescope, que
penserait-il?  Après l'avoir vu disparaître derrière le pôle sud de la
Lune, il le voyait réapparaître par le pôle nord!  C'était donc le
satellite d'un satellite!  J.-T. Maston avait-il lancé dans le monde
cette nouvelle inattendue?  Etait-ce donc là le dénouement de cette
grande entreprise?...

Cependant, la journée se passa sans incident.  Le minuit terrestre
arriva.  Le 8 décembre allait commencer.  Une heure encore, et le
point d'égale attraction serait atteint.  Quelle vitesse animait alors
le projectile?  On ne savait l'estimer.  Mais aucune erreur ne pouvait
entacher les calculs de Barbicane.  A une heure du matin, cette
vitesse devait être et serait nulle.

Un autre phénomène devait, d'ailleurs, marquer le point du projectile
sur la ligne neutre.  En cet endroit les deux attractions terrestres
et lunaires seraient annulées.  Les objets ne «pèseraient» plus.  Ce
fait singulier, qui avait si curieusement surpris Barbicane et ses
compagnons à l'aller, devait se reproduire au retour dans des
conditions identiques.  C'est à ce moment précis qu'il faudrait agir.

Déjà le chapeau conique du projectile était sensiblement tourné vers
le disque lunaire.  Le boulet se présentait de manière à utiliser tout
le recul produit par la poussée des appareils fusants.  Les chances se
prononçaient donc pour les voyageurs.  Si la vitesse du projectile
était absolument annulée sur ce point mort, un mouvement déterminé
vers la Lune suffirait, si léger qu'il fût, pour déterminer sa chute.

«Une heure moins cinq minutes, dit Nicholl.

--Tout est prêt, répondit Michel Ardan en dirigeant une mèche préparée
vers la flamme du gaz.

--Attends», dit Barbicane, tenant son chronomètre à la main.

En ce moment, la pesanteur ne produisait plus aucun effet.  Les
voyageurs sentaient en eux-mêmes cette complète disparition.  Ils
étaient bien près du point neutre, s'ils n'y touchaient pas!...

«Une heure!» dit Barbicane.

Michel Ardan approcha la mèche enflammée d'un artifice qui mettait les
fusées en communication instantanée.  Aucune détonation ne se fit
entendre à l'intérieur où l'air manquait.  Mais, par les hublots,
Barbicane aperçut un fusement prolongé dont la déflagration s'éteignit
aussitôt.

Le projectile éprouva une certaine secousse qui fut très sensiblement
ressentie à l'intérieur.

Les trois amis regardaient, écoutaient sans parler, respirant à peine.
On aurait entendu battre leur coeur au milieu de ce silence absolu.

«Tombons-nous?  demanda enfin Michel Ardan.

--Non, répondit Nicholl, puisque le culot du projectile ne se retourne
pas vers le disque lunaire!»

En ce moment, Barbicane, quittant la vitre des hublots, se retourna
vers ses deux compagnons.  Il était affreusement pâle, le front
plissé, les lèvres contractées.

«Nous tombons!  dit-il.

--Ah!  s'écria Michel Ardan, vers la Lune?

--Vers la Terre!  répondit Barbicane.

Diable!» s'écria Michel Ardan, et il ajouta philosophiquement: «Bon!
en entrant dans ce boulet, nous nous doutions bien qu'il ne serait pas
facile d'en sortir!»

En effet, cette chute épouvantable commençait.  La vitesse conservée
par le projectile l'avait porté au-delà du point mort.  L'explosion
des fusées n'avait pu l'enrayer.  Cette vitesse, qui à l'aller avait
entraîné le projectile en dehors de la ligne neutre, l'entraînait
encore au retour.  La physique voulait que, dans son orbe elliptique,
_il repassât par tous les points par lesquels il avait déjà passé_.

C'était une chute terrible, d'une hauteur de soixante-dix-huit mille
lieues, et qu'aucun ressort ne pourrait amoindrir.  D'après les lois
de la balistique, le projectile devait frapper la Terre avec une
vitesse égale à celle qui l'animait au sortir de la Columbiad, une
vitesse de «seize mille mètres dans la dernière seconde»!

Et, pour donner un chiffre de comparaison, on a calculé qu'un objet
lancé du haut des tours de Notre-Dame, dont l'altitude n'est que de
deux cents pieds, arrive au pavé avec une vitesse de cent vingt lieues
à l'heure.  Ici, le projectile devait frapper la Terre avec une
vitesse de _cinquante-sept mille six cents lieues à l'heure_.

«Nous sommes perdus, dit froidement Nicholl.

--Eh bien, si nous mourons, répondit Barbicane avec une sorte
d'enthousiasme religieux, le résultat de notre voyage sera
magnifiquement élargi!  C'est son secret lui-même que Dieu nous dira!
Dans l'autre vie, l'âme n'aura besoin, pour savoir, ni de machines ni
d'engins!  Elle s'identifiera avec l'éternelle sagesse!

--Au fait, répliqua Michel Ardan, l'autre monde tout entier peut bien
nous consoler de cet astre infime qui s'appelle la Lune!

Barbicane croisa ses bras sur sa poitrine par un mouvement de sublime
résignation.

«A la volonté du Ciel!» dit-il



XX

Les sondages de la _susquehanna_


«Eh bien, lieutenant, et ce sondage?

--Je crois, monsieur, que l'opération touche à sa fin, répondit le
lieutenant Bronsfield.  Mais qui se serait attendu à trouver une telle
profondeur si près de terre, à une centaine de lieues seulement de la
côte américaine?

--En effet, Bronsfield, c'est une forte dépression, dit le capitaine
Blomsberry.  Il existe en cet endroit une vallée sous-marine creusée
par le courant de Humboldt qui prolonge les côtes de l'Amérique
jusqu'au détroit de Magellan.

--Ces grandes profondeurs, reprit le lieutenant, sont peu favorables à
la pose des câbles télégraphiques.  Mieux vaut un plateau uni, tel que
celui qui supporte le câble américain entre Valentia et Terre-Neuve.

--J'en conviens, Bronsfield.  Et, avec votre permission, lieutenant,
où en sommes-nous maintenant?

--Monsieur, répondit Bronsfield, nous avons en ce moment, vingt et un
mille cinq cents pieds de ligne dehors, et le boulet qui entraîne la
sonde n'a pas encore touché le fond, car la sonde serait remontée
d'elle-même.

--Un ingénieux appareil que cet appareil Brook, dit le capitaine
Blomsberry.  Il permet d'obtenir des sondages d'une grande exactitude.

--Touche!» cria en ce moment un des timoniers de l'avant qui
surveillait l'opération.

Le capitaine et le lieutenant se rendirent sur le gaillard.

«Quelle profondeur avons-nous?  demanda le capitaine.

--Vingt et un mille sept cent soixante-deux pieds, répondit le
lieutenant en inscrivant ce nombre sur son carnet.

--Bien, Bronsfield, dit le capitaine, je vais porter ce résultat sur
ma carte.  Maintenant, faites haler la sonde à bord.  C'est un travail
de plusieurs heures.  Pendant cet instant, l'ingénieur allumera ses
fourneaux, et nous serons prêts à partir dès que vous aurez terminé.
Il est dix heures du soir, et, avec votre permission, lieutenant, je
vais aller me coucher.

Faites donc, monsieur, faites donc!» répondit obligeamment le
lieutenant Bronsfield.

Le capitaine de la _Susquehanna_, un brave homme s'il en fut, le très
humble serviteur de ses officiers, regagna sa cabine, prit un grog au
brandy qui valut d'interminables témoignages de satisfaction à son
maître d'hôtel, se coucha non sans avoir complimenté son domestique
sur sa manière de faire les lits, et s'endormit d'un paisible sommeil.

Il était alors dix heures du soir.  La onzième journée du mois de
décembre allait s'achever dans une nuit magnifique.

La _Susquehanna_, corvette de cinq cents chevaux, de la marine
nationale des États-Unis, s'occupait d'opérer des sondages dans le
Pacifique, à cent lieues environ de la côte américaine, par le travers
de cette presqu'île allongée qui se dessine sur la côte du
Nouveau-Mexique.

Le vent avait peu à peu molli.  Pas une agitation ne troublait les
couches de l'air.  La flamme de la corvette, immobile, inerte, pendait
sur le mât de perroquet.

Le capitaine Jonathan Blomsberry -- cousin germain du colonel
Blomsberry, l'un des plus ardents du Gun-Club, qui avait épousé une
Horschbidden, tante du capitaine et fille d'un honorable négociant du
Kentucky -- le capitaine Blomsberry n'aurait pu souhaiter un temps
meilleur pour mener à bonne fin ses délicates opérations de sondage.
Sa corvette n'avait même rien ressenti de cette vaste tempête qui,
balayant les nuages amoncelés sur les montagnes Rocheuses, devait
permettre d'observer la marche du fameux projectile.  Tout allait à
son gré, et il n'oubliait point d'en remercier le ciel avec la ferveur
d'un presbytérien.

La série de sondages exécutés par la _Susquehanna_ avait pour but de
reconnaître les fonds les plus favorables à l'établissement d'un câble
sous-marin qui devait relier les îles Hawaï à la côte américaine.

C'était un vaste projet dû à l'initiative d'une compagnie puissante.
Son directeur, l'intelligent Cyrus Field, prétendait même couvrir
toutes les îles de l'Océanie d'un vaste réseau électrique, entreprise
immense et digne du génie américain.

C'était à la corvette la _Susquehanna_ qu'avaient été confiées les
premières opérations de sondage.  Pendant cette nuit du 11 au 12
décembre, elle se trouvait exactement par 27° 7' de latitude nord, et
41° 37' de longitude à l'ouest du méridien de Washington.[Exactement
119° 55' de longitude à l'ouest du méridien de Paris.]

La Lune, alors dans son dernier quartier, commençait à se montrer
au-dessus de l'horizon.

Après le départ du capitane Blomsberry, le lieutenant Bronsfield et
quelques officiers s'étaient réunis sur la dunette.  A l'apparition de
la Lune, leurs pensées se portèrent vers cet astre que les yeux de
tout un hémisphère contemplaient alors.  Les meilleures lunettes
marines n'auraient pu découvrir le projectile errant autour de son
demi-globe, et cependant toutes se braquèrent vers son disque
étincelant que des millions de regards lorgnaient au même moment.

«Ils sont partis depuis dix jours, dit alors le lieutenant Bronsfield.
Que sont-ils devenus?

--Ils sont arrivés, mon lieutenant, s'écria un jeune midshipman, et
ils font ce que fait tout voyageur arrivé dans un pays nouveau, ils se
promènent!

--J'en suis certain, puisque vous me le dites, mon jeune ami, répondit
en souriant le lieutenant Bronsfield.

--Cependant, reprit un autre officier, on ne peut mettre leur arrivée
en doute.  Le projectile a dû atteindre la Lune au moment où elle
était pleine, le 5 à minuit.  Nous voici au 11 décembre, ce qui fait
six jours.  Or, en six fois vingt-quatre heures, sans obscurité, on a
le temps de s'installer confortablement.  Il me semble que je les
vois, nos braves compatriotes, campés au fond d'une vallée, sur le
bord d'un ruisseau sélénite, près du projectile à demi enfoncé par sa
chute au milieu des débris volcaniques, le capitaine Nicholl
commençant ses opérations de nivellement, le président Barbicane
mettant au net ses notes de voyage, Michel Ardan embaumant les
solitudes lunaires du parfum de ses londrès...

--Oui, cela doit être ainsi, c'est ainsi!  s'écria le jeune
midshipman, enthousiasmé par la description idéale de son supérieur.

--Je veux le croire, répondit le lieutenant Bronsfield, qui ne
s'emportait guère.  Malheureusement, les nouvelles directes du monde
lunaire nous manqueront toujours.

--Pardon, mon lieutenant, dit le midshipman, mais le président
Barbicane ne peut-il écrire?»

Un éclat de rire accueillit cette réponse.

«Non pas des lettres, reprit vivement le jeune homme.
L'administration des postes n'a rien à voir ici.

--Serait-ce donc l'administration des lignes télégraphiques?  demanda
ironiquement un des officiers.

--Pas davantage, répondit le midshipman qui ne se démontait pas.  Mais
il est très facile d'établir une communication graphique avec la
Terre.

--Et comment?

--Au moyen du télescope de Long's peak.  Vous savez qu'il ramène la
Lune à deux lieues seulement des montagnes Rocheuses, et qu'il permet
de voir, à sa surface, les objets ayant neuf pieds de diamètre.  Eh
bien, que nos industrieux amis construisent un alphabet gigantesque!
qu'ils écrivent des mots longs de cent toises et des phrases longues
d'une lieue, et ils pourront ainsi nous envoyer de leurs nouvelles!»

On applaudit bruyamment le jeune midshipman qui ne laissait pas
d'avoir une certaine imagination.  Le lieutenant Bronsfield convint
lui-même que l'idée était exécutable.  Il ajouta que par l'envoi de
rayons lumineux groupés en faisceaux au moyen de miroirs paraboliques,
on pouvait aussi établir des communications directes; en effet, ces
rayons seraient aussi visibles à la surface de Vénus ou de Mars, que
la planète Neptune l'est de la Terre.  Il finit en disant que des
points brillants déjà observés sur les planètes rapprochées,
pourraient bien être des signaux faits à la Terre.  Mais il fit
observer que si, par ce moyen, on pouvait avoir des nouvelles du monde
lunaire, on ne pouvait en envoyer du monde terrestre, à moins que les
Sélénites n'eussent à leur disposition des instruments propres à faire
des observations lointaines.

«Évidemment, répondit un des officiers, mais ce que sont devenus les
voyageurs, ce qu'ils ont fait, ce qu'ils ont vu, voilà surtout ce qui
doit nous intéresser.  D'ailleurs, si l'expérience a réussi, ce dont
je ne doute pas, on la recommencera.  La Columbiad est toujours
encastrée dans le sol de la Floride.  Ce n'est donc plus qu'une
question de boulet et de poudre, et toutes les fois que la Lune
passera au zénith, on pourra lui envoyer une cargaison de visiteurs.

--Il est évident, répondit le lieutenant Bronsfield, que J.-T. Maston
ira l'un de ces jours rejoindre ses amis.

--S'il veut de moi, s'écria le midshipman, je suis prêt à
l'accompagner.

--Oh!  les amateurs ne manqueront pas, répliqua Bronsfield, et, si on
les laisse faire, la moitié des habitants de la Terre aura bientôt
émigré dans la Lune!»

Cette conversation entre les officiers de la _Susquehanna_ se soutint
jusqu'à une heure du matin environ.  On ne saurait dire quels systèmes
étourdissants, quelles théories renversantes furent émis par ces
esprits audacieux.  Depuis la tentative de Barbicane, il semblait que
rien ne fût impossible aux Américains.  Ils projetaient déjà
d'expédier, non plus une commission de savants, mais toute une colonie
vers les rivages sélénites, et toute une armée avec infanterie,
artillerie et cavalerie, pour conquérir le monde lunaire.

A une heure du matin, le halage de la sonde n'était pas encore achevé.
Dix mille pieds restaient dehors, ce qui nécessitait encore un travail
de plusieurs heures.  Suivant les ordres du commandant, les feux
avaient été allumés, et la pression montait déjà.  La _Susquehanna_
aurait pu partir à l'instant même.

En ce moment -- il était une heure dix-sept minutes du matin -- le
lieutenant Bronsfield se disposait à quitter le quart et à regagner sa
cabine, quand son attention fut attirée par un sifflement lointain et
tout à fait inattendu.

Ses camarades et lui crurent tout d'abord que ce sifflement était
produit par une fuite de vapeur; mais, relevant la tête, ils purent
constater que ce bruit se produisait vers les couches les plus
reculées de l'air.

Ils n'avaient pas eu le temps de s'interroger, que ce sifflement
prenait une intensité effrayante, et soudain, à leurs yeux éblouis,
apparut un bolide énorme, enflammé par la rapidité de sa course, par
son frottement sur les couches atmosphériques.

Cette masse ignée grandit à leurs regards, s'abattit avec le bruit du
tonnerre sur le beaupré de la corvette qu'elle brisa au ras de
l'étrave, et s'abîma dans les flots avec une assourdissante rumeur!

Quelques pieds plus près, et la _Susquehanna_ sombrait corps et biens.

A cet instant, le capitaine Blomsberry se montra à demi vêtu, et
s'élançant sur le gaillard d'avant vers lequel s'étaient précipités
ses officiers:

«Avec votre permission, messieurs, qu'est-il arrivé?» demanda-t-il.

Et le midshipman, se faisant pour ainsi dire l'écho de tous, s'écria:

«Commandant, ce sont «eux» qui reviennent!»



XXI

J.-T. Maston rappelé


L'émotion fut grande à bord de la _Susquehanna_.  Officiers et
matelots oubliaient ce danger terrible qu'ils venaient de courir,
cette possibilité d'être écrasés et coulés par le fond.  Ils ne
songeaient qu'à la catastrophe qui terminait ce voyage.  Ainsi donc,
la plus audacieuse entreprise des temps anciens et modernes coûtait la
vie aux hardis aventuriers qui l'avaient tentée.

«Ce sont «eux» qui reviennent», avait dit le jeune midshipman, et tous
l'avaient compris.  Nul ne mettait en doute que ce bolide ne fût le
projectile du Gun-Club.  Quant aux voyageurs qu'il renfermait, les
opinions étaient partagées sur leur sort.

«Ils sont morts!  disait l'un.

--Ils vivent, répondait l'autre.  La couche d'eau est profonde, et
leur chute a été amortie.

--Mais l'air leur a manqué, reprenait celui-ci, et ils ont dû mourir
asphyxiés!

--Brûlés!  répliquait celui-là.  Le projectile n'était plus qu'une
masse incandescente en traversant l'atmosphère.

--Qu'importe!  répondait-on unanimement.  Vivants ou morts, il faut
les tirer de là!»

Cependant le capitaine Blomsberry avait réuni ses officiers, et, avec
leur permission, il tenait conseil.  Il s'agissait de prendre
immédiatement un parti.  Le plus pressé était de repêcher le
projectile.  Opération difficile, non impossible, pourtant.  Mais la
corvette manquait des engins nécessaires, qui devaient être à la fois
puissants et précis.  On résolut donc de la conduire au port le plus
voisin et de donner avis au Gun-Club de la chute du boulet.

Cette détermination fut prise à l'unanimité.  Le choix du port dut
être discuté.  La côte voisine ne présentait aucun atterrage sur le
vingt-septième degré de latitude.  Plus haut, au-dessus de la
presqu'île de Monterey, se trouvait l'importante ville qui lui a donné
son nom.  Mais, assise sur les confins d'un véritable désert, elle ne
se reliait point à l'intérieur par un réseau télégraphique, et
l'électricité seule pouvait répandre assez rapidement cette importante
nouvelle.

A quelques degrés au-dessus s'ouvrait la baie de San Francisco.  Par
la capitale du pays de l'or, les communications seraient faciles avec
le centre de l'Union.  En moins de deux jours, la _Susquehanna_,
forçant sa vapeur, pouvait être arrivée au port de San Francisco.
Elle dut donc partir sans retard.

Les feux étaient poussés.  On pouvait appareiller immédiatement.  Deux
mille brasses de sonde restaient encore par le fond.  Le capitaine
Blomsberry, ne voulant pas perdre un temps précieux à les haler,
résolut de couper sa ligne.

«Nous fixerons le bout sur une bouée, dit-il, et cette bouée nous
indiquera le point précis où le projectile est tombé.

--D'ailleurs, répondit le lieutenant Bronsfield, nous avons notre
situation exacte: 27° 7' de latitude nord et 41° 37' de longitude
ouest.

--Bien, monsieur Bronsfield, répondit le capitaine, et, avec votre
permission, faites couper la ligne.»

Une forte bouée, renforcée encore par un accouplement d'espars, fut
lancée à la surface de l'Océan.  Le bout de la ligne fut solidement
frappé dessus, et, soumise seulement au va-et-vient de la houle, cette
bouée ne devait pas sensiblement dériver.

En ce moment, l'ingénieur fit prévenir le capitaine qu'il avait de la
pression, et que l'on pouvait partir.  Le capitaine le fit remercier
de cette excellente communication.  Puis il donna la route au
nord-nord-est.  La corvette, évoluant, se dirigea à toute vapeur vers
la baie de San Francisco.  Il était trois heures du matin.

Deux cent vingt lieues à franchir, c'était peu de chose pour une bonne
marcheuse comme la _Susquehanna_.  En trente-six heures, elle eut
dévoré cet intervalle, et le 14 décembre, à une heure vingt-sept
minutes du soir, elle donnait dans la baie de San Francisco.

A la vue de ce bâtiment de la marine nationale, arrivant à grande
vitesse, son beaupré rasé, son mât de misaine étayé, la curiosité
publique s'émut singulièrement.  Une foule compacte fut bientôt
rassemblée sur les quais, attendant le débarquement.

Après avoir mouillé, le capitaine Blomsberry et le lieutenant
Bronsfield descendirent dans un canot armé de huit avirons, qui les
transporta rapidement à terre.

Ils sautèrent sur le quai.

«Le télégraphe!» demandèrent-ils sans répondre aucunement aux mille
questions qui leur étaient adressées.

L'officier de port les conduisit lui-même au bureau télégraphique, au
milieu d'un immense concours de curieux.

Blomsberry et Bronsfield entrèrent dans le bureau, tandis que la foule
s'écrasait à la porte.

Quelques minutes plus tard, une dépêche, en quadruple expédition,
était lancée: 1° au secrétaire de la Marine, Washington; 2° au
vice-président du Gun-Club, Baltimore; 3° à l'honorable J.-T. Maston,
Long's Peak, montagnes Rocheuses; 4° au sous-directeur de
l'Observatoire de Cambridge, Massachusetts.

Elle était conçue en ces termes:

«Par 20 degrés 7 minutes de latitude nord et 41 degrés 37 minutes de
longitude ouest, ce 12 décembre, à une heure dix-sept minutes du
matin, projectile de la Columbiad tombé dans le Pacifique.  Envoyez
instructions Blomsberry, commandant _Susquehanna_.»

Cinq minutes après, toute la ville de San Francisco connaissait la
nouvelle.  Avant six heures du soir, les divers États de l'Union
apprenaient la suprême catastrophe.  Après minuit, par le câble,
l'Europe entière savait le résultat de la grande tentative américaine.

On renoncera à peindre l'effet produit dans le monde entier par ce
dénouement inattendu.

Au reçu de la dépêche, le secrétaire de la Marine télégraphia à la
_Susquehanna_ l'ordre d'attendre dans la baie de San Francisco, sans
éteindre ses feux.  Jour et nuit, elle devait être prête à prendre la
mer.

L'Observatoire de Cambridge se réunit en séance extraordinaire, et,
avec cette sérénité qui distingue les corps savants, il discuta
paisiblement le point scientifique de la question.

Au Gun-Club, il y eut explosion.  Tous les artilleurs étaient réunis.
Précisément, le vice-président, l'honorable Wilcome, lisait cette
dépêche prématurée, par laquelle J.-T. Maston et Belfast annonçaient
que le projectile venait d'être aperçu dans le gigantesque réflecteur
de Long's Peak.  Cette communication portait, en outre, que le boulet,
retenu par l'attraction de la Lune, jouait le rôle de sous-satellite
dans le monde solaire.

On connaît maintenant la vérité sur ce point.

Cependant, à l'arrivée de la dépêche de Blomsberry, qui contredisait
si formellement le télégramme de J.-T. Maston, deux partis se
formèrent dans le sein du Gun-Club.  D'un côté, le parti des gens qui
admettaient la chute du projectile, et par conséquent le retour des
voyageurs.  De l'autre, le parti de ceux qui, s'en tenant aux
observations de Long's Peak, concluaient à l'erreur du commandant de
la _Susquehanna_.  Pour ces derniers, le prétendu projectile n'était
qu'un bolide, rien qu'un bolide, un globe filant qui, dans sa chute,
avait fracassé l'avant de la corvette.  On ne savait trop que répondre
à leur argumentation, car la vitesse dont il était animé avait dû
rendre très difficile l'observation de ce mobile.  Le commandant de la
_Susquehanna_ et ses officiers avaient certainement pu se tromper de
bonne foi.  Un argument, néanmoins, militait en leur faveur: c'est
que, si le projectile était tombé sur la Terre, sa rencontre avec le
sphéroïde terrestre n'avait pu s'opérer que sur ce vingt-septième
degré de latitude nord, et -- en tenant compte du temps écoulé et du
mouvement de rotation de la Terre --, entre le quarante et unième et
le quarante-deuxième degré de longitude ouest.

Quoi qu'il en soit, il fut décidé à l'unanimité, dans le Gun-Club, que
Blomsberry frère, Bilsby et le major Elphiston gagneraient sans retard
San Francisco, et aviseraient au moyen de retirer le projectile des
profondeurs de l'Océan.

Ces hommes dévoués partirent sans perdre un instant, et le rail-road,
qui doit traverser bientôt toute l'Amérique centrale, les conduisit à
Saint-Louis, où les attendaient de rapides coachs-mails.

Presque au même instant où le secrétaire de la Marine, le
vice-président du Gun-Club et le sous-directeur de l'Observatoire
recevaient la dépêche de San Francisco, l'honorable J.-T. Maston
éprouvait la plus violente émotion de toute son existence, émotion que
ne lui avait même pas procuré l'éclatement de son célèbre canon, et
qui faillit, une fois de plus, lui coûter la vie.

On se rappelle que le secrétaire du Gun-Club était parti quelques
instants après le projectile -- et presque aussi vite que lui -- pour
le poste de Long's Peak dans les montagnes Rocheuses.  Le savant J.
Belfast, directeur de l'Observatoire de Cambridge, l'accompagnait.
Arrivés à la station, les deux amis s'étaient installés sommairement,
et ne quittaient plus le sommet de leur énorme télescope.

On sait, en effet, que ce gigantesque instrument avait été établi dans
les conditions des réflecteurs appelés «front view» par les Anglais.
Cette disposition ne faisait subir qu'une seule réflexion aux objets,
et en rendait, conséquemment, la vision plus claire.  Il en résultait
que J.-T. Maston et Belfast, quand ils observaient, étaient placés à
la partie supérieure de l'instrument et non à la partie inférieure.
Ils y arrivaient par un escalier tournant, chef-d'oeuvre de légèreté,
et au-dessous d'eux s'ouvrait ce puits de métal terminé par le miroir
métallique, qui mesurait deux cent quatre-vingts pieds de profondeur.

Or, c'était sur l'étroite plate-forme disposée au-dessus du télescope,
que les deux savants passaient leur existence, maudissant le jour qui
dérobait la Lune à leurs regards, et les nuages qui la voilaient
obstinément pendant la nuit.

Quelle fut donc leur joie, quand, après quelques jours d'attente, dans
la nuit du 5 décembre, ils aperçurent le véhicule qui emportait leurs
amis dans l'espace!  A cette joie succéda une déception profonde,
lorsque, se fiant à des observations incomplètes, ils lancèrent, avec
leur premier télégramme à travers le monde, cette affirmation erronée
qui faisait du projectile un satellite de la Lune gravitant dans un
orbe immutable.

Depuis cet instant, le boulet ne s'était plus montré à leurs yeux,
disparition d'autant plus explicable, qu'il passait alors derrière le
disque invisible de la Lune.  Mais quand il dut réapparaître sur le
disque visible, que l'on juge alors de l'impatience du bouillant J.-T.
Maston et de son compagnon, non moins impatient que lui!  A chaque
minute de la nuit, ils croyaient revoir le projectile, et ils ne la
revoyaient pas!  De là, entre eux, des discussions incessantes, de
violentes disputes.  Belfast affirmant que le projectile n'était pas
apparent, J.-T. Maston soutenant qu'il «lui crevait les yeux!».

«C'est le boulet!  répétait J.-T. Maston.

--Non!  répondait Belfast.  C'est une avalanche qui se détache d'une
montagne lunaire!

--Eh bien, on le verra demain.

--Non!  on ne le verra plus!  Il est entraîné dans l'espace.

--Si!

--Non!»

Et dans ces moments où les interjections pleuvaient comme grêle,
l'irritabilité bien connue du secrétaire du Gun-Club constituait un
danger permanent pour l'honorable Belfast.

Cette existence à deux serait bientôt devenue impossible; mais un
événement inattendu coupa court à ces éternelles discussions.

Pendant la nuit du 14 au 15 décembre, les deux irréconciliables amis
étaient occupés à observer le disque lunaire.  J.-T. Maston injuriait,
suivant sa coutume, le savant Belfast, qui se montait de son côté.  Le
secrétaire du Gun-Club soutenait pour la millième fois qu'il venait
d'apercevoir le projectile, ajoutant même que la face de Michel Ardan
s'était montrée à travers un des hublots.  Il appuyait encore son
argumentation par une série de gestes que son redoutable crochet
rendait fort inquiétants.

En ce moment, le domestique de Belfast apparut sur la plate-forme --
il était dix heures du soir --, et il lui remit une dépêche.  C'était
le télégramme du commandant de la _Susquehanna_.

Belfast déchira l'enveloppe, lut, et poussa un cri.

«Hein!  fit J.-T. Maston.

--Le boulet!

--Eh bien?

--Il est retombé sur la Terre!»

Un nouveau cri, un hurlement cette fois, lui répondit.

Il se tourna vers J.-T. Maston.  L'infortuné, imprudemment penché sur
le tube de métal, avait disparu dans l'immense télescope!  Une chute
de deux cent quatre-vingts pieds!  Belfast, éperdu, se précipita vers
l'orifice du réflecteur.

Il respira, J.-T. Maston, retenu par son crochet de métal, se tenait à
l'un des étrésillons qui maintenaient l'écartement du télescope.  Il
poussait des cris formidables.

Belfast appela.  Ses aides accoururent.  Des palans furent installés,
et on hissa, non sans peine, l'imprudent secrétaire du Gun-Club.

Il reparut sans accident à l'orifice supérieur.

«Hein! dit-il, si j'avais cassé le miroir!

--Vous l'auriez payé, répondit sévèrement Belfast.

--Et ce damné boulet est tombé?» demanda J.-T. Maston.

--Dans le Pacifique!

--Partons. »

Un quart d'heure après, les deux savants descendaient la pente des
montagnes Rocheuses, et deux jours après, en même temps que leurs amis
du Gun-Club, ils arrivaient à San Francisco, ayant crevé cinq chevaux
sur leur route.

Elphiston, Blomsberry frère, Bilsby, s'étaient précipités vers eux à
leur arrivée.

«Que faire?  s'écrièrent-ils.

--Repêcher le boulet, répondit J.-T. Maston, et le plus tôt possible!»



XXII

Le sauvetage


L'endroit même où le projectile s'était abîmé sous les flots était
connu exactement.  Les instruments pour le saisir et le ramener à la
surface de l'Océan manquaient encore.  Il fallait les inventer, puis
les fabriquer.  Les ingénieurs américains ne pouvaient être
embarrassés de si peu.  Les grappins une fois établis et la vapeur
aidant, ils étaient assurés de relever le projectile, malgré son
poids, que diminuait d'ailleurs la densité du liquide au milieu duquel
il était plongé.

Mais repêcher le boulet ne suffisait pas.  Il fallait agir promptement
dans l'intérêt des voyageurs.  Personne ne mettait en doute qu'ils ne
fussent encore vivants.

«Oui!  répétait incessamment J.-T. Maston, dont la confiance gagnait
tout le monde, ce sont des gens adroits que nos amis, et ils ne
peuvent être tombés comme des imbéciles.  Ils sont vivants, bien
vivants, mais il faut se hâter pour les retrouver tels.  Les vivres,
l'eau, ce n'est pas ce qui m'inquiète!  Ils en ont pour longtemps!
Mais l'air, l'air!  Voilà ce qui leur manquera bientôt.  Donc vite,
vite!»

Et l'on allait vite.  On appropriait la _Susquehanna_ pour sa nouvelle
destination.  Ses puissantes machines furent disposées pour être mises
sur les chaînes de halage.  Le projectile en aluminium ne pesait que
dix-neuf mille deux cent cinquante livres, poids bien inférieur à
celui du câble transatlantique qui fut relevé dans des conditions
pareilles.  La seule difficulté était donc de repêcher un boulet
cylindro-conique que ses parois lisses rendaient difficile à crocher.

Dans ce but, l'ingénieur Murchison, accouru à San Francisco, fit
établir d'énormes grappins d'un système automatique qui ne devaient
plus lâcher le projectile, s'ils parvenaient à le saisir dans leurs
pinces puissantes.  Il fit aussi préparer des scaphandres qui, sous
leur enveloppe imperméable et résistante, permettaient aux plongeurs
de reconnaître le fond de la mer.  Il embarqua également à bord de la
_Susquehanna_ des appareils à air comprimé, très ingénieusement
imaginés.  C'étaient de véritables chambres, percées de hublots, et
que l'eau, introduite dans certains compartiments, pouvait entraîner à
de grandes profondeurs.  Ces appareils existaient à San Francisco, où
ils avaient servi à la construction d'une digue sous-marine.  Et
c'était fort heureux, car le temps eût manqué pour les construire.

Cependant, malgré la perfection de ces appareils, malgré l'ingéniosité
des savants chargés de les employer, le succès de l'opération n'était
rien moins qu'assuré.  Que de chances incertaines, puisqu'il
s'agissait de reprendre ce projectile à vingt mille pieds sous les
eaux!  Puis, lors même que le boulet serait ramené à la surface,
comment ses voyageurs auraient-ils supporté ce choc terrible que vingt
mille pieds d'eau n'avaient peut-être pas suffisamment amorti?

Enfin, il fallait agir au plus vite.  J.-T. Maston pressait jour et
nuit ses ouvriers.  Il était prêt, lui, soit à endosser le scaphandre,
soit à essayer les appareils à air, pour reconnaître la situation de
ses courageux amis.

Cependant, malgré toute la diligence déployée pour la confection des
divers engins, malgré les sommes considérables qui furent mises à la
disposition du Gun-Club par le gouvernement de l'Union, cinq longs
jours, cinq siècles!  s'écoulèrent avant que ces préparatifs fussent
terminés.  Pendant ce temps, l'opinion publique était surexcitée au
plus haut point.  Des télégrammes s'échangeaient incessamment dans le
monde entier par les fils et les câbles électriques.  Le sauvetage de
Barbicane, de Nicholl et de Michel Ardan était une affaire
internationale.  Tous les peuples qui avaient souscrit à l'emprunt du
Gun-Club s'intéressaient directement au salut des voyageurs.

Enfin, les chaînes de halage, les chambres à air, les grappins
automatiques furent embarqués à bord de la _Susquehanna_. J.-T.
Maston, l'ingénieur Murchison, les délégués du Gun-Club occupaient
déjà leur cabine. Il n'y avait plus qu'à partir.

Le 21 décembre, à huit heures du soir, la corvette appareilla par une
belle mer, une brise de nord-est et un froid assez vif.  Toute la
population de San Francisco se pressait sur les quais, émue, muette
cependant, réservant ses hurrahs pour le retour.

La vapeur fut poussée à son maximum de tension, et l'hélice de la
_Susquehanna_ l'entraîna rapidement hors de la baie.

Inutile de raconter les conversations du bord entre les officiers, les
matelots, les passagers.  Tous ces hommes n'avaient qu'une seule
pensée.  Tous ces coeurs palpitaient sous la même émotion.  Pendant
que l'on courait à leur secours, que faisaient Barbicane et ses
compagnons?  Que devenaient-ils?  Étaient-ils en état de tenter
quelque audacieuse manoeuvre pour conquérir leur liberté?  Nul n'eût
pu le dire.  La vérité est que tout moyen eût échoué!  Immergé à près
de deux lieues sous l'Océan, cette prison de métal défiait les efforts
de ses prisonniers.

Le 23 décembre, à huit heures du matin, après une traversée rapide, la
_Susquehanna_ devait être arrivée sur le lieu du sinistre.  Il fallut
attendre midi pour obtenir un relèvement exact.  La bouée sur laquelle
était frappée la ligne de sonde n'avait pas encore été reconnue.

A midi, le capitaine Blomsberry, aidé de ses officiers qui
contrôlaient l'observation, fit son point en présence des délégués du
Gun-Club.  Il y eut alors un moment d'anxiété.  Sa position
déterminée, la _Susquehanna_ se trouvait dans l'ouest, à quelques
minutes de l'endroit même où le projectile avait disparu sous les
flots.

La direction de la corvette fut donc donnée de manière à gagner ce
point précis.

A midi quarante-sept minutes, on eut connaissance de la bouée.  Elle
était en parfait état et devait avoir peu dérivé.

«Enfin!  s'écria J.-T. Maston.

--Nous allons commencer?  demanda le capitaine Blomsberry.

--Sans perdre une seconde », répondit J.-T. Maston.

Toutes les précautions furent prises pour maintenir la corvette dans
une immobilité complète.

Avant de chercher à saisir le projectile, l'ingénieur Murchison voulut
d'abord reconnaître sa position sur le fond océanique.  Les appareils
sous-marins, destinés à cette recherche, reçurent leur
approvisionnement d'air.  Le maniement de ces engins n'est pas sans
danger, car, à vingt mille pieds au-dessous de la surface des eaux et
sous des pressions aussi considérables, ils sont exposés à des
ruptures dont les conséquences seraient terribles.

J.-T. Maston, Blomsberry frère, l'ingénieur Murchison, sans se soucier
de ces dangers, prirent place dans les chambres à air.  Le commandant
placé sur sa passerelle, présidait à l'opération, prêt à stopper ou à
haler ses chaînes au moindre signal.  L'hélice avait été désembrayée,
et toute la force des machines portée sur le cabestan eut rapidement
ramené les appareils à bord.

La descente commença à une heure vingt-cinq minutes du soir, et la
chambre, entraînée par ses réservoirs remplis d'eau, disparut sous la
surface de l'Océan.

L'émotion des officiers et des matelots du bord se partageait
maintenant entre les prisonniers du projectile et les prisonniers de
l'appareil sous-marin.  Quant à ceux-ci, ils s'oubliaient eux-mêmes,
et, collés aux vitres des hublots, ils observaient attentivement ces
masses liquides qu'ils traversaient.

La descente fut rapide.  A deux heures dix-sept minutes, J.-T. Maston
et ses compagnons avaient atteint le fond du Pacifique.  Mais ils ne
virent rien, si ce n'est cet aride désert que ni la faune ni la flore
marine n'animaient plus.  A la lumière de leurs lampes munies de
réflecteurs puissants, ils pouvaient observer les sombres couches de
l'eau dans un rayon assez étendu, mais le projectile restait invisible
à leurs yeux.

L'impatience de ces hardis plongeurs ne saurait se décrire.  Leur
appareil étant en communication électrique avec la corvette, ils
firent un signal convenu, et la _Susquehanna_ promena sur l'espace
d'un mille leur chambre suspendue à quelques mètres au-dessus du sol.

Ils explorèrent ainsi toute la plaine sous-marine, trompés à chaque
instant par des illusions d'optique qui leur brisaient le coeur.  Ici
un rocher, là une extumescence du fond, leur apparaissaient comme le
projectile tant cherché; puis, ils reconnaissaient bientôt leur erreur
et se désespéraient.

«Mais où sont-ils?  où sont-ils?» s'écriait J.-T. Maston.

Et le pauvre homme appelait à grands cris Nicholl, Barbicane, Michel
Ardan, comme si ses infortunés amis eussent pu l'entendre ou lui
répondre à travers cet impénétrable milieu!

La recherche continua dans ces conditions, jusqu'au moment où l'air
vicié de l'appareil obligea les plongeurs à remonter.

Le halage commença vers six heures du soir, et ne fut pas terminé
avant minuit.

«A demain, dit J.-T. Maston, en prenant pied
sur le pont de la corvette.

--Oui, répondit le capitaine Blomsberry.

--Et à une autre place.

--Oui.»

J.-T. Maston ne doutait pas encore du succès, mais déjà ses
compagnons, que ne grisait plus l'animation des premières heures,
comprenaient toute la difficulté de l'entreprise.  Ce qui semblait
facile à San Francisco, paraissait ici, en plein Océan, presque
irréalisable.  Les chances de réussite diminuaient dans une grande
proportion, et c'est au hasard seul qu'il fallait demander la
rencontre du projectile.

Le lendemain, 24 décembre, malgré les fatigues de la veille,
l'opération fut reprise.  La corvette se déplaça de quelques minutes
dans l'ouest, et l'appareil, pourvu d'air, entraîna de nouveau les
mêmes explorateurs dans les profondeurs de l'Océan.

Toute la journée se passa en infructueuses recherches.  Le lit de la
mer était désert.  La journée du 25 n'amena aucun résultat.  Aucun,
celle du 26.

C'était désespérant.  On songeait à ces malheureux enfermés dans le
boulet depuis vingt-six jours!  Peut-être, en ce moment, sentaient-ils
les premières atteintes de l'asphyxie, si toutefois ils avaient
échappé aux dangers de leur chute!  L'air s'épuisait, et, sans doute,
avec l'air, le courage, le moral!

«L'air, c'est possible, répondait invariablement J.-T. Maston, mais le
moral, jamais.»

Le 28, après deux autres jours de recherches, tout espoir était perdu.
Ce boulet, c'était un atome dans l'immensité de la mer!  Il fallait
renoncer à le retrouver.

Cependant, J.-T. Maston ne voulait pas entendre parler de départ.  Il
ne voulait pas abandonner la place sans avoir au moins reconnu le
tombeau de ses amis.  Mais le commandant Blomsberry ne pouvait
s'obstiner davantage, et, malgré les réclamations du digne secrétaire,
il dut donner l'ordre d'appareiller.

Le 29 décembre, à neuf heures du matin, la _Susquehanna_, le cap au
nord-est, reprit route vers la baie de San Francisco.

Il était dix heures du matin.  La corvette s'éloignait sous petite
vapeur et comme à regret du lieu de la catastrophe, quand le matelot,
monté sur les barres du perroquet, qui observait la mer, cria tout à
coup:

«Une bouée par le travers sous le vent à nous.»

Les officiers regardèrent dans la direction indiquée.  Avec leurs
lunettes, ils reconnurent que l'objet signalé avait, en effet,
l'apparence de ces bouées qui servent à baliser les passes des baies
ou des rivières.  Mais, détail singulier, un pavillon, flottant au
vent, surmontait son cône qui émergeait de cinq à six pieds.  Cette
bouée resplendissait sous les rayons du soleil, comme si ses parois
eussent été faites de plaques d'argent.

Le commandant Blomsberry, J.-T. Maston, les délégués du Gun-Club,
étaient montés sur la passerelle, et ils examinaient cet objet errant
à l'aventure sur les flots.

Tous regardaient avec une anxiété fiévreuse, mais en silence.  Aucun
n'osait formuler la pensée qui venait à l'esprit de tous.

La corvette s'approcha à moins de deux encâblures de l'objet.

Un frémissement courut dans tout son équipage.

Ce pavillon était le pavillon américain!

En ce moment, un véritable rugissement se fit entendre.  C'était le
brave J.-T. Maston, qui venait de tomber comme une masse.  Oubliant
d'une part, que son bras droit était remplacé par un crochet de fer,
de l'autre, qu'une simple calotte en gutta-percha recouvrait sa boîte
crânienne, il venait de se porter un coup formidable.

On se précipita vers lui.  On le releva.  On le rappela à la vie.  Et
quelles furent ses premières paroles?

«Ah!  triples brutes!  quadruples idiots!  quintuples boobys que nous
sommes!

--Qu'y a-t-il?  s'écria-t-on autour de lui.

--Ce qu'il y a?...

--Mais parlez donc.

--Il y a, imbéciles, hurla le terrible secrétaire, il y a que le
boulet ne pèse que dix-neuf mille deux cent cinquante livres!

--Eh bien!

--Et qu'il déplace vingt-huit tonneaux, autrement dit cinquante-six
mille livres, et que, par conséquent, _il surnage!_»

Ah!  comme le digne homme souligna ce verbe «surnager!» Et c'était la
vérité!  Tous, oui!  tous ces savants avaient oublié cette loi
fondamentale: c'est que par suite de sa légèreté spécifique, le
projectile, après avoir été entraîné par sa chute jusqu'aux plus
grandes profondeurs de l'Océan, avait dû naturellement revenir à la
surface!  Et maintenant, il flottait tranquillement au gré des
flots...

Les embarcations avaient été mises à la mer.  J.-T. Maston et ses amis
s'y étaient précipités.  L'émotion était portée au comble.  Tous les
coeurs palpitaient, tandis que les canots s'avançaient vers le
projectile.  Que contenait-il?  Des vivants ou des morts?  Des
vivants, oui!  des vivants, à moins que la mort n'eût frappé Barbicane
et ses deux amis depuis qu'ils avaient arboré ce pavillon!

Un profond silence régnait sur les embarcations.  Tous les coeurs
haletaient.  Les yeux ne voyaient plus.  Un des hublots du projectile
était ouvert.  Quelques morceaux de vitre, restés dans l'encastrement,
prouvaient qu'elle avait été cassée.  Ce hublot se trouvait
actuellement placé à la hauteur de cinq pieds au-dessus des flots.

Une embarcation accosta, celle de J.-T. Maston.  J.-T. Maston se
précipita à la vitre brisée...

En ce moment, on entendit une voix joyeuse et claire, la voix de
Michel Ardan, qui s'écriait avec l'accent de la victoire:

«Blanc partout, Barbicane, blanc partout!»

Barbicane, Michel Ardan et Nicholl jouaient aux dominos.



XXIII

Pour finir

On se rappelle l'immense sympathie qui avait accompagné les trois
voyageurs à leur départ.  Si au début de l'entreprise ils avaient
excité une telle émotion dans l'ancien et le nouveau monde, quel
enthousiasme devait accueillir leur retour?  Ces millions de
spectateurs qui avaient envahi la presqu'île floridienne ne se
précipiteraient-ils pas au-devant de ces sublimes aventuriers?  Ces
légions d'étrangers, accourus de tous les points du globe vers les
rivages américains, quitteraient-elles le territoire de l'Union sans
avoir revu Barbicane, Nicholl et Michel Ardan?  Non, et l'ardente
passion du public devait dignement répondre à la grandeur de
l'entreprise.  Des créatures humaines qui avaient quitté le sphéroïde
terrestre, qui revenaient après cet étrange voyage dans les espaces
célestes, ne pouvaient manquer d'être reçus comme le sera le prophète
Élie quand il redescendra sur la Terre.  Les voir d'abord, les
entendre ensuite, tel était le voeu général.

Ce voeu devait être réalisé très promptement pour la presque unanimité
des habitants de l'Union.

Barbicane, Michel Ardan, Nicholl, les délégués du Gun-Club, revenus
sans retard à Baltimore, y furent accueillis avec un enthousiasme
indescriptible.  Les notes de voyage du président Barbicane étaient
prêtes à être livrées à la publicité.  Le _New York Herald_ acheta ce
manuscrit à un prix qui n'est pas encore connu, mais dont l'importance
doit être excessive.  En effet, pendant la publication du _Voyage à la
Lune_, le tirage de ce journal monta jusqu'à cinq millions
d'exemplaires.  Trois jours après le retour des voyageurs sur la
Terre, les moindres détails de leur expédition étaient connus.  Il ne
restait plus qu'à voir les héros de cette surhumaine entreprise.

L'exploration de Barbicane et de ses amis autour de la Lune avait
permis de contrôler les diverses théories admises au sujet du
satellite terrestre.  Ces savants avaient observé _de visu_, et dans
des conditions toutes particulières.  On savait maintenant quels
systèmes devaient être rejetés, quels admis, sur la formation de cet
astre, sur son origine, sur son habitabilité.  Son passé, son présent,
son avenir, avaient même livré leurs derniers secrets.  Que pouvait-on
objecter à des observateurs consciencieux qui relevèrent à moins de
quarante kilomètres cette curieuse montagne de Tycho, le plus étrange
système de l'orographie lunaire?  Que répondre à ces savants dont les
regards s'étaient plongés dans les abîmes du cirque de Platon?
Comment contredire ces audacieux que les hasards de leur tentative
avaient entraînés au-dessus de cette face invisible du disque,
qu'aucun oeil humain n'avait entrevue jusqu'alors?  C'était maintenant
leur droit d'imposer ses limites à cette science sélénographique qui
avait recomposé le monde lunaire comme Cuvier le squelette d'un
fossile, et de dire: La Lune fut ceci, un monde habitable et habité
antérieurement à la Terre!  La Lune est cela, un monde inhabitable et
maintenant inhabité!

Pour fêter le retour du plus illustre de ses membres et de ses deux
compagnons, le Gun-Club songea à leur donner un banquet, mais un
banquet digne de ces triomphateurs, digne du peuple américain, et dans
des conditions telles que tous les habitants de l'Union pussent
directement y prendre part.

Toutes les têtes de ligne des rails-roads de l'État furent réunies
entre elles par des rails volants.  Puis, dans toutes les gares,
pavoisées des mêmes drapeaux, décorées des mêmes ornements, se
dressèrent des tables uniformément servies.  A certaines heures,
successivement calculées, relevées sur des horloges électriques qui
battaient la seconde au même instant, les populations furent conviées
à prendre place aux tables du banquet.

Pendant quatre jours, du 5 au 9 janvier, les trains furent suspendus,
comme ils le sont le dimanche, sur les railways de l'Union, et toutes
les voies restèrent libres.

Seule une locomotive à grande vitesse, entraînant un wagon d'honneur,
eut le droit de circuler pendant ces quatre jours sur les chemins de
fer des États-Unis.

La locomotive, montée par un chauffeur et un mécanicien, portait, par
grâce insigne, l'honorable J.-T. Maston, secrétaire du Gun-Club.

Le wagon était réservé au président Barbicane, au capitaine Nicholl et
à Michel Ardan.

Au coup de sifflet du mécanicien, après les hurrah, les hip et toutes
les onomatopées admiratives de la langue américaine, le train quitta
la gare de Baltimore.  Il marchait avec une vitesse de quatre-vingts
lieues à l'heure.  Mais qu'était cette vitesse comparée à celle qui
avait entraîné les trois héros au sortir de la Columbiad?

Ainsi, ils allèrent d'une ville à l'autre, trouvant les populations
attablées sur leur passage, les saluant des mêmes acclamations, leur
prodiguant les mêmes bravos.  Ils parcoururent ainsi l'est de l'Union
à travers la Pennsylvanie, le Connecticut, le Massachusetts, le
Vermont, le Maine et le Nouveau-Brunswick; ils traversèrent le nord et
l'ouest par le New York, l'Ohio, le Michigan et le Wisconsin; ils
redescendirent au sud par l'Illinois, le Missouri, l'Arkansas, le
Texas et la Louisiane; ils coururent au sud-est par l'Alabama et la
Floride; ils remontèrent par la Georgie et les Carolines; ils
visitèrent le centre par le Tennessee, le Kentucky, la Virginie,
l'Indiana; puis, après la station de Washington, ils rentrèrent à
Baltimore, et pendant quatre jours, ils purent croire que les
États-Unis d'Amérique, attablés à un unique et immense banquet, les
saluaient simultanément des mêmes hurrahs!

L'apothéose était digne de ces trois héros que la Fable eût mis au
rang des demi-dieux.

Et maintenant, cette tentative sans précédents dans les annales des
voyages amènera-t-elle quelque résultat pratique?  Établira-t-on
jamais des communications directes avec la Lune?  Fondera-t-on un
service de navigation à travers l'espace, qui desservira le monde
solaire?  Ira-t-on d'une planète à une planète, de Jupiter à Mercure,
et plus tard d'une étoile à une autre, de la Polaire à Sirius?  Un
mode de locomotion permettra-t-il de visiter ces soleils qui
fourmillent au firmament?

A ces questions, on ne saurait répondre.  Mais, connaissant
l'audacieuse ingéniosité de la race anglo-saxonne, personne ne
s'étonnera que les Américains aient cherché à tirer parti de la
tentative du président Barbicane.

Aussi, quelque temps après le retour des voyageurs, le public
accueillit-il avec une faveur marquée les annonces d'une Société en
commandite (limited), au capital de cent millions de dollars, divisé
en cent mille actions de mille dollars chacune, sous le nom de
_Société nationale des Communications interstellaires_.  Président,
Barbicane; vice-président, le capitaine Nicholl; secrétaire de
l'administration, J.-T. Maston; directeur des mouvements, Michel
Ardan.

Et comme il est dans le tempérament américain de tout prévoir en
affaires, même la faillite, l'honorable Harry Troloppe, juge
commissaire, et Francis Dayton, syndic, étaient nommés d'avance!



                                 FIN


***

End of The Project Gutenberg EBook of Autour de la Lune
by Jules Verne

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