The Project Gutenberg EBook of L'île mystérieuse, by Jules Verne

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Title: L'île mystérieuse

Author: Jules Verne

Release Date: December 7, 2004 [EBook #14287]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Jules Verne

L’ÎLE MYSTÉRIEUSE

(1875)


Table des matières

PARTIE 1 LES NAUFRAGÉS DE L’AIR
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
PARTIE 2 L’ABANDONNÉ
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
PARTIE 3 LE SECRET DE L’ÎLE
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VIII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX


PARTIE 1
LES NAUFRAGÉS DE L’AIR
CHAPITRE I

«Remontons-nous?

-- Non! Au contraire! Nous descendons!

-- Pis que cela, monsieur Cyrus! Nous tombons!

-- Pour Dieu! Jetez du lest!

-- Voilà le dernier sac vidé!

-- Le ballon se relève-t-il?

-- Non!

-- J’entends comme un clapotement de vagues!

-- La mer est sous la nacelle!

-- Elle ne doit pas être à cinq cents pieds de nous!»

Alors une voix puissante déchira l’air, et ces mots retentirent:

«Dehors tout ce qui pèse!... tout! et à la grâce de Dieu!»

Telles sont les paroles qui éclataient en l’air, au-dessus de ce
vaste désert d’eau du Pacifique, vers quatre heures du soir, dans
la journée du 23 mars 1865.

Personne n’a sans doute oublié le terrible coup de vent de nord-
est qui se déchaîna au milieu de l’équinoxe de cette année, et
pendant lequel le baromètre tomba à sept cent dix millimètres. Ce
fut un ouragan, sans intermittence, qui dura du 18 au 26 mars. Les
ravages qu’il produisit furent immenses en Amérique, en Europe, en
Asie, sur une zone large de dix-huit cents milles, qui se
dessinait obliquement à l’équateur, depuis le trente-cinquième
parallèle nord jusqu’au quarantième parallèle sud!

Villes renversées, forêts déracinées, rivages dévastés par des
montagnes d’eau qui se précipitaient comme des mascarets, navires
jetés à la côte, que les relevés du Bureau-Veritas chiffrèrent par
centaines, territoires entiers nivelés par des trombes qui
broyaient tout sur leur passage, plusieurs milliers de personnes
écrasées sur terre ou englouties en mer: tels furent les
témoignages de sa fureur, qui furent laissés après lui par ce
formidable ouragan. Il dépassait en désastres ceux qui ravagèrent
si épouvantablement la Havane et la Guadeloupe, l’un le 25 octobre
1810, l’autre le 26 juillet 1825.

Or, au moment même où tant de catastrophes s’accomplissaient sur
terre et sur mer, un drame, non moins saisissant, se jouait dans
les airs bouleversés. En effet, un ballon, porté comme une boule
au sommet d’une trombe, et pris dans le mouvement giratoire de la
colonne d’air, parcourait l’espace avec une vitesse de quatre-
vingt-dix milles à l’heure, en tournant sur lui-même, comme s’il
eût été saisi par quelque maelström aérien. Au-dessous de
l’appendice inférieur de ce ballon oscillait une nacelle, qui
contenait cinq passagers, à peine visibles au milieu de ces
épaisses vapeurs, mêlées d’eau pulvérisée, qui traînaient jusqu’à
la surface de l’Océan.

D’où venait cet aérostat, véritable jouet de l’effroyable tempête?
De quel point du monde s’était-il élancé? Il n’avait évidemment
pas pu partir pendant l’ouragan. Or, l’ouragan durait depuis cinq
jours déjà, et ses premiers symptômes s’étaient manifestés le 18.
On eût donc été fondé à croire que ce ballon venait de très loin,
car il n’avait pas dû franchir moins de deux mille milles par
vingt-quatre heures? en tout cas, les passagers n’avaient pu avoir
à leur disposition aucun moyen d’estimer la route parcourue depuis
leur départ, car tout point de repère leur manquait. Il devait
même se produire ce fait curieux, qu’emportés au milieu des
violences de la tempête, ils ne les subissaient pas. Ils se
déplaçaient, ils tournaient sur eux-mêmes sans rien ressentir de
cette rotation, ni de leur déplacement dans le sens horizontal.
Leurs yeux ne pouvaient percer l’épais brouillard qui s’amoncelait
sous la nacelle. Autour d’eux, tout était brume. Telle était même
l’opacité des nuages, qu’ils n’auraient pu dire s’il faisait jour
ou nuit. Aucun reflet de lumière, aucun bruit des terres habitées,
aucun mugissement de l’Océan n’avaient dû parvenir jusqu’à eux
dans cette immensité obscure, tant qu’ils s’étaient tenus dans les
hautes zones. Leur rapide descente avait seule pu leur donner
connaissance des dangers qu’ils couraient au-dessus des flots.

Cependant, le ballon, délesté de lourds objets, tels que
munitions, armes, provisions, s’était relevé dans les couches
supérieures de l’atmosphère, à une hauteur de quatre mille cinq
cents pieds. Les passagers, après avoir reconnu que la mer était
sous la nacelle, trouvant les dangers moins redoutables en haut
qu’en bas, n’avaient pas hésité à jeter par-dessus le bord les
objets même les plus utiles, et ils cherchaient à ne plus rien
perdre de ce fluide, de cette âme de leur appareil, qui les
soutenait au-dessus de l’abîme.

La nuit se passa au milieu d’inquiétudes qui auraient été
mortelles pour des âmes moins énergiques. Puis le jour reparut,
et, avec le jour, l’ouragan marqua une tendance à se modérer. Dès
le début de cette journée du 24 mars, il y eut quelques symptômes
d’apaisement. À l’aube, les nuages, plus vésiculaires, étaient
remontés dans les hauteurs du ciel. En quelques heures, la trombe
s’évasa et se rompit. Le vent, de l’état d’ouragan, passa au
«grand frais», c’est-à-dire que la vitesse de translation des
couches atmosphériques diminua de moitié. C’était encore ce que
les marins appellent «une brise à trois ris», mais l’amélioration
dans le trouble des éléments n’en fut pas moins considérable.

Vers onze heures, la partie inférieure de l’air s’était
sensiblement nettoyée. L’atmosphère dégageait cette limpidité
humide qui se voit, qui se sent même, après le passage des grands
météores. Il ne semblait pas que l’ouragan fût allé plus loin dans
l’ouest. Il paraissait s’être tué lui-même. Peut-être s’était-il
écoulé en nappes électriques, après la rupture de la trombe, ainsi
qu’il arrive quelquefois aux typhons de l’océan Indien.

Mais, vers cette heure-là aussi, on eût pu constater, de nouveau,
que le ballon s’abaissait lentement, par un mouvement continu,
dans les couches inférieures de l’air. Il semblait même qu’il se
dégonflait peu à peu, et que son enveloppe s’allongeait en se
distendant, passant de la forme sphérique à la forme ovoïde.

Vers midi, l’aérostat ne planait plus qu’à une hauteur de deux
mille pieds au-dessus de la mer. Il jaugeait cinquante mille pieds
cubes, et, grâce à sa capacité, il avait évidemment pu se
maintenir longtemps dans l’air, soit qu’il eût atteint de grandes
altitudes, soit qu’il se fût déplacé suivant une direction
horizontale. En ce moment, les passagers jetèrent les derniers
objets qui alourdissaient encore, la nacelle, les quelques vivres
qu’ils avaient conservés, tout, jusqu’aux menus ustensiles qui
garnissaient leurs poches, et l’un d’eux, s’étant hissé sur le
cercle auquel se réunissaient les cordes du filet, chercha à lier
solidement l’appendice inférieur de l’aérostat.

Il était évident que les passagers ne pouvaient plus maintenir le
ballon dans les zones élevées, et que le gaz leur manquait!

Ils étaient donc perdus! en effet, ce n’était ni un continent, ni
même une île, qui s’étendait au-dessous d’eux. L’espace n’offrait
pas un seul point d’atterrissement, pas une surface solide sur
laquelle leur ancre pût mordre.

C’était l’immense mer, dont les flots se heurtaient encore avec
une incomparable violence! C’était l’Océan sans limites visibles,
même pour eux, qui le dominaient de haut et dont les regards
s’étendaient alors sur un rayon de quarante milles! C’était cette
plaine liquide, battue sans merci, fouettée par l’ouragan, qui
devait leur apparaître comme une chevauchée de lames échevelées,
sur lesquelles eût été jeté un vaste réseau de crêtes blanches!
Pas une terre en vue, pas un navire!

Il fallait donc, à tout prix, arrêter le mouvement descensionnel,
pour empêcher que l’aérostat ne vînt s’engloutir au milieu des
flots. Et c’était évidemment à cette urgente opération que
s’employaient les passagers de la nacelle. Mais, malgré leurs
efforts, le ballon s’abaissait toujours, en même temps qu’il se
déplaçait avec une extrême vitesse, suivant la direction du vent,
c’est-à-dire du nord-est au sud-ouest.

Situation terrible, que celle de ces infortunés! Ils n’étaient
évidemment plus maîtres de l’aérostat. Leurs tentatives ne
pouvaient aboutir. L’enveloppe du ballon se dégonflait de plus en
plus. Le fluide s’échappait sans qu’il fût aucunement possible de
le retenir. La descente s’accélérait visiblement, et, à une heure
après midi, la nacelle n’était pas suspendue à plus de six cents
pieds au-dessus de l’Océan.

C’est que, en effet, il était impossible d’empêcher la fuite du
gaz, qui s’échappait librement par une déchirure de l’appareil. En
allégeant la nacelle de tous les objets qu’elle contenait, les
passagers avaient pu prolonger, pendant quelques heures, leur
suspension dans l’air.

Mais l’inévitable catastrophe ne pouvait qu’être retardée, et, si
quelque terre ne se montrait pas avant la nuit, passagers, nacelle
et ballon auraient définitivement disparu dans les flots.

La seule manoeuvre qu’il y eût à faire encore fut faite à ce
moment. Les passagers de l’aérostat étaient évidemment des gens
énergiques, et qui savaient regarder la mort en face. On n’eût pas
entendu un seul murmure s’échapper de leurs lèvres.

Ils étaient décidés à lutter jusqu’à la dernière seconde, à tout
faire pour retarder leur chute. La nacelle n’était qu’une sorte de
caisse d’osier, impropre à flotter, et il n’y avait aucune
possibilité de la maintenir à la surface de la mer, si elle y
tombait.

À deux heures, l’aérostat était à peine à quatre cents pieds au-
dessus des flots. En ce moment, une voix mâle -- la voix d’un
homme dont le coeur était inaccessible à la crainte -- se fit
entendre. À cette voix répondirent des voix non moins énergiques.

«Tout est-il jeté?

-- Non! Il y a encore dix mille francs d’or!»

Un sac pesant tomba aussitôt à la mer.

«Le ballon se relève-t-il?

-- Un peu, mais il ne tardera pas à retomber!

-- Que reste-t-il à jeter au dehors?

-- Rien!

-- Si!... La nacelle!

-- Accrochons-nous au filet! et à la mer la nacelle!»

C’était, en effet, le seul et dernier moyen d’alléger l’aérostat.
Les cordes qui rattachaient la nacelle au cercle furent coupées,
et l’aérostat, après sa chute, remonta de deux mille pieds.

Les cinq passagers s’étaient hissés dans le filet, au-dessus du
cercle, et se tenaient dans le réseau des mailles, regardant
l’abîme.

On sait de quelle sensibilité statique sont doués les aérostats.
Il suffit de jeter l’objet le plus léger pour provoquer un
déplacement dans le sens vertical. L’appareil, flottant dans
l’air, se comporte comme une balance d’une justesse mathématique.
On comprend donc que, lorsqu’il est délesté d’un poids
relativement considérable, son déplacement soit important et
brusque. C’est ce qui arriva dans cette occasion.

Mais, après s’être un instant équilibré dans les zones
supérieures, l’aérostat commença à redescendre.

Le gaz fuyait par la déchirure, qu’il était impossible de réparer.

Les passagers avaient fait tout ce qu’ils pouvaient faire. Aucun
moyen humain ne pouvait les sauver désormais. Ils n’avaient plus à
compter que sur l’aide de Dieu.

À quatre heures, le ballon n’était plus qu’à cinq cents pieds de
la surface des eaux. Un aboiement sonore se fit entendre. Un chien
accompagnait les passagers et se tenait accroché près de son
maître dans les mailles du filet.

«Top a vu quelque chose!» s’écria l’un des passagers.

Puis, aussitôt, une voix forte se fit entendre:

«Terre! terre!»

Le ballon, que le vent ne cessait d’entraîner vers le sud-ouest,
avait, depuis l’aube, franchi une distance considérable, qui se
chiffrait par centaines de milles, et une terre assez élevée
venait, en effet, d’apparaître dans cette direction.

Mais cette terre se trouvait encore à trente milles sous le vent.
Il ne fallait pas moins d’une grande heure pour l’atteindre, et
encore à la condition de ne pas dériver. Une heure! Le ballon ne
se serait-il pas auparavant vidé de tout ce qu’il avait gardé de
son fluide?

Telle était la terrible question! Les passagers voyaient
distinctement ce point solide, qu’il fallait atteindre à tout
prix. Ils ignoraient ce qu’il était, île ou continent, car c’est à
peine s’ils savaient vers quelle partie du monde l’ouragan les
avait entraînés! Mais cette terre, qu’elle fût habitée ou qu’elle
ne le fût pas, qu’elle dût être hospitalière ou non, il fallait y
arriver!

Or, à quatre heures, il était visible que le ballon ne pouvait
plus se soutenir.

CHAPITRE II

Il rasait la surface de la mer. Déjà la crête des énormes lames
avait plusieurs fois léché le bas du filet, l’alourdissant encore,
et l’aérostat ne se soulevait plus qu’à demi, comme un oiseau qui
a du plomb dans l’aile. Une demi-heure plus tard, la terre n’était
plus qu’à un mille, mais le ballon, épuisé, flasque, distendu,
chiffonné en gros plis, ne conservait plus de gaz que dans sa
partie supérieure. Les passagers, accrochés au filet, pesaient
encore trop pour lui, et bientôt, à demi plongés dans la mer, ils
furent battus par les lames furieuses. L’enveloppe de l’aérostat
fit poche alors, et le vent s’y engouffrant, le poussa comme un
navire vent arrière.

Peut-être accosterait-il ainsi la côte!

Or, il n’en était qu’à deux encablures, quand des cris terribles,
sortis de quatre poitrines à la fois, retentirent. Le ballon, qui
semblait ne plus devoir se relever, venait de refaire encore un
bond inattendu, après avoir été frappé d’un formidable coup de
mer. Comme s’il eût été délesté subitement d’une nouvelle partie
de son poids, il remonta à une hauteur de quinze cents pieds, et
là il rencontra une sorte de remous du vent, qui, au lieu de le
porter directement à la côte, lui fit suivre une direction presque
parallèle. Enfin, deux minutes plus tard, il s’en rapprochait
obliquement, et il retombait définitivement sur le sable du
rivage, hors de la portée des lames.

Les passagers, s’aidant les uns les autres, parvinrent à se
dégager des mailles du filet. Le ballon, délesté de leur poids,
fut repris par le vent, et comme un oiseau blessé qui retrouve un
instant de vie, il disparut dans l’espace.

La nacelle avait contenu cinq passagers, plus un chien, et le
ballon n’en jetait que quatre sur le rivage.

Le passager manquant avait évidemment été enlevé par le coup de
mer qui venait de frapper le filet, et c’est ce qui avait permis à
l’aérostat allégé, de remonter une dernière fois, puis, quelques
instants après, d’atteindre la terre.

À peine les quatre naufragés -- on peut leur donner ce nom --
avaient-ils pris pied sur le sol, que tous, songeant à l’absent,
s’écriaient: «Il essaye peut-être d’aborder à la nage! Sauvons-le!
sauvons-le!»

Ce n’étaient ni des aéronautes de profession, ni des amateurs
d’expéditions aériennes, que l’ouragan venait de jeter sur cette
côte. C’étaient des prisonniers de guerre, que leur audace avait
poussés à s’enfuir dans des circonstances extraordinaires.

Cent fois, ils auraient dû périr! Cent fois, leur ballon déchiré
aurait dû les précipiter dans l’abîme! Mais le ciel les réservait
à une étrange destinée, et le 20 mars, après avoir fui Richmond,
assiégée par les troupes du général Ulysse Grant, ils se
trouvaient à sept mille milles de cette capitale de la Virginie,
la principale place forte des séparatistes, pendant la terrible
guerre de Sécession. Leur navigation aérienne avait duré cinq
jours.

Voici, d’ailleurs, dans quelles circonstances curieuses s’était
produite l’évasion des prisonniers, -- évasion qui devait aboutir
à la catastrophe que l’on connaît.

Cette année même, au mois de février 1865, dans un de ces coups de
main que tenta, mais inutilement, le général Grant pour s’emparer
de Richmond, plusieurs de ses officiers tombèrent au pouvoir de
l’ennemi et furent internés dans la ville. L’un des plus
distingués de ceux qui furent pris appartenait à l’état-major
fédéral, et se nommait Cyrus Smith.

Cyrus Smith, originaire du Massachussets, était un ingénieur, un
savant de premier ordre, auquel le gouvernement de l’Union avait
confié, pendant la guerre, la direction des chemins de fer, dont
le rôle stratégique fut si considérable. Véritable Américain du
nord, maigre, osseux, efflanqué, âgé de quarante-cinq ans environ,
il grisonnait déjà par ses cheveux ras et par sa barbe, dont il ne
conservait qu’une épaisse moustache. Il avait une de ces belles
têtes «numismatiques», qui semblent faites pour être frappées en
médailles, les yeux ardents, la bouche sérieuse, la physionomie
d’un savant de l’école militante. C’était un de ces ingénieurs qui
ont voulu commencer par manier le marteau et le pic, comme ces
généraux qui ont voulu débuter simples soldats. Aussi, en même
temps que l’ingéniosité de l’esprit, possédait-il la suprême
habileté de main. Ses muscles présentaient de remarquables
symptômes de tonicité. Véritablement homme d’action en même temps
qu’homme de pensée, il agissait sans effort, sous l’influence
d’une large expansion vitale, ayant cette persistance vivace qui
défie toute mauvaise chance.

Très instruit, très pratique», très débrouillard», pour employer
un mot de la langue militaire française, c’était un tempérament
superbe, car, tout en restant maître de lui, quelles que fussent
les circonstances, il remplissait au plus haut degré ces trois
conditions dont l’ensemble détermine l’énergie humaine: activité
d’esprit et de corps, impétuosité des désirs, puissance de la
volonté. Et sa devise aurait pu être celle de Guillaume d’Orange
au XVIIe siècle: «Je n’ai pas besoin d’espérer pour entreprendre,
ni de réussir pour persévérer.» En même temps, Cyrus Smith était
le courage personnifié. Il avait été de toutes les batailles
pendant cette guerre de Sécession. Après avoir commencé sous
Ulysse Grant dans les volontaires de l’Illinois, il s’était battu
à Paducah, à Belmont, à Pittsburg-Landing, au siège de Corinth, à
Port-Gibson, à la Rivière-Noire, à Chattanoga, à Wilderness, sur
le Potomak, partout et vaillamment, en soldat digne du général qui
répondait: «Je ne compte jamais mes morts!» Et, cent fois, Cyrus
Smith aurait dû être au nombre de ceux-là que ne comptait pas le
terrible Grant, mais dans ces combats, où il ne s’épargnait guère,
la chance le favorisa toujours, jusqu’au moment où il fut blessé
et pris sur le champ de bataille de Richmond. En même temps que
Cyrus Smith, et le même jour, un autre personnage important
tombait au pouvoir des sudistes. Ce n’était rien moins que
l’honorable Gédéon Spilett», reporter» du New-York Herald, qui
avait été chargé de suivre les péripéties de la guerre au milieu
des armées du Nord.

Gédéon Spilett était de la race de ces étonnants chroniqueurs
anglais ou américains, des Stanley et autres, qui ne reculent
devant rien pour obtenir une information exacte et pour la
transmettre à leur journal dans les plus brefs délais. Les
journaux de l’Union, tels que le New-York Herald, forment de
véritables puissances, et leurs délégués sont des représentants
avec lesquels on compte. Gédéon Spilett marquait au premier rang
de ces délégués.

Homme de grand mérite, énergique, prompt et prêt à tout, plein
d’idées, ayant couru le monde entier, soldat et artiste, bouillant
dans le conseil, résolu dans l’action, ne comptant ni peines, ni
fatigues, ni dangers, quand il s’agissait de tout savoir, pour lui
d’abord, et pour son journal ensuite, véritable héros de la
curiosité, de l’information, de l’inédit, de l’inconnu, de
l’impossible, c’était un de ces intrépides observateurs qui
écrivent sous les balles», chroniquent» sous les boulets, et pour
lesquels tous les périls sont des bonnes fortunes.

Lui aussi avait été de toutes les batailles, au premier rang,
revolver d’une main, carnet de l’autre, et la mitraille ne faisait
pas trembler son crayon.

Il ne fatiguait pas les fils de télégrammes incessants, comme ceux
qui parlent alors qu’ils n’ont rien à dire, mais chacune de ses
notes, courtes, nettes, claires, portait la lumière sur un point
important. D’ailleurs», l’humour» ne lui manquait pas. Ce fut lui
qui, après l’affaire de la Rivière-Noire, voulant à tout prix
conserver sa place au guichet du bureau télégraphique, afin
d’annoncer à son journal le résultat de la bataille, télégraphia
pendant deux heures les premiers chapitres de la Bible. Il en
coûta deux mille dollars au New-York Herald, mais le New-York
Herald fut le premier informé.

Gédéon Spilett était de haute taille. Il avait quarante ans au
plus. Des favoris blonds tirant sur le rouge encadraient sa
figure. Son oeil était calme, vif, rapide dans ses déplacements.
C’était l’oeil d’un homme qui a l’habitude de percevoir vite tous
les détails d’un horizon. Solidement bâti, il s’était trempé dans
tous les climats comme une barre d’acier dans l’eau froide. Depuis
dix ans, Gédéon Spilett était le reporter attitré du New-York
Herald, qu’il enrichissait de ses chroniques et de ses dessins,
car il maniait aussi bien le crayon que la plume.

Lorsqu’il fut pris, il était en train de faire la description et
le croquis de la bataille. Les derniers mots relevés sur son
carnet furent ceux-ci: «Un sudiste me couche en joue et...» Et
Gédéon Spilett fut manqué, car, suivant son invariable habitude,
il se tira de cette affaire sans une égratignure.

Cyrus Smith et Gédéon Spilett, qui ne se connaissaient pas, si ce
n’est de réputation, avaient été tous les deux transportés à
Richmond.

L’ingénieur guérit rapidement de sa blessure, et ce fut pendant sa
convalescence qu’il fit connaissance du reporter. Ces deux hommes
se plurent et apprirent à s’apprécier. Bientôt, leur vie commune
n’eut plus qu’un but, s’enfuir, rejoindre l’armée de Grant et
combattre encore dans ses rangs pour l’unité fédérale.

Les deux Américains étaient donc décidés à profiter de toute
occasion; mais bien qu’ils eussent été laissés libres dans la
ville, Richmond était si sévèrement gardée, qu’une évasion devait
être regardée comme impossible. Sur ces entre faits, Cyrus Smith
fut rejoint par un serviteur, qui lui était dévoué à la vie, à la
mort.

Cet intrépide était un nègre, né sur le domaine de l’ingénieur,
d’un père et d’une mère esclaves, mais que, depuis longtemps,
Cyrus Smith, abolitionniste de raison et de coeur, avait
affranchi. L’esclave, devenu libre, n’avait pas voulu quitter son
maître.

Il l’aimait à mourir pour lui. C’était un garçon de trente ans,
vigoureux, agile, adroit, intelligent, doux et calme, parfois
naïf, toujours souriant, serviable et bon. Il se nommait
Nabuchodonosor, mais il ne répondait qu’à l’appellation
abréviative et familière de Nab.

Quand Nab apprit que son maître avait été fait prisonnier, il
quitta le Massachussets sans hésiter, arriva devant Richmond, et,
à force de ruse et d’adresse, après avoir risqué vingt fois sa
vie, il parvint à pénétrer dans la ville assiégée. Ce que furent
le plaisir de Cyrus Smith, en revoyant son serviteur, et la joie
de Nab à retrouver son maître, cela ne peut s’exprimer.

Mais si Nab avait pu pénétrer dans Richmond, il était bien
autrement difficile d’en sortir, car on surveillait de très près
les prisonniers fédéraux.

Il fallait une occasion extraordinaire pour pouvoir tenter une
évasion avec quelques chances de succès, et cette occasion non
seulement ne se présentait pas, mais il était malaisé de la faire
naître.

Cependant, Grant continuait ses énergiques opérations. La victoire
de Petersburg lui avait été très chèrement disputée. Ses forces,
réunies à celles de Butler, n’obtenaient encore aucun résultat
devant Richmond, et rien ne faisait présager que la délivrance des
prisonniers dût être prochaine. Le reporter, auquel sa captivité
fastidieuse ne fournissait plus un détail intéressant à noter, ne
pouvait plus y tenir. Il n’avait qu’une idée: sortir de Richmond
et à tout prix. Plusieurs fois, même, il tenta l’aventure et fut
arrêté par des obstacles infranchissables.

Cependant, le siège continuait, et si les prisonniers avaient hâte
de s’échapper pour rejoindre l’armée de Grant, certains assiégés
avaient non moins hâte de s’enfuir, afin de rejoindre l’armée
séparatiste, et, parmi eux, un certain Jonathan Forster, sudiste
enragé. C’est qu’en effet, si les prisonniers fédéraux ne
pouvaient quitter la ville, les fédérés ne le pouvaient pas non
plus, car l’armée du Nord les investissait. Le gouverneur de
Richmond, depuis longtemps déjà, ne pouvait plus communiquer avec
le général Lee, et il était du plus haut intérêt de faire
connaître la situation de la ville, afin de hâter la marche de
l’armée de secours. Ce Jonathan Forster eut alors l’idée de
s’enlever en ballon, afin de traverser les lignes assiégeantes et
d’arriver ainsi au camp des séparatistes.

Le gouverneur autorisa la tentative. Un aérostat fut fabriqué et
mis à la disposition de Jonathan Forster, que cinq de ses
compagnons devaient suivre dans les airs. Ils étaient munis
d’armes, pour le cas où ils auraient à se défendre en
atterrissant, et de vivres, pour le cas où leur voyage aérien se
prolongerait.

Le départ du ballon avait été fixé au 18 mars. Il devait
s’effectuer pendant la nuit, et, avec un vent de nord-ouest de
moyenne force, les aéronautes comptaient en quelques heures
arriver au quartier général de Lee.

Mais ce vent du nord-ouest ne fut point une simple brise. Dès le
18, on put voir qu’il tournait à l’ouragan. Bientôt, la tempête
devint telle, que le départ de Forster dut être différé, car il
était impossible de risquer l’aérostat et ceux qu’il emporterait
au milieu des éléments déchaînés.

Le ballon, gonflé sur la grande place de Richmond, était donc là,
prêt à partir à la première accalmie du vent, et, dans la ville,
l’impatience était grande à voir que l’état de l’atmosphère ne se
modifiait pas.

Le 18, le 19 mars se passèrent sans qu’aucun changement se
produisît dans la tourmente. On éprouvait même de grandes
difficultés pour préserver le ballon, attaché au sol, que les
rafales couchaient jusqu’à terre.

La nuit du 19 au 20 s’écoula, mais, au matin, l’ouragan se
développait encore avec plus d’impétuosité. Le départ était
impossible.

Ce jour-là, l’ingénieur Cyrus Smith fut accosté dans une des rues
de Richmond par un homme qu’il ne connaissait point. C’était un
marin nommé Pencroff, âgé de trente-cinq à quarante ans,
vigoureusement bâti, très hâlé, les yeux vifs et clignotants, mais
avec une bonne figure. Ce Pencroff était un Américain du nord, qui
avait couru toutes les mers du globe, et auquel, en fait
d’aventures, tout ce qui peut survenir d’extraordinaire à un être
à deux pieds sans plumes était arrivé. Inutile de dire que c’était
une nature entreprenante, prête à tout oser, et qui ne pouvait
s’étonner de rien. Pencroff, au commencement de cette année,
s’était rendu pour affaires à Richmond avec un jeune garçon de
quinze ans, Harbert Brown, du New-Jersey, fils de son capitaine,
un orphelin qu’il aimait comme si c’eût été son propre enfant.
N’ayant pu quitter la ville avant les premières opérations du
siège, il s’y trouva donc bloqué, à son grand déplaisir, et il
n’eut plus aussi, lui, qu’une idée: s’enfuir par tous les moyens
possibles. Il connaissait de réputation l’ingénieur Cyrus Smith.
Il savait avec quelle impatience cet homme déterminé rongeait son
frein. Ce jour-là, il n’hésita donc pas à l’aborder en lui disant
sans plus de préparation:

«Monsieur Smith, en avez-vous assez de Richmond?»

L’ingénieur regarda fixement l’homme qui lui parlait ainsi, et qui
ajouta à voix basse:

«Monsieur Smith, voulez-vous fuir?

-- Quand cela?...» répondit vivement l’ingénieur, et on peut
affirmer que cette réponse lui échappa, car il n’avait pas encore
examiné l’inconnu qui lui adressait la parole.

Mais après avoir, d’un oeil pénétrant, observé la loyale figure du
marin, il ne put douter qu’il n’eût devant lui un honnête homme.

«Qui êtes-vous?» demanda-t-il d’une voix brève.

Pencroff se fit connaître.

«Bien, répondit Cyrus Smith. Et par quel moyen me proposez-vous de
fuir?

-- Par ce fainéant de ballon qu’on laisse là à rien faire, et qui
me fait l’effet de nous attendre tout exprès!...»

Le marin n’avait pas eu besoin d’achever sa phrase.

L’ingénieur avait compris d’un mot. Il saisit Pencroff par le bras
et l’entraîna chez lui.

Là, le marin développa son projet, très simple en vérité. On ne
risquait que sa vie à l’exécuter.

L’ouragan était dans toute sa violence, il est vrai, mais un
ingénieur adroit et audacieux, tel que Cyrus Smith, saurait bien
conduire un aérostat.

S’il eût connu la manoeuvre, lui, Pencroff, il n’aurait pas hésité
à partir, -- avec Harbert, s’entend. Il en avait vu bien d’autres,
et n’en était plus à compter avec une tempête!

Cyrus Smith avait écouté le marin sans mot dire, mais son regard
brillait. L’occasion était là. Il n’était pas homme à la laisser
échapper. Le projet n’était que très dangereux, donc il était
exécutable.

La nuit, malgré la surveillance, on pouvait aborder le ballon, se
glisser dans la nacelle, puis couper les liens qui le retenaient!
Certes, on risquait d’être tué, mais, par contre, on pouvait
réussir, et sans cette tempête... Mais sans cette tempête, le
ballon fût déjà parti, et l’occasion, tant cherchée, ne se
présenterait pas en ce moment!

«Je ne suis pas seul!... dit en terminant Cyrus Smith.

-- Combien de personnes voulez-vous donc emmener? demanda le
marin.

-- Deux: mon ami Spilett et mon serviteur Nab.

-- Cela fait donc trois, répondit Pencroff, et, avec Harbert et
moi, cinq. Or, le ballon devait enlever six...

-- Cela suffit. Nous partirons!» dit Cyrus Smith.

Ce «nous» engageait le reporter, mais le reporter n’était pas
homme à reculer, et quand le projet lui fut communiqué, il
l’approuva sans réserve. Ce dont il s’étonnait, c’était qu’une
idée aussi simple ne lui fût pas déjà venue. Quant à Nab, il
suivait son maître partout où son maître voulait aller.

«À ce soir alors, dit Pencroff. Nous flânerons tous les cinq, par
là, en curieux!

-- À ce soir, dix heures, répondit Cyrus Smith, et fasse le ciel
que cette tempête ne s’apaise pas avant notre départ!»

Pencroff prit congé de l’ingénieur, et retourna à son logis, où
était resté jeune Harbert Brown. Ce courageux enfant connaissait
le plan du marin, et ce n’était pas sans une certaine anxiété
qu’il attendait le résultat de la démarche faite auprès de
l’ingénieur. On le voit, c’étaient cinq hommes déterminés qui
allaient ainsi se lancer dans la tourmente, en plein ouragan!

Non! L’ouragan ne se calma pas, et ni Jonathan Forster, ni ses
compagnons ne pouvaient songer à l’affronter dans cette frêle
nacelle! La journée fut terrible. L’ingénieur ne craignait qu’une
chose: c’était que l’aérostat, retenu au sol et couché sous le
vent, ne se déchirât en mille pièces. Pendant plusieurs heures, il
rôda sur la place presque déserte, surveillant l’appareil.
Pencroff en faisait autant de son côté, les mains dans les poches,
et bâillant au besoin, comme un homme qui ne sait à quoi tuer le
temps, mais redoutant aussi que le ballon ne vînt à se déchirer ou
même à rompre ses liens et à s’enfuir dans les airs.

Le soir arriva. La nuit se fit très sombre. D’épaisses brumes
passaient comme des nuages au ras du sol. Une pluie mêlée de neige
tombait. Le temps était froid. Une sorte de brouillard pesait sur
Richmond. Il semblait que la violente tempête eût fait comme une
trêve entre les assiégeants et les assiégés, et que le canon eût
voulu se taire devant les formidables détonations de l’ouragan.
Les rues de la ville étaient désertes. Il n’avait pas même paru
nécessaire, par cet horrible temps, de garder la place au milieu
de laquelle se débattait l’aérostat.

Tout favorisait le départ des prisonniers, évidemment; mais ce
voyage, au milieu des rafales déchaînées!...

«Vilaine marée! se disait Pencroff, en fixant d’un coup de poing
son chapeau que le vent disputait à sa tête. Mais bah! on en
viendra à bout tout de même!»

À neuf heures et demie, Cyrus Smith et ses compagnons se
glissaient par divers côtés sur la place, que les lanternes de
gaz, éteintes par le vent, laissaient dans une obscurité profonde.
On ne voyait même pas l’énorme aérostat, presque entièrement
rabattu sur le sol.

Indépendamment des sacs de lest qui maintenaient les cordes du
filet, la nacelle était retenue par un fort câble passé dans un
anneau scellé dans le pavé, et dont le double remontait à bord.

Les cinq prisonniers se rencontrèrent près de la nacelle. Ils
n’avaient point été aperçus, et telle était l’obscurité, qu’ils ne
pouvaient se voir eux-mêmes.

Sans prononcer une parole, Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Nab et
Harbert prirent place dans la nacelle, pendant que Pencroff, sur
l’ordre de l’ingénieur, détachait successivement les paquets de
lest. Ce fut l’affaire de quelques instants, et le marin rejoignit
ses compagnons.

L’aérostat n’était alors retenu que par le double du câble, et
Cyrus Smith n’avait plus qu’à donner l’ordre du départ. En ce
moment, un chien escalada d’un bond la nacelle.

C’était Top, le chien de l’ingénieur, qui, ayant brisé sa chaîne,
avait suivi son maître. Cyrus Smith craignant un excès de poids,
voulait renvoyer le pauvre animal.

«Bah! un de plus!» dit Pencroff, en délestant la nacelle de deux
sacs de sable.

Puis, il largua le double du câble, et le ballon, partant par une
direction oblique, disparut, après avoir heurté sa nacelle contre
deux cheminées qu’il abattit dans la furie de son départ.

L’ouragan se déchaînait alors avec une épouvantable violence.
L’ingénieur, pendant la nuit, ne put songer à descendre, et quand
le jour vint, toute vue de la terre lui était interceptée par les
brumes. Ce fut cinq jours après seulement, qu’une éclaircie laissa
voir l’immense mer au-dessous de cet aérostat, que le vent
entraînait avec une vitesse effroyable!

On sait comment, de ces cinq hommes, partis le 20 mars, quatre
étaient jetés, le 24 mars, sur une côte déserte, à plus de six
mille milles de leur pays!

Et celui qui manquait, celui au secours duquel les quatre
survivants du ballon couraient tout d’abord, c’était leur chef
naturel, c’était l’ingénieur Cyrus Smith!

CHAPITRE III

L’ingénieur, à travers les mailles du filet qui avaient cédé,
avait été enlevé par un coup de mer.

Son chien avait également disparu. Le fidèle animal s’était
volontairement précipité au secours de son maître.

«En avant!» s’écria le reporter.

Et tous quatre, Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff et Nab, oubliant
épuisement et fatigues, commencèrent leurs recherches.

Le pauvre Nab pleurait de rage et de désespoir à la fois, à la
pensée d’avoir perdu tout ce qu’il aimait au monde.

Il ne s’était pas écoulé deux minutes entre le moment où Cyrus
Smith avait disparu et l’instant où ses compagnons avaient pris
terre. Ceux-ci pouvaient donc espérer d’arriver à temps pour le
sauver.

«Cherchons! cherchons! cria Nab.

-- Oui, Nab, répondit Gédéon Spilett, et nous le retrouverons!

-- Vivant?

-- Vivant!

-- Sait-il nager? demanda Pencroff.

-- Oui! répondit Nab! Et, d’ailleurs, Top est là!...»

Le marin, entendant la mer mugir, secoua la tête!

C’était dans le nord de la côte, et environ à un demi-mille de
l’endroit où les naufragés venaient d’atterrir, que l’ingénieur
avait disparu. S’il avait pu atteindre le point le plus rapproché
du littoral, c’était donc à un demi-mille au plus que devait être
situé ce point.

Il était près de six heures alors. La brume venait de se lever et
rendait la nuit très obscure. Les naufragés marchaient en suivant
vers le nord la côte est de cette terre sur laquelle le hasard les
avait jetés, -- terre inconnue, dont ils ne pouvaient même
soupçonner la situation géographique. Ils foulaient du pied un sol
sablonneux, mêlé de pierres, qui paraissait dépourvu de toute
espèce de végétation.

Ce sol, fort inégal, très raboteux, semblait en de certains
endroits criblé de petites fondrières, qui rendaient la marche
très pénible. De ces trous s’échappaient à chaque instant de gros
oiseaux au vol lourd, fuyant en toutes directions, que l’obscurité
empêchait de voir. D’autres, plus agiles, se levaient par bandes
et passaient comme des nuées.

Le marin croyait reconnaître des goélands et des mouettes, dont
les sifflements aigus luttaient avec les rugissements de la mer.
De temps en temps, les naufragés s’arrêtaient, appelaient à grands
cris, et écoutaient si quelque appel ne se ferait pas entendre du
côté de l’Océan.

Ils devaient penser, en effet, que s’ils eussent été à proximité
du lieu où l’ingénieur avait pu atterrir, les aboiements du chien
Top, au cas où Cyrus Smith eût été hors d’état de donner signe
d’existence, seraient arrivés jusqu’à eux. Mais aucun cri ne se
détachait sur le grondement des lames et le cliquetis du ressac.
Alors, la petite troupe reprenait sa marche en avant, et fouillait
les moindres anfractuosités du littoral.

Après une course de vingt minutes, les quatre naufragés furent
subitement arrêtés par une lisière écumante de lames. Le terrain
solide manquait. Ils se trouvaient à l’extrémité d’une pointe
aiguë, sur laquelle la mer brisait avec fureur.

«C’est un promontoire, dit le marin. Il faut revenir sur nos pas
en tenant notre droite, et nous gagnerons ainsi la franche terre.

-- Mais s’il est là! répondit Nab, en montrant l’Océan, dont les
énormes lames blanchissaient dans l’ombre.

-- Eh bien, appelons-le!»

Et tous, unissant leurs voix, lancèrent un appel vigoureux, mais
rien ne répondit. Ils attendirent une accalmie. Ils
recommencèrent. Rien encore.

Les naufragés revinrent alors, en suivant le revers opposé du
promontoire, sur un sol également sablonneux et rocailleux.
Toutefois, Pencroff observa que le littoral était plus accore, que
le terrain montait, et il supposa qu’il devait rejoindre, par une
rampe assez allongée, une haute côte dont le massif se profilait
confusément dans l’ombre. Les oiseaux étaient moins nombreux sur
cette partie du rivage. La mer aussi s’y montrait moins houleuse,
moins bruyante, et il était même remarquable que l’agitation des
lames diminuait sensiblement. On entendait à peine le bruit du
ressac. Sans doute, ce côté du promontoire formait une anse semi-
circulaire, que sa pointe aiguë protégeait contre les ondulations
du large.

Mais, à suivre cette direction, on marchait vers le sud, et
c’était aller à l’opposé de cette portion de la côte sur laquelle
Cyrus Smith avait pu prendre pied. Après un parcours d’un mille et
demi, le littoral ne présentait encore aucune courbure qui permît
de revenir vers le nord. Il fallait pourtant bien que ce
promontoire, dont on avait tourné la pointe, se rattachât à la
franche terre.

Les naufragés, bien que leurs forces fussent épuisées, marchaient
toujours avec courage, espérant trouver à chaque moment quelque
angle brusque qui les remît dans la direction première. Quel fut
donc leur désappointement, quand, après avoir parcouru deux milles
environ, ils se virent encore une fois arrêtés par la mer sur une
pointe assez élevée, faite de roches glissantes.

«Nous sommes sur un îlot! dit Pencroff, et nous l’avons arpenté
d’une extrémité à l’autre!»

L’observation du marin était juste. Les naufragés avaient été
jetés, non sur un continent, pas même sur une île, mais sur un
îlot qui ne mesurait pas plus de deux mille en longueur, et dont
la largeur était évidemment peu considérable.

Cet îlot aride, semé de pierres, sans végétation, refuge désolé de
quelques oiseaux de mer, se rattachait-il à un archipel plus
important? On ne pouvait l’affirmer. Les passagers du ballon,
lorsque, de leur nacelle, ils entrevirent la terre à travers les
brumes, n’avaient pu suffisamment reconnaître son importance.
Cependant, Pencroff, avec ses yeux de marin habitués à percer
l’ombre, croyait bien, en ce moment, distinguer dans l’ouest des
masses confuses, qui annonçaient une côte élevée.

Mais, alors, on ne pouvait, par cette obscurité, déterminer à quel
système, simple ou complexe, appartenait l’îlot. On ne pouvait non
plus en sortir, puisque la mer l’entourait. Il fallait donc
remettre au lendemain la recherche de l’ingénieur, qui n’avait,
hélas! signalé sa présence par aucun cri.

«Le silence de Cyrus ne prouve rien, dit le reporter. Il peut être
évanoui, blessé, hors d’état de répondre momentanément, mais ne
désespérons pas.»

Le reporter émit alors l’idée d’allumer sur un point de l’îlot
quelque feu qui pourrait servir de signal à l’ingénieur. Mais on
chercha vainement du bois ou des broussailles sèches. Sable et
pierres, il n’y avait pas autre chose.

On comprend ce que durent être la douleur de Nab et celle de ses
compagnons, qui s’étaient vivement attachés à cet intrépide Cyrus
Smith. Il était trop évident qu’ils étaient impuissants alors à le
secourir. Il fallait attendre le jour. Ou l’ingénieur avait pu se
sauver seul, et déjà il avait trouvé refuge sur un point de la
côte, ou il était perdu à jamais!

Ce furent de longues et pénibles heures à passer. Le froid était
vif. Les naufragés souffrirent cruellement, mais ils s’en
apercevaient à peine. Ils ne songèrent même pas à prendre un
instant de repos.

S’oubliant pour leur chef, espérant, voulant espérer toujours, ils
allaient et venaient sur cet îlot aride, retournant incessamment à
sa pointe nord, là où ils devaient être plus rapprochés du lieu de
la catastrophe. Ils écoutaient, ils criaient, ils cherchaient à
surprendre quelque appel suprême, et leurs voix devaient se
transmettre au loin, car un certain calme régnait alors dans
l’atmosphère, et les bruits de la mer commençaient à tomber avec
la houle. Un des cris de Nab sembla même, à un certain moment, se
reproduire en écho. Harbert le fit observer à Pencroff, en
ajoutant:

«Cela prouverait qu’il existe dans l’ouest une côte assez
rapprochée.»

Le marin fit un signe affirmatif. D’ailleurs ses yeux ne pouvaient
le tromper. S’il avait, si peu que ce fût, distingué une terre,
c’est qu’une terre était là.

Mais cet écho lointain fut la seule réponse provoquée par les cris
de Nab, et l’immensité, sur toute la partie est de l’îlot, demeura
silencieuse.

Cependant le ciel se dégageait peu à peu. Vers minuit, quelques
étoiles brillèrent, et si l’ingénieur eût été là, près de ses
compagnons, il aurait pu remarquer que ces étoiles n’étaient plus
celles de l’hémisphère boréal. En effet, la polaire n’apparaissait
pas sur ce nouvel horizon, les constellations zénithales n’étaient
plus celles qu’il avait l’habitude d’observer dans la partie nord
du nouveau continent, et la Croix du Sud resplendissait alors au
pôle austral du monde.

La nuit s’écoula. Vers cinq heures du matin, le 25 mars, les
hauteurs du ciel se nuancèrent légèrement. L’horizon restait
sombre encore, mais, avec les premières lueurs du jour, une opaque
brume se leva de la mer, de telle sorte que le rayon visuel ne
pouvait s’étendre à plus d’une vingtaine de pas. Le brouillard se
déroulait en grosses volutes qui se déplaçaient lourdement.

C’était un contre-temps. Les naufragés ne pouvaient rien
distinguer autour d’eux. Tandis que les regards de Nab et du
reporter se projetaient sur l’Océan, le marin et Harbert
cherchaient la côte dans l’ouest. Mais pas un bout de terre
n’était visible.

«N’importe, dit Pencroff, si je ne vois pas la côte, je la sens...
elle est là... là... aussi sûr que nous ne sommes plus à
Richmond!»

Mais le brouillard ne devait pas tarder à se lever.

Ce n’était qu’une brumaille de beau temps. Un bon soleil en
chauffait les couches supérieures, et cette chaleur se tamisait
jusqu’à la surface de l’îlot. En effet, vers six heures et demie,
trois quarts d’heure après le lever du soleil, la brume devenait
plus transparente. Elle s’épaississait en haut, mais se dissipait
en bas. Bientôt tout l’îlot apparut, comme s’il fût descendu d’un
nuage; puis, la mer se montra suivant un plan circulaire, infinie
dans l’est, mais bornée dans l’ouest par une côte élevée et
abrupte.

Oui! la terre était là. Là, le salut, provisoirement assuré, du
moins. Entre l’îlot et la côte, séparés par un canal large d’un
demi-mille, un courant extrêmement rapide se propageait avec
bruit.

Cependant, un des naufragés, ne consultant que son coeur, se
précipita aussitôt dans le courant, sans prendre l’avis de ses
compagnons, sans même dire un seul mot. C’était Nab. Il avait hâte
d’être sur cette côte et de la remonter au nord. Personne n’eût pu
le retenir. Pencroff le rappela, mais en vain.

Le reporter se disposait à suivre Nab.

Pencroff, allant alors à lui:

«Vous voulez traverser ce canal? demanda-t-il.

-- Oui, répondit Gédéon Spilett.

-- Eh bien, attendez, croyez-moi, dit le marin. Nab suffira à
porter secours à son maître. Si nous nous engagions dans ce canal,
nous risquerions d’être entraînés au large par le courant, qui est
d’une violence extrême. Or, si je ne me trompe, c’est un courant
de jusant. Voyez, la marée baisse sur le sable. Prenons donc
patience, et, à mer basse, il est possible que nous trouvions un
passage guéable...

-- Vous avez raison, répondit le reporter. Séparons-nous le moins
que nous pourrons...»

Pendant ce temps, Nab luttait avec vigueur contre le courant. Il
le traversait suivant une direction oblique. On voyait ses noires
épaules émerger à chaque coupe. Il dérivait avec une extrême
vitesse, mais il gagnait aussi vers la côte. Ce demi-mille qui
séparait l’îlot de la terre, il employa plus d’une demi-heure à le
franchir, et il n’accosta le rivage qu’à plusieurs milliers de
pieds de l’endroit qui faisait face au point d’où il était parti.

Nab prit pied au bas d’une haute muraille de granit et se secoua
vigoureusement; puis, tout courant, il disparut bientôt derrière
une pointe de roches, qui se projetait en mer, à peu près à la
hauteur de l’extrémité septentrionale de l’îlot.

Les compagnons de Nab avaient suivi avec angoisse son audacieuse
tentative, et, quand il fut hors de vue, ils reportèrent leurs
regards sur cette terre à laquelle ils allaient demander refuge,
tout en mangeant quelques coquillages dont le sable était semé.
C’était un maigre repas, mais, enfin, c’en était un.

La côte opposée formait une vaste baie, terminée, au sud, par une
pointe très aiguë, dépourvue de toute végétation et d’un aspect
très sauvage. Cette pointe venait se souder au littoral par un
dessin assez capricieux et s’arc-boutait à de hautes roches
granitiques. Vers le nord, au contraire, la baie, s’évasant,
formait une côte plus arrondie, qui courait du sud-ouest au nord-
est et finissait par un cap effilé. Entre ces deux points
extrêmes, sur lesquels s’appuyait l’arc de la baie, la distance
pouvait être de huit milles. À un demi-mille du rivage, l’îlot
occupait une étroite bande de mer, et ressemblait à un énorme
cétacé, dont il représentait la carcasse très agrandie. Son
extrême largeur ne dépassait pas un quart de mille. Devant l’îlot,
le littoral se composait, en premier plan, d’une grève de sable,
semée de roches noirâtres, qui, en ce moment, réapparaissaient peu
à peu sous la marée descendante. Au deuxième plan, se détachait
une sorte de courtine granitique, taillée à pic, couronnée par une
capricieuse arête à une hauteur de trois cents pieds au moins.
Elle se profilait ainsi sur une longueur de trois milles, et se
terminait brusquement à droite par un pan coupé qu’on eût cru
taillé de main d’homme. Sur la gauche, au contraire, au-dessus du
promontoire, cette espèce de falaise irrégulière, s’égrenant en
éclats prismatiques, et faite de roches agglomérées et d’éboulis,
s’abaissait par une rampe allongée qui se confondait peu à peu
avec les roches de la pointe méridionale. Sur le plateau supérieur
de la côte, aucun arbre.

C’était une table nette, comme celle qui domine Cape-Town, au cap
de Bonne-Espérance, mais avec des proportions plus réduites. Du
moins, elle apparaissait telle, vue de l’îlot. Toutefois, la
verdure ne manquait pas à droite, en arrière du pan coupé. On
distinguait facilement la masse confuse de grands arbres, dont
l’agglomération se prolongeait au delà des limites du regard.
Cette verdure réjouissait l’oeil, vivement attristé par les âpres
lignes du parement de granit. Enfin, tout en arrière-plan et au-
dessus du plateau, dans la direction du nord-ouest et à une
distance de sept milles au moins, resplendissait un sommet blanc,
que frappaient les rayons solaires. C’était un chapeau de neiges,
coiffant quelque mont éloigné.

On ne pouvait donc se prononcer sur la question de savoir si cette
terre formait une île ou si elle appartenait à un continent. Mais,
à la vue de ces roches convulsionnées qui s’entassaient sur la
gauche, un géologue n’eût pas hésité à leur donner une origine
volcanique, car elles étaient incontestablement le produit d’un
travail plutonien.

Gédéon Spilett, Pencroff et Harbert observaient attentivement
cette terre, sur laquelle ils allaient peut-être vivre de longues
années, sur laquelle ils mourraient même, si elle ne se trouvait
pas sur la route des navires!

«Eh bien! demanda Harbert, que dis-tu, Pencroff?

-- Eh bien, répondit le marin, il y a du bon et du mauvais, comme
dans tout. Nous verrons. Mais voici le jusant qui se fait sentir.
Dans trois heures, nous tenterons le passage, et, une fois là, on
tâchera de se tirer d’affaire et de retrouver M Smith!»

Pencroff ne s’était pas trompé dans ses prévisions.

Trois heures plus tard, à mer basse, la plus grande partie des
sables, formant le lit du canal, avait découvert. Il ne restait
entre l’îlot et la côte qu’un chenal étroit qu’il serait aisé sans
doute de franchir. En effet, vers dix heures, Gédéon Spilett et
ses deux compagnons se dépouillèrent de leurs vêtements, ils les
mirent en paquet sur leur tête, et ils s’aventurèrent dans le
chenal, dont la profondeur ne dépassait pas cinq pieds. Harbert,
pour qui l’eau eût été trop haute, nageait comme un poisson, et il
s’en tira à merveille. Tous trois arrivèrent sans difficulté sur
le littoral opposé. Là, le soleil les ayant séchés rapidement, ils
remirent leurs habits, qu’ils avaient préservés du contact de
l’eau, et ils tinrent conseil.

CHAPITRE IV

Tout d’abord, le reporter dit au marin de l’attendre en cet
endroit même, où il le rejoindrait, et, sans perdre un instant, il
remonta le littoral, dans la direction qu’avait suivie, quelques
heures auparavant, le nègre Nab. Puis il disparut rapidement
derrière un angle de la côte, tant il lui tardait d’avoir des
nouvelles de l’ingénieur.

Harbert avait voulu l’accompagner.

«Restez, mon garçon, lui avait dit le marin. Nous avons à préparer
un campement et à voir s’il est possible de trouver à se mettre
sous la dent quelque chose de plus solide que des coquillages. Nos
amis auront besoin de se refaire à leur retour. À chacun sa tâche.

-- Je suis prêt, Pencroff, répondit Harbert.

-- Bon! reprit le marin, cela ira. Procédons avec méthode. Nous
sommes fatigués, nous avons froid, nous avons faim. Il s’agit donc
de trouver abri, feu et nourriture. La forêt a du bois, les nids
ont des oeufs: il reste à chercher la maison.

-- Eh bien, répondit Harbert, je chercherai une grotte dans ces
roches, et je finirai bien par découvrir quelque trou dans lequel
nous pourrons nous fourrer!

-- C’est cela, répondit Pencroff. En route, mon garçon.»

Et les voilà marchant tous deux au pied de l’énorme muraille, sur
cette grève que le flot descendant avait largement découverte.
Mais, au lieu de remonter vers le nord, ils descendirent au sud.
Pencroff avait remarqué, à quelques centaines de pas au-dessous de
l’endroit où ils étaient débarqués, que la côte offrait une
étroite coupée qui, suivant lui, devait servir de débouché à une
rivière ou à un ruisseau.

Or, d’une part, il était important de s’établir dans le voisinage
d’un cours d’eau potable, et, de l’autre, il n’était pas
impossible que le courant eût poussé Cyrus Smith de ce côté.

La haute muraille, on l’a dit, se dressait à une hauteur de trois
cents pieds, mais le bloc était plein partout, et, même à sa base,
à peine léchée par la mer, elle ne présentait pas la moindre
fissure qui pût servir de demeure provisoire. C’était un mur
d’aplomb, fait d’un granit très dur, que le flot n’avait jamais
rongé. Vers le sommet voltigeait tout un monde d’oiseaux
aquatiques, et particulièrement diverses espèces de l’ordre des
palmipèdes, à bec allongé, comprimé et pointu, -- volatiles très
criards, peu effrayés de la présence de l’homme, qui, pour la
première fois, sans doute, troublait ainsi leur solitude. Parmi
ces palmipèdes, Pencroff reconnut plusieurs labbes, sortes de
goélands auxquels on donne quelquefois le nom de stercoraires, et
aussi de petites mouettes voraces qui nichaient dans les
anfractuosités du granit. Un coup de fusil, tiré au milieu de ce
fourmillement d’oiseaux, en eût abattu un grand nombre; mais, pour
tirer un coup de fusil, il faut un fusil, et ni Pencroff, ni
Harbert n’en avaient.

D’ailleurs, ces mouettes et ces labbes sont à peine mangeables, et
leurs oeufs même ont un détestable goût.

Cependant, Harbert, qui s’était porté un peu plus sur la gauche,
signala bientôt quelques rochers tapissés d’algues, que la haute
mer devait recouvrir quelques heures plus tard. Sur ces roches, au
milieu des varechs glissants, pullulaient des coquillages à double
valve, que ne pouvaient dédaigner des gens affamés. Harbert appela
donc Pencroff, qui se hâta d’accourir.

«Eh! ce sont des moules! s’écria le marin. Voilà de quoi remplacer
les oeufs qui nous manquent!

-- Ce ne sont point des moules, répondit le jeune Harbert, qui
examinait avec attention les mollusques attachés aux roches, ce
sont des lithodomes.

-- Et cela se mange? demanda Pencroff.

-- Parfaitement.

-- Alors, mangeons des lithodomes.»

Le marin pouvait s’en rapporter à Harbert. Le jeune garçon était
très fort en histoire naturelle et avait toujours eu une véritable
passion pour cette science. Son père l’avait poussé dans cette
voie, en lui faisant suivre les cours des meilleurs professeurs de
Boston, qui affectionnaient cet enfant, intelligent et
travailleur. Aussi ses instincts de naturaliste devaient-ils être
plus d’une fois utilisés par la suite, et, pour son début, il ne
se trompa pas.

Ces lithodomes étaient des coquillages oblongs, attachés par
grappes et très adhérents aux roches.

Ils appartenaient à cette espèce de mollusques perforateurs qui
creusent des trous dans les pierres les plus dures, et leur
coquille s’arrondissait à ses deux bouts, disposition qui ne se
remarque pas dans la moule ordinaire.

Pencroff et Harbert firent une bonne consommation de ces
lithodomes, qui s’entre-bâillaient alors au soleil. Ils les
mangèrent comme des huîtres, et ils leur trouvèrent une saveur
fortement poivrée, ce qui leur ôta tout regret de n’avoir ni
poivre, ni condiments d’aucune sorte.

Leur faim fut donc momentanément apaisée, mais non leur soif, qui
s’accrut après l’absorption de ces mollusques naturellement
épicés. Il s’agissait donc de trouver de l’eau douce, et il
n’était pas vraisemblable qu’elle manquât dans une région si
capricieusement accidentée. Pencroff et Harbert, après avoir pris
la précaution de faire une ample provision de lithodomes, dont ils
remplirent leurs poches et leurs mouchoirs, regagnèrent le pied de
la haute terre. Deux cents pas plus loin, ils arrivaient à cette
coupée par laquelle, suivant le pressentiment de Pencroff, une
petite rivière devait couler à pleins bords. En cet endroit, la
muraille semblait avoir été séparée par quelque violent effort
plutonien. À sa base s’échancrait une petite anse, dont le fond
formait un angle assez aigu. Le cours d’eau mesurait là cent pieds
de largeur, et ses deux berges, de chaque côté, n’en comptaient
que vingt pieds à peine.

La rivière s’enfonçait presque directement entre les deux murs de
granit qui tendaient à s’abaisser en amont de l’embouchure; puis,
elle tournait brusquement et disparaissait sous un taillis à un
demi-mille.

«Ici, l’eau! Là-bas, le bois! dit Pencroff. Eh bien, Harbert, il
ne manque plus que la maison!»

L’eau de la rivière était limpide. Le marin reconnut qu’à ce
moment de la marée, c’est-à-dire à basse mer, quand le flot
montant n’y portait pas, elle était douce. Ce point important
établi, Harbert chercha quelque cavité qui pût servir de retraite,
mais ce fut inutilement. Partout la muraille était lisse, plane et
d’aplomb.

Toutefois, à l’embouchure même du cours d’eau, et au-dessus des
relais de la haute mer, les éboulis avaient formé, non point une
grotte, mais un entassement d’énormes rochers, tels qu’il s’en
rencontre souvent dans les pays granitiques, et qui portent le nom
de «Cheminées.»

Pencroff et Harbert s’engagèrent assez profondément entre les
roches, dans ces couloirs sablés, auxquels la lumière ne manquait
pas, car elle pénétrait par les vides que laissaient entre eux ces
granits, dont quelques-uns ne se maintenaient que par un miracle
d’équilibre. Mais avec la lumière entrait aussi le vent, -- une
vraie bise de corridors, -- et, avec le vent, le froid aigu de
l’extérieur. Cependant, le marin pensa qu’en obstruant certaines
portions de ces couloirs, en bouchant quelques ouvertures avec un
mélange de pierres et de sable, on pourrait rendre les «Cheminées»
habitables. Leur plan géométrique représentait ce signe
typographique (...), qui signifie et cætera en abrégé. Or, en
isolant la boucle supérieure du signe, par laquelle s’engouffrait
le vent du sud et de l’ouest, on parviendrait sans doute à
utiliser sa disposition inférieure.

«Voilà notre affaire, dit Pencroff, et, si jamais nous revoyions M
Smith, il saurait tirer parti de ce labyrinthe.

-- Nous le reverrons, Pencroff, s’écria Harbert, et quand il
reviendra, il faut qu’il trouve ici une demeure à peu près
supportable. Elle le sera si nous pouvons établir un foyer dans le
couloir de gauche et y conserver une ouverture pour la fumée.

-- Nous le pourrons, mon garçon, répondit le marin, et ces
Cheminées -- ce fut le nom que Pencroff conserva à cette demeure
provisoire -- feront notre affaire. Mais d’abord, allons faire
provision de combustible. J’imagine que le bois ne nous sera pas
inutile pour boucher ces ouvertures à travers lesquelles le diable
joue de sa trompette!»

Harbert et Pencroff quittèrent les Cheminées, et, doublant
l’angle, ils commencèrent à remonter la rive gauche de la rivière.
Le courant en était assez rapide et charriait quelques bois morts.
Le flot montant -- et il se faisait déjà sentir en ce moment --
devait le refouler avec force jusqu’à une distance assez
considérable. Le marin pensa donc que l’on pourrait utiliser ce
flux et ce reflux pour le transport des objets pesants.

Après avoir marché pendant un quart d’heure, le marin et le jeune
garçon arrivèrent au brusque coude que faisait la rivière en
s’enfonçant vers la gauche. À partir de ce point, son cours se
poursuivait à travers une forêt d’arbres magnifiques. Ces arbres
avaient conservé leur verdure, malgré la saison avancée, car ils
appartenaient à cette famille des conifères qui se propage sur
toutes les régions du globe, depuis les climats septentrionaux
jusqu’aux contrées tropicales.

Le jeune naturaliste reconnut plus particulièrement des «déodars»,
essences très nombreuses dans la zone himalayenne, et qui
répandaient un agréable arôme. Entre ces beaux arbres poussaient
des bouquets de pins, dont l’opaque parasol s’ouvrait largement.
Au milieu des hautes herbes, Pencroff sentit que son pied écrasait
des branches sèches, qui crépitaient comme des pièces d’artifice.

«Bon, mon garçon, dit-il à Harbert, si moi j’ignore le nom de ces
arbres, je sais du moins les ranger dans la catégorie du «bois à
brûler», et, pour le moment, c’est la seule qui nous convienne!

-- Faisons notre provision!» répondit Harbert, qui se mit aussitôt
à l’ouvrage.

La récolte fut facile. Il n’était pas même nécessaire d’ébrancher
les arbres, car d’énormes quantités de bois mort gisaient à leurs
pieds. Mais si le combustible ne manquait pas, les moyens de
transport laissaient à désirer. Ce bois étant très sec, devait
rapidement brûler. De là, nécessité d’en rapporter aux Cheminées
une quantité considérable, et la charge de deux hommes n’aurait
pas suffi. C’est ce que fit observer Harbert.

«Eh! mon garçon, répondit le marin, il doit y avoir un moyen de
transporter ce bois. Il y a toujours moyen de tout faire! Si nous
avions une charrette ou un bateau, ce serait trop facile.

-- Mais nous avons la rivière! dit Harbert.

-- Juste, répondit Pencroff. La rivière sera pour nous un chemin
qui marche tout seul, et les trains de bois n’ont pas été inventés
pour rien.

-- Seulement, fit observer Harbert, notre chemin marche en ce
moment dans une direction contraire à la nôtre, puisque la mer
monte!

-- Nous en serons quittes pour attendre qu’elle baisse, répondit
le marin, et c’est elle qui se chargera de transporter notre
combustible aux Cheminées. Préparons toujours notre train.»

Le marin, suivi d’Harbert, se dirigea vers l’angle que la lisière
de la forêt faisait avec la rivière.

Tous deux portaient, chacun en proportion de ses forces, une
charge de bois, liée en fagots. Sur la berge se trouvait aussi une
grande quantité de branches mortes, au milieu de ces herbes entre
lesquelles le pied d’un homme ne s’était, probablement, jamais
hasardé. Pencroff commença aussitôt à confectionner son train.

Dans une sorte de remous produit par une pointe de la rive et qui
brisait le courant, le marin et le jeune garçon placèrent des
morceaux de bois assez gros qu’ils avaient attachés ensemble avec
des lianes sèches. Il se forma ainsi une sorte de radeau sur
lequel fut empilée successivement toute la récolte, soit la charge
de vingt hommes au moins. En une heure, le travail fut fini, et le
train, amarré à la berge, dut attendre le renversement de la
marée.

Il y avait alors quelques heures à occuper, et, d’un commun
accord, Pencroff et Harbert résolurent de gagner le plateau
supérieur, afin d’examiner la contrée sur un rayon plus étendu.

Précisément, à deux cents pas en arrière de l’angle formé par la
rivière, la muraille, terminée par un éboulement de roches, venait
mourir en pente douce sur la lisière de la forêt. C’était comme un
escalier naturel. Harbert et le marin commencèrent donc leur
ascension. Grâce à la vigueur de leurs jarrets, ils atteignirent
la crête en peu d’instants, et vinrent se poster à l’angle qu’elle
faisait sur l’embouchure de la rivière. En arrivant, leur premier
regard fut pour cet Océan qu’ils venaient de traverser dans de si
terribles conditions! Ils observèrent avec émotion toute cette
partie du nord de la côte, sur laquelle la catastrophe s’était
produite. C’était là que Cyrus Smith avait disparu. Ils
cherchèrent des yeux si quelque épave de leur ballon, à laquelle
un homme aurait pu s’accrocher, ne surnagerait pas encore. Rien!
La mer n’était qu’un vaste désert d’eau. Quant à la côte, déserte
aussi. Ni le reporter, ni Nab ne s’y montraient. Mais il était
possible qu’en ce moment, tous deux fussent à une telle distance,
qu’on ne pût les apercevoir.

«Quelque chose me dit, s’écria Harbert, qu’un homme aussi
énergique que M Cyrus n’a pas pu se laisser noyer comme le premier
venu. Il doit avoir atteint quelque point du rivage. N’est-ce pas,
Pencroff?»

Le marin secoua tristement la tête. Lui n’espérait guère plus
revoir Cyrus Smith; mais, voulant laisser quelque espoir à
Harbert:

«Sans doute, sans doute, dit-il, notre ingénieur est homme à se
tirer d’affaire là où tout autre succomberait!...»

Cependant, il observait la côte avec une extrême attention. Sous
ses yeux se développait la grève de sable, bornée, sur la droite
de l’embouchure, par des lignes de brisants. Ces roches, encore
émergées, ressemblaient à des groupes d’amphibies couchés dans le
ressac. Au delà de la bande d’écueils, la mer étincelait sous les
rayons du soleil. Dans le sud, une pointe aiguë fermait l’horizon,
et l’on ne pouvait reconnaître si la terre se prolongeait dans
cette direction, ou si elle s’orientait sud-est et sud-ouest, ce
qui eût fait de cette côte une sorte de presqu’île très allongée.
À l’extrémité septentrionale de la baie, le dessin du littoral se
poursuivait à une grande distance, suivant une ligne plus
arrondie. Là, le rivage était bas, plat, sans falaise, avec de
larges bancs de sable, que le reflux laissait à découvert.

Pencroff et Harbert se retournèrent alors vers l’ouest. Leur
regard fut tout d’abord arrêté par la montagne à cime neigeuse,
qui se dressait à une distance de six ou sept milles. Depuis ses
premières rampes jusqu’à deux milles de la côte, s’étendaient de
vastes masses boisées, relevées de grandes plaques vertes dues à
la présence d’arbres à feuillage persistant. Puis, de la lisière
de cette forêt jusqu’à la côte même, verdoyait un large plateau
semé de bouquets d’arbres capricieusement distribués. Sur la
gauche, on voyait par instants étinceler les eaux de la petite
rivière, à travers quelques éclaircies, et il semblait que son
cours assez sinueux la ramenait vers les contre-forts de la
montagne, entre lesquels elle devait prendre sa source. Au point
où le marin avait laissé son train de bois, elle commençait à
couler entre les deux hautes murailles de granit; mais si, sur sa
rive gauche, les parois demeuraient nettes et abruptes, sur la
rive droite, au contraire, elles s’abaissaient peu à peu, les
massifs se changeant en rocs isolés, les rocs en cailloux, les
cailloux en galets jusqu’à l’extrémité de la pointe.

«Sommes-nous sur une île? murmura le marin.

-- En tout cas, elle semblerait être assez vaste! répondit le
jeune garçon.

-- Une île, si vaste qu’elle fût, ne serait toujours qu’une île!»
dit Pencroff.

Mais cette importante question ne pouvait encore être résolue. Il
fallait en remettre la solution à un autre moment. Quant à la
terre elle-même, île ou continent, elle paraissait fertile,
agréable dans ses aspects, variée dans ses productions.

«Cela est heureux, fit observer Pencroff, et, dans notre malheur,
il faut en remercier la Providence.

-- Dieu soit donc loué!» répondit Harbert, dont le coeur pieux
était plein de reconnaissance pour l’Auteur de toutes choses.

Pendant longtemps, Pencroff et Harbert examinèrent cette contrée
sur laquelle les avait jetés leur destinée, mais il était
difficile d’imaginer, après une si sommaire inspection, ce que
leur réservait l’avenir.

Puis ils revinrent, en suivant la crête méridionale du plateau de
granit, dessinée par un long feston de roches capricieuses, qui
affectaient les formes les plus bizarres. Là vivaient quelques
centaines d’oiseaux nichés dans les trous de la pierre. Harbert,
en sautant sur les roches, fit partir toute une troupe de ces
volatiles.

«Ah! s’écria-t-il, ceux-là ne sont ni des goélands, ni des
mouettes!

-- Quels sont donc ces oiseaux? demanda Pencroff.

On dirait, ma foi, des pigeons!

-- En effet, mais ce sont des pigeons sauvages, ou pigeons de
roche, répondit Harbert. Je les reconnais à la double bande noire
de leur aile, à leur croupion blanc, à leur plumage bleu-cendré.
Or, si le pigeon de roche est bon à manger, ses oeufs doivent être
excellents, et, pour peu que ceux-ci en aient laissé dans leurs
nids!...

-- Nous ne leur donnerons pas le temps d’éclore, si ce n’est sous
forme d’omelette! répondit gaîment Pencroff.

-- Mais dans quoi feras-tu ton omelette? demanda Harbert. Dans ton
chapeau?

-- Bon! répondit le marin, je ne suis pas assez sorcier pour cela.
Nous nous rabattrons donc sur les oeufs à la coque, mon garçon, et
je me charge d’expédier les plus durs!»

Pencroff et le jeune garçon examinèrent avec attention les
anfractuosités du granit, et ils trouvèrent, en effet, des oeufs
dans certaines cavités! Quelques douzaines furent recueillies,
puis placées dans le mouchoir du marin, et, le moment approchant
où la mer devait être pleine, Harbert et Pencroff commencèrent à
redescendre vers le cours d’eau.

Quand ils arrivèrent au coude de la rivière, il était une heure
après midi.

Le courant se renversait déjà. Il fallait donc profiter du reflux
pour amener le train de bois à l’embouchure. Pencroff n’avait pas
l’intention de laisser ce train s’en aller, au courant, sans
direction, et il n’entendait pas, non plus, s’y embarquer pour le
diriger. Mais un marin n’est jamais embarrassé, quand il s’agit de
câbles ou de cordages, et Pencroff tressa rapidement une corde
longue de plusieurs brasses au moyen de lianes sèches. Ce câble
végétal fut attaché à l’arrière du radeau, et le marin le tint à
la main, tandis que Harbert, repoussant le train avec une longue
perche, le maintenait dans le courant.

Le procédé réussit à souhait. L’énorme charge de bois, que le
marin retenait en marchant sur la rive, suivit le fil de l’eau. La
berge était très accore, il n’y avait pas à craindre que le train
ne s’échouât, et, avant deux heures, il arrivait à l’embouchure, à
quelques pas des Cheminées.

CHAPITRE V

Le premier soin de Pencroff, dès que le train de bois eut été
déchargé, fut de rendre les Cheminées habitables, en obstruant
ceux des couloirs à travers lesquels s’établissait le courant
d’air. Du sable, des pierres, des branches entrelacées, de la
terre mouillée bouchèrent hermétiquement les galeries de l’(...),
ouvertes aux vents du sud, et en isolèrent la boucle supérieure.
Un seul boyau, étroit et sinueux, qui s’ouvrait sur la partie
latérale, fut ménagé, afin de conduire la fumée au dehors et de
provoquer le tirage du foyer. Les Cheminées se trouvaient ainsi
divisées en trois ou quatre chambres, si toutefois on peut donner
ce nom à autant de tanières sombres, dont un fauve se fût à peine
contenté. Mais on y était au sec, et l’on pouvait s’y tenir
debout, du moins dans la principale de ces chambres, qui occupait
le centre. Un sable fin en couvrait le sol, et, tout compte fait,
on pouvait s’en arranger, en attendant mieux.

Tout en travaillant, Harbert et Pencroff causaient.

«Peut-être, disait Harbert, nos compagnons auront-ils trouvé une
meilleure installation que la nôtre?

-- C’est possible, répondait le marin, mais, dans le doute, ne
t’abstiens pas! Mieux vaut une corde de trop à son arc que pas du
tout de corde!

-- Ah! répétait Harbert, qu’ils ramènent M Smith, qu’ils le
retrouvent, et nous n’aurons plus qu’à remercier le ciel!

-- Oui! murmurait Pencroff. C’était un homme celui-là, et un vrai!

-- C’était... dit Harbert. Est-ce que tu désespères de le revoir
jamais?

-- Dieu m’en garde!» répondit le marin.

Le travail d’appropriation fut rapidement exécuté, et Pencroff
s’en déclara très satisfait.

«Maintenant, dit-il, nos amis peuvent revenir. Ils trouveront un
abri suffisant.»

Restait à établir le foyer et à préparer le repas.

Besogne simple et facile, en vérité. De larges pierres plates
furent disposées au fond du premier couloir de gauche, à l’orifice
de l’étroit boyau qui avait été réservé. Ce que la fumée
n’entraînerait pas de chaleur au dehors suffirait évidemment à
maintenir une température convenable au dedans. La provision de
bois fut emmagasinée dans l’une des chambres, et le marin plaça
sur les pierres du foyer quelques bûches, entremêlées de menu
bois.

Le marin s’occupait de ce travail, quand Harbert lui demanda s’il
avait des allumettes.

«Certainement, répondit Pencroff, et j’ajouterai: Heureusement,
car, sans allumettes ou sans amadou, nous serions fort
embarrassés!

-- Nous pourrions toujours faire du feu comme les sauvages,
répondit Harbert, en frottant deux morceaux de bois secs l’un
contre l’autre?

-- Eh bien! essayez, mon garçon, et nous verrons si vous arriverez
à autre chose qu’à vous rompre les bras!

-- Cependant, c’est un procédé très simple et très usité dans les
îles du Pacifique.

-- Je ne dis pas non, répondit Pencroff, mais il faut croire que
les sauvages connaissent la manière de s’y prendre, ou qu’ils
emploient un bois particulier, car, plus d’une fois déjà, j’ai
voulu me procurer du feu de cette façon, et je n’ai jamais pu y
parvenir! J’avoue donc que je préfère les allumettes! Où sont mes
allumettes?»

Pencroff chercha dans sa veste la boîte qui ne le quittait jamais,
car il était un fumeur acharné. Il ne la trouva pas. Il fouilla
les poches de son pantalon, et, à sa stupéfaction profonde, il ne
trouva point davantage la boîte en question.

«Voilà qui est bête, et plus que bête! dit-il en regardant
Harbert. Cette boîte sera tombée de ma poche, et je l’ai perdue!
Mais, vous, Harbert, est-ce que vous n’avez rien, ni briquet, ni
quoi que ce soit qui puisse servir à faire du feu?

-- Non, Pencroff!»

Le marin sortit, suivi du jeune garçon, et se grattant le front
avec vivacité. Sur le sable, dans les roches, près de la berge de
la rivière, tous deux cherchèrent avec le plus grand soin, mais
inutilement. La boîte était en cuivre et n’eût point échappé à
leurs yeux.

«Pencroff, demanda Harbert, n’as-tu pas jeté cette boîte hors de
la nacelle?

-- Je m’en suis bien gardé, répondit le marin. Mais, quand on a
été secoués comme nous venons de l’être, un si mince objet peut
avoir disparu. Ma pipe, elle-même, m’a bien quitté! Satanée boîte!
Où peut-elle être?

-- Eh bien, la mer se retire, dit Harbert, courons à l’endroit où
nous avons pris terre.»

Il était peu probable qu’on retrouvât cette boîte que les lames
avaient dû rouler au milieu des galets, à marée haute, mais il
était bon de tenir compte de cette circonstance. Harbert et
Pencroff se dirigèrent rapidement vers le point où ils avaient
atterri la veille, à deux cents pas environ des Cheminées.

Là, au milieu des galets, dans le creux des roches, les recherches
furent faites minutieusement. Résultat nul. Si la boîte était
tombée en cet endroit, elle avait dû être entraînée par les flots.
À mesure que la mer se retirait, le marin fouillait tous les
interstices des roches, sans rien trouver. C’était une perte grave
dans la circonstance, et, pour le moment, irréparable.

Pencroff ne cacha point son désappointement très vif. Son front
s’était fortement plissé. Il ne prononçait pas une seule parole.
Harbert voulut le consoler en faisant observer que, très
probablement, les allumettes auraient été mouillées par l’eau de
mer, et qu’il eût été impossible de s’en servir.

«Mais non, mon garçon, répondit le marin. Elles étaient dans une
boîte en cuivre qui fermait bien! Et maintenant, comment faire?

-- Nous trouverons certainement moyen de nous procurer du feu, dit
Harbert. M Smith ou M Spilett ne seront pas à court comme nous!

-- Oui, répondit Pencroff, mais, en attendant, nous sommes sans
feu, et nos compagnons ne trouveront qu’un triste repas à leur
retour!

-- Mais, dit vivement Harbert, il n’est pas possible qu’ils
n’aient ni amadou, ni allumettes!

-- J’en doute, répondit le marin en secouant la tête. D’abord Nab
et M Smith ne fument pas, et je crains bien que M Spilett n’ait
plutôt conservé son carnet que sa boîte d’allumettes!»

Harbert ne répondit pas. La perte de la boîte était évidemment un
fait regrettable. Toutefois, le jeune garçon comptait bien que
l’on se procurerait du feu d’une manière ou d’une autre. Pencroff,
plus expérimenté, et bien qu’il ne fût point homme à s’embarrasser
de peu, ni de beaucoup, n’en jugeait pas ainsi. En tout cas, il
n’y avait qu’un parti à prendre: attendre le retour de Nab et du
reporter. Mais il fallait renoncer au repas d’oeufs durcis qu’il
voulait leur préparer, et le régime de chair crue ne lui semblait,
ni pour eux, ni pour lui-même, une perspective agréable.

Avant de retourner aux Cheminées, le marin et Harbert, dans le cas
où le feu leur manquerait définitivement, firent une nouvelle
récolte de lithodomes, et ils reprirent silencieusement le chemin
de leur demeure.

Pencroff, les yeux fixés à terre, cherchait toujours son
introuvable boîte. Il remonta même la rive gauche de la rivière
depuis son embouchure jusqu’à l’angle où le train de bois avait
été amarré.

Il revint sur le plateau supérieur, il le parcourut en tous sens,
il chercha dans les hautes herbes sur la lisière de la forêt, --
le tout vainement.

Il était cinq heures du soir, quand Harbert et lui rentrèrent aux
Cheminées. Inutile de dire que les couloirs furent fouillés jusque
dans leurs plus sombres coins, et qu’il fallut y renoncer
décidément.

Vers six heures, au moment où le soleil disparaissait derrière les
hautes terres de l’ouest, Harbert, qui allait et venait sur la
grève, signala le retour de Nab et de Gédéon Spilett.

Ils revenaient seuls!... Le jeune garçon éprouva un inexprimable
serrement de coeur. Le marin ne s’était point trompé dans ses
pressentiments.

L’ingénieur Cyrus Smith n’avait pu être retrouvé!

Le reporter, en arrivant, s’assit sur une roche, sans mot dire.
Épuisé de fatigue, mourant de faim, il n’avait pas la force de
prononcer une parole!

Quant à Nab, ses yeux rougis prouvaient combien il avait pleuré,
et de nouvelles larmes qu’il ne put retenir dirent trop clairement
qu’il avait perdu tout espoir!

Le reporter fit le récit des recherches tentées pour retrouver
Cyrus Smith. Nab et lui avaient parcouru la côte sur un espace de
plus de huit milles, et, par conséquent, bien au delà du point où
s’était effectuée l’avant-dernière chute du ballon, chute qui
avait été suivie de la disparition de l’ingénieur et du chien Top.
La grève était déserte. Nulle trace, nulle empreinte. Pas un
caillou fraîchement retourné, pas un indice sur le sable, pas une
marque d’un pied humain sur toute cette partie du littoral. Il
était évident qu’aucun habitant ne fréquentait cette portion de la
côte. La mer était aussi déserte que le rivage, et c’était là, à
quelques centaines de pieds de la côte, que l’ingénieur avait
trouvé son tombeau.

En ce moment, Nab se leva, et d’une voix qui dénotait combien les
sentiments d’espoir résistaient en lui:

«Non! s’écria-t-il, non! Il n’est pas mort! Non! cela n’est pas!
Lui! allons donc! Moi! n’importe quel autre, possible! mais lui!
jamais. C’est un homme à revenir de tout!...»

Puis, la force l’abandonnant:

«Ah! je n’en puis plus!» murmura-t-il.

Harbert courut à lui.

«Nab, dit le jeune garçon, nous le retrouverons! Dieu nous le
rendra! Mais en attendant, vous avez faim! Mangez, mangez un peu,
je vous en prie!»

Et, ce disant, il offrait au pauvre nègre quelques poignées de
coquillages, maigre et insuffisante nourriture!

Nab n’avait pas mangé depuis bien des heures, mais il refusa.
Privé de son maître, Nab ne pouvait ou ne voulait plus vivre!

Quant à Gédéon Spilett, il dévora ces mollusques; puis, il se
coucha sur le sable au pied d’une roche.

Il était exténué, mais calme.

Alors, Harbert s’approcha de lui, et, lui prenant la main:

«Monsieur, dit-il, nous avons découvert un abri où vous serez
mieux qu’ici. Voici la nuit qui vient. Venez vous reposer! Demain,
nous verrons...»

Le reporter se leva, et, guidé par le jeune garçon, il se dirigea
vers les Cheminées. En ce moment, Pencroff s’approcha de lui, et,
du ton le plus naturel, il lui demanda si, par hasard, il n’aurait
pas sur lui une allumette.

Le reporter s’arrêta, chercha dans ses poches, n’y trouva rien et
dit:

«J’en avais, mais j’ai dû tout jeter...»

Le marin appela Nab alors, lui fit la même demande, et reçut la
même réponse.

«Malédiction!» s’écria le marin, qui ne put retenir ce mot.

Le reporter l’entendit, et, allant à Pencroff:

«Pas une allumette? dit-il.

-- Pas une, et par conséquent pas de feu!

-- Ah! s’écria Nab, s’il était là, mon maître, il saurait bien
vous en faire!»

Les quatre naufragés restèrent immobiles et se regardèrent, non
sans inquiétude. Ce fut Harbert qui le premier rompit le silence,
en disant:

«Monsieur Spilett, vous êtes fumeur, vous avez toujours des
allumettes sur vous! Peut-être n’avez-vous pas bien cherché?
Cherchez encore! Une seule allumette nous suffirait!»

Le reporter fouilla de nouveau ses poches de pantalon, de gilet,
de paletot, et enfin, à la grande joie de Pencroff, non moins qu’à
son extrême surprise, il sentit un petit morceau de bois engagé
dans la doublure de son gilet. Ses doigts avaient saisi ce petit
morceau de bois à travers l’étoffe, mais ils ne pouvaient le
retirer. Comme ce devait être une allumette, et une seule, il
s’agissait de ne point en érailler le phosphore.

«Voulez-vous me laisser faire?» lui dit le jeune garçon.

Et fort adroitement, sans le casser, il parvint à retirer ce petit
morceau de bois, ce misérable et précieux fétu, qui, pour ces
pauvres gens, avait une si grande importance! Il était intact.

«Une allumette! s’écria Pencroff. Ah! c’est comme si nous en
avions une cargaison tout entière!»

Il prit l’allumette, et, suivi de ses compagnons, il regagna les
Cheminées.

Ce petit morceau de bois, que dans les pays habités on prodigue
avec tant d’indifférence, et dont la valeur est nulle, il fallait
ici s’en servir avec une extrême précaution. Le marin s’assura
qu’il était bien sec. Puis, cela fait:

«Il faudrait du papier, dit-il.

-- En voici», répondit Gédéon Spilett, qui, après quelque
hésitation, déchira une feuille de son carnet.

Pencroff prit le morceau de papier que lui tendait le reporter, et
il s’accroupit devant le foyer. Là, quelques poignées d’herbes, de
feuilles et de mousses sèches furent placées sous les fagots et
disposées de manière que l’air pût circuler aisément et enflammer
rapidement le bois mort.

Alors, Pencroff plia le morceau de papier en forme de cornet,
ainsi que font les fumeurs de pipe par les grands vents, puis, il
l’introduisit entre les mousses.

Prenant ensuite un galet légèrement raboteux, il l’essuya avec
soin, et, non sans que le coeur lui battît, il frotta doucement
l’allumette, en retenant sa respiration.

Le premier frottement ne produisit aucun effet.

Pencroff n’avait pas appuyé assez vivement, craignant d’érailler
le phosphore.

«Non, je ne pourrai pas, dit-il, ma main tremble... L’allumette
raterait... Je ne peux pas... je ne veux pas!...»

Et se relevant, il chargea Harbert de le remplacer.

Certes, le jeune garçon n’avait de sa vie été aussi impressionné.
Le coeur lui battait fort. Prométhée allant dérober le feu du ciel
ne devait pas être plus ému! Il n’hésita pas, cependant, et frotta
rapidement le galet. Un petit grésillement se fit entendre et une
légère flamme bleuâtre jaillit en produisant une fumée âcre.
Harbert retourna doucement l’allumette, de manière à alimenter la
flamme, puis, il la glissa dans le cornet de papier.

Le papier prit feu en quelques secondes, et les mousses brûlèrent
aussitôt. Quelques instants plus tard, le bois sec craquait, et
une joyeuse flamme, activée par le vigoureux souffle du marin, se
développait au milieu de l’obscurité.

«Enfin, s’écria Pencroff en se relevant, je n’ai jamais été si ému
de ma vie!»

Il est certain que ce feu faisait bien sur le foyer de pierres
plates. La fumée s’en allait facilement par l’étroit conduit, la
cheminée tirait, et une agréable chaleur ne tarda pas à se
répandre.

Quant à ce feu, il fallait prendre garde de ne plus le laisser
éteindre, et conserver toujours quelque braise sous la cendre.
Mais ce n’était qu’une affaire de soin et d’attention, puisque le
bois ne manquait pas, et que la provision pourrait toujours être
renouvelée en temps utile.

Pencroff songea tout d’abord à utiliser le foyer, en préparant un
souper plus nourrissant qu’un plat de lithodomes. Deux douzaines
d’oeufs furent apportées par Harbert. Le reporter, accoté dans un
coin, regardait ces apprêts sans rien dire. Une triple pensée
tendait son esprit. Cyrus vit-il encore?

S’il vit, où peut-il être? S’il a survécu à sa chute, comment
expliquer qu’il n’ait pas trouvé le moyen de faire connaître son
existence? Quant à Nab, il rôdait sur la grève. Ce n’était plus
qu’un corps sans âme.

Pencroff, qui connaissait cinquante-deux manières d’accommoder les
oeufs, n’avait pas le choix en ce moment. Il dut se contenter de
les introduire dans les cendres chaudes, et de les laisser durcir
à petit feu. En quelques minutes, la cuisson fut opérée, et le
marin invita le reporter à prendre sa part du souper.

Tel fut le premier repas des naufragés sur cette côte inconnue.
Ces oeufs durcis étaient excellents, et, comme l’oeuf contient
tous les éléments indispensables à la nourriture de l’homme, ces
pauvres gens s’en trouvèrent fort bien et se sentirent
réconfortés.

Ah! si l’un d’eux n’eût pas manqué à ce repas! Si les cinq
prisonniers échappés de Richmond eussent été tous là, sous ces
roches amoncelées, devant ce feu pétillant et clair, sur ce sable
sec, peut-être n’auraient-ils eu que des actions de grâces à
rendre au ciel! Mais le plus ingénieux, le plus savant aussi,
celui qui était leur chef incontesté, Cyrus Smith, manquait,
hélas! et son corps n’avait pu même obtenir une sépulture!

Ainsi se passa cette journée du 25 mars. La nuit était venue. On
entendait au dehors le vent siffler et le ressac monotone battre
la côte. Les galets, poussés et ramenés par les lames, roulaient
avec un fracas assourdissant.

Le reporter s’était retiré au fond d’un obscur couloir, après
avoir sommairement noté les incidents de ce jour: la première
apparition de cette terre nouvelle, la disparition de l’ingénieur,
l’exploration de la côte, l’incident des allumettes, etc.; et, la
fatigue aidant, il parvint à trouver quelque repos dans le
sommeil.

Harbert, lui, s’endormit bientôt. Quant au marin, veillant d’un
oeil, il passa la nuit près du foyer, auquel il n’épargna pas le
combustible. Un seul des naufragés ne reposa pas dans les
Cheminées. Ce fut l’inconsolable, le désespéré Nab, qui, cette
nuit tout entière, et malgré ce que lui dirent ses compagnons pour
l’engager à prendre du repos, erra sur la grève en appelant son
maître!

CHAPITRE VI

L’inventaire des objets possédés par ces naufragés de l’air, jetés
sur une côte qui paraissait être inhabitée, sera promptement
établi.

Ils n’avaient rien, sauf les habits qu’ils portaient au moment de
la catastrophe. Il faut cependant mentionner un carnet et une
montre que Gédéon Spilett avait conservée par mégarde sans doute,
mais pas une arme, pas un outil, pas même un couteau de poche. Les
passagers de la nacelle avaient tout jeté au dehors pour alléger
l’aérostat.

Les héros imaginaires de Daniel de Foe ou de Wyss, aussi bien que
les Selkirk et les Raynal, naufragés à Juan-Fernandez ou à
l’archipel des Auckland, ne furent jamais dans un dénuement aussi
absolu. Ou ils tiraient des ressources abondantes de leur navire
échoué, soit en graines, en bestiaux, en outils, en munitions, ou
bien quelque épave arrivait à la côte qui leur permettait de
subvenir aux premiers besoins de la vie. Ils ne se trouvaient pas
tout d’abord absolument désarmés en face de la nature. Mais ici,
pas un instrument quelconque, pas un ustensile. De rien, il leur
faudrait arriver à tout!

Et si encore Cyrus Smith eût été avec eux, si l’ingénieur eût pu
mettre sa science pratique, son esprit inventif, au service de
cette situation, peut-être tout espoir n’eût-il pas été perdu!
Hélas!

Il ne fallait plus compter revoir Cyrus Smith.

Les naufragés ne devaient rien attendre que d’eux-mêmes, et de
cette Providence qui n’abandonne jamais ceux dont la foi est
sincère.

Mais, avant tout, devaient-ils s’installer sur cette partie de la
côte, sans chercher à savoir à quel continent elle appartenait, si
elle était habitée, ou si ce littoral n’était que le rivage d’une
île déserte?

C’était une question importante à résoudre et dans le plus bref
délai. De sa solution sortiraient les mesures à prendre.
Toutefois, suivant l’avis de Pencroff, il parut convenable
d’attendre quelques jours avant d’entreprendre une exploration. Il
fallait, en effet, préparer des vivres et se procurer une
alimentation plus fortifiante que celle uniquement due à des oeufs
ou des mollusques. Les explorateurs, exposés à supporter de
longues fatigues, sans un abri pour y reposer leur tête, devaient,
avant tout, refaire leurs forces.

Les Cheminées offraient une retraite suffisante provisoirement. Le
feu était allumé, et il serait facile de conserver des braises.
Pour le moment, les coquillages et les oeufs ne manquaient pas
dans les rochers et sur la grève. On trouverait bien le moyen de
tuer quelques-uns de ces pigeons qui volaient par centaines à la
crête du plateau, fût-ce à coups de bâton ou à coups de pierre.
Peut-être les arbres de la forêt voisine donneraient-ils des
fruits comestibles? Enfin, l’eau douce était là. Il fut donc
convenu que, pendant quelques jours, on resterait aux Cheminées,
afin de s’y préparer pour une exploration, soit sur le littoral,
soit à l’intérieur du pays.

Ce projet convenait particulièrement à Nab. Entêté dans ses idées
comme dans ses pressentiments, il n’avait aucune hâte d’abandonner
cette portion de la côte, théâtre de la catastrophe. Il ne croyait
pas, il ne voulait pas croire à la perte de Cyrus Smith.

Non, il ne lui semblait pas possible qu’un tel homme eût fini de
cette vulgaire façon, emporté par un coup de mer, noyé dans les
flots, à quelques centaines de pas d’un rivage! Tant que les lames
n’auraient pas rejeté le corps de l’ingénieur, tant que lui, Nab,
n’aurait pas vu de ses yeux, touché de ses mains, le cadavre de
son maître, il ne croirait pas à sa mort!

Et cette idée s’enracina plus que jamais dans son coeur obstiné.
Illusion peut-être, illusion respectable toutefois, que le marin
ne voulut pas détruire! Pour lui, il n’était plus d’espoir, et
l’ingénieur avait bien réellement péri dans les flots, mais avec
Nab, il n’y avait pas à discuter.

C’était comme le chien qui ne peut quitter la place où est tombé
son maître, et sa douleur était telle que, probablement, il ne lui
survivrait pas.

Ce matin-là, 26 mars, dès l’aube, Nab avait repris sur la côte la
direction du nord, et il était retourné là où la mer, sans doute,
s’était refermée sur l’infortuné Smith.

Le déjeuner de ce jour fut uniquement composé d’oeufs de pigeon et
de lithodomes. Harbert avait trouvé du sel déposé dans le creux
des roches par évaporation, et cette substance minérale vint fort
à propos.

Ce repas terminé, Pencroff demanda au reporter si celui-ci voulait
les accompagner dans la forêt, où Harbert et lui allaient essayer
de chasser! Mais, toute réflexion faite, il était nécessaire que
quelqu’un restât, afin d’entretenir le feu, et pour le cas, fort
improbable, où Nab aurait eu besoin d’aide. Le reporter resta
donc.

«En chasse, Harbert, dit le marin. Nous trouverons des munitions
sur notre route, et nous couperons notre fusil dans la forêt.»

Mais, au moment de partir, Harbert fit observer que, puisque
l’amadou manquait, il serait peut-être prudent de le remplacer par
une autre substance.

«Laquelle? demanda Pencroff.

-- Le linge brûlé, répondit le jeune garçon. Cela peut, au besoin,
servir d’amadou.»

Le marin trouva l’avis fort sensé. Seulement, il avait
l’inconvénient de nécessiter le sacrifice d’un morceau de
mouchoir. Néanmoins, la chose en valait la peine, et le mouchoir à
grands carreaux de Pencroff fut bientôt réduit, pour une partie, à
l’état de chiffon à demi brûlé. Cette matière inflammable fut
déposée dans la chambre centrale, au fond d’une petite cavité du
roc, à l’abri de tout vent et de toute humidité.

Il était alors neuf heures du matin. Le temps menaçait, et la
brise soufflait du sud-est. Harbert et Pencroff tournèrent l’angle
des Cheminées, non sans avoir jeté un regard sur la fumée qui se
tordait à une pointe de roc; puis, ils remontèrent la rive gauche
de la rivière.

Arrivé à la forêt, Pencroff cassa au premier arbre deux solides
branches qu’il transforma en gourdins, et dont Harbert usa la
pointe sur une roche. Ah! que n’eût-il donné pour avoir un
couteau! Puis, les deux chasseurs s’avancèrent dans les hautes
herbes, en suivant la berge. À partir du coude qui reportait son
cours dans le sud-ouest, la rivière se rétrécissait peu à peu, et
ses rives formaient un lit très encaissé recouvert par le double
arceau des arbres. Pencroff, afin de ne pas s’égarer, résolut de
suivre le cours d’eau qui le ramènerait toujours à son point de
départ. Mais la berge n’était pas sans présenter quelques
obstacles, ici des arbres dont les branches flexibles se
courbaient jusqu’au niveau du courant, là des lianes ou des épines
qu’il fallait briser à coups de bâton. Souvent, Harbert se
glissait entre les souches brisées avec la prestesse d’un jeune
chat, et il disparaissait dans le taillis. Mais Pencroff le
rappelait aussitôt en le priant de ne point s’éloigner.

Cependant, le marin observait avec attention la disposition et la
nature des lieux. Sur cette rive gauche, le sol était plat et
remontait insensiblement vers l’intérieur. Quelquefois humide, il
prenait alors une apparence marécageuse.

On y sentait tout un réseau sous-jacent de filets liquides qui,
par quelque faille souterraine, devaient s’épancher vers la
rivière. Quelquefois aussi, un ruisseau coulait à travers le
taillis, que l’on traversait sans peine. La rive opposée
paraissait être plus accidentée, et la vallée, dont la rivière
occupait le thalweg, s’y dessinait plus nettement. La colline,
couverte d’arbres disposés par étages, formait un rideau qui
masquait le regard. Sur cette rive droite, la marche eût été
difficile, car les déclivités s’y abaissaient brusquement, et les
arbres, courbés sur l’eau, ne se maintenaient que par la puissance
de leurs racines.

Inutile d’ajouter que cette forêt, aussi bien que la côte déjà
parcourue, était vierge de toute empreinte humaine. Pencroff n’y
remarqua que des traces de quadrupèdes, des passées fraîches
d’animaux, dont il ne pouvait reconnaître l’espèce. Très
certainement, -- et ce fut aussi l’opinion d’Harbert, -- quelques-
unes avaient été laissées par des fauves formidables avec lesquels
il y aurait à compter sans doute; mais nulle part la marque d’une
hache sur un tronc d’arbre, ni les restes d’un feu éteint, ni
l’empreinte d’un pas; ce dont on devait se féliciter peut-être,
car sur cette terre, en plein Pacifique, la présence de l’homme
eût été peut-être plus à craindre qu’à désirer.

Harbert et Pencroff, causant à peine, car les difficultés de la
route étaient grandes, n’avançaient que fort lentement, et, après
une heure de marche, ils avaient à peine franchis un mille.
Jusqu’alors, la chasse n’avait pas été fructueuse. Cependant,
quelques oiseaux chantaient et voletaient sous la ramure, et se
montraient très farouches, comme si l’homme leur eût
instinctivement inspiré une juste crainte. Entre autres volatiles,
Harbert signala, dans une partie marécageuse de la forêt, un
oiseau à bec aigu et allongé, qui ressemblait anatomiquement à un
martin-pêcheur. Toutefois, il se distinguait de ce dernier par son
plumage assez rude, revêtu d’un éclat métallique.

«Ce doit être un «jacamar», dit Harbert, en essayant d’approcher
l’animal à bonne portée.

-- Ce serait bien l’occasion de goûter du jacamar, répondit le
marin, si cet oiseau-là était d’humeur à se laisser rôtir!»

En ce moment, une pierre, adroitement et vigoureusement lancée par
le jeune garçon, vint frapper le volatile à la naissance de
l’aile; mais le coup ne fut pas suffisant, car le jacamar s’enfuit
de toute la vitesse de ses jambes et disparut en un instant.

«Maladroit que je suis! s’écria Harbert.

-- Eh non, mon garçon! répondit le marin. Le coup était bien
porté, et plus d’un aurait manqué l’oiseau. Allons! ne vous
dépitez pas! Nous le rattraperons un autre jour!»

L’exploration continua. À mesure que les chasseurs s’avançaient,
les arbres, plus espacés, devenaient magnifiques, mais aucun ne
produisait de fruits comestibles. Pencroff cherchait vainement
quelques-uns de ces précieux palmiers qui se prêtent à tant
d’usages de la vie domestique, et dont la présence a été signalée
jusqu’au quarantième parallèle dans l’hémisphère boréal et
jusqu’au trente-cinquième seulement dans l’hémisphère austral.

Mais cette forêt ne se composait que de conifères, tels que les
déodars, déjà reconnus par Harbert, des «douglas», semblables à
ceux qui poussent sur la côte nord-ouest de l’Amérique, et des
sapins admirables, mesurant cent cinquante pieds de hauteur. En ce
moment, une volée d’oiseaux de petite taille et d’un joli plumage,
à queue longue et chatoyante, s’éparpillèrent entre les branches,
semant leurs plumes, faiblement attachées, qui couvrirent le sol
d’un fin duvet. Harbert ramassa quelques-unes de ces plumes, et,
après les avoir examinées:

«Ce sont des «couroucous», dit-il.

-- Je leur préférerais une pintade ou un coq de bruyère, répondit
Pencroff; mais enfin, s’ils sont bons à manger?...

-- Ils sont bons à manger, et même leur chair est très délicate,
reprit Harbert. D’ailleurs, si je ne me trompe, il est facile de
les approcher et de les tuer à coups de bâton.»

Le marin et le jeune garçon, se glissant entre les herbes,
arrivèrent au pied d’un arbre dont les basses branches étaient
couvertes de petits oiseaux. Ces couroucous attendaient au passage
les insectes qui leur servent de nourriture. On voyait leurs
pattes emplumées serrer fortement les pousses moyennes qui leur
servaient d’appui.

Les chasseurs se redressèrent alors, et, avec leurs bâtons
manoeuvrés comme une faux, ils rasèrent des files entières de ces
couroucous, qui ne songeaient point à s’envoler et se laissèrent
stupidement abattre. Une centaine jonchait déjà le sol, quand les
autres se décidèrent à fuir.

«Bien, dit Pencroff, voilà un gibier tout à fait à la portée de
chasseurs tels que nous! On le prendrait à la main!»

Le marin enfila les couroucous, comme des mauviettes, au moyen
d’une baguette flexible, et l’exploration continua. On put
observer que le cours d’eau s’arrondissait légèrement, de manière
à former un crochet vers le sud, mais ce détour ne se prolongeait
vraisemblablement pas, car la rivière devait prendre sa source
dans la montagne et s’alimenter de la fonte des neiges qui
tapissaient les flancs du cône central.

L’objet particulier de cette excursion était, on le sait, de
procurer aux hôtes des Cheminées la plus grande quantité possible
de gibier. On ne pouvait dire que le but jusqu’ici eût été
atteint. Aussi le marin poursuivait-il activement ses recherches,
et maugréait-il quand quelque animal, qu’il n’avait pas même le
temps de reconnaître, s’enfuyait entre les hautes herbes. Si
encore il avait eu le chien Top!

Mais Top avait disparu en même temps que son maître et
probablement péri avec lui!

Vers trois heures après midi, de nouvelles bandes d’oiseaux furent
entrevues à travers certains arbres, dont ils becquetaient les
baies aromatiques, entre autres des genévriers. Soudain, un
véritable appel de trompette résonna dans la forêt. Ces étranges
et sonores fanfares étaient produites par ces gallinacés que l’on
nomme «tétras» aux États-Unis.

Bientôt on en vit quelques couples, au plumage varié de fauve et
de brun, et à la queue brune. Harbert reconnut les mâles aux deux
ailerons pointus, formés par les pennes relevées de leur cou.
Pencroff jugea indispensable de s’emparer de l’un de ces
gallinacés, gros comme une poule, et dont la chair vaut celle de
la gélinotte. Mais c’était difficile, car ils ne se laissaient
point approcher. Après plusieurs tentatives infructueuses, qui
n’eurent d’autre résultat que d’effrayer les tétras, le marin dit
au jeune garçon:

«Décidément, puisqu’on ne peut les tuer au vol, il faut essayer de
les prendre à la ligne.

-- Comme une carpe? s’écria Harbert, très surpris de la
proposition.

-- Comme une carpe», répondit sérieusement le marin.

Pencroff avait trouvé dans les herbes une demi-douzaine de nids de
tétras, ayant chacun de deux à trois oeufs. Il eut grand soin de
ne pas toucher à ces nids, auxquels leurs propriétaires ne
pouvaient manquer de revenir. Ce fut autour d’eux qu’il imagina de
tendre ses lignes, -- non des lignes à collets, mais de véritables
lignes à hameçon. Il emmena Harbert à quelque distance des nids,
et là il prépara ses engins singuliers avec le soin qu’eût apporté
un disciple d’Isaac Walton. Harbert suivait ce travail avec un
intérêt facile à comprendre, tout en doutant de la réussite. Les
lignes furent faites de minces lianes, rattachées l’une à l’autre
et longues de quinze à vingt pieds. De grosses épines très fortes,
à pointes recourbées, que fournit un buisson d’acacias nains,
furent liées aux extrémités des lianes en guise d’hameçon. Quant à
l’appât, de gros vers rouges qui rampaient sur le sol en tinrent
lieu.

Cela fait, Pencroff, passant entre les herbes et se dissimulant
avec adresse, alla placer le bout de ses lignes armées d’hameçons
près des nids de tétras; puis il revint prendre l’autre bout et se
cacha avec Harbert derrière un gros arbre. Tous deux alors
attendirent patiemment. Harbert, il faut le dire, ne comptait pas
beaucoup sur le succès de l’inventif Pencroff. Une grande demi-
heure s’écoula, mais, ainsi que l’avait prévu le marin, plusieurs
couples de tétras revinrent à leurs nids. Ils sautillaient,
becquetant le sol, et ne pressentant en aucune façon la présence
des chasseurs, qui, d’ailleurs, avaient eu soin de se placer sous
le vent des gallinacés.

Certes, le jeune garçon, à ce moment, se sentit intéressé très
vivement. Il retenait son souffle, et Pencroff, les yeux
écarquillés, la bouche ouverte, les lèvres avancées comme s’il
allait goûter un morceau de tétras, respirait à peine.

Cependant, les gallinacés se promenaient entre les hameçons, sans
trop s’en préoccuper. Pencroff alors donna de petites secousses
qui agitèrent les appâts, comme si les vers eussent été encore
vivants.

À coup sûr, le marin, en ce moment, éprouvait une émotion bien
autrement forte que celle du pêcheur à la ligne, qui, lui, ne voit
pas venir sa proie à travers les eaux.

Les secousses éveillèrent bientôt l’attention des gallinacés, et
les hameçons furent attaqués à coups de bec. Trois tétras, très
voraces sans doute, avalèrent à la fois l’appât et l’hameçon.
Soudain, d’un coup sec, Pencroff «ferra» son engin, et des
battements d’aile lui indiquèrent que les oiseaux étaient pris.

«Hurrah!» s’écria-t-il en se précipitant vers ce gibier, dont il
se rendit maître en un instant.

Harbert avait battu des mains. C’était la première fois qu’il
voyait prendre des oiseaux à la ligne, mais le marin, très
modeste, lui affirma qu’il n’en était pas à son coup d’essai, et
que, d’ailleurs, il n’avait pas le mérite de l’invention.

«Et en tout cas, ajouta-t-il, dans la situation où nous sommes, il
faut nous attendre à en voir bien d’autres!»

Les tétras furent attachés par les pattes, et Pencroff, heureux de
ne point revenir les mains vides et voyant que le jour commençait
à baisser, jugea convenable de retourner à sa demeure.

La direction à suivre était tout indiquée par celle de la rivière,
dont il ne s’agissait que de redescendre le cours, et, vers six
heures, assez fatigués de leur excursion, Harbert et Pencroff
rentraient aux Cheminées.

CHAPITRE VII

Gédéon Spilett, immobile, les bras croisés, était alors sur la
grève, regardant la mer, dont l’horizon se confondait dans l’est
avec un gros nuage noir qui montait rapidement vers le zénith. Le
vent était déjà fort, et il fraîchissait avec le déclin du jour.
Tout le ciel avait un mauvais aspect, et les premiers symptômes
d’un coup de vent se manifestaient visiblement.

Harbert entra dans les Cheminées, et Pencroff se dirigea vers le
reporter. Celui-ci, très absorbé, ne le vit pas venir.

«Nous allons avoir une mauvaise nuit, Monsieur Spilett! dit le
marin. De la pluie et du vent à faire la joie des pétrels!»

Le reporter, se retournant alors, aperçut Pencroff, et ses
premières paroles furent celles-ci:

«À quelle distance de la côte la nacelle a-t-elle, selon vous,
reçu ce coup de mer qui a emporté notre compagnon?»

Le marin ne s’attendait pas à cette question. Il réfléchit un
instant et répondit:

«À deux encablures, au plus.

-- Mais qu’est-ce qu’une encablure? demanda Gédéon Spilett.

-- Cent vingt brasses environ ou six cents pieds.

-- Ainsi, dit le reporter, Cyrus Smith aurait disparu à douze
cents pieds au plus du rivage?

-- Environ, répondit Pencroff.

-- Et son chien aussi?

-- Aussi.

-- Ce qui m’étonne, ajouta le reporter, en admettant que notre
compagnon ait péri, c’est que Top ait également trouvé la mort, et
que ni le corps du chien, ni celui de son maître n’aient été
rejetés au rivage!

-- Ce n’est pas étonnant, avec une mer aussi forte, répondit le
marin. D’ailleurs, il se peut que les courants les aient portés
plus loin sur la côte.

-- Ainsi, c’est bien votre avis que notre compagnon a péri dans
les flots? demanda encore une fois le reporter.

-- C’est mon avis.

-- Mon avis, à moi, dit Gédéon Spilett, sauf ce que je dois à
votre expérience, Pencroff, c’est que le double fait de la
disparition absolue de Cyrus et de Top, vivants ou morts, a
quelque chose d’inexplicable et d’invraisemblable.

-- Je voudrais penser comme vous, Monsieur Spilett, répondit
Pencroff. Malheureusement, ma conviction est faite!»

Cela dit, le marin revint vers les Cheminées. Un bon feu pétillait
sur le foyer. Harbert venait d’y jeter une brassée de bois sec, et
la flamme projetait de grandes clartés dans les parties sombres du
couloir.

Pencroff s’occupa aussitôt de préparer le dîner. Il lui parut
convenable d’introduire dans le menu quelque pièce de résistance,
car tous avaient besoin de réparer leurs forces. Les chapelets de
couroucous furent conservés pour le lendemain, mais on pluma deux
tétras, et bientôt, embrochés dans une baguette, les gallinacés
rôtissaient devant un feu flambant.

À sept heures du soir, Nab n’était pas encore de retour. Cette
absence prolongée ne pouvait qu’inquiéter Pencroff au sujet du
nègre. Il devait craindre ou qu’il lui fût arrivé quelque accident
sur cette terre inconnue, ou que le malheureux eût fait quelque
coup de désespoir. Mais Harbert tira de cette absence des
conséquences toutes différentes. Pour lui, si Nab ne revenait pas,
c’est qu’il s’était produit une circonstance nouvelle, qui l’avait
engagé À prolonger ses recherches. Or, tout ce qui était nouveau
ne pouvait l’être qu’à l’avantage de Cyrus Smith.

Pourquoi Nab n’était-il pas rentré, si un espoir quelconque ne le
retenait pas? Peut-être avait-il trouvé quelque indice, une
empreinte de pas, un reste d’épave qui l’avait mis sur la voie?
Peut-être suivait-il en ce moment une piste certaine? Peut-être
était-il près de son maître?...

Ainsi raisonnait le jeune garçon. Ainsi parla-t-il.

Ses compagnons le laissèrent dire. Seul, le reporter l’approuvait
du geste. Mais, pour Pencroff, ce qui était probable, c’est que
Nab avait poussé plus loin que la veille ses recherches sur le
littoral, et qu’il ne pouvait encore être de retour.

Cependant, Harbert, très agité par de vagues pressentiments,
manifesta plusieurs fois l’intention d’aller au-devant de Nab.
Mais Pencroff lui fit comprendre que ce serait là une course
inutile, que, dans cette obscurité et par ce déplorable temps, il
ne pourrait retrouver les traces de Nab, et que mieux valait
attendre. Si le lendemain Nab n’avait pas reparu, Pencroff
n’hésiterait pas à se joindre à Harbert pour aller à la recherche
de Nab.

Gédéon Spilett approuva l’opinion du marin sur ce point qu’il ne
fallait pas se diviser, et Harbert dut renoncer à son projet; mais
deux grosses larmes tombèrent de ses yeux.

Le reporter ne put se retenir d’embrasser le généreux enfant.

Le mauvais temps s’était absolument déclaré. Un coup de vent de
sud-est passait sur la côte avec une violence sans égale. On
entendait la mer, qui baissait alors, mugir contre la lisière des
premières roches, au large du littoral. La pluie, pulvérisée par
l’ouragan, s’enlevait comme un brouillard liquide.

On eût dit des haillons de vapeurs qui traînaient sur la côte,
dont les galets bruissaient violemment, comme des tombereaux de
cailloux qui se vident. Le sable, soulevé par le vent, se mêlait
aux averses et en rendait l’assaut insoutenable. Il y avait dans
l’air autant de poussière minérale que de poussière aqueuse. Entre
l’embouchure de la rivière et le pan de la muraille, de grands
remous tourbillonnaient, et les couches d’air qui s’échappaient de
ce maelström, ne trouvant d’autre issue que l’étroite vallée au
fond de laquelle se soulevait le cours d’eau, s’y engouffraient
avec une irrésistible violence. Aussi la fumée du foyer, repoussée
par l’étroit boyau, se rabattait-elle fréquemment, emplissant les
couloirs et les rendant inhabitables.

C’est pourquoi, dès que les tétras furent cuits, Pencroff laissa
tomber le feu, et ne conserva plus que des braises enfouies sous
les cendres.

À huit heures, Nab n’avait pas encore reparu; mais on pouvait
admettre maintenant que cet effroyable temps l’avait seul empêché
de revenir, et qu’il avait dû chercher refuge dans quelque cavité,
pour attendre la fin de la tourmente ou tout au moins le retour du
jour. Quant à aller au-devant de lui, à tenter de le retrouver
dans ces conditions, c’était impossible.

Le gibier forma l’unique plat du souper. On mangea volontiers de
cette viande, qui était excellente.

Pencroff et Harbert, dont une longue excursion avait surexcité
l’appétit, dévorèrent.

Puis, chacun se retira dans le coin où il avait déjà reposé la
nuit précédente, et Harbert ne tarda pas à s’endormir près du
marin, qui s’était étendu le long du foyer. Au dehors, avec la
nuit qui s’avançait, la tempête prenait des proportions
formidables. C’était un coup de vent comparable à celui qui avait
emporté les prisonniers depuis Richmond jusqu’à cette terre du
Pacifique. Tempêtes fréquentes pendant ces temps d’équinoxe,
fécondes en catastrophes, terribles surtout sur ce large champ,
qui n’oppose aucun obstacle à leur fureur! On comprend donc qu’une
côte ainsi exposée à l’est, c’est-à-dire directement aux coups de
l’ouragan, et frappée de plein fouet, fût battue avec une force
dont aucune description ne peut donner l’idée.

Très heureusement, l’entassement de roches qui formait les
Cheminées était solide. C’étaient d’énormes quartiers de granit,
dont quelques-uns pourtant, insuffisamment équilibrés, semblaient
trembler sur leur base. Pencroff sentait cela, et sous sa main,
appuyée aux parois, couraient de rapides frémissements. Mais enfin
il se répétait, et avec raison, qu’il n’y avait rien à craindre,
et que sa retraite improvisée ne s’effondrerait pas.

Toutefois, il entendait le bruit des pierres, détachées du sommet
du plateau et arrachées par les remous du vent, qui tombaient sur
la grève. Quelques-unes roulaient même à la partie supérieure des
Cheminées, ou y volaient en éclats, quand elles étaient projetées
perpendiculairement. Deux fois, le marin se releva et vint en
rampant à l’orifice du couloir, afin d’observer au dehors. Mais
ces éboulements, peu considérables, ne constituaient aucun danger,
et il reprit sa place devant le foyer, dont les braises
crépitaient sous la cendre.

Malgré les fureurs de l’ouragan, le fracas de la tempête, le
tonnerre de la tourmente, Harbert dormait profondément. Le sommeil
finit même par s’emparer de Pencroff, que sa vie de marin avait
habitué à toutes ces violences. Seul, Gédéon Spilett était tenu
éveillé par l’inquiétude. Il se reprochait de ne pas avoir
accompagné Nab. On a vu que tout espoir ne l’avait pas abandonné.
Les pressentiments qui avaient agité Harbert n’avaient pas cessé
de l’agiter aussi. Sa pensée était concentrée sur Nab. Pourquoi
Nab n’était-il pas revenu? Il se retournait sur sa couche de
sable, donnant à peine une vague attention à cette lutte des
éléments.

Parfois, ses yeux, appesantis par la fatigue, se fermaient un
instant, mais quelque rapide pensée les rouvrait presque aussitôt.

Cependant, la nuit s’avançait, et il pouvait être deux heures du
matin, quand Pencroff, profondément endormi alors, fut secoué
vigoureusement.

«Qu’est-ce?» s’écria-t-il, en s’éveillant et en reprenant ses
idées avec cette promptitude particulière aux gens de mer.

Le reporter était penché sur lui, et lui disait:

«Écoutez, Pencroff, écoutez!»

Le marin prêta l’oreille et ne distingua aucun bruit étranger à
celui des rafales.

«C’est le vent, dit-il.

-- Non, répondit Gédéon Spilett, en écoutant de nouveau, j’ai cru
entendre...

-- Quoi?

-- Les aboiements d’un chien!

-- Un chien! s’écria Pencroff, qui se releva d’un bond.

-- Oui... des aboiements...

-- Ce n’est pas possible! répondit le marin. Et, d’ailleurs,
comment, avec les mugissements de la tempête...

-- Tenez... écoutez...» dit le reporter.

Pencroff écouta plus attentivement, et il crut, en effet, dans un
instant d’accalmie, entendre des aboiements éloignés.

«Eh bien!... dit le reporter, en serrant la main du marin.

-- Oui... oui!... répondit Pencroff.

-- C’est Top! C’est Top!...» s’écria Harbert, qui venait de
s’éveiller, et tous trois s’élancèrent vers l’orifice des
Cheminées.

Ils eurent une peine extrême à sortir. Le vent les repoussait.
Mais enfin, ils y parvinrent, et ne purent se tenir debout qu’en
s’accotant contre les roches.

Ils regardèrent, ils ne pouvaient parler.

L’obscurité était absolue. La mer, le ciel, la terre, se
confondaient dans une égale intensité des ténèbres. Il semblait
qu’il n’y eût pas un atome de lumière diffuse dans l’atmosphère.

Pendant quelques minutes, le reporter et ses deux compagnons
demeurèrent ainsi, comme écrasés par la rafale, trempés par la
pluie, aveuglés par le sable.

Puis, ils entendirent encore une fois ces aboiements dans un répit
de la tourmente, et ils reconnurent qu’ils devaient être assez
éloignés.

Ce ne pouvait être que Top qui aboyait ainsi!

Mais était-il seul ou accompagné? Il est plus probable qu’il était
seul, car, en admettant que Nab fût avec lui, Nab se serait dirigé
en toute hâte vers les Cheminées.

Le marin pressa la main du reporter, dont il ne pouvait se faire
entendre, et d’une façon qui signifiait: «Attendez!» puis, il
rentra dans le couloir. Un instant après, il ressortait avec un
fagot allumé, il le projetait dans les ténèbres, et il poussait
des sifflements aigus.

À ce signal, qui était comme attendu, on eût pu le croire, des
aboiements plus rapprochés répondirent, et bientôt un chien se
précipita dans le couloir.

Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett y rentrèrent à sa suite. Une
brassée de bois sec fut jetée sur les charbons. Le couloir
s’éclaira d’une vive flamme.

«C’est Top!» s’écria Harbert.

C’était Top, en effet, un magnifique anglo-normand, qui tenait de
ces deux races croisées la vitesse des jambes et la finesse de
l’odorat, les deux qualités par excellence du chien courant.

C’était le chien de l’ingénieur Cyrus Smith.

Mais il était seul! Ni son maître, ni Nab ne l’accompagnaient!

Cependant, comment son instinct avait-il pu le conduire jusqu’aux
Cheminées, qu’il ne connaissait pas? Cela paraissait inexplicable,
surtout au milieu de cette nuit noire, et par une telle tempête!
Mais, détail plus inexplicable encore, Top n’était ni fatigué, ni
épuisé, ni même souillé de vase ou de sable!...

Harbert l’avait attiré vers lui et lui pressait la tête entre ses
mains. Le chien se laissait faire et frottait son cou sur les
mains du jeune garçon.

«Si le chien est retrouvé, le maître se retrouvera aussi! dit le
reporter.

-- Dieu le veuille! répondit Harbert. Partons! Top nous guidera!»

Pencroff ne fit pas une objection. Il sentait bien que l’arrivée
de Top pouvait donner un démenti à ses conjectures.

«En route!» dit-il.

Pencroff recouvrit avec soin les charbons du foyer.

Il plaça quelques morceaux de bois sous les cendres, de manière à
retrouver du feu au retour. Puis, précédé du chien, qui semblait
l’inviter à venir par de petits aboiements, et suivi du reporter
et du jeune garçon, il s’élança au dehors, après avoir pris les
restes du souper.

La tempête était alors dans toute sa violence, et peut-être même à
son maximum d’intensité. La lune, nouvelle alors, et, par
conséquent, en conjonction avec le soleil, ne laissait pas filtrer
la moindre lueur à travers les nuages. Suivre une route rectiligne
devenait difficile. Le mieux était de s’en rapporter à l’instinct
de Top. Ce qui fut fait. Le reporter et le jeune garçon marchaient
derrière le chien, et le marin fermait la marche. Aucun échange de
paroles n’eût été possible. La pluie ne tombait pas très
abondamment, car elle se pulvérisait au souffle de l’ouragan, mais
l’ouragan était terrible.

Toutefois, une circonstance favorisa très heureusement le marin et
ses deux compagnons. En effet, le vent chassait du sud-est, et,
par conséquent, il les poussait de dos. Ce sable qu’il projetait
avec violence, et qui n’eût pas été supportable, ils le recevaient
par derrière, et, à la condition de ne point se retourner, ils ne
pouvaient en être incommodés de façon à gêner leur marche. En
somme, ils allaient souvent plus vite qu’ils ne le voulaient, et
précipitaient leurs pas afin de ne point être renversés, mais un
immense espoir doublait leurs forces, et ce n’était plus à
l’aventure, cette fois, qu’ils remontaient le rivage. Ils ne
mettaient pas en doute que Nab n’eût retrouvé son maître, et qu’il
ne leur eût envoyé le fidèle chien. Mais l’ingénieur était-il
vivant, ou Nab ne mandait-il ses compagnons que pour rendre les
derniers devoirs au cadavre de l’infortuné Smith?

Après avoir dépassé le pan coupé de la haute terre dont ils
s’étaient prudemment écartés, Harbert, le reporter et Pencroff
s’arrêtèrent pour reprendre haleine. Le retour du rocher les
abritait contre le vent, et ils respiraient après cette marche
d’un quart d’heure, qui avait été plutôt une course.

À ce moment, ils pouvaient s’entendre, se répondre, et le jeune
garçon ayant prononcé le nom de Cyrus Smith, Top aboya à petits
coups, comme s’il eût voulu dire que son maître était sauvé.

«Sauvé, n’est-ce pas? répétait Harbert, sauvé, Top?»

Et le chien aboyait comme pour répondre.

La marche fut reprise. Il était environ deux heures et demie du
matin. La mer commençait à monter, et, poussée par le vent, cette
marée, qui était une marée de syzygie, menaçait d’être très forte.
Les grandes lames tonnaient contre la lisière d’écueils, et elles
l’assaillaient avec une telle violence, que, très probablement,
elles devaient passer par-dessus l’îlot, absolument invisible
alors. Cette longue digue ne couvrait donc plus la côte, qui était
directement exposée aux chocs du large.

Dès que le marin et ses compagnons se furent détachés du pan
coupé, le vent les frappa de nouveau avec une extrême fureur.
Courbés, tendant le dos à la rafale, ils marchaient très vite,
suivant Top, qui n’hésitait pas sur la direction à prendre. Ils
remontaient au nord, ayant sur leur droite une interminable crête
de lames, qui déferlait avec un assourdissant fracas, et sur leur
gauche une obscure contrée dont il était impossible de saisir
l’aspect.

Mais ils sentaient bien qu’elle devait être relativement plate,
car l’ouragan passait maintenant au-dessus d’eux sans les prendre
en retour, effet qui se produisait quand il frappait la muraille
de granit.

À quatre heures du matin, on pouvait estimer qu’une distance de
cinq milles avait été franchie. Les nuages s’étaient légèrement
relevés et ne traînaient plus sur le sol. La rafale, moins humide,
se propageait en courants d’air très vifs, plus secs et plus
froids. Insuffisamment protégés par leurs vêtements, Pencroff,
Harbert et Gédéon Spilett devaient souffrir cruellement, mais pas
une plainte ne s’échappait de leurs lèvres. Ils étaient décidés à
suivre Top jusqu’où l’intelligent animal voudrait les conduire.

Vers cinq heures, le jour commença à se faire. Au zénith d’abord,
où les vapeurs étaient moins épaisses, quelques nuances grisâtres
découpèrent le bord des nuages, et bientôt, sous une bande opaque,
un trait plus lumineux dessina nettement l’horizon de mer. La
crête des lames se piqua légèrement de lueurs fauves, et l’écume
se refit blanche. En même temps, sur la gauche, les parties
accidentées du littoral commençaient à s’estomper confusément,
mais ce n’était encore que du gris sur du noir.

À six heures du matin, le jour était fait. Les nuages couraient
avec une extrême rapidité dans une zone relativement haute. Le
marin et ses compagnons étaient alors à six milles environ des
Cheminées. Ils suivaient une grève très plate, bordée au large par
une lisière de roches dont les têtes seulement émergeaient alors,
car on était au plein de la mer. Sur la gauche, la contrée,
qu’accidentaient quelques dunes hérissées de chardons, offrait
l’aspect assez sauvage d’une vaste région sablonneuse. Le littoral
était peu découpé, et n’offrait d’autre barrière à l’Océan qu’une
chaîne assez irrégulière de monticules. Çà et là, un ou deux
arbres grimaçaient, couchés vers l’ouest, les branches projetées
dans cette direction. Bien en arrière, dans le sud-ouest,
s’arrondissait la lisière de la dernière forêt. En ce moment, Top
donna des signes non équivoques d’agitation. Il allait en avant,
revenait au marin, et semblait l’engager à hâter le pas. Le chien
avait alors quitté la grève, et, poussé par son admirable
instinct, sans montrer une seule hésitation, il s’était engagé
entre les dunes.

On le suivit. Le pays paraissait être absolument désert. Pas un
être vivant ne l’animait.

La lisière des dunes, fort large, était composée de monticules, et
même de collines très capricieusement distribuées. C’était comme
une petite Suisse de sable, et il ne fallait rien moins qu’un
instinct prodigieux pour s’y reconnaître.

Cinq minutes après avoir quitté la grève, le reporter et ses
compagnons arrivaient devant une sorte d’excavation creusée au
revers d’une haute dune. Là, Top s’arrêta et jeta un aboiement
clair. Spilett, Harbert et Pencroff pénétrèrent dans cette grotte.

Nab était là, agenouillé près d’un corps étendu sur un lit
d’herbes...

Ce corps était celui de l’ingénieur Cyrus Smith.

CHAPITRE VIII

Nab ne bougea pas. Le marin ne lui jeta qu’un mot.

«Vivant!» s’écria-t-il.

Nab ne répondit pas. Gédéon Pilett et Pencroff devinrent pâles.
Harbert joignit les mains et demeura immobile. Mais il était
évident que le pauvre nègre, absorbé dans sa douleur, n’avait ni
vu ses compagnons ni entendu les paroles du marin.

Le reporter s’agenouilla près de ce corps sans mouvement, et posa
son oreille sur la poitrine de l’ingénieur, dont il entr’ouvrit
les vêtements. Une minute -- un siècle! -- s’écoula, pendant qu’il
cherchait à surprendre quelque battement du coeur.

Nab s’était redressé un peu et regardait sans voir.

Le désespoir n’eût pu altérer davantage un visage d’homme. Nab
était méconnaissable, épuisé par la fatigue, brisé par la douleur.
Il croyait son maître mort.

Gédéon Spilett, après une longue et attentive observation, se
releva.

«Il vit!» dit-il.

Pencroff, à son tour, se mit à genoux près de Cyrus Smith; son
oreille saisit aussi quelques battements, et ses lèvres, quelque
souffle qui s’échappait des lèvres de l’ingénieur.

Harbert, sur un mot du reporter, s’élança au dehors pour chercher
de l’eau. Il trouva à cent pas de là un ruisseau limpide,
évidemment très grossi par les pluies de la veille, et qui
filtrait à travers le sable. Mais rien pour mettre cette eau, pas
une coquille dans ces dunes! Le jeune garçon dut se contenter de
tremper son mouchoir dans le ruisseau, et il revint en courant
vers la grotte.

Heureusement, ce mouchoir imbibé suffit à Gédéon Spilett, qui ne
voulait qu’humecter les lèvres de l’ingénieur. Ces molécules d’eau
fraîche produisirent un effet presque immédiat. Un soupir
s’échappa de la poitrine de Cyrus Smith, et il sembla même qu’il
essayait de prononcer quelques paroles.

«Nous le sauverons!» dit le reporter.

Nab avait repris espoir à ces paroles. Il déshabilla son maître,
afin de voir si le corps ne présenterait pas quelque blessure. Ni
la tête, ni le torse, ni les membres n’avaient de contusions, pas
même d’écorchures, chose surprenante, puisque le corps de Cyrus
Smith avait dû être roulé au milieu des roches; les mains elles-
mêmes étaient intactes, et il était difficile d’expliquer comment
l’ingénieur ne portait aucune trace des efforts qu’il avait dû
faire pour franchir la ligne d’écueils.

Mais l’explication de cette circonstance viendrait plus tard.
Quand Cyrus Smith pourrait parler, il dirait ce qui s’était passé.
Pour le moment, il s’agissait de le rappeler à la vie, et il était
probable que des frictions amèneraient ce résultat.

C’est ce qui fut fait avec la vareuse du marin.

L’ingénieur, réchauffé par ce rude massage, remua légèrement le
bras, et sa respiration commença à se rétablir d’une façon plus
régulière. Il mourait d’épuisement, et certes, sans l’arrivée du
reporter et de ses compagnons, c’en était fait de Cyrus Smith.

«Vous l’avez donc cru mort, votre maître? demanda le marin à Nab.

-- Oui! mort! répondit Nab, et si Top ne vous eût pas trouvés, si
vous n’étiez pas venus, j’aurais enterré mon maître et je serais
mort près de lui!»

On voit à quoi avait tenu la vie de Cyrus Smith!

Nab raconta alors ce qui s’était passé. La veille, après avoir
quitté les Cheminées dès l’aube, il avait remonté la côte dans la
direction du nord-nord et atteint la partie du littoral qu’il
avait déjà visitée.

Là, sans aucun espoir, il l’avouait, Nab avait cherché sur le
rivage, au milieu des roches, sur le sable, les plus légers
indices qui pussent le guider.

Il avait examiné surtout la partie de la grève que la haute mer ne
recouvrait pas, car, sur sa lisière, le flux et le reflux devaient
avoir effacé tout indice. Nab n’espérait plus retrouver son maître
vivant. C’était à la découverte d’un cadavre qu’il allait ainsi,
un cadavre qu’il voulait ensevelir de ses propres mains!

Nab avait cherché longtemps. Ses efforts demeurèrent infructueux.
Il ne semblait pas que cette côte déserte eût jamais été
fréquentée par un être humain. Les coquillages, ceux que la mer ne
pouvait atteindre, -- et qui se rencontraient par millions au delà
du relais des marées, -- étaient intacts. Pas une coquille
écrasée. Sur un espace de deux à trois cents yards, il n’existait
pas trace d’un atterrissage, ni ancien, ni récent.

Nab s’était donc décidé à remonter la côte pendant quelques
milles. Il se pouvait que les courants eussent porté un corps sur
quelque point plus éloigné.

Lorsqu’un cadavre flotte à peu de distance d’un rivage plat, il
est bien rare que le flot ne l’y rejette pas tôt ou tard. Nab le
savait, et il voulait revoir son maître une dernière fois.

«Je longeai la côte pendant deux milles encore, je visitai toute
la ligne des écueils à mer basse, toute la grève à mer haute, et
je désespérais de rien trouver, quand hier, vers cinq heures du
soir, je remarquai sur le sable des empreintes de pas.

-- Des empreintes de pas? s’écria Pencroff.

-- Oui! répondit Nab.

-- Et ces empreintes commençaient aux écueils même? demanda le
reporter.

-- Non, répondit Nab, au relais de marée, seulement, car entre les
relais et les récifs, les autres avaient dû être effacées.

-- Continue, Nab, dit Gédéon Spilett.

-- Quand je vis ces empreintes, je devins comme fou. Elles étaient
très reconnaissables, et se dirigeaient vers les dunes. Je les
suivis pendant un quart de mille, courant, mais prenant garde de
les effacer. Cinq minutes après, comme la nuit se faisait,
j’entendis les aboiements d’un chien. C’était Top, et Top me
conduisit ici même, près de mon maître!»

Nab acheva son récit en disant quelle avait été sa douleur en
retrouvant ce corps inanimé. Il avait essayé de surprendre en lui
quelque reste de vie!

Maintenant qu’il l’avait retrouvé mort, il le voulait vivant! Tous
ses efforts avaient été inutiles! Il n’avait plus qu’à rendre les
derniers devoirs à celui qu’il aimait tant!

Nab avait alors songé à ses compagnons. Ceux-ci voudraient, sans
doute, revoir une dernière fois l’infortuné! Top était là. Ne
pouvait-il s’en rapporter à la sagacité de ce fidèle animal? Nab
prononça à plusieurs reprises le nom du reporter, celui des
compagnons de l’ingénieur que Top connaissait le plus. Puis, il
lui montra le sud de la côte, et le chien s’élança dans la
direction qui lui était indiquée.

On sait comment, guidé par un instinct que l’on peut regarder
presque comme surnaturel, car l’animal n’avait jamais été aux
Cheminées, Top y arriva cependant.

Les compagnons de Nab avaient écouté ce récit avec une extrême
attention.

Il y avait pour eux quelque chose d’inexplicable à ce que Cyrus
Smith, après les efforts qu’il avait dû faire pour échapper aux
flots, en traversant les récifs, n’eût pas trace d’une
égratignure. Et ce qui ne s’expliquait pas davantage, c’était que
l’ingénieur eût pu gagner, à plus d’un mille de la côte, cette
grotte perdue au milieu des dunes.

«Ainsi, Nab, dit le reporter, ce n’est pas toi qui as transporté
ton maître jusqu’à cette place?

-- Non, ce n’est pas moi, répondit Nab.

-- Il est bien évident que M Smith y est venu seul, dit Pencroff.

-- C’est évident, en effet, fit observer Gédéon Spilett, mais ce
n’est pas croyable!»

On ne pourrait avoir l’explication de ce fait que de la bouche de
l’ingénieur. Il fallait pour cela attendre que la parole lui fût
revenue. Heureusement, la vie reprenait déjà son cours. Les
frictions avaient rétabli la circulation du sang. Cyrus Smith
remua de nouveau les bras, puis la tête, et quelques mots
incompréhensibles s’échappèrent encore une fois de ses lèvres.

Nab, penché sur lui, l’appelait, mais l’ingénieur ne semblait pas
entendre, et ses yeux étaient toujours fermés. La vie ne se
révélait en lui que par le mouvement. Les sens n’y avaient encore
aucune part.

Pencroff regretta bien de n’avoir pas de feu, ni de quoi s’en
procurer, car il avait malheureusement oublié d’emporter le linge
brûlé, qu’il eût facilement enflammé au choc de deux cailloux.
Quant aux poches de l’ingénieur, elles étaient absolument vides,
sauf celle de son gilet, qui contenait sa montre. Il fallait donc
transporter Cyrus Smith aux Cheminées, et le plus tôt possible. Ce
fut l’avis de tous.

Cependant, les soins qui furent prodigués à l’ingénieur devaient
lui rendre la connaissance plus vite qu’on ne pouvait l’espérer.
L’eau dont on humectait ses lèvres le ranimait peu à peu. Pencroff
eut aussi l’idée de mêler à cette eau du jus de cette chair de
tétras qu’il avait apportée. Harbert, ayant couru jusqu’au rivage,
en revint avec deux grandes coquilles de bivalves. Le marin
composa une sorte de mixture, et l’introduisit entre les lèvres de
l’ingénieur, qui parut humer avidement ce mélange.

Ses yeux s’ouvrirent alors. Nab et le reporter s’étaient penchés
sur lui.

«Mon maître! mon maître!» s’écria Nab.

L’ingénieur l’entendit. Il reconnut Nab et Spilett, puis ses deux
autres compagnons, Harbert et le marin, et sa main pressa
légèrement les leurs. Quelques mots s’échappèrent encore de sa
bouche, -- mots qu’il avait déjà prononcés, sans doute, et qui
indiquaient quelles pensées tourmentaient, même alors, son esprit.
Ces mots furent compris, cette fois.

«Île ou continent? murmura-t-il.

-- Ah! s’écria Pencroff, qui ne put retenir cette exclamation. De
par tous les diables, nous nous en moquons bien, pourvu que vous
viviez, monsieur Cyrus! Île ou continent? On verra plus tard.»

L’ingénieur fit un léger signe affirmatif, et parut s’endormir.

On respecta ce sommeil, et le reporter prit immédiatement ses
dispositions pour que l’ingénieur fût transporté dans les
meilleures conditions. Nab, Harbert et Pencroff quittèrent la
grotte et se dirigèrent vers une haute dune couronnée de quelques
arbres rachitiques. Et, chemin faisant, le marin ne pouvait se
retenir de répéter:

«Île ou continent! Songer à cela quand on n’a plus que le souffle!
quel homme!»

Arrivés au sommet de la dune, Pencroff et ses deux compagnons,
sans autres outils que leurs bras, dépouillèrent de ses
principales branches un arbre assez malingre, sorte de pin
maritime émacié par les vents; puis, de ces branches, on fit une
litière qui, une fois recouverte de feuilles et d’herbes,
permettrait de transporter l’ingénieur.

Ce fut l’affaire de quarante minutes environ, et il était dix
heures quand le marin, Nab et Harbert revinrent auprès de Cyrus
Smith, que Gédéon Spilett n’avait pas quitté.

L’ingénieur se réveillait alors de ce sommeil, ou plutôt de cet
assoupissement dans lequel on l’avait trouvé. La coloration
revenait à ses joues, qui avaient eu jusqu’ici la pâleur de la
mort. Il se releva un peu, regarda autour de lui, et sembla
demander où il se trouvait.

«Pouvez-vous m’entendre sans vous fatiguer, Cyrus? dit le
reporter.

-- Oui, répondit l’ingénieur.

-- M’est avis, dit alors le marin, que M Smith vous entendra
encore mieux, s’il revient à cette gelée de tétras, -- car c’est
du tétras, monsieur Cyrus», ajouta-t-il, en lui présentant quelque
peu de cette gelée, à laquelle il mêla, cette fois, des parcelles
de chair.

Cyrus Smith mâcha ces morceaux du tétras, dont les restes furent
partagés entre ses trois compagnons, qui souffraient de la faim,
et trouvèrent le déjeuner assez maigre.

«Bon! fit le marin, les victuailles nous attendent aux Cheminées,
car il est bon que vous le sachiez, monsieur Cyrus, nous avons là-
bas, dans le sud, une maison avec chambres, lits et foyer, et,
dans l’office, quelques douzaines d’oiseaux que notre Harbert
appelle des couroucous. Votre litière est prête, et, dès que vous
vous en sentirez la force, nous vous transporterons à notre
demeure.

-- Merci, mon ami, répondit l’ingénieur, encore une heure ou deux,
et nous pourrons partir... Et maintenant, parlez, Spilett.»

Le reporter fit alors le récit de ce qui s’était passé. Il raconta
ces événements que devait ignorer Cyrus Smith, la dernière chute
du ballon, l’atterrissage sur cette terre inconnue, qui semblait
déserte, quelle qu’elle fût, soit une île, soit un continent, la
découverte des Cheminées, les recherches entreprises pour
retrouver l’ingénieur, le dévouement de Nab, tout ce qu’on devait
à l’intelligence du fidèle Top, etc.

«Mais, demanda Cyrus Smith d’une voix encore affaiblie, vous ne
m’avez donc pas ramassé sur la grève?

-- Non, répondit le reporter.

-- Et ce n’est pas vous qui m’avez rapporté dans cette grotte?

-- Non.

-- À quelle distance cette grotte est-elle donc des récifs?

-- À un demi-mille environ, répondit Pencroff, et si vous êtes
étonné, monsieur Cyrus, nous ne sommes pas moins surpris nous-
mêmes de vous voir en cet endroit!

-- En effet, répondit l’ingénieur, qui se ranimait peu à peu et
prenait intérêt à ces détails, en effet, voilà qui est singulier!

-- Mais, reprit le marin, pouvez-vous nous dire ce qui s’est passé
après que vous avez été emporté par le coup de mer?»

Cyrus Smith rappela ses souvenirs. Il savait peu de chose. Le coup
de mer l’avait arraché du filet de l’aérostat. Il s’enfonça
d’abord à quelques brasses de profondeur. Revenu à la surface de
la mer, dans cette demi-obscurité, il sentit un être vivant
s’agiter près de lui. C’était Top, qui s’était précipité à son
secours. En levant les yeux, il n’aperçut plus le ballon, qui,
délesté de son poids et de celui du chien, était reparti comme une
flèche. Il se vit, au milieu de ces flots courroucés, à une
distance de la côte qui ne devait pas être inférieure à un demi-
mille. Il tenta de lutter contre les lames en nageant avec
vigueur. Top le soutenait par ses vêtements; mais un courant de
foudre le saisit, le poussa vers le nord, et, après une demi-heure
d’efforts, il coula, entraînant Top avec lui dans l’abîme. Depuis
ce moment jusqu’au moment où il venait de se retrouver dans les
bras de ses amis, il n’avait plus souvenir de rien.

«Cependant, reprit Pencroff, il faut que vous ayez été lancé sur
le rivage, et que vous ayez eu la force de marcher jusqu’ici,
puisque Nab a retrouvé les empreintes de vos pas!

-- Oui... il le faut... répondit l’ingénieur en réfléchissant. Et
vous n’avez pas vu trace d’êtres humains sur cette côte?

-- Pas trace, répondit le reporter. D’ailleurs, si par hasard
quelque sauveur se fût rencontré là, juste à point, pourquoi vous
aurait-il abandonné après vous avoir arraché aux flots?

-- Vous avez raison, mon cher Spilett. -- Dis-moi, Nab, ajouta
l’ingénieur en se tournant vers son serviteur, ce n’est pas toi
qui... tu n’aurais pas eu un moment d’absence... pendant lequel...
Non, c’est absurde... Est-ce qu’il existe encore quelques-unes de
ces empreintes? demanda Cyrus Smith.

-- Oui, mon maître, répondit Nab, tenez, à l’entrée, sur le revers
même de cette dune, dans un endroit abrité du vent et de la pluie.
Les autres ont été effacées par la tempête.

-- Pencroff, répondit Cyrus Smith, voulez-vous prendre mes
souliers, et voir s’ils s’appliquent absolument à ces empreintes!»

Le marin fit ce que demandait l’ingénieur. Harbert et lui, guidés
par Nab, allèrent à l’endroit où se trouvaient les empreintes,
pendant que Cyrus Smith disait au reporter:

«Il s’est passé là des choses inexplicables!

-- Inexplicables, en effet! répondit Gédéon Spilett.

-- Mais n’y insistons pas en ce moment, mon cher Spilett, nous en
causerons plus tard.»

Un instant après, le marin, Nab et Harbert rentraient.

Il n’y avait pas de doute possible. Les souliers de l’ingénieur
s’appliquaient exactement aux empreintes conservées. Donc, c’était
Cyrus Smith qui les avait laissées sur le sable.

«Allons, dit-il, c’est moi qui aurai éprouvé cette hallucination,
cette absence que je mettais au compte de Nab! J’aurai marché
comme un somnambule, sans avoir conscience de mes pas, et c’est
Top qui, dans son instinct, m’aura conduit ici, après m’avoir
arraché des flots... Viens, Top! Viens, mon chien!»

Le magnifique animal bondit jusqu’à son maître, en aboyant, et les
caresses ne lui furent pas épargnées.

On conviendra qu’il n’y avait pas d’autre explication à donner aux
faits qui avaient amené le sauvetage de Cyrus Smith, et qu’à Top
revenait tout l’honneur de l’affaire.

Vers midi, Pencroff ayant demandé à Cyrus Smith si l’on pouvait le
transporter, Cyrus Smith, pour toute réponse, et par un effort qui
attestait la volonté la plus énergique, se leva.

Mais il dut s’appuyer sur le marin, car il serait tombé.

«Bon! bon! fit Pencroff! -- La litière de monsieur l’ingénieur.»

La litière fut apportée. Les branches transversales avaient été
recouvertes de mousses et de longues herbes. On y étendit Cyrus
Smith, et l’on se dirigea vers la côte, Pencroff à une extrémité
des brancards, Nab à l’autre.

C’étaient huit milles à franchir, mais comme on ne pourrait aller
vite, et qu’il faudrait peut-être s’arrêter fréquemment, il
fallait compter sur un laps de six heures au moins, avant d’avoir
atteint les Cheminées.

Le vent était toujours violent, mais heureusement il ne pleuvait
plus. Tout couché qu’il fut, l’ingénieur, accoudé sur son bras,
observait la côte, surtout dans la partie opposée à la mer. Il ne
parlait pas, mais il regardait, et certainement le dessin de cette
contrée avec ses accidents de terrain, ses forêts, ses productions
diverses, se grava dans son esprit.

Cependant, après deux heures de route, la fatigue l’emporta, et il
s’endormit sur la litière.

À cinq heures et demie, la petite troupe arrivait au pan coupé,
et, un peu après, devant les Cheminées.

Tous s’arrêtèrent, et la litière fut déposée sur le sable. Cyrus
Smith dormait profondément et ne se réveilla pas.

Pencroff, à son extrême surprise, put alors constater que
l’effroyable tempête de la veille avait modifié l’aspect des
lieux. Des éboulements assez importants s’étaient produits. De
gros quartiers de roche gisaient sur la grève, et un épais tapis
d’herbes marines, varechs et algues, couvrait tout le rivage. Il
était évident que la mer, passant par-dessus l’îlot, s’était
portée jusqu’au pied de l’énorme courtine de granit. Devant
l’orifice des Cheminées, le sol, profondément raviné, avait subi
un violent assaut des lames.

Pencroff eut comme un pressentiment qui lui traversa l’esprit. Il
se précipita dans le couloir.

Presque aussitôt, il en sortait, et demeurait immobile, regardant
ses compagnons...

Le feu était éteint. Les cendres noyées n’étaient plus que vase.
Le linge brûlé, qui devait servir d’amadou, avait disparu. La mer
avait pénétré jusqu’au fond des couloirs, et tout bouleversé, tout
détruit à l’intérieur des Cheminées!

CHAPITRE IX

En quelques mots, Gédéon Spilett, Harbert et Nab furent mis au
courant de la situation. Cet accident, qui pouvait avoir des
conséquences fort graves, -- du moins Pencroff l’envisageait
ainsi, -- produisit des effets divers sur les compagnons de
l’honnête marin.

Nab, tout à la joie d’avoir retrouvé son maître, n’écouta pas, ou
plutôt ne voulut pas même se préoccuper de ce que disait Pencroff.

Harbert, lui, parut partager dans une certaine mesure les
appréhensions du marin.

Quant au reporter, aux paroles de Pencroff, il répondit
simplement:

«Sur ma foi, Pencroff, voilà qui m’est bien égal!

-- Mais, je vous répète que nous n’avons plus de feu!

-- Peuh!

-- Ni aucun moyen de le rallumer.

-- Baste!

-- Pourtant, Monsieur Spilett...

-- Est-ce que Cyrus n’est pas là? répondit le reporter. Est-ce
qu’il n’est pas vivant, notre ingénieur? Il trouvera bien le moyen
de nous faire du feu, lui!

-- Et avec quoi?

-- Avec rien.»

Qu’eût répondu Pencroff? Il n’eût pas répondu, car, au fond, il
partageait la confiance que ses compagnons avaient en Cyrus Smith.
L’ingénieur était pour eux un microcosme, un composé de toute la
science et de toute l’intelligence humaine! Autant valait se
trouver avec Cyrus dans une île déserte que sans Cyrus dans la
plus industrieuse villa de l’Union. Avec lui, on ne pouvait
manquer de rien.

Avec lui, on ne pouvait désespérer. On serait venu dire à ces
braves gens qu’une éruption volcanique allait anéantir cette
terre, que cette terre allait s’enfoncer dans les abîmes du
Pacifique, qu’ils eussent imperturbablement répondu: «Cyrus est
là! Voyez Cyrus!»

En attendant, toutefois, l’ingénieur était encore plongé dans une
nouvelle prostration que le transport avait déterminée, et on ne
pouvait faire appel à son ingéniosité en ce moment. Le souper
devait nécessairement être fort maigre. En effet, toute la chair
de tétras avait été consommée, et il n’existait aucun moyen de
faire cuire un gibier quelconque.

D’ailleurs, les couroucous qui servaient de réserve avaient
disparu. Il fallait donc aviser.

Avant tout, Cyrus Smith fut transporté dans le couloir central.
Là, on parvint à lui arranger une couche d’algues et de varechs
restés à peu près secs.

Le profond sommeil qui s’était emparé de lui ne pouvait que
réparer rapidement ses forces, et mieux, sans doute, que ne l’eût
fait une nourriture abondante.

La nuit était venue, et, avec elle, la température, modifiée par
une saute du vent dans le nord-est, se refroidit sérieusement. Or,
comme la mer avait détruit les cloisons établies par Pencroff en
certains points des couloirs, des courants d’air s’établirent, qui
rendirent les Cheminées peu habitables. L’ingénieur se fût donc
trouvé dans des conditions assez mauvaises, si ses compagnons, se
dépouillant de leur veste ou de leur vareuse, ne l’eussent
soigneusement couvert.

Le souper, ce soir-là, ne se composa que de ces inévitables
lithodomes, dont Harbert et Nab firent une ample récolte sur la
grève. Cependant, à ces mollusques, le jeune garçon joignit une
certaine quantité d’algues comestibles, qu’il ramassa sur de
hautes roches dont la mer ne devait mouiller les parois qu’à
l’époque des grandes marées. Ces algues, appartenant à la famille
des fucacées, étaient des espèces de sargasse qui, sèches,
fournissent une matière gélatineuse assez riche en éléments
nutritifs. Le reporter et ses compagnons, après avoir absorbé une
quantité considérable de lithodomes, sucèrent donc ces sargasses,
auxquelles ils trouvèrent un goût très supportable, et il faut
dire que, sur les rivages asiatiques, elles entrent pour une
notable proportion dans l’alimentation des indigènes.

«N’importe! dit le marin, il est temps que M Cyrus nous vienne en
aide.»

Cependant le froid devint très vif et, par malheur, il n’y avait
aucun moyen de le combattre.

Le marin, véritablement vexé, chercha par tous les moyens
possibles à se procurer du feu. Nab l’aida même dans cette
opération. Il avait trouvé quelques mousses sèches, et, en
frappant deux galets, il obtint des étincelles; mais la mousse,
n’étant pas assez inflammable, ne prit pas, et, d’ailleurs, ces
étincelles, qui n’étaient que du silex incandescent, n’avaient pas
la consistance de celles qui s’échappent du morceau d’acier dans
le briquet usuel. L’opération ne réussit donc pas.

Pencroff, bien qu’il n’eût aucune confiance dans le procédé,
essaya ensuite de frotter deux morceaux de bois sec l’un contre
l’autre, à la manière des sauvages. Certes, le mouvement que Nab
et lui se donnèrent, s’il se fût transformé en chaleur, suivant
les théories nouvelles, aurait suffi à faire bouillir une
chaudière de steamer! Le résultat fut nul. Les morceaux de bois
s’échauffèrent, voilà tout, et encore beaucoup moins que les
opérateurs eux-mêmes.

Après une heure de travail, Pencroff était en nage, et il jeta les
morceaux de bois avec dépit.

«Quand on me fera croire que les sauvages allument du feu de cette
façon, dit-il, il fera chaud, même en hiver! J’allumerais plutôt
mes bras en les frottant l’un contre l’autre!»

Le marin avait tort de nier le procédé. Il est constant que les
sauvages enflamment le bois au moyen d’un frottement rapide. Mais
toute espèce de bois n’est pas propre à cette opération, et puis,
il y a «le coup», suivant l’expression consacrée, et il est
probable que Pencroff n’avait pas «le coup.»

La mauvaise humeur de Pencroff ne fut pas de longue durée. Ces
deux morceaux de bois rejetés par lui avaient été repris par
Harbert, qui s’évertuait à les frotter de plus belle. Le robuste
marin ne put retenir un éclat de rire, en voyant les efforts de
l’adolescent pour réussir là où, lui, il avait échoué.

«Frottez, mon garçon, frottez! dit-il.

-- Je frotte, répondit Harbert en riant, mais je n’ai pas d’autre
prétention que de m’échauffer à mon tour au lieu de grelotter, et
bientôt j’aurai aussi chaud que toi, Pencroff!»

Ce qui arriva. Quoi qu’il en fût, il fallut renoncer, pour cette
nuit, à se procurer du feu.

Gédéon Spilett répéta une vingtième fois que Cyrus Smith ne serait
pas embarrassé pour si peu.

Et, en attendant, il s’étendit dans un des couloirs, sur la couche
de sable. Harbert, Nab et Pencroff l’imitèrent, tandis que Top
dormait aux pieds de son maître.

Le lendemain, 28 mars, quand l’ingénieur se réveilla, vers huit
heures du matin, il vit ses compagnons près de lui, qui guettaient
son réveil, et, comme la veille, ses premières paroles furent:

«Île ou continent?»

On le voit, c’était son idée fixe.

«Bon! répondit Pencroff, nous n’en savons rien, monsieur Smith!

-- Vous ne savez pas encore?...

-- Mais nous le saurons, ajouta Pencroff, quand vous nous aurez
piloté dans ce pays.

-- Je crois être en état de l’essayer, répondit l’ingénieur, qui,
sans trop d’efforts, se leva et se tint debout.

-- Voilà qui est bon! s’écria le marin.

-- Je mourais surtout d’épuisement, répondit Cyrus Smith. Mes
amis, un peu de nourriture, et il n’y paraîtra plus. -- Vous avez
du feu, n’est-ce pas?»

Cette demande n’obtint pas une réponse immédiate.

Mais, après quelques instants:

«Hélas! nous n’avons pas de feu, dit Pencroff, ou plutôt, monsieur
Cyrus, nous n’en avons plus!»

Et le marin fit le récit de ce qui s’était passé la veille. Il
égaya l’ingénieur en lui racontant l’histoire de leur unique
allumette, puis sa tentative avortée pour se procurer du feu à la
façon des sauvages.

«Nous aviserons, répondit l’ingénieur, et si nous ne trouvons pas
une substance analogue à l’amadou...

-- Eh bien? demanda le marin.

-- Eh bien, nous ferons des allumettes.

-- Chimiques?

-- Chimiques!

-- Ce n’est pas plus difficile que cela», s’écria le reporter, en
frappant sur l’épaule du marin.

Celui-ci ne trouvait pas la chose si simple, mais il ne protesta
pas. Tous sortirent. Le temps était redevenu beau. Un vif soleil
se levait sur l’horizon de la mer, et piquait de paillettes d’or
les rugosités prismatiques de l’énorme muraille.

Après avoir jeté un rapide coup d’oeil autour de lui, l’ingénieur
s’assit sur un quartier de roche. Harbert lui offrit quelques
poignées de moules et de sargasses, en disant:

«C’est tout ce que nous avons, monsieur Cyrus.

-- Merci, mon garçon, répondit Cyrus Smith, cela suffira, -- pour
ce matin, du moins.»

Et il mangea avec appétit cette maigre nourriture, qu’il arrosa
d’un peu d’eau fraîche, puisée à la rivière dans une vaste
coquille.

Ses compagnons le regardaient sans parler. Puis, après s’être
rassasié tant bien que mal, Cyrus Smith, croisant ses bras, dit:

«Ainsi, mes amis, vous ne savez pas encore si le sort nous a jetés
sur un continent ou sur une île?

-- Non, monsieur Cyrus, répondit le jeune garçon.

-- Nous le saurons demain, reprit l’ingénieur. Jusque-là, il n’y a
rien à faire.

-- Si, répliqua Pencroff.

-- Quoi donc?

-- Du feu, dit le marin, qui, lui aussi, avait son idée fixe.

-- Nous en ferons, Pencroff, répondit Cyrus Smith. -- Pendant que
vous me transportiez, hier, n’ai-je pas aperçu, dans l’ouest, une
montagne qui domine cette contrée?

-- Oui, répondit Gédéon Spilett, une montagne qui doit être assez
élevée...

-- Bien, reprit l’ingénieur. Demain, nous monterons à son sommet,
et nous verrons si cette terre est une île ou un continent.
Jusque-là, je le répète, rien à faire.

-- Si, du feu! dit encore l’entêté marin.

-- Mais on en fera, du feu! répliqua Gédéon Spilett. Un peu de
patience, Pencroff!»

Le marin regarda Gédéon Spilett d’un air qui semblait dire: «S’il
n’y a que vous pour en faire, nous ne tâterons pas du rôti de
sitôt!» Mais il se tut.

Cependant Cyrus Smith n’avait point répondu. Il semblait fort peu
préoccupé de cette question du feu. Pendant quelques instants, il
demeura absorbé dans ses réflexions. Puis, reprenant la parole:

«Mes amis, dit-il, notre situation est peut-être déplorable, mais,
en tout cas, elle est fort simple.

Ou nous sommes sur un continent, et alors, au prix de fatigues
plus ou moins grandes, nous gagnerons quelque point habité, ou
bien nous sommes sur une île. Dans ce dernier cas, de deux choses
l’une: si l’île est habitée, nous verrons à nous tirer d’affaire
avec ses habitants; si elle est déserte, nous verrons à nous tirer
d’affaire tout seuls.

-- Il est certain que rien n’est plus simple, répondit Pencroff.

-- Mais, que ce soit un continent ou une île, demanda Gédéon
Spilett, où pensez-vous, Cyrus, que cet ouragan nous ait jetés?

-- Au juste, je ne puis le savoir, répondit l’ingénieur, mais les
présomptions sont pour une terre du Pacifique. En effet, quand
nous avons quitté Richmond, le vent soufflait du nord-est, et sa
violence même prouve que sa direction n’a pas dû varier. Si cette
direction s’est maintenue du nord-est au sud-ouest, nous avons
traversé les états de la Caroline du Nord, de la Caroline du Sud,
de la Géorgie, le golfe du Mexique, le Mexique lui-même, dans sa
partie étroite, puis une portion de l’océan Pacifique. Je n’estime
pas à moins de six à sept mille milles la distance parcourue par
le ballon, et, pour peu que le vent ait varié d’un demi-quart, il
a dû nous porter soit sur l’archipel de Mendana, soit sur les
Pomotou, soit même, s’il avait une vitesse plus grande que je ne
le suppose, jusqu’aux terres de la Nouvelle-Zélande. Si cette
dernière hypothèse s’est réalisée, notre rapatriement sera facile.
Anglais ou Maoris, nous trouverons toujours à qui parler. Si, au
contraire, cette côte appartient à quelque île déserte d’un
archipel micronésien, peut-être pourrons-nous le reconnaître du
haut de ce cône qui domine la contrée, et alors nous aviserons à
nous établir ici, comme si nous ne devions jamais en sortir!

-- Jamais! s’écria le reporter. Vous dites: jamais! mon cher
Cyrus?

-- Mieux vaut mettre les choses au pis tout de suite, répondit
l’ingénieur, et ne se réserver que la surprise du mieux.

-- Bien dit! répliqua Pencroff. Et il faut espérer aussi que cette
île, si c’en est une, ne sera pas précisément située en dehors de
la route des navires! Ce serait là véritablement jouer de malheur!

-- Nous ne saurons à quoi nous en tenir qu’après avoir fait, et
avant tout, l’ascension de la montagne, répondit l’ingénieur.

-- Mais demain, monsieur Cyrus, demanda Harbert, serez-vous en
état de supporter les fatigues de cette ascension?

-- Je l’espère, répondit l’ingénieur, mais à la condition que
maître Pencroff et toi, mon enfant, vous vous montriez chasseurs
intelligents et adroits.

-- Monsieur Cyrus, répondit le marin, puisque vous parlez de
gibier, si, à mon retour, j’étais aussi certain de pouvoir le
faire rôtir que je suis certain de le rapporter...

-- Rapportez toujours, Pencroff», répondit Cyrus Smith.

Il fut donc convenu que l’ingénieur et le reporter passeraient la
journée aux Cheminées, afin d’examiner le littoral et le plateau
supérieur. Pendant ce temps, Nab, Harbert et le marin
retourneraient à la forêt, y renouvelleraient la provision de
bois, et feraient main-basse sur toute bête de plume ou de poil
qui passerait à leur portée.

Ils partirent donc, vers dix heures du matin, Harbert confiant,
Nab joyeux, Pencroff murmurant à part lui:

«Si, à mon retour, je trouve du feu à la maison, c’est que le
tonnerre en personne sera venu l’allumer!»

Tous trois remontèrent la berge, et, arrivés au coude que formait
la rivière, le marin, s’arrêtant, dit à ses deux compagnons:

«Commençons-nous par être chasseurs ou bûcherons?

-- Chasseurs, répondit Harbert. Voilà déjà Top qui est en quête.

-- Chassons donc, reprit le marin; puis, nous reviendrons ici
faire notre provision de bois.»

Cela dit, Harbert, Nab et Pencroff, après avoir arraché trois
bâtons au tronc d’un jeune sapin, suivirent Top, qui bondissait
dans les grandes herbes.

Cette fois, les chasseurs, au lieu de longer le cours de la
rivière, s’enfoncèrent plus directement au coeur même de la forêt.
C’étaient toujours les mêmes arbres, appartenant pour la plupart à
la famille des pins. En de certains endroits, moins pressés,
isolés par bouquets, ces pins présentaient des dimensions
considérables, et semblaient indiquer, par leur développement, que
cette contrée se trouvait plus élevée en latitude que ne le
supposait l’ingénieur. Quelques clairières, hérissées de souches
rongées par le temps, étaient couvertes de bois mort, et formaient
ainsi d’inépuisables réserves de combustible. Puis, la clairière
passée, le taillis se resserrait et devenait presque impénétrable.

Se guider au milieu de ces massifs d’arbres, sans aucun chemin
frayé, était chose assez difficile. Aussi, le marin, de temps en
temps, jalonnait-il sa route en faisant quelques brisées qui
devaient être aisément reconnaissables. Mais peut-être avait-il eu
tort de ne pas remonter le cours d’eau, ainsi qu’Harbert et lui
avaient fait pendant leur première excursion, car, après une heure
de marche, pas un gibier ne s’était encore montré. Top, en courant
sous les basses ramures, ne donnait l’éveil qu’à des oiseaux qu’on
ne pouvait approcher. Les couroucous eux-mêmes étaient absolument
invisibles, et il était probable que le marin serait forcé de
revenir à cette partie marécageuse de la forêt, dans laquelle il
avait si heureusement opéré sa pêche aux tétras.

«Eh! Pencroff, dit Nab d’un ton un peu sarcastique, si c’est là
tout le gibier que vous avez promis de rapporter à mon maître, il
ne faudra pas grand feu pour le faire rôtir!

-- Patience, Nab, répondit le marin, ce n’est pas le gibier qui
manquera au retour!

-- Vous n’avez donc pas confiance en M Smith?

-- Si.

-- Mais vous ne croyez pas qu’il fera du feu?

-- Je le croirai quand le bois flambera dans le foyer.

-- Il flambera, puisque mon maître l’a dit!

-- Nous verrons!»

Cependant, le soleil n’avait pas encore atteint le plus haut point
de sa course au-dessus de l’horizon.

L’exploration continua donc, et fut utilement marquée par la
découverte qu’Harbert fit d’un arbre dont les fruits étaient
comestibles. C’était le pin pigeon, qui produit une amande
excellente, très estimée dans les régions tempérées de l’Amérique
et de l’Europe. Ces amandes étaient dans un parfait état de
maturité, et Harbert les signala à ses deux compagnons, qui s’en
régalèrent.

«Allons, dit Pencroff, des algues en guise de pain, des moules
crues en guise de chair, et des amandes pour dessert, voilà bien
le dîner de gens qui n’ont plus une seule allumette dans leur
poche!

-- Il ne faut pas se plaindre, répondit Harbert.

-- Je ne me plains pas, mon garçon, répondit Pencroff. Seulement,
je répète que la viande est un peu trop économisée dans ce genre
de repas!

-- Top a vu quelque chose!...» s’écria Nab, qui courut vers un
fourré au milieu duquel le chien avait disparu en aboyant.

Aux aboiements de Top se mêlaient des grognements singuliers.

Le marin et Harbert avaient suivi Nab. S’il y avait là quelque
gibier, ce n’était pas le moment de discuter comment on pourrait
le faire cuire, mais bien comment on pourrait s’en emparer.

Les chasseurs, à peine entrés dans le taillis, virent Top aux
prises avec un animal qu’il tenait par une oreille. Ce quadrupède
était une espèce de porc long de deux pieds et demi environ, d’un
brun noirâtre mais moins foncé au ventre, ayant un poil dur et peu
épais, et dont les doigts, alors fortement appliqués sur le sol,
semblaient réunis par des membranes.

Harbert crut reconnaître en cet animal un cabiai, c’est-à-dire un
des plus grands échantillons de l’ordre des rongeurs.

Cependant, le cabiai ne se débattait pas contre le chien. Il
roulait bêtement ses gros yeux profondément engagés dans une
épaisse couche de graisse. Peut-être voyait-il des hommes pour la
première fois.

Cependant, Nab, ayant assuré son bâton dans sa main, allait
assommer le rongeur, quand celui-ci, s’arrachant aux dents de Top,
qui ne garda qu’un bout de son oreille, poussa un vigoureux
grognement, se précipita sur Harbert, le renversa à demi, et
disparut à travers bois.

«Ah! le gueux!» s’écria Pencroff.

Aussitôt tous trois s’étaient lancés sur les traces de Top, et au
moment où ils allaient le rejoindre, l’animal disparaissait sous
les eaux d’une vaste mare, ombragée par de grands pins séculaires.

Nab, Harbert, Pencroff s’étaient arrêtés, immobiles. Top s’était
jeté à l’eau, mais le cabiai, caché au fond de la mare, ne
paraissait plus.

«Attendons, dit le jeune garçon, car il viendra bientôt respirer à
la surface.

-- Ne se noiera-t-il pas? demanda Nab.

-- Non, répondit Harbert, puisqu’il a les pieds palmés, et c’est
presque un amphibie. Mais guettons-le.»

Top était resté à la nage. Pencroff et ses deux compagnons
allèrent occuper chacun un point de la berge, afin de couper toute
retraite au cabiai, que le chien cherchait en nageant à la surface
de la mare.

Harbert ne se trompait pas. Après quelques minutes, l’animal
remonta au-dessus des eaux. Top d’un bond fut sur lui, et
l’empêcha de plonger à nouveau. Un instant plus tard, le cabiai,
traîné jusqu’à la berge, était assommé d’un coup du bâton de Nab.

«Hurrah! s’écria Pencroff, qui employait volontiers ce cri de
triomphe. Rien qu’un charbon ardent, et ce rongeur sera rongé
jusqu’aux os!»

Pencroff chargea le cabiai sur son épaule, et, jugeant à la
hauteur du soleil qu’il devait être environ deux heures, il donna
le signal du retour.

L’instinct de Top ne fut pas inutile aux chasseurs, qui, grâce à
l’intelligent animal, purent retrouver le chemin déjà parcouru.
Une demi-heure après, ils arrivaient au coude de la rivière.

Ainsi qu’il l’avait fait la première fois, Pencroff établit
rapidement un train de bois, bien que, faute de feu, cela lui
semblât une besogne inutile, et, le train suivant le fil de l’eau,
on revint vers les Cheminées.

Mais, le marin n’en était pas à cinquante pas qu’il s’arrêtait,
poussait de nouveau un hurrah formidable, et, tendant la main vers
l’angle de la falaise:

«Harbert! Nab! Voyez!» s’écriait-il.

Une fumée s’échappait et tourbillonnait au-dessus des roches!

CHAPITRE X

Quelques instants après, les trois chasseurs se trouvaient devant
un foyer pétillant. Cyrus Smith et le reporter étaient là.
Pencroff les regardait l’un et l’autre, sans mot dire, son cabiai
à la main.

«Eh bien, oui, mon brave, s’écria le reporter. Du feu, du vrai
feu, qui rôtira parfaitement ce magnifique gibier dont nous nous
régalerons tout à l’heure!

-- Mais qui a allumé?... demanda Pencroff.

-- Le soleil!»

La réponse de Gédéon Spilett était exacte. C’était le soleil qui
avait fourni cette chaleur dont s’émerveillait Pencroff. Le marin
ne voulait pas en croire ses yeux, et il était tellement ébahi,
qu’il ne pensait pas à interroger l’ingénieur.

«Vous aviez donc une lentille, monsieur? demanda Harbert à Cyrus
Smith.

-- Non, mon enfant, répondit celui-ci, mais j’en ai fait une.»

Et il montra l’appareil qui lui avait servi de lentille. C’étaient
tout simplement les deux verres qu’il avait enlevés à la montre du
reporter et à la sienne. Après les avoir remplis d’eau et rendu
leurs bords adhérents au moyen d’un peu de glaise, il s’était
ainsi fabriqué une véritable lentille, qui, concentrant les rayons
solaires sur une mousse bien sèche, en avait déterminé la
combustion.

Le marin considéra l’appareil, puis il regarda l’ingénieur sans
prononcer un mot. Seulement, son regard en disait long! Si, pour
lui, Cyrus SMith n’était pas un dieu, c’était assurément plus
qu’un homme. Enfin la parole lui revint, et il s’écria:

«Notez cela, Monsieur Spilett, notez cela sur votre papier!

-- C’est noté», répondit le reporter.

Puis, Nab aidant, le marin disposa la broche, et le cabiai,
convenablement vidé, grilla bientôt, comme un simple cochon de
lait, devant une flamme claire et pétillante.

Les Cheminées étaient redevenues plus habitables, non seulement
parce que les couloirs s’échauffaient au feu du foyer, mais parce
que les cloisons de pierres et de sable avaient été rétablies.

On le voit, l’ingénieur et son compagnon avaient bien employé la
journée. Cyrus Smith avait presque entièrement recouvré ses
forces, et s’était essayé en montant sur le plateau supérieur. De
ce point, son oeil, accoutumé à évaluer les hauteurs et les
distances, s’était longtemps fixé sur ce cône dont il voulait le
lendemain atteindre la cime. Le mont, situé à six milles environ
dans le nord-ouest, lui parut mesurer trois mille cinq cents pieds
au-dessus du niveau de la mer. Par conséquent, le regard d’un
observateur posté à son sommet pourrait parcourir l’horizon dans
un rayon de cinquante milles au moins.

Il était donc probable que Cyrus Smith résoudrait aisément cette
question «de continent ou d’île», à laquelle il donnait, non sans
raison, le pas sur toutes les autres.

On soupa convenablement. La chair du cabiai fut déclarée
excellente. Les sargasses et les amandes de pin pignon
complétèrent ce repas, pendant lequel l’ingénieur parla peu. Il
était préoccupé des projets du lendemain. Une ou deux fois,
Pencroff émit quelques idées sur ce qu’il conviendrait de faire,
mais Cyrus Smith, qui était évidemment un esprit méthodique, se
contenta de secouer la tête.

«Demain, répétait-il, nous saurons à quoi nous en tenir, et nous
agirons en conséquence.»

Le repas terminé, de nouvelles brassées de bois furent jetées sur
le foyer, et les hôtes des Cheminées, y compris le fidèle Top,
s’endormirent d’un profond sommeil. Aucun incident ne troubla
cette nuit paisible, et le lendemain, -- 29 mars, -- frais et
dispos, ils se réveillaient, prêts à entreprendre cette excursion
qui devait fixer leur sort.

Tout était prêt pour le départ. Les restes du cabiai pouvaient
nourrir pendant vingt-quatre heures encore Cyrus Smith et ses
compagnons. D’ailleurs, ils espéraient bien se ravitailler en
route. Comme les verres avaient été remis aux montres de
l’ingénieur et du reporter, Pencroff brûla un peu de ce linge qui
devait servir d’amadou. Quant au silex, il ne devait pas manquer
dans ces terrains d’origine plutonienne.

Il était sept heures et demie du matin, quand les explorateurs,
armés de bâtons, quittèrent les Cheminées. Suivant l’avis de
Pencroff, il parut bon de prendre le chemin déjà parcouru à
travers la forêt, quitte à revenir par une autre route. C’était
aussi la voie la plus directe pour atteindre la montagne. On
tourna donc l’angle sud, et on suivit la rive gauche de la
rivière, qui fut abandonnée au point où elle se coudait vers le
sud-ouest. Le sentier, déjà frayé sous les arbres verts, fut
retrouvé, et, à neuf heures, Cyrus Smith et ses compagnons
atteignaient la lisière occidentale de la forêt.

Le sol, jusqu’alors peu accidenté, marécageux d’abord, sec et
sablonneux ensuite, accusait une légère pente, qui remontait du
littoral vers l’intérieur de la contrée. Quelques animaux, très
fuyards, avaient été entrevus sous les futaies. Top les faisait
lever lestement, mais son maître le rappelait aussitôt, car le
moment n’était pas venu de les poursuivre. Plus tard, on verrait.
L’ingénieur n’était point homme à se laisser distraire de son idée
fixe. On ne se serait même pas trompé en affirmant qu’il
n’observait le pays, ni dans sa configuration, ni dans ses
productions naturelles. Son seul objectif, c’était ce mont qu’il
prétendait gravir, et il y allait tout droit.

À dix heures, on fit une halte de quelques minutes. Au sortir de
la forêt, le système orographique de la contrée avait apparu aux
regards. Le mont se composait de deux cônes. Le premier, tronqué à
une hauteur de deux mille cinq cents pieds environ, était soutenu
par de capricieux contreforts, qui semblaient se ramifier comme
les griffes d’une immense serre appliquée sur le sol. Entre ces
contreforts se creusaient autant de vallées étroites, hérissées
d’arbres, dont les derniers bouquets s’élevaient jusqu’à la
troncature du premier cône. Toutefois, la végétation paraissait
être moins fournie dans la partie de la montagne exposée au nord-
est, et on y apercevait des zébrures assez profondes, qui devaient
être des coulées laviques. Sur le premier cône reposait un second
cône, légèrement arrondi à sa cime, et qui se tenait un peu de
travers. On eût dit un vaste chapeau rond placé sur l’oreille. Il
semblait formé d’une terre dénudée, que perçaient en maint endroit
des roches rougeâtres.

C’était le sommet de ce second cône qu’il convenait d’atteindre,
et l’arête des contreforts devait offrir la meilleure route pour y
arriver.

«Nous sommes sur un terrain volcanique», avait dit Cyrus Smith, et
ses compagnons, le suivant, commencèrent à s’élever peu à peu sur
le dos d’un contrefort, qui, par une ligne sinueuse et par
conséquent plus aisément franchissable, aboutissait au premier
plateau.

Les intumescences étaient nombreuses sur ce sol, que les forces
plutoniennes avaient évidemment convulsionné. Çà et là, blocs
erratiques, débris nombreux de basalte, pierres ponces,
obsidiennes. Par bouquets isolés, s’élevaient de ces conifères,
qui, quelques centaines de pieds plus bas, au fond des étroites
gorges, formaient d’épais massifs, presque impénétrables aux
rayons du soleil.

Pendant cette première partie de l’ascension sur les rampes
inférieures, Harbert fit remarquer des empreintes qui indiquaient
le passage récent de grands animaux, fauves ou autres.

«Ces bêtes-là ne nous céderont peut-être pas volontiers leur
domaine? dit Pencroff.

-- Eh bien, répondit le reporter, qui avait déjà chassé le tigre
aux Indes et le lion en Afrique, nous verrons à nous en
débarrasser. Mais, en attendant, tenons-nous sur nos gardes!»

Cependant, on s’élevait peu à peu. La route, accrue par des
détours et des obstacles qui ne pouvaient être franchis
directement, était longue. Quelquefois aussi, le sol manquait
subitement, et l’on se trouvait sur le bord de profondes crevasses
qu’il fallait tourner. À revenir ainsi sur ses pas, afin de suivre
quelque sentier praticable, c’était du temps employé et des
fatigues subies. À midi, quand la petite troupe fit halte pour
déjeuner au pied d’un large bouquet de sapins, près d’un petit
ruisseau qui s’en allait en cascade, elle se trouvait encore à mi-
chemin du premier plateau, qui, dès lors, ne serait
vraisemblablement atteint qu’à la nuit tombante. De ce point,
l’horizon de mer se développait plus largement; mais, sur la
droite, le regard, arrêté par le promontoire aigu du sud-est, ne
pouvait déterminer si la côte se rattachait par un brusque retour
à quelque terre d’arrière plan. À gauche, le rayon de vue gagnait
bien quelques milles au nord; toutefois, dès le nord-ouest, au
point qu’occupaient les explorateurs, il était coupé net par
l’arête d’un contrefort bizarrement taillé, qui formait comme la
puissante culée du cône central. On ne pouvait donc rien
pressentir encore de la question que voulait résoudre Cyrus Smith.

À une heure, l’ascension fut reprise. Il fallut biaiser vers le
sud-ouest et s’engager de nouveau dans des taillis assez épais.
Là, sous le couvert des arbres, voletaient plusieurs couples de
gallinacés de la famille des faisans. C’étaient des «tragopans»,
ornés d’un fanon charnu qui pendait sur leurs gorges, et de deux
minces cornes cylindriques, plantées en arrière de leurs yeux.
Parmi ces couples, de la taille d’un coq, la femelle était
uniformément brune, tandis que le mâle resplendissait sous son
plumage rouge, semé de petites larmes blanches.

Gédéon Spilett, d’un coup de pierre, adroitement et vigoureusement
lancé, tua un de ces tragopans, que Pencroff, affamé par le grand
air, ne regarda pas sans quelque convoitise.

Après avoir quitté ce taillis, les ascensionnistes, se faisant la
courte échelle, gravirent sur un espace de cent pieds un talus
très raide, et atteignirent un étage supérieur, peu fourni
d’arbres, dont le sol prenait une apparence volcanique. Il
s’agissait alors de revenir vers l’est, en décrivant des lacets
qui rendaient les pentes plus praticables, car elles étaient alors
fort raides, et chacun devait choisir avec soin l’endroit où se
posait son pied. Nab et Harbert tenaient la tête, Pencroff la
queue; entre eux, Cyrus et le reporter. Les animaux qui
fréquentaient ces hauteurs -- et les traces ne manquaient pas --
devaient nécessairement appartenir à ces races, au pied sûr et à
l’échine souple, des chamois ou des isards. On en vit quelques-
uns, mais ce ne fut pas le nom que leur donna Pencroff, car, à un
certain moment:

«Des moutons!» s’écria-t-il.

Tous s’étaient arrêtés à cinquante pas d’une demi-douzaine
d’animaux de grande taille, aux fortes cornes courbées en arrière
et aplaties vers la pointe, à la toison laineuse, cachée sous de
longs poils soyeux de couleur fauve.

Ce n’étaient point des moutons ordinaires, mais une espèce
communément répandue dans les régions montagneuses des zones
tempérées, à laquelle Harbert donna le nom de mouflons.

«Ont-ils des gigots et des côtelettes? demanda le marin.

-- Oui, répondit Harbert.

-- Eh bien, ce sont des moutons!» dit Pencroff.

Ces animaux, immobiles entre les débris de basalte, regardaient
d’un oeil étonné, comme s’ils voyaient pour la première fois des
bipèdes humains. Puis, leur crainte subitement éveillée, ils
disparurent en bondissant sur les roches.

«Au revoir!» leur cria Pencroff d’un ton si comique, que Cyrus
Smith, Gédéon Spilett, Harbert et Nab ne purent s’empêcher de
rire.

L’ascension continua. On pouvait fréquemment observer, sur
certaines déclivités, des traces de laves, très capricieusement
striées. De petites solfatares coupaient parfois la route suivie
par les ascensionnistes, et il fallait en prolonger les bords. En
quelques points, le soufre avait déposé sous la forme de
concrétions cristallines, au milieu de ces matières qui précèdent
généralement les épanchements laviques, pouzzolanes à grains
irréguliers et fortement torréfiés, cendres blanchâtres faites
d’une infinité de petits cristaux feldspathiques. Aux approches du
premier plateau, formé par la troncature du cône inférieur, les
difficultés de l’ascension furent très prononcées. Vers quatre
heures, l’extrême zone des arbres avait été dépassée. Il ne
restait plus, çà et là, que quelques pins grimaçants et décharnés,
qui devaient avoir la vie dure pour résister, à cette hauteur, aux
grands vents du large.

Heureusement pour l’ingénieur et ses compagnons, le temps était
beau, l’atmosphère tranquille, car une violente brise, à une
altitude de trois mille pieds, eût gêné leurs évolutions. La
pureté du ciel au zénith se sentait à travers la transparence de
l’air. Un calme parfait régnait autour d’eux. Ils ne voyaient plus
le soleil, alors caché par le vaste écran du cône supérieur, qui
masquait le demi-horizon de l’ouest, et dont l’ombre énorme,
s’allongeant jusqu’au littoral, croissait à mesure que l’astre
radieux s’abaissait dans sa course diurne. Quelques vapeurs,
brumes plutôt que nuages, commençaient à se montrer dans l’est, et
se coloraient de toutes les couleurs spectrales sous l’action des
rayons solaires.

Cinq cents pieds seulement séparaient alors les explorateurs du
plateau qu’ils voulaient atteindre, afin d’y établir un campement
pour la nuit, mais ces cinq cents pieds s’accrurent de plus de
deux milles par les zigzags qu’il fallut décrire. Le sol, pour
ainsi dire, manquait sous le pied. Les pentes présentaient souvent
un angle tellement ouvert, que l’on glissait sur les coulées de
laves, quand les stries, usées par l’air, n’offraient pas un point
d’appui suffisant. Enfin, le soir se faisait peu à peu, et il
était presque nuit, quand Cyrus Smith et ses compagnons, très
fatigués par une ascension de sept heures, arrivèrent au plateau
du premier cône.

Il fut alors question d’organiser le campement, et de réparer ses
forces, en soupant d’abord, en dormant ensuite. Ce second étage de
la montagne s’élevait sur une base de roches, au milieu desquelles
on trouva facilement une retraite. Le combustible n’était pas
abondant. Cependant, on pouvait obtenir du feu au moyen des
mousses et des broussailles sèches qui hérissaient certaines
portions du plateau. Pendant que le marin préparait son foyer sur
des pierres qu’il disposa à cet usage, Nab et Harbert s’occupèrent
de l’approvisionner en combustible.

Ils revinrent bientôt avec leur charge de broussailles.

Le briquet fut battu, le linge brûlé recueillit les étincelles du
silex, et, sous le souffle de Nab, un feu pétillant se développa,
en quelques instants, à l’abri des roches.

Ce feu n’était destiné qu’à combattre la température un peu froide
de la nuit, et il ne fut pas employé À la cuisson du faisan, que
Nab réservait pour le lendemain. Les restes du cabiai et quelques
douzaines d’amandes de pin pignon formèrent les éléments du
souper. Il n’était pas encore six heures et demie que tout était
terminé.

Cyrus Smith eut alors la pensée d’explorer, dans la demi-
obscurité, cette large assise circulaire qui supportait le cône
supérieur de la montagne. Avant de prendre quelque repos, il
voulait savoir si ce cône pourrait être tourné à sa base, pour le
cas où ses flancs, trop déclives, le rendraient inaccessible
jusqu’à son sommet. Cette question ne laissait pas de le
préoccuper, car il était possible que, du côté où le chapeau
s’inclinait, c’est-à-dire vers le nord, le plateau ne fût pas
praticable. Or, si la cime de la montagne ne pouvait être
atteinte, d’une part, et si, de l’autre, on ne pouvait contourner
la base du cône, il serait impossible d’examiner la portion
occidentale de la contrée, et le but de l’ascension serait en
partie manqué.

Donc, l’ingénieur, sans tenir compte de ses fatigues, laissant
Pencroff et Nab organiser la couchée, et Gédéon Spilett noter les
incidents du jour, commença à suivre la lisière circulaire du
plateau, en se dirigeant vers le nord. Harbert l’accompagnait.

La nuit était belle et tranquille, l’obscurité peu profonde
encore. Cyrus Smith et le jeune garçon marchaient l’un près de
l’autre, sans parler. En de certains endroits, le plateau
s’ouvrait largement devant eux, et ils passaient sans encombre. En
d’autres, obstrué par les éboulis, il n’offrait qu’une étroite
sente, sur laquelle deux personnes ne pouvaient marcher de front.
Il arriva même qu’après une marche de vingt minutes, Cyrus Smith
et Harbert durent s’arrêter. À partir de ce point, le talus des
deux cônes affleurait. Plus d’épaulement qui séparât les deux
parties de la montagne. La contourner sur des pentes inclinées à
près de soixante-dix degrés devenait impraticable.

Mais, si l’ingénieur et le jeune garçon durent renoncer à suivre
une direction circulaire, en revanche, la possibilité leur fut
alors donnée de reprendre directement l’ascension du cône. En
effet, devant eux s’ouvrait un éventrement profond du massif.
C’était l’égueulement du cratère supérieur, le goulot, si l’on
veut, par lequel s’échappaient les matières éruptives liquides, à
l’époque où le volcan était encore en activité. Les laves durcies,
les scories encroûtées formaient une sorte d’escalier naturel, aux
marches largement dessinées, qui devaient faciliter l’accès du
sommet de la montagne. Un coup d’oeil suffit à Cyrus Smith pour
reconnaître cette disposition, et, sans hésiter, suivi du jeune
garçon, il s’engagea dans l’énorme crevasse, au milieu d’une
obscurité croissante.

C’était encore une hauteur de mille pieds à franchir.

Les déclivités intérieures du cratère seraient-elles praticables?
On le verrait bien. L’ingénieur continuerait sa marche
ascensionnelle, tant qu’il ne serait pas arrêté. Heureusement, ces
déclivités, très allongées et très sinueuses, décrivaient un large
pas de vis à l’intérieur du volcan, et favorisaient la marche en
hauteur.

Quant au volcan lui-même, on ne pouvait douter qu’il ne fût
complètement éteint. Pas une fumée ne s’échappait de ses flancs.
Pas une flamme ne se décelait dans les cavités profondes. Pas un
grondement, pas un murmure, pas un tressaillement ne sortait de ce
puits obscur, qui se creusait peut-être jusqu’aux entrailles du
globe. L’atmosphère même, au dedans de ce cratère, n’était saturée
d’aucune vapeur sulfureuse. C’était plus que le sommeil d’un
volcan, c’était sa complète extinction.

La tentative de Cyrus Smith devait réussir. Peu à peu, Harbert et
lui, en remontant sur les parois internes, virent le cratère
s’élargir au-dessus de leur tête. Le rayon de cette portion
circulaire du ciel, encadrée par les bords du cône, s’accrut
sensiblement. À chaque pas, pour ainsi dire, que firent Cyrus
Smith et Harbert, de nouvelles étoiles entrèrent dans le champ de
leur vision. Les magnifiques constellations de ce ciel austral
resplendissaient. Au zénith, brillaient d’un pur éclat la
splendide Antarès du Scorpion, et, non loin, cette B du Centaure
que l’on croit être l’étoile la plus rapprochée du globe
terrestre. Puis, à mesure que s’évasait le cratère, apparurent
Fomalhaut du Poisson, le Triangle austral, et enfin, presque au
pôle antarctique du monde, cette étincelante Croix du Sud, qui
remplace la Polaire de l’hémisphère boréal.

Il était près de huit heures, quand Cyrus Smith et Harbert mirent
le pied sur la crête supérieure du mont, au sommet du cône.

L’obscurité était complète alors, et ne permettait pas au regard
de s’étendre sur un rayon de deux milles. La mer entourait-elle
cette terre inconnue, ou cette terre se rattachait-elle, dans
l’ouest, à quelque continent du Pacifique? On ne pouvait encore le
reconnaître. Vers l’ouest, une bande nuageuse, nettement dessinée
à l’horizon, accroissait les ténèbres, et l’oeil ne savait
découvrir si le ciel et l’eau s’y confondaient sur une même ligne
circulaire.

Mais, en un point de cet horizon, une vague lueur parut soudain,
qui descendait lentement, à mesure que le nuage montait vers le
zénith.

C’était le croissant délié de la lune, déjà près de disparaître.
Mais sa lumière suffit à dessiner nettement la ligne horizontale,
alors détachée du nuage, et l’ingénieur put voir son image
tremblotante se refléter un instant sur une surface liquide.

Cyrus Smith saisit la main du jeune garçon, et, d’une voix grave:

«Une île!» dit-il, au moment où le croissant lunaire s’éteignait
dans les flots.

CHAPITRE XI

Une demi-heure plus tard, Cyrus Smith et Harbert étaient de retour
au campement. L’ingénieur se bornait à dire à ses compagnons que
la terre sur laquelle le hasard les avait jetés était une île, et
que, le lendemain, on aviserait. Puis, chacun s’arrangea de son
mieux pour dormir, et, dans ce trou de basalte, à une hauteur de
deux mille cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer, par une
nuit paisible», les insulaires» goûtèrent un repos profond.

Le lendemain, 30 mars, après un déjeuner sommaire, dont le
tragopan rôti fit tous les frais, l’ingénieur voulut remonter au
sommet du volcan, afin d’observer avec attention l’île dans
laquelle lui et les siens étaient emprisonnés pour la vie, peut-
être, si cette île était située à une grande distance de toute
terre, ou si elle ne se trouvait pas sur le chemin des navires qui
visitent les archipels de l’océan Pacifique. Cette fois, ses
compagnons le suivirent dans cette nouvelle exploration. Eux
aussi, ils voulaient voir cette île à laquelle ils allaient
demander de subvenir à tous leurs besoins.

Il devait être sept heures du matin environ, quand Cyrus Smith,
Harbert, Pencroff, Gédéon Spilett et Nab quittèrent le campement.
Aucun ne paraissait inquiet de la situation qui lui était faite.
Ils avaient foi en eux, sans doute, mais il faut observer que le
point d’appui de cette foi n’était pas le même chez Cyrus Smith
que chez ses compagnons.

L’ingénieur avait confiance, parce qu’il se sentait capable
d’arracher à cette nature sauvage tout ce qui serait nécessaire à
la vie de ses compagnons et à la sienne, et ceux-ci ne redoutaient
rien, précisément parce que Cyrus Smith était avec eux. Cette
nuance se comprendra. Pencroff surtout, depuis l’incident du feu
rallumé, n’aurait pas désespéré un instant, quand bien même il se
fût trouvé sur un roc nu, si l’ingénieur eût été avec lui sur ce
roc.

«Bah! dit-il, nous sommes sortis de Richmond, sans la permission
des autorités! Ce serait bien le diable si nous ne parvenions pas
un jour ou l’autre à partir d’un lieu où personne ne nous
retiendra certainement!»

Cyrus Smith suivit le même chemin que la veille. On contourna le
cône par le plateau qui formait épaulement, jusqu’à la gueule de
l’énorme crevasse.

Le temps était magnifique. Le soleil montait sur un ciel pur et
couvrait de ses rayons tout le flanc oriental de la montagne.

Le cratère fut abordé. Il était bien tel que l’ingénieur l’avait
reconnu dans l’ombre, c’est-à-dire un vaste entonnoir qui allait
en s’évasant jusqu’à une hauteur de mille pieds au-dessus du
plateau. Au bas de la crevasse, de larges et épaisses coulées de
laves serpentaient sur les flancs du mont et jalonnaient ainsi la
route des matières éruptives jusqu’aux vallées inférieures qui
sillonnaient la portion septentrionale de l’île.

L’intérieur du cratère, dont l’inclinaison ne dépassait pas
trente-cinq à quarante degrés, ne présentait ni difficultés ni
obstacles à l’ascension.

On y remarquait les traces de laves très anciennes, qui
probablement s’épanchaient par le sommet du cône, avant que cette
crevasse latérale leur eût ouvert une voie nouvelle.

Quant à la cheminée volcanique qui établissait la communication
entre les couches souterraines et le cratère, on ne pouvait en
estimer la profondeur par le regard, car elle se perdait dans
l’obscurité. Mais, quant à l’extinction complète du volcan, elle
n’était pas douteuse.

Avant huit heures, Cyrus Smith et ses compagnons étaient réunis au
sommet du cratère, sur une intumescence conique qui en
boursouflait le bord septentrional.

«La mer! la mer partout!» s’écrièrent-ils, comme si leurs lèvres
n’eussent pu retenir ce mot qui faisait d’eux des insulaires.

La mer, en effet, l’immense nappe d’eau circulaire autour d’eux!
Peut-être, en remontant au sommet du cône, Cyrus Smith avait-il eu
l’espoir de découvrir quelque côte, quelque île rapprochée, qu’il
n’avait pu apercevoir la veille pendant l’obscurité. Mais rien
n’apparut jusqu’aux limites de l’horizon, c’est-à-dire sur un
rayon de plus de cinquante milles. Aucune terre en vue. Pas une
voile. Toute cette immensité était déserte, et l’île occupait le
centre d’une circonférence qui semblait être infinie.

L’ingénieur et ses compagnons, muets, immobiles, parcoururent du
regard, pendant quelques minutes, tous les points de l’Océan. Cet
Océan, leurs yeux le fouillèrent jusqu’à ses plus extrêmes
limites. Mais Pencroff, qui possédait une si merveilleuse
puissance de vision, ne vit rien, et certainement, si une terre se
fût relevée à l’horizon, quand bien même elle n’eût apparu que
sous l’apparence d’une insaisissable vapeur, le marin l’aurait
indubitablement reconnue, car c’étaient deux véritables télescopes
que la nature avait fixés sous son arcade sourcilière! De l’Océan,
les regards se reportèrent sur l’île qu’ils dominaient tout
entière, et la première question qui fut posée le fut par Gédéon
Spilett, en ces termes: «Quelle peut être la grandeur de cette
île?»

Véritablement, elle ne paraissait pas considérable au milieu de
cet immense Océan.

Cyrus Smith réfléchit pendant quelques instants; il observa
attentivement le périmètre de l’île, en tenant compte de la
hauteur à laquelle il se trouvait placé; puis:

«Mes amis, dit-il, je ne crois pas me tromper en donnant au
littoral de l’île un développement de plus de cent milles.

-- Et conséquemment, sa superficie?...

-- Il est difficile de l’apprécier, répondit l’ingénieur, car elle
est trop capricieusement découpée.»

Si Cyrus Smith ne se trompait pas dans son évaluation, l’île
avait, à peu de chose près, l’étendue de Malte ou Zante, dans la
Méditerranée; mais elle était, à la fois, beaucoup plus
irrégulière, et moins riche en caps, promontoires, pointes, baies,
anses ou criques. Sa forme, véritablement étrange, surprenait le
regard, et quand Gédéon Spilett, sur le conseil de l’ingénieur, en
eut dessiné les contours, on trouva qu’elle ressemblait à quelque
fantastique animal, une sorte de ptéropode monstrueux, qui eût été
endormi à la surface du Pacifique.

Voici, en effet, la configuration exacte de cette île, qu’il
importe de faire connaître, et dont la carte fut immédiatement
dressée par le reporter avec une précision suffisante.

La portion est du littoral, c’est-à-dire celle sur laquelle les
naufragés avaient atterri, s’échancrait largement et bordait une
vaste baie terminée au sud-est par un cap aigu, qu’une pointe
avait caché à Pencroff, lors de sa première exploration. Au nord-
est, deux autres caps fermaient la baie, et entre eux se creusait
un étroit golfe qui ressemblait à la mâchoire entr’ouverte de
quelque formidable squale.

Du nord-est au nord-ouest, la côte s’arrondissait comme le crâne
aplati d’un fauve, pour se relever en formant une sorte de
gibbosité qui n’assignait pas un dessin très déterminé à cette
partie de l’île, dont le centre était occupé par la montagne
volcanique. De ce point, le littoral courait assez régulièrement
nord et sud, creusé, aux deux tiers de son périmètre, par une
étroite crique, à partir de laquelle il finissait en une longue
queue, semblable à l’appendice caudal d’un gigantesque alligator.

Cette queue formait une véritable presqu’île qui s’allongeait de
plus de trente milles en mer, à compter du cap sud-est de l’île,
déjà mentionné, et elle s’arrondissait en décrivant une rade
foraine, largement ouverte, que dessinait le littoral inférieur de
cette terre si étrangement découpée.

Dans sa plus petite largeur, c’est-à-dire entre les Cheminées et
la crique observée sur la côte occidentale qui lui correspondait
en latitude, l’île mesurait dix milles seulement; mais sa plus
grande longueur, de la mâchoire du nord-est à l’extrémité de la
queue du sud-ouest, ne comptait pas moins de trente milles.

Quant à l’intérieur de l’île, son aspect général était celui-ci:
très boisée dans toute sa portion méridionale depuis la montagne
jusqu’au littoral, elle était aride et sablonneuse dans sa partie
septentrionale. Entre le volcan et la côte est, Cyrus Smith et ses
compagnons furent assez surpris de voir un lac, encadré dans sa
bordure d’arbres verts, dont ils ne soupçonnaient pas l’existence.
Vu de cette hauteur, le lac semblait être au même niveau que la
mer, mais, réflexion faite, l’ingénieur expliqua à ses compagnons
que l’altitude de cette petite nappe d’eau devait être de trois
cents pieds, car le plateau qui lui servait de bassin n’était que
le prolongement de celui de la côte.

«C’est donc un lac d’eau douce? demanda Pencroff.

-- Nécessairement, répondit l’ingénieur, car il doit être alimenté
par les eaux qui s’écoulent de la montagne.

-- J’aperçois une petite rivière qui s’y jette, dit Harbert, en
montrant un étroit ruisseau, dont la source devait s’épancher dans
les contreforts de l’ouest.

-- En effet, répondit Cyrus Smith, et puisque ce ruisseau alimente
le lac il est probable que du côté de la mer il existe un
déversoir par lequel s’échappe le trop-plein des eaux. Nous
verrons cela à notre retour.»

Ce petit cours d’eau, assez sinueux, et la rivière déjà reconnue,
tel était le système hydrographique, du moins tel il se
développait aux yeux des explorateurs. Cependant, il était
possible que, sous ces masses d’arbres qui faisaient des deux
tiers de l’île une forêt immense, d’autres rios s’écoulassent vers
la mer. On devait même le supposer, tant cette région se montrait
fertile et riche des plus magnifiques échantillons de la flore des
zones tempérées. Quant à la partie septentrionale, nul indice
d’eaux courantes; peut-être des eaux stagnantes dans la portion
marécageuse du nord-est, mais voilà tout; en somme, des dunes, des
sables, une aridité très prononcée qui contrastait vivement avec
l’opulence du sol dans sa plus grande étendue.

Le volcan n’occupait pas la partie centrale de l’île. Il se
dressait, au contraire, dans la région du nord-ouest, et semblait
marquer la limite des deux zones. Au sud-ouest, au sud et au sud-
est, les premiers étages des contreforts disparaissaient sous des
masses de verdure. Au nord, au contraire, on pouvait suivre leurs
ramifications, qui allaient mourir sur les plaines de sable.
C’était aussi de ce côté qu’au temps des éruptions, les
épanchements s’étaient frayés un passage, et une large chaussée de
laves se prolongeait jusqu’à cette étroite mâchoire qui formait
golfe au nord-est.

Cyrus Smith et les siens demeurèrent une heure ainsi au sommet de
la montagne. L’île se développait sous leurs regards comme un plan
en relief avec ses teintes diverses, vertes pour les forêts,
jaunes pour les sables, bleues pour les eaux. Ils la saisissaient
dans tout son ensemble, et ce sol caché sous l’immense verdure, le
thalweg des vallées ombreuses, l’intérieur des gorges étroites,
creusées au pied du volcan, échappaient seuls à leurs
investigations.

Restait une question grave à résoudre, et qui devait
singulièrement influer sur l’avenir des naufragés.

L’île était-elle habitée?

Ce fut le reporter qui posa cette question, à laquelle il semblait
que l’on pût déjà répondre négativement, après le minutieux examen
qui venait d’être fait des diverses régions de l’île.

Nulle part on n’apercevait l’oeuvre de la main humaine. Pas une
agglomération de cases, pas une cabane isolée, pas une pêcherie
sur le littoral. Aucune fumée ne s’élevait dans l’air et ne
trahissait la présence de l’homme. Il est vrai, une distance de
trente milles environ séparait les observateurs des points
extrêmes, c’est-à-dire de cette queue qui se projetait au sud-
ouest, et il eût été difficile, même aux yeux de Pencroff, d’y
découvrir une habitation. On ne pouvait, non plus, soulever ce
rideau de verdure qui couvrait les trois quarts de l’île, et voir
s’il abritait ou non quelque bourgade.

Mais, généralement, les insulaires, dans ces étroits espaces
émergés des flots du Pacifique, habitent plutôt le littoral, et le
littoral paraissait être absolument désert.

Jusqu’à plus complète exploration, on pouvait donc admettre que
l’île était inhabitée.

Mais était-elle fréquentée, au moins temporairement, par les
indigènes des îles voisines? À cette question, il était difficile
de répondre. Aucune terre n’apparaissait dans un rayon d’environ
cinquante milles. Mais cinquante milles peuvent être facilement
franchis, soit par des praos malais, soit par de grandes pirogues
polynésiennes. Tout dépendait donc de la situation de l’île, de
son isolement sur le Pacifique, ou de sa proximité des archipels.

Cyrus Smith parviendrait-il sans instruments à relever plus tard
sa position en latitude et en longitude? Ce serait difficile. Dans
le doute, il était donc convenable de prendre certaines
précautions contre une descente possible des indigènes voisins.

L’exploration de l’île était achevée, sa configuration déterminée,
son relief coté, son étendue calculée, son hydrographie et son
orographie reconnues. La disposition des forêts et des plaines
avait été relevée d’une manière générale sur le plan du reporter.
Il n’y avait plus qu’à redescendre les pentes de la montagne, et à
explorer le sol au triple point de vue de ses ressources
minérales, végétales et animales.

Mais, avant de donner à ses compagnons le signal du départ, Cyrus
Smith leur dit de sa voix calme et grave:

«Voici, mes amis, l’étroit coin de terre sur lequel la main du
Tout-Puissant nous a jetés. C’est ici que nous allons vivre,
longtemps peut-être. Peut-être aussi, un secours inattendu nous
arrivera-t-il, si quelque navire passe par hasard... Je dis par
hasard, car cette île est peu importante; elle n’offre même pas un
port qui puisse servir de relâche aux bâtiments, et il est à
craindre qu’elle ne soit située en dehors des routes ordinairement
suivies, c’est-à-dire trop au sud pour les navires qui fréquentent
les archipels du Pacifique, trop au nord pour ceux qui se rendent
à l’Australie en doublant le cap Horn. Je ne veux rien vous
dissimuler de la situation...

-- Et vous avez raison, mon cher Cyrus, répondit vivement le
reporter. Vous avez affaire à des hommes. Ils ont confiance en
vous, et vous pouvez compter sur eux. -- N’est-ce pas, mes amis?

-- Je vous obéirai en tout, monsieur Cyrus, dit Harbert, qui
saisit la main de l’ingénieur.

-- Mon maître, toujours et partout! s’écria Nab.

-- Quant à moi, dit le marin, que je perde mon nom si je boude à
la besogne, et si vous le voulez bien, monsieur Smith, nous ferons
de cette île une petite Amérique! Nous y bâtirons des villes, nous
y établirons des chemins de fer, nous y installerons des
télégraphes, et un beau jour, quand elle sera bien transformée,
bien aménagée, bien civilisée, nous irons l’offrir au gouvernement
de l’Union! Seulement, je demande une chose.

-- Laquelle? répondit le reporter.

-- C’est de ne plus nous considérer comme des naufragés, mais bien
comme des colons qui sont venus ici pour coloniser!»

Cyrus Smith ne put s’empêcher de sourire, et la motion du marin
fut adoptée. Puis, il remercia ses compagnons, et ajouta qu’il
comptait sur leur énergie et sur l’aide du ciel.

«Eh bien! en route pour les Cheminées! s’écria Pencroff.

-- Un instant, mes amis, répondit l’ingénieur, il me paraît bon de
donner un nom à cette île, ainsi qu’aux caps, aux promontoires,
aux cours d’eau que nous avons sous les yeux.

-- Très bon, dit le reporter. Cela simplifiera à l’avenir les
instructions que nous pourrons avoir à donner ou à suivre.

-- En effet, reprit le marin, c’est déjà quelque chose de pouvoir
dire où l’on va et d’où l’on vient. Au moins, on a l’air d’être
quelque part.

-- Les Cheminées, par exemple, dit Harbert.

-- Juste! répondit Pencroff. Ce nom-là, c’était déjà plus commode,
et cela m’est venu tout seul. Garderons-nous à notre premier
campement ce nom de Cheminées, monsieur Cyrus?

-- Oui, Pencroff, puisque vous l’avez baptisé ainsi.

-- Bon, quant aux autres, ce sera facile, reprit le marin, qui
était en verve. Donnons-leur des noms comme faisaient les
Robinsons dont Harbert m’a lu plus d’une fois l’histoire: «la baie
Providence», la «pointe des Cachalots», le «cap de l’Espoir
trompé»!...

-- Ou plutôt les noms de M Smith, répondit Harbert, de M Spilett,
de Nab!...

-- Mon nom! s’écria Nab, en montrant ses dents étincelantes de
blancheur.

-- Pourquoi pas? répliqua Pencroff. Le «port Nab», cela ferait
très bien! Et le «cap Gédéon...»

-- Je préférerais des noms empruntés à notre pays, répondit le
reporter, et qui nous rappelleraient l’Amérique.

-- Oui, pour les principaux, dit alors Cyrus Smith, pour ceux des
baies ou des mers, je l’admets volontiers. Que nous donnions à
cette vaste baie de l’est le nom de baie de l’Union, par exemple,
à cette large échancrure du sud, celui de baie Washington, au mont
qui nous porte en ce moment, celui de mont Franklin, à ce lac qui
s’étend sous nos regards, celui de lac Grant, rien de mieux, mes
amis. Ces noms nous rappelleront notre pays et ceux des grands
citoyens qui l’ont honoré; mais pour les rivières, les golfes, les
caps, les promontoires, que nous apercevons du haut de cette
montagne, choisissons des dénominations que rappellent plutôt leur
configuration particulière. Elles se graveront mieux dans notre
esprit, et seront en même temps plus pratiques. La forme de l’île
est assez étrange pour que nous ne soyons pas embarrassés
d’imaginer des noms qui fassent figure. Quant aux cours d’eau que
nous ne connaissons pas, aux diverses parties de la forêt que nous
explorerons plus tard, aux criques qui seront découvertes dans la
suite, nous les baptiserons à mesure qu’ils se présenteront à
nous. Qu’en pensez-vous, mes amis?»

La proposition de l’ingénieur fut unanimement admise par ses
compagnons. L’île était là sous leurs yeux comme une carte
déployée, et il n’y avait qu’un nom à mettre à tous ses angles
rentrants ou sortants, comme à tous ses reliefs. Gédéon Spilett
les inscrirait à mesure, et la nomenclature géographique de l’île
serait définitivement adoptée.

Tout d’abord, on nomma baie de l’Union, baie Washington et mont
Franklin, les deux baies et la montagne, ainsi que l’avait fait
l’ingénieur.

«Maintenant, dit le reporter, à cette presqu’île qui se projette
au sud-ouest de l’île, je proposerai de donner le nom de
presqu’île Serpentine, et celui de promontoire du Reptile
(Reptile-end) à la queue recourbée qui la termine, car c’est
véritablement une queue de reptile.

-- Adopté, dit l’ingénieur.

-- À présent, dit Harbert, cette autre extrémité de l’île, ce
golfe qui ressemble si singulièrement à une mâchoire ouverte,
appelons-le golfe du Requin (Shark-gulf).

-- Bien trouvé! s’écria Pencroff, et nous compléterons l’image en
nommant cap Mandibule (Mandible-cape) les deux parties de la
mâchoire.

-- Mais il y a deux caps, fit observer le reporter.

-- Eh bien! répondit Pencroff, nous aurons le cap Mandibule-Nord
et le cap Mandibule-Sud.

-- Ils sont inscrits, répondit Gédéon Spilett.

-- Reste à nommer la pointe à l’extrémité sud-est de l’île, dit
Pencroff.

-- C’est-à-dire l’extrémité de la baie de l’Union? répondit
Harbert.

-- Cap de la Griffe (Claw-cape)», s’écria aussitôt Nab, qui
voulait aussi, lui, être parrain d’un morceau quelconque de son
domaine.

Et, en vérité, Nab avait trouvé une dénomination excellente, car
ce cap représentait bien la puissante griffe de l’animal
fantastique que figurait cette île si singulièrement dessinée.

Pencroff était enchanté de la tournure que prenaient les choses,
et les imaginations, un peu surexcitées, eurent bientôt donné:

À la rivière qui fournissait l’eau potable aux colons, et près de
laquelle le ballon les avait jetés, le nom de la Mercy, -- un
véritable remerciement à la Providence; À l’îlot sur lequel les
naufragés avaient pris pied tout d’abord, le nom de l’îlot du
Salut (Safety-island); au plateau qui couronnait la haute muraille
de granit, au-dessus des Cheminées, et d’où le regard pouvait
embrasser toute la vaste baie, le nom de plateau de Grande-vue;
enfin à tout ce massif d’impénétrables bois qui couvraient la
presqu’île Serpentine, le nom de forêts du Far-West.

La nomenclature des parties visibles et connues de l’île était
ainsi terminée, et, plus tard, on la compléterait au fur et à
mesure des nouvelles découvertes.

Quant à l’orientation de l’île, l’ingénieur l’avait déterminée
approximativement par la hauteur et la position du soleil, ce qui
mettait à l’est la baie de l’Union et tout le plateau de Grande-
vue. Mais le lendemain, en prenant l’heure exacte du lever et du
coucher du soleil, et en relevant sa position au demi-temps écoulé
entre ce lever et ce coucher, il comptait fixer exactement le nord
de l’île, car, par suite de sa situation dans l’hémisphère
austral, le soleil, au moment précis de sa culmination, passait au
nord, et non pas au midi, comme, en son mouvement apparent, il
semble le faire pour les lieux situés dans l’hémisphère boréal.

Tout était donc terminé, et les colons n’avaient plus qu’à
redescendre le mont Franklin pour revenir aux Cheminées, lorsque
Pencroff de s’écrier:

«Eh bien! nous sommes de fameux étourdis!

-- Pourquoi cela? demanda Gédéon Spilett, qui avait fermé son
carnet, et se levait pour partir.

-- Et notre île? Comment! Nous avons oublié de la baptiser?»

Harbert allait proposer de lui donner le nom de l’ingénieur, et
tous ses compagnons y eussent applaudi, quand Cyrus Smith dit
simplement:

«Appelons-la du nom d’un grand citoyen, mes amis, de celui qui
lutte maintenant pour défendre l’unité de la république
américaine! Appelons-la l’île Lincoln!»

Trois hurrahs furent la réponse faite à la proposition de
l’ingénieur.

Et ce soir-là, avant de s’endormir, les nouveaux colons causèrent
de leur pays absent; ils parlèrent de cette terrible guerre qui
l’ensanglantait; ils ne pouvaient douter que le Sud ne fût bientôt
réduit, et que la cause du Nord, la cause de la justice, ne
triomphât, grâce à Grant, grâce à Lincoln!

Or, ceci se passait le 30 mars 1865, et ils ne savaient guère que,
seize jours après, un crime effroyable serait commis à Washington,
et que, le vendredi saint, Abraham Lincoln tomberait sous la balle
d’un fanatique.

CHAPITRE XII

Les colons de l’île Lincoln jetèrent un dernier regard autour
d’eux, ils firent le tour du cratère par son étroite arête, et,
une demi-heure après, ils étaient redescendus sur le premier
plateau, à leur campement de la nuit.

Pencroff pensa qu’il était l’heure de déjeuner, et, à ce propos,
il fut question de régler les deux montres de Cyrus Smith et du
reporter.

On sait que celle de Gédéon Spilett avait été respectée par l’eau
de mer, puisque le reporter avait été jeté tout d’abord sur le
sable, hors de l’atteinte des lames. C’était un instrument établi
dans des conditions excellentes, un véritable chronomètre de
poche, que Gédéon Spilett n’avait jamais oublié de remonter
soigneusement chaque jour.

Quant à la montre de l’ingénieur, elle s’était nécessairement
arrêtée pendant le temps que Cyrus Smith avait passé dans les
dunes.

L’ingénieur la remonta donc, et, estimant approximativement par la
hauteur du soleil qu’il devait être environ neuf heures du matin,
il mit sa montre à cette heure.

Gédéon Spilett allait l’imiter, quand l’ingénieur, l’arrêtant de
la main, lui dit:

«Non, mon cher Spilett, attendez. Vous avez conservé l’heure de
Richmond, n’est-ce pas?

-- Oui, Cyrus.

-- Par conséquent, votre montre est réglée sur le méridien de
cette ville, méridien qui est à peu près celui de Washington?

-- Sans doute.

-- Eh bien, conservez-la ainsi. Contentez-vous de la remonter très
exactement, mais ne touchez pas aux aiguilles. Cela pourra nous
servir.

-- À quoi bon?» pensa le marin.

On mangea, et si bien, que la réserve de gibier et d’amandes fut
totalement épuisée. Mais Pencroff ne fut nullement inquiet. On se
réapprovisionnerait en route. Top, dont la portion avait été fort
congrue, saurait bien trouver quelque nouveau gibier sous le
couvert des taillis. En outre, le marin songeait à demander tout
simplement à l’ingénieur de fabriquer de la poudre, un ou deux
fusils de chasse, et il pensait que cela ne souffrirait aucune
difficulté. En quittant le plateau, Cyrus Smith proposa à ses
compagnons de prendre un nouveau chemin pour revenir aux
Cheminées. Il désirait reconnaître ce lac Grant si magnifiquement
encadré dans sa bordure d’arbres. On suivit donc la crête de l’un
des contreforts, entre lesquels le creek qui l’alimentait, prenait
probablement sa source. En causant, les colons n’employaient plus
déjà que les noms propres qu’ils venaient de choisir, et cela
facilitait singulièrement l’échange de leurs idées. Harbert et
Pencroff -- l’un jeune et l’autre un peu enfant -- étaient
enchantés, et, tout en marchant, le marin disait:

«Hein! Harbert! comme cela va! Pas possible de nous perdre, mon
garçon, puisque, soit que nous suivions la route du lac Grant,
soit que nous rejoignions la Mercy à travers les bois du Far-West,
nous arriverons nécessairement au plateau de Grande-vue, et, par
conséquent, à la baie de l’Union!»

Il avait été convenu que, sans former une troupe compacte, les
colons ne s’écarteraient pas trop les uns des autres. Très
certainement, quelques animaux dangereux habitaient ces épaisses
forêts de l’île, et il était prudent de se tenir sur ses gardes.
Le plus généralement, Pencroff, Harbert et Nab marchaient en tête,
précédés de Top, qui fouillait les moindres coins. Le reporter et
l’ingénieur allaient de compagnie, Gédéon Spilett, prêt à noter
tout incident, l’ingénieur, silencieux la plupart du temps, et ne
s’écartant de sa route que pour ramasser, tantôt une chose, tantôt
une autre, substance minérale ou végétale, qu’il mettait dans sa
poche sans faire aucune réflexion.

«Que diable ramasse-t-il donc ainsi? murmurait Pencroff. J’ai beau
regarder, je ne vois rien qui vaille la peine de se baisser!»

Vers dix heures, la petite troupe descendait les dernières rampes
du mont Franklin. Le sol n’était encore semé que de buissons et de
rares arbres. On marchait sur une terre jaunâtre et calcinée,
formant une plaine longue d’un mille environ, qui précédait la
lisière des bois. De gros quartiers de ce basalte qui, suivant les
expériences de Bischof, a exigé, pour se refroidir, trois cent
cinquante millions d’années, jonchaient la plaine, très tourmentée
par endroits. Cependant, il n’y avait pas trace des laves, qui
s’étaient plus particulièrement épanchées par les pentes
septentrionales.

Cyrus Smith croyait donc atteindre, sans incident, le cours du
creek, qui, suivant lui, devait se dérouler sous les arbres, à la
lisière de la plaine, quand il vit revenir précipitamment Harbert,
tandis que Nab et le marin se dissimulaient derrière les roches.

«Qu’y a-t-il, mon garçon? demanda Gédéon Spilett.

-- Une fumée, répondit Harbert. Nous avons vu une fumée monter
entre les roches, à cent pas de nous.

-- Des hommes en cet endroit? s’écria le reporter.

-- Évitons de nous montrer avant de savoir à qui nous avons
affaire, répondit Cyrus Smith. Je redoute plutôt les indigènes,
s’il y en a sur cette île, que je ne les désire. Où est Top?

-- Top est en avant.

-- Et il n’aboie pas?

-- Non.

-- C’est bizarre. Néanmoins, essayons de le rappeler.»

En quelques instants, l’ingénieur, Gédéon Spilett et Harbert
avaient rejoint leurs deux compagnons, et, comme eux, ils
s’effacèrent derrière des débris de basalte. De là, ils
aperçurent, très visiblement, une fumée qui tourbillonnait en
s’élevant dans l’air, fumée dont la couleur jaunâtre était très
caractérisée.

Top, rappelé par un léger sifflement de son maître, revint, et
celui-ci, faisant signe à ses compagnons de l’attendre, se glissa
entre les roches.

Les colons, immobiles, attendaient avec une certaine anxiété le
résultat de cette exploration, quand un appel de Cyrus Smith les
fit accourir. Ils le rejoignirent aussitôt, et furent tout d’abord
frappés de l’odeur désagréable qui imprégnait l’atmosphère.

Cette odeur, aisément reconnaissable, avait suffi à l’ingénieur
pour deviner ce qu’était cette fumée qui, tout d’abord, avait dû
l’inquiéter, et non sans raison.

«Ce feu, dit-il, ou plutôt cette fumée, c’est la nature seule qui
en fait les frais. Il n’y a là qu’une source sulfureuse, qui nous
permettra de traiter efficacement nos laryngites.

-- Bon! s’écria Pencroff. Quel malheur que je ne sois pas
enrhumé!»

Les colons se dirigèrent alors vers l’endroit d’où s’échappait la
fumée. Là, ils virent une source sulfurée sodique, qui coulait
assez abondamment entre les roches, et dont les eaux dégageaient
une vive odeur d’acide sulfhydrique, après avoir absorbé l’oxygène
de l’air.

Cyrus Smith, y trempant la main, trouva ces eaux onctueuses au
toucher. Il les goûta, et reconnut que leur saveur était un peu
douceâtre. Quant à leur température, il l’estima à quatre-vingt-
quinze degrés Fahrenheit (35 degrés centigrades au-dessus de
zéro). Et Harbert lui ayant demandé sur quoi il basait cette
évaluation:

«Tout simplement, mon enfant, dit-il, parce que, en plongeant ma
main dans cette eau, je n’ai éprouvé aucune sensation de froid ni
de chaud. Donc, elle est à la même température que le corps
humain, qui est environ de quatre-vingt-quinze degrés.»

Puis, la source sulfurée n’offrant aucune utilisation actuelle,
les colons se dirigèrent vers l’épaisse lisière de la forêt, qui
se développait à quelques centaines de pas.

Là, ainsi qu’on l’avait présumé, le ruisseau promenait ses eaux
vives et limpides entre de hautes berges de terre rouge, dont la
couleur décelait la présence de l’oxyde de fer. Cette couleur fit
immédiatement donner à ce cours d’eau le nom de Creek-Rouge.

Ce n’était qu’un large ruisseau, profond et clair, formé des eaux
de la montagne, qui, moitié rio, moitié torrent, ici coulant
paisiblement sur le sable, là grondant sur des têtes de roche ou
se précipitant en cascade, courait ainsi vers le lac sur une
longueur d’un mille et demi et une largeur variable de trente à
quarante pieds. Ses eaux étaient douces, ce qui devait faire
supposer que celles du lac l’étaient aussi. Circonstance heureuse,
pour le cas où l’on trouverait sur ses bords une demeure plus
convenable que les Cheminées.

Quant aux arbres qui, quelques centaines de pieds en aval,
ombrageaient les rives du creek, ils appartenaient pour la plupart
aux espèces qui abondent dans la zone modérée de l’Australie ou de
la Tasmanie, et non plus à celles de ces conifères qui hérissaient
la portion de l’île déjà explorée à quelques milles du plateau de
Grande-vue. À cette époque de l’année, au commencement de ce mois
d’avril, qui représente dans cet hémisphère le mois d’octobre,
c’est-à-dire au début de l’automne, le feuillage ne leur manquait
pas encore. C’étaient plus particulièrement des casuarinas et des
eucalyptus, dont quelques-uns devaient fournir au printemps
prochain une manne sucrée tout à fait analogue à la manne
d’Orient. Des bouquets de cèdres australiens s’élevaient aussi
dans les clairières, revêtues de ce haut gazon que l’on appelle
«tussac» dans la Nouvelle-Hollande; mais le cocotier, si abondant
sur les archipels du Pacifique, semblait manquer à l’île, dont la
latitude était sans doute trop basse.

«Quel malheur! dit Harbert, un arbre si utile et qui a de si
belles noix!»

Quant aux oiseaux, ils pullulaient entre ces ramures un peu
maigres des eucalyptus et des casuarinas, qui ne gênaient pas le
déploiement de leurs ailes. Kakatoès noirs, blancs ou gris,
perroquets et perruches, au plumage nuancé de toutes les couleurs,
«rois», d’un vert éclatant et couronnés de rouge, loris bleus,
«blues-mountains», semblaient ne se laisser voir qu’à travers un
prisme, et voletaient au milieu d’un caquetage assourdissant.

Tout à coup, un bizarre concert de voix discordantes retentit au
milieu d’un fourré. Les colons entendirent successivement le chant
des oiseaux, le cri des quadrupèdes, et une sorte de clappement
qu’ils auraient pu croire échappé aux lèvres d’un indigène. Nab et
Harbert s’étaient élancés vers ce buisson, oubliant les principes
de la prudence la plus élémentaire. Très heureusement, il n’y
avait là ni fauve redoutable, ni indigène dangereux, mais tout
simplement une demi-douzaine de ces oiseaux moqueurs et chanteurs,
que l’on reconnut être des «faisans de montagne.» Quelques coups
de bâton, adroitement portés, terminèrent la scène d’imitation, ce
qui procura un excellent gibier pour le dîner du soir.

Harbert signala aussi de magnifiques pigeons, aux ailes bronzées,
les uns surmontés d’une crête superbe, les autres drapés de vert,
comme leurs congénères de Port-Macquarie; mais il fut impossible
de les atteindre, non plus que des corbeaux et des pies, qui
s’enfuyaient par bandes. UuUUn coup de fusil à petit plomb eût
fait une hécatombe de ces volatiles, mais les chasseurs en étaient
encore réduits, comme armes de jet, à la pierre, comme armes de
hast, au bâton, et ces engins primitifs ne laissaient pas d’être
très insuffisants.

Leur insuffisance fut démontrée plus clairement encore, quand une
troupe de quadrupèdes, sautillant, bondissant, faisant des sauts
de trente pieds, véritables mammifères volants, s’enfuirent par-
dessus les fourrés, si prestement et à de telles hauteurs, qu’on
aurait pu croire qu’ils passaient d’un arbre à l’autre, comme des
écureuils.

«Des kangourous! s’écria Harbert.

-- Et cela se mange? répliqua Pencroff.

-- Préparé à l’étuvée, répondit le reporter, cela vaut la
meilleure venaison!...»

Gédéon Spilett n’avait pas achevé cette phrase excitante, que le
marin, suivi de Nab et d’Harbert, s’était lancé sur les traces des
kangourous. Cyrus Smith les rappela, vainement. Mais ce devait
être vainement aussi que les chasseurs allaient poursuivre ce
gibier élastique, qui rebondissait comme une balle. Après cinq
minutes de course, ils étaient essoufflés, et la bande
disparaissait dans le taillis.

Top n’avait pas eu plus de succès que ses maîtres.

«Monsieur Cyrus, dit Pencroff, lorsque l’ingénieur et le reporter
l’eurent rejoint, Monsieur Cyrus, vous voyez bien qu’il est
indispensable de fabriquer des fusils. Est-ce que cela sera
possible?

-- Peut-être, répondit l’ingénieur, mais nous commencerons d’abord
par fabriquer des arcs et des flèches, et je ne doute pas que vous
ne deveniez aussi adroits à les manier que des chasseurs
australiens.

-- Des flèches, des arcs! dit Pencroff avec une moue dédaigneuse.
C’est bon pour des enfants!

-- Ne faites pas le fier, ami Pencroff, répondit le reporter. Les
arcs et les flèches ont suffi, pendant des siècles, à ensanglanter
le monde. La poudre n’est que d’hier, et la guerre est aussi
vieille que la race humaine, -- malheureusement!

-- C’est ma foi vrai, Monsieur Spilett, répliqua le marin, et je
parle toujours trop vite. Faut m’excuser!»

Cependant, Harbert, tout à sa science favorite, l’histoire
naturelle, fit un retour sur les kangourous, en disant:

«Du reste, nous avons eu affaire là à l’espèce la plus difficile à
prendre. C’étaient des géants à longue fourrure grise; mais, si je
ne me trompe, il existe des kangourous noirs et rouges, des
kangourous de rochers, des kangourous-rats, dont il est plus aisé
de s’emparer. On en compte une douzaine d’espèces...

-- Harbert, répliqua sentencieusement le marin, il n’y a pour moi
qu’une seule espèce de kangourou, le «kangourou à la broche», et
c’est précisément celle qui nous manquera ce soir!»

On ne put s’empêcher de rire en entendant la nouvelle
classification de maître Pencroff. Le brave marin ne cacha point
son regret d’en être réduit pour dîner aux faisans-chanteurs; mais
la fortune devait se montrer encore une fois complaisante pour
lui. En effet, Top, qui sentait bien que son intérêt était en jeu,
allait et furetait partout avec un instinct doublé d’un appétit
féroce. Il était même probable que si quelque pièce de gibier lui
tombait sous la dent, il n’en resterait guère aux chasseurs, et
que Top chassait alors pour son propre compte; mais Nab le
surveillait, et il fit bien.

Vers trois heures, le chien disparut dans les broussailles, et de
sourds grognements indiquèrent bientôt qu’il était aux prises avec
quelque animal.

Nab s’élança, et, effectivement, il aperçut Top dévorant avec
avidité un quadrupède, et que, dix secondes plus tard, il eût été
impossible de reconnaître dans l’estomac de Top. Mais, très
heureusement, le chien était tombé sur une nichée; il avait fait
coup triple, et deux autres rongeurs -- les animaux en question
appartenaient à cet ordre -- gisaient étranglés sur le sol.

Nab reparut donc triomphalement, tenant de chaque main un de ces
rongeurs, dont la taille dépassait celle d’un lièvre. Leur pelage
jaune était mélangé de taches verdâtres, et leur queue n’existait
qu’à l’état rudimentaire. Des citoyens de l’Union ne pouvaient
hésiter à donner à ces rongeurs le nom qui leur convenait.

C’étaient des «maras», sorte d’agoutis, un peu plus grands que
leurs congénères des contrées tropicales, véritables lapins
d’Amérique, aux longues oreilles, aux mâchoires armées sur chaque
côté de cinq molaires, ce qui les distingue précisément des
agoutis.

«Hurrah! s’écria Pencroff. Le rôti est arrivé! Et, maintenant,
nous pouvons rentrer à la maison!»

La marche, un instant interrompue, fut reprise. Le Creek-Rouge
roulait toujours ses eaux limpides sous la voûte des casuarinas,
des banksias et des gommiers gigantesques. Des liliacées superbes
s’élevaient jusqu’à une hauteur de vingt pieds.

D’autres espèces arborescentes, inconnues au jeune naturaliste, se
penchaient sur le ruisseau, que l’on entendait murmurer sous ces
berceaux de verdure.

Cependant, le cours d’eau s’élargissait sensiblement, et Cyrus
Smith était porté à croire qu’il aurait bientôt atteint son
embouchure. En effet, au sortir d’un épais massif de beaux arbres,
elle apparut tout à coup.

Les explorateurs étaient arrivés sur la rive occidentale du lac
Grant. L’endroit valait la peine d’être regardé. Cette étendue
d’eau, d’une circonférence de sept milles environ et d’une
superficie de deux cent cinquante acres, reposait dans une bordure
d’arbres variés. Vers l’est, à travers un rideau de verdure
pittoresquement relevé en certains endroits, apparaissait un
étincelant horizon de mer. Au nord, le lac traçait une courbure
légèrement concave, qui contrastait avec le dessin aigu de sa
pointe inférieure. De nombreux oiseaux aquatiques fréquentaient
les rives de ce petit Ontario, dont les «mille îles» de son
homonyme américain étaient représentées par un rocher qui
émergeait de sa surface, à quelques centaines de pieds de la rive
méridionale. Là, vivaient en commun plusieurs couples de martins-
pêcheurs, perchés sur quelque pierre, graves, immobiles, guettant
les poissons au passage, puis, s’élançant, plongeant en faisant
entendre un cri aigu, et reparaissant, la proie au bec. Ailleurs,
sur les rives et sur l’îlot, se pavanaient des canards sauvages,
des pélicans, des poules d’eau, des becs-rouges, des philédons,
munis d’une langue en forme de pinceau, et un ou deux échantillons
de ces menures splendides, dont la queue se développe comme les
montants gracieux d’une lyre.

Quant aux eaux du lac, elles étaient douces, limpides, un peu
noires, et à certains bouillonnements, aux cercles concentriques
qui s’entre-croisaient à leur surface, on ne pouvait douter
qu’elles ne fussent très poissonneuses.

«Il est vraiment beau! ce lac, dit Gédéon Spilett. On vivrait sur
ses bords!

-- On y vivra!» répondit Cyrus Smith.

Les colons, voulant alors revenir par le plus court aux Cheminées,
descendirent jusqu’à l’angle formé au sud par la jonction des
rives du lac. Ils se frayèrent, non sans peine, un chemin à
travers ces fourrés et ces broussailles, que la main de l’homme
n’avait jamais encore écartés, et ils se dirigèrent ainsi vers le
littoral, de manière à arriver au nord du plateau de Grande-vue.
Deux milles furent franchis dans cette direction, puis, après le
dernier rideau d’arbres, apparut le plateau, tapissé d’un épais
gazon, et, au delà, la mer infinie.

Pour revenir aux cheminées, il suffisait de traverser obliquement
le plateau sur un espace d’un mille et de redescendre jusqu’au
coude formé par le premier détour de la Mercy. Mais l’ingénieur
désirait reconnaître comment et par où s’échappait le trop-plein
des eaux du lac, et l’exploration fut prolongée sous les arbres
pendant un mille et demi vers le nord. Il était probable, en
effet, qu’un déversoir existait quelque part, et sans doute à
travers une coupée du granit. Ce lac n’était, en somme, qu’une
immense vasque, qui s’était remplie peu à peu par le débit du
creek, et il fallait bien que son trop-plein s’écoulât à la mer
par quelque chute. S’il en était ainsi, l’ingénieur pensait qu’il
serait peut-être possible d’utiliser cette chute et de lui
emprunter sa force, actuellement perdue sans profit pour personne.
On continua donc à suivre les rives du lac Grant, en remontant le
plateau; mais, après avoir fait encore un mille dans cette
direction, Cyrus Smith n’avait pu découvrir le déversoir, qui
devait exister cependant.

Il était quatre heures et demie alors. Les préparatifs du dîner
exigeaient que les colons rentrassent à leur demeure. La petite
troupe revint donc sur ses pas, et, par la rive gauche de la
Mercy, Cyrus Smith et ses compagnons arrivèrent aux Cheminées.

Là, le feu fut allumé, et Nab et Pencroff, auxquels étaient
naturellement dévolues les fonctions de cuisiniers, l’un en sa
qualité de nègre, l’autre en sa qualité de marin, préparèrent
lestement des grillades d’agoutis, auxquelles on fit largement
honneur.

Le repas terminé, au moment où chacun allait se livrer au sommeil,
Cyrus Smith tira de sa poche de petits échantillons de minéraux
d’espèces différentes, et se borna à dire:

«Mes amis, ceci est du minerai de fer, ceci une pyrite, ceci de
l’argile, ceci de la chaux, ceci du charbon. Voilà ce que nous
donne la nature, et voilà sa part dans le travail commun! -- à
demain la nôtre!»

CHAPITRE XIII

«Eh bien, monsieur Cyrus, par où allons-nous commencer? demanda le
lendemain matin Pencroff à l’ingénieur.

-- Par le commencement», répondit Cyrus Smith.

Et en effet, c’était bien par le «commencement» que ces colons
allaient être forcés de débuter. Ils ne possédaient même pas les
outils nécessaires à faire les outils, et ils ne se trouvaient
même pas dans les conditions de la nature, qui», ayant le temps,
économise l’effort.» Le temps leur manquait, puisqu’ils devaient
immédiatement subvenir aux besoins de leur existence, et si,
profitant de l’expérience acquise, ils n’avaient rien à inventer,
du moins avaient-ils tout à fabriquer.

Leur fer, leur acier n’étaient encore qu’à l’état de minerai, leur
poterie à l’état d’argile, leur linge et leurs habits à l’état de
matières textiles.

Il faut dire, d’ailleurs, que ces colons étaient des «hommes» dans
la belle et puissante acception du mot. L’ingénieur Smith ne
pouvait être secondé par de plus intelligents compagnons, ni avec
plus de dévouement et de zèle. Il les avait interrogés. Il
connaissait leurs aptitudes.

Gédéon Spilett, reporter de grand talent, ayant tout appris pour
pouvoir parler de tout, devait contribuer largement de la tête et
de la main à la colonisation de l’île. Il ne reculerait devant
aucune tâche, et, chasseur passionné, il ferait un métier de ce
qui, jusqu’alors, n’avait été pour lui qu’un plaisir.

Harbert, brave enfant, remarquablement instruit déjà dans les
sciences naturelles, allait fournir un appoint sérieux à la cause
commune.

Nab, c’était le dévouement personnifié. Adroit, intelligent,
infatigable, robuste, d’une santé de fer, il s’entendait quelque
peu au travail de la forge et ne pouvait qu’être très utile à la
colonie.

Quant à Pencroff, il avait été marin sur tous les océans,
charpentier dans les chantiers de construction de Brooklyn, aide-
tailleur sur les bâtiments de l’état, jardinier, cultivateur,
pendant ses congés, etc., et comme les gens de mer, propre à tout,
il savait tout faire.

Il eût été véritablement difficile de réunir cinq hommes plus
propres à lutter contre le sort, plus assurés d’en triompher.

«Par le commencement», avait dit Cyrus Smith. Or, ce commencement
dont parlait l’ingénieur, c’était la construction d’un appareil
qui pût servir à transformer les substances naturelles. On sait le
rôle que joue la chaleur dans ces transformations. Or, le
combustible, bois ou charbon de terre, était immédiatement
utilisable. Il s’agissait donc de bâtir un four pour l’utiliser.

«À quoi servira ce four? demanda Pencroff.

-- À fabriquer la poterie dont nous avons besoin, répondit Cyrus
Smith.

-- Et avec quoi ferons-nous le four?

-- Avec des briques.

-- Et les briques?

-- Avec de l’argile. En route, mes amis. Pour éviter les
transports, nous établirons notre atelier au lieu même de
production. Nab apportera des provisions, et le feu ne manquera
pas pour la cuisson des aliments.

-- Non, répondit le reporter, mais si les aliments viennent à
manquer, faute d’instruments de chasse!

-- Ah! si nous avions seulement un couteau! s’écria le marin.

-- Eh bien? demanda Cyrus Smith.

-- Eh bien! j’aurais vite fait de fabriquer un arc et des flèches,
et le gibier abonderait à l’office!

-- Oui, un couteau, une lame tranchante...» dit l’ingénieur, comme
s’il se fût parlé à lui-même.

En ce moment, ses regards se portèrent vers Top, qui allait et
venait sur le rivage.

Soudain, le regard de Cyrus Smith s’anima.

«Top, ici!» dit-il.

Le chien accourut à l’appel de son maître. Celui-ci prit la tête
de Top entre ses mains, et, détachant le collier que l’animal
portait au cou, il le rompit en deux parties, en disant: «Voilà
deux couteaux, Pencroff!» Deux hurrahs du marin lui répondirent.
Le collier de Top était fait d’une mince lame d’acier trempé. Il
suffisait donc de l’affûter d’abord sur une pierre de grès, de
manière à mettre au vif l’angle du tranchant, puis d’enlever le
morfil sur un grès plus fin. Or, ce genre de roche arénacée se
rencontrait abondamment sur la grève, et, deux heures après,
l’outillage de la colonie se composait de deux lames tranchantes
qu’il avait été facile d’emmancher dans une poignée solide.

La conquête de ce premier outil fut saluée comme un triomphe.
Conquête précieuse, en effet, et qui venait à propos.

On partit. L’intention de Cyrus Smith était de retourner à la rive
occidentale du lac, là où il avait remarqué la veille cette terre
argileuse dont il possédait un échantillon. On prit donc par la
berge de la Mercy, on traversa le plateau de Grande-vue, et, après
une marche de cinq milles au plus, on arrivait à une clairière
située à deux cents pas du lac Grant.

Chemin faisant, Harbert avait découvert un arbre dont les Indiens
de l’Amérique méridionale emploient les branches à fabriquer leurs
arcs. C’était le «crejimba», de la famille des palmiers, qui ne
porte pas de fruits comestibles. Des branches longues et droites
furent coupées, effeuillées, taillées, plus fortes en leur milieu,
plus faibles à leurs extrémités, et il n’y avait plus qu’à trouver
une plante propre à former la corde de l’arc. Ce fut une espèce
appartenant à la famille des malvacées, un «hibiscus
heterophyllus», qui fournit des fibres d’une ténacité remarquable,
qu’on eût pu comparer à des tendons d’animaux.

Pencroff obtint ainsi des arcs d’une assez grande puissance,
auxquels il ne manquait plus que les flèches. Celles-ci étaient
faciles à faire avec des branches droites et rigides, sans
nodosités, mais la pointe qui devait les armer, c’est-à-dire une
substance propre à remplacer le fer, ne devait pas se rencontrer
si aisément. Mais Pencroff se dit qu’ayant fourni, lui, sa part
dans le travail, le hasard ferait le reste.

Les colons étaient arrivés sur le terrain reconnu la veille. Il se
composait de cette argile figuline qui sert à confectionner les
briques et les tuiles, argile, par conséquent, très convenable
pour l’opération qu’il s’agissait de mener à bien. La main-
d’oeuvre ne présentait aucune difficulté. Il suffisait de
dégraisser cette figuline avec du sable, de mouler les briques et
de les cuire à la chaleur d’un feu de bois.

Ordinairement, les briques sont tassées dans des moules, mais
l’ingénieur se contenta de les fabriquer à la main. Toute la
journée et la suivante furent employées à ce travail. L’argile,
imbibée d’eau, corroyée ensuite avec les pieds et les poignets des
manipulateurs, fut divisée en prismes d’égale grandeur. Un ouvrier
exercé peut confectionner, sans machine, jusqu’à dix mille briques
par douze heures; mais dans leurs deux journées de travail, les
cinq briquetiers de l’île Lincoln n’en fabriquèrent pas plus de
trois mille, qui furent rangées les unes près des autres, jusqu’au
moment où leur complète dessiccation permettrait d’en opérer la
cuisson, c’est-à-dire dans trois ou quatre jours.

Ce fut dans la journée du 2 avril que Cyrus Smith s’occupa de
fixer l’orientation de l’île.

La veille, il avait noté exactement l’heure à laquelle le soleil
avait disparu sous l’horizon, en tenant compte de la réfraction.
Ce matin-là, il releva non moins exactement l’heure à laquelle il
reparut. Entre ce coucher et ce lever, douze heures vingt-quatre
minutes s’étaient écoulées. Donc, six heures douze minutes après
son lever, le soleil, ce jour-là, passerait exactement au
méridien, et le point du ciel qu’il occuperait à ce moment serait
le nord.

À l’heure dite, Cyrus releva ce point, et, en mettant l’un par
l’autre avec le soleil deux arbres qui devaient lui servir de
repères, il obtint ainsi une méridienne invariable pour ses
opérations ultérieures.

Pendant les deux jours qui précédèrent la cuisson des briques, on
s’occupa de s’approvisionner de combustible. Des branches furent
coupées autour de la clairière, et l’on ramassa tout le bois tombé
sous les arbres. Cela ne se fit pas sans que l’on chassât un peu
dans les environs, d’autant mieux que Pencroff possédait
maintenant quelques douzaines de flèches armées de pointes très
acérées. C’était Top qui avait fourni ces pointes, en rapportant
un porc-épic, assez médiocre comme gibier, mais d’une
incontestable valeur, grâce aux piquants dont il était hérissé.
Ces piquants furent ajustés solidement à l’extrémité des flèches,
dont la direction fut assurée par un empennage de plumes de
kakatoès. Le reporter et Harbert devinrent promptement de très
adroits tireurs d’arc. Aussi, le gibier de poil et de plume
abonda-t-il aux Cheminées, cabiais, pigeons, agoutis, coqs de
bruyère, etc. La plupart de ces animaux furent tués dans la partie
de la forêt située sur la rive gauche de la Mercy, et à laquelle
on donna le nom de bois du Jacamar, en souvenir du volatile que
Pencroff et Harbert avaient poursuivi lors de leur première
exploration.

Ce gibier fut mangé frais, mais on conserva les jambons de cabiai,
en les fumant au-dessus d’un feu de bois vert, après les avoir
aromatisés avec des feuilles odorantes. Cependant, cette
nourriture très fortifiante, c’était toujours rôtis sur rôtis, et
les convives eussent été heureux d’entendre chanter dans l’âtre un
simple pot-au-feu; mais il fallait attendre que le pot fût
fabriqué, et, par conséquent, que le four fût bâti.

Pendant ces excursions, qui ne se firent que dans un rayon très
restreint autour de la briqueterie, les chasseurs purent constater
le passage récent d’animaux de grande taille, armés de griffes
puissantes, dont ils ne purent reconnaître l’espèce.

Cyrus Smith leur recommanda donc une extrême prudence, car il
était probable que la forêt renfermait quelques fauves dangereux.

Et il fit bien. En effet, Gédéon Spilett et Harbert aperçurent un
jour un animal qui ressemblait à un jaguar. Ce fauve,
heureusement, ne les attaqua pas, car ils ne s’en seraient peut-
être pas tirés sans quelque grave blessure. Mais dès qu’il aurait
une arme sérieuse, c’est-à-dire un de ces fusils que réclamait
Pencroff, Gédéon Spilett se promettait bien de faire aux bêtes
féroces une guerre acharnée et d’en purger l’île.

Les Cheminées, pendant ces quelques jours, ne furent pas aménagées
plus confortablement, car l’ingénieur comptait découvrir ou bâtir,
s’il le fallait, une demeure plus convenable. On se contenta
d’étendre sur le sable des couloirs une fraîche litière de mousses
et de feuilles sèches, et, sur ces couchettes un peu primitives,
les travailleurs, harassés, dormaient d’un parfait sommeil.

On fit aussi le relevé des jours écoulés dans l’île Lincoln,
depuis que les colons y avaient atterri, et l’on en tint depuis
lors un compte régulier. Le 5 avril, qui était un mercredi, il y
avait douze jours que le vent avait jeté les naufragés sur ce
littoral.

Le 6 avril, dès l’aube, l’ingénieur et ses compagnons étaient
réunis sur la clairière, à l’endroit où allait s’opérer la cuisson
des briques.

Naturellement, cette opération devait se faire en plein air, et
non dans des fours, ou plutôt, l’agglomération des briques ne
serait qu’un énorme four qui se cuirait lui-même. Le combustible,
fait de fascines bien préparées, fut disposé sur le sol, et on
l’entoura de plusieurs rangs de briques séchées, qui formèrent
bientôt un gros cube, à l’extérieur duquel des évents furent
ménagés. Ce travail dura toute la journée, et, le soir seulement,
on mit le feu aux fascines.

Cette nuit-là, personne ne se coucha, et on veilla avec soin à ce
que le feu ne se ralentît pas.

L’opération dura quarante-huit heures et réussit parfaitement. Il
fallut alors laisser refroidir la masse fumante, et, pendant ce
temps, Nab et Pencroff, guidés par Cyrus Smith, charrièrent, sur
une claie faite de branchages entrelacés, plusieurs charges de
carbonate de chaux, pierres très communes, qui se trouvaient
abondamment au nord du lac. Ces pierres, décomposées par la
chaleur, donnèrent une chaux vive, très grasse, foisonnant
beaucoup par l’extinction, aussi pure enfin que si elle eût été
produite par la calcination de la craie ou du marbre. Mélangée
avec du sable, dont l’effet est d’atténuer le retrait de la pâte
quand elle se solidifie, cette chaux fournit un mortier excellent.
De ces divers travaux, il résulta que, le 9 avril, l’ingénieur
avait à sa disposition une certaine quantité de chaux toute
préparée, et quelques milliers de briques.

On commença donc, sans perdre un instant, la construction d’un
four, qui devait servir à la cuisson des diverses poteries
indispensables pour les usages domestiques. On y réussit sans trop
de difficulté. Cinq jours après, le four fut chargé de cette
houille dont l’ingénieur avait découvert un gisement à ciel ouvert
vers l’embouchure du Creek-Rouge, et les premières fumées
s’échappaient d’une cheminée haute d’une vingtaine de pieds. La
clairière était transformée en usine, et Pencroff n’était pas
éloigné de croire que de ce four allaient sortir tous les produits
de l’industrie moderne. En attendant, ce que les colons
fabriquèrent tout d’abord, ce fut une poterie commune, mais très
propre à la cuisson des aliments. La matière première était cette
argile même du sol, à laquelle Cyrus Smith fit ajouter un peu de
chaux et du quartz. En réalité, cette pâte constituait ainsi la
véritable «terre de pipe», avec laquelle on fit des pots, des
tasses qui avaient été moulées sur des galets de formes
convenables, des assiettes, de grandes jarres et des cuves pour
contenir l’eau, etc.

La forme de ces objets était gauche, défectueuse; mais, après
qu’ils eurent été cuits à une haute température, la cuisine des
Cheminées se trouva pourvue d’un certain nombre d’ustensiles aussi
précieux que si le plus beau kaolin fût entré dans leur
composition.

Il faut mentionner ici que Pencroff, désireux de savoir si cette
argile, ainsi préparée, justifiait son nom de «terre de pipe», se
fabriqua quelques pipes assez grossières, qu’il trouva charmantes,
mais auxquelles le tabac manquait, hélas! Et, il faut le dire,
c’était une grosse privation pour Pencroff.

«Mais le tabac viendra, comme toutes choses!» répétait-il dans ses
élans de confiance absolue.

Ces travaux durèrent jusqu’au 15 avril, et on comprend que ce
temps fut consciencieusement employé.

Les colons, devenus potiers, ne firent pas autre chose que de la
poterie. Quand il conviendrait à Cyrus Smith de les changer en
forgerons, ils seraient forgerons. Mais, le lendemain étant un
dimanche, et même le dimanche de Pâques, tous convinrent de
sanctifier ce jour par le repos. Ces Américains étaient des hommes
religieux, scrupuleux observateurs des préceptes de la Bible, et
la situation qui leur était faite ne pouvait que développer leurs
sentiments de confiance envers l’Auteur de toutes choses.

Le soir du 15 avril, on revint donc définitivement aux Cheminées.
Le reste des poteries fut emporté, et le four s’éteignit en
attendant une destination nouvelle. Le retour fut marqué par un
incident heureux, la découverte que fit l’ingénieur d’une
substance propre à remplacer l’amadou. On sait que cette chair
spongieuse et veloutée provient d’un certain champignon du genre
polypore. Convenablement préparée, elle est extrêmement
inflammable, surtout quand elle a été préalablement saturée de
poudre à canon ou bouillie dans une dissolution de nitrate ou de
chlorate de potasse. Mais, jusqu’alors, on n’avait trouvé aucun de
ces polypores, ni même aucune de ces morilles qui peuvent les
remplacer. Ce jour-là, l’ingénieur, ayant reconnu une certaine
plante appartenant au genre armoise, qui compte parmi ses
principales espèces l’absinthe, la citronnelle, l’estragon, le
gépi, etc., en arracha plusieurs touffes, et, les présentant au
marin:

«Tenez, Pencroff, dit-il, voilà qui vous fera plaisir.»

Pencroff regarda attentivement la plante, revêtue de poils soyeux
et longs, dont les feuilles étaient recouvertes d’un duvet
cotonneux.

«Eh! qu’est-ce cela, monsieur Cyrus? demanda Pencroff. Bonté du
ciel! Est-ce du tabac?

-- Non, répondit Cyrus Smith, c’est l’artémise, l’armoise chinoise
pour les savants, et pour nous autres, ce sera de l’amadou.»

Et, en effet, cette armoise, convenablement desséchée, fournit une
substance très inflammable, surtout lorsque plus tard l’ingénieur
l’eut imprégnée de ce nitrate de potasse dont l’île possédait
plusieurs couches, et qui n’est autre chose que du salpêtre.

Ce soir-là, tous les colons, réunis dans la chambre centrale,
soupèrent convenablement. Nab avait préparé un pot-au-feu
d’agouti, un jambon de cabiai aromatisé, auquel on joignit les
tubercules bouillis du «caladium macrorhizum», sorte de plante
herbacée de la famille des aracées, et qui, sous la zone
tropicale, eût affecté une forme arborescente. Ces rhizomes
étaient d’un excellent goût, très nutritifs, à peu près semblables
à cette substance qui se débite en Angleterre sous le nom de
«sagou de Portland», et ils pouvaient, dans une certaine mesure,
remplacer le pain, qui manquait encore aux colons de l’île
Lincoln.

Le souper achevé, avant de se livrer au sommeil, Cyrus Smith et
ses compagnons vinrent prendre l’air sur la grève. Il était huit
heures du soir. La nuit s’annonçait magnifiquement. La lune, qui
avait été pleine cinq jours auparavant, n’était pas encore levée,
mais l’horizon s’argentait déjà de ces nuances douces et pâles que
l’on pourrait appeler l’aube lunaire. Au zénith austral, les
constellations circumpolaires resplendissaient, et, parmi toutes,
cette Croix du Sud que l’ingénieur, quelques jours auparavant,
saluait à la cime du mont Franklin.

Cyrus Smith observa pendant quelque temps cette splendide
constellation, qui porte à son sommet et à sa base deux étoiles de
première grandeur, au bras gauche une étoile de seconde, au bras
droit une étoile de troisième grandeur.

Puis, après avoir réfléchi:

«Harbert, demanda-t-il au jeune garçon, ne sommes-nous pas au 15
avril?

-- Oui, monsieur Cyrus, répondit Harbert.

-- Eh bien, si je ne me trompe, demain sera un des quatre jours de
l’année pour lequel le temps vrai se confond avec le temps moyen,
c’est-à-dire, mon enfant, que demain, à quelques secondes près, le
soleil passera au méridien juste au midi des horloges. Si donc le
temps est beau, je pense que je pourrai obtenir la longitude de
l’île avec une approximation de quelques degrés.

-- Sans instruments, sans sextant? demanda Gédéon Spilett.

-- Oui, reprit l’ingénieur. Aussi, puisque la nuit est pure, je
vais essayer, ce soir même, d’obtenir notre latitude en calculant
la hauteur de la Croix du Sud, c’est-à-dire du pôle austral, au-
dessus de l’horizon. Vous comprenez bien, mes amis, qu’avant
d’entreprendre des travaux sérieux d’installation, il ne suffit
pas d’avoir constaté que cette terre est une île, il faut, autant
que possible, reconnaître à quelle distance elle est située, soit
du continent américain, soit du continent australien, soit des
principaux archipels du Pacifique.

-- En effet, dit le reporter, au lieu de construire une maison,
nous pouvons avoir intérêt à construire un bateau, si par hasard
nous ne sommes qu’à une centaine de milles d’une côte habitée.

-- Voilà pourquoi, reprit Cyrus Smith, je vais essayer, ce soir,
d’obtenir la latitude de l’île Lincoln, et demain, à midi,
j’essayerai d’en calculer la longitude.»

Si l’ingénieur eût possédé un sextant, appareil qui permet de
mesurer avec une grande précision la distance angulaire des objets
par réflexion, l’opération n’eût offert aucune difficulté. Ce
soir-là, par la hauteur du pôle, le lendemain, par le passage du
soleil au méridien, il aurait obtenu les coordonnées de l’île.
Mais, l’appareil manquant, il fallait le suppléer.

Cyrus Smith rentra donc aux Cheminées. À la lueur du foyer, il
tailla deux petites règles plates qu’il réunit l’une à l’autre par
une de leurs extrémités, de manière à former une sorte de compas
dont les branches pouvaient s’écarter ou se rapprocher. Le point
d’attache était fixé au moyen d’une forte épine d’acacia, que
fournit le bois mort du bûcher.

Cet instrument terminé, l’ingénieur revint sur la grève; mais
comme il fallait qu’il prît la hauteur du pôle au-dessus d’un
horizon nettement dessiné, c’est-à-dire un horizon de mer, et que
le cap Griffe lui cachait l’horizon du sud, il dut aller chercher
une station plus convenable. La meilleure aurait évidemment été le
littoral exposé directement au sud, mais il eût fallu traverser la
Mercy, alors profonde, et c’était une difficulté.

Cyrus Smith résolut, en conséquence, d’aller faire son observation
sur le plateau de Grande-vue, en se réservant de tenir compte de
sa hauteur au-dessus du niveau de la mer, -- hauteur qu’il
comptait calculer le lendemain par un simple procédé de géométrie
élémentaire.

Les colons se transportèrent donc sur le plateau, en remontant la
rive gauche de la Mercy, et ils vinrent se placer sur la lisière
qui s’orientait nord-ouest et sud-est, c’est-à-dire sur cette
ligne de roches capricieusement découpées qui bordait la rivière.

Cette partie du plateau dominait d’une cinquantaine de pieds les
hauteurs de la rive droite, qui descendaient, par une double
pente, jusqu’à l’extrémité du cap Griffe et jusqu’à la côte
méridionale de l’île. Aucun obstacle n’arrêtait donc le regard,
qui embrassait l’horizon sur une demi-circonférence, depuis le cap
jusqu’au promontoire du Reptile. Au sud, cet horizon, éclairé par
en dessous des premières clartés de la lune, tranchait vivement
sur le ciel et pouvait être visé avec une certaine précision.

À ce moment, la Croix du Sud se présentait à l’observateur dans
une position renversée, l’étoile alpha marquant sa base, qui est
plus rapprochée du pôle austral.

Cette constellation n’est pas située aussi près du pôle
antarctique que l’étoile polaire l’est du pôle arctique. L’étoile
alpha en est à vingt-sept degrés environ, mais Cyrus Smith le
savait et devait tenir compte de cette distance dans son calcul.
Il eut soin aussi de l’observer au moment où elle passait au
méridien au-dessous du pôle, et qui devait simplifier son
opération.

Cyrus Smith dirigea donc une branche de son compas de bois sur
l’horizon de mer, l’autre sur alpha, comme il eût fait des
lunettes d’un cercle répétiteur, et l’ouverture des deux branches
lui donna la distance angulaire qui séparait alpha de l’horizon.
Afin de fixer l’angle obtenu d’une manière immutable, il piqua, au
moyen d’épines, les deux planchettes de son appareil sur une
troisième placée transversalement, de telle sorte que leur
écartement fût solidement maintenu.

Cela fait, il ne restait plus qu’à calculer l’angle obtenu, en
ramenant l’observation au niveau de la mer, de manière à tenir
compte de la dépression de l’horizon, ce qui nécessitait de
mesurer la hauteur du plateau. La valeur de cet angle donnerait
ainsi la hauteur d’alpha, et conséquemment celle du pôle au-dessus
de l’horizon, c’est-à-dire la latitude de l’île, puisque la
latitude d’un point du globe est toujours égale à la hauteur du
pôle au-dessus de l’horizon de ce point.

Ces calculs furent remis au lendemain, et, à dix heures, tout le
monde dormait profondément.

CHAPITRE XIV

Le lendemain, 16 avril, -- dimanche de Pâques, -- les colons
sortaient des Cheminées au jour naissant, et procédaient au lavage
de leur linge et au nettoyage de leurs vêtements. L’ingénieur
comptait fabriquer du savon dès qu’il se serait procuré les
matières premières nécessaires à la saponification, soude ou
potasse, graisse ou huile. La question si importante du
renouvellement de la garde-robe serait également traitée en temps
et lieu. En tout cas, les habits dureraient bien six mois encore,
car ils étaient solides et pouvaient résister aux fatigues des
travaux manuels. Mais tout dépendrait de la situation de l’île par
rapport aux terres habitées. C’est ce qui serait déterminé ce jour
même, si le temps le permettait.

Or, le soleil, se levant sur un horizon pur, annonçait une journée
magnifique, une de ces belles journées d’automne qui sont comme
les derniers adieux de la saison chaude.

Il s’agissait donc de compléter les éléments des observations de
la veille, en mesurant la hauteur du plateau de Grande-vue au-
dessus du niveau de la mer.

«Ne vous faut-il pas un instrument analogue à celui qui vous a
servi hier? demanda Harbert à l’ingénieur.

-- Non, mon enfant, répondit celui-ci, nous allons procéder
autrement, et d’une manière à peu près aussi précise.»

Harbert, aimant à s’instruire de toutes choses, suivit
l’ingénieur, qui s’écarta du pied de la muraille de granit, en
descendant jusqu’au bord de la grève. Pendant ce temps, Pencroff,
Nab et le reporter s’occupaient de divers travaux.

Cyrus Smith s’était muni d’une sorte de perche droite, longue
d’une douzaine de pieds, qu’il avait mesurée aussi exactement que
possible, en la comparant à sa propre taille, dont il connaissait
la hauteur à une ligne près. Harbert portait un fil à plomb que
lui avait remis Cyrus Smith, c’est-à-dire une simple pierre fixée
au bout d’une fibre flexible.

Arrivé à une vingtaine de pieds de la lisière de la grève, et à
cinq cents pieds environ de la muraille de granit, qui se dressait
perpendiculairement, Cyrus Smith enfonça la perche de deux pieds
dans le sable, et, en la calant avec soin, il parvint, au moyen du
fil à plomb, à la dresser perpendiculairement au plan de
l’horizon.

Cela fait, il se recula de la distance nécessaire pour que, étant
couché sur le sable, le rayon visuel, parti de son oeil, effleurât
à la fois et l’extrémité de la perche et la crête de la muraille.

Puis il marqua soigneusement ce point avec un piquet.

Alors, s’adressant à Harbert:

«Tu connais les premiers principes de la géométrie? lui demanda-t-
il.

-- Un peu, monsieur Cyrus, répondit Harbert, qui ne voulait pas
trop s’avancer.

-- Tu te rappelles bien quelles sont les propriétés de deux
triangles semblables?

-- Oui, répondit Harbert. Leurs côtés homologues sont
proportionnels.

-- Eh bien, mon enfant, je viens de construire deux triangles
semblables, tous deux rectangles: le premier, le plus petit, a
pour côtés la perche perpendiculaire, la distance qui sépare le
piquet du bas de la perche, et mon rayon visuel pour hypoténuse;
le second a pour côtés la muraille perpendiculaire, dont il s’agit
de mesurer la hauteur, la distance qui sépare le piquet du bas de
cette muraille, et mon rayon visuel formant également son
hypoténuse, -- qui se trouve être la prolongation de celle du
premier triangle.

-- Ah! monsieur Cyrus, j’ai compris! s’écria Harbert. De même que
la distance du piquet à la perche est proportionnelle à la
distance du piquet à la base de la muraille, de même la hauteur de
la perche est proportionnelle à la hauteur de cette muraille.

-- C’est cela même, Harbert, répondit l’ingénieur, et quand nous
aurons mesuré les deux premières distances, connaissant la hauteur
de la perche, nous n’aurons plus qu’un calcul de proportion à
faire, ce qui nous donnera la hauteur de la muraille et nous
évitera la peine de la mesurer directement.»

Les deux distances horizontales furent relevées, au moyen même de
la perche, dont la longueur au-dessus du sable était exactement de
dix pieds.

La première distance était de quinze pieds entre le piquet et le
point où la perche était enfoncée dans le sable.

La deuxième distance, entre le piquet et la base de la muraille,
était de cinq cents pieds.

Ces mesures terminées, Cyrus Smith et le jeune garçon revinrent
aux Cheminées.

Là, l’ingénieur prit une pierre plate qu’il avait rapportée de ses
précédentes excursions, sorte de schiste ardoisier, sur lequel il
était facile de tracer des chiffres au moyen d’une coquille aiguë.

Il établit donc la proportion suivante:

15: 500:: 10: x
500 fois 10 = 5000
5000 sur 15 = 333, 33.

D’où il fut établi que la muraille de granit mesurait trois cent
trente-trois pieds de hauteur.

Cyrus Smith reprit alors l’instrument qu’il avait fabriqué la
veille et dont les deux planchettes, par leur écartement, lui
donnaient la distance angulaire de l’étoile alpha à l’horizon. Il
mesura très exactement l’ouverture de cet angle sur une
circonférence qu’il divisa en trois cent soixante parties égales.
Or, cet angle, en y ajoutant les vingt-sept degrés qui séparent
alpha du pôle antarctique, et en réduisant au niveau de la mer la
hauteur du plateau sur lequel l’observation avait été faite, se
trouva être de cinquante-trois degrés. Ces cinquante-trois degrés
étant retranchés des quatre-vingt-dix degrés, -- distance du pôle
à l’équateur, -- il restait trente-sept degrés. Cyrus Smith en
conclut donc que l’île Lincoln était située sur le trente-septième
degré de latitude australe, ou en tenant compte, vu l’imperfection
de ses opérations, d’un écart de cinq degrés, qu’elle devait être
située entre le trente-cinquième et le quarantième parallèle.

Restait à obtenir la longitude, pour compléter les coordonnées de
l’île. C’est ce que l’ingénieur tenterait de déterminer le jour
même, à midi, c’est-à-dire au moment où le soleil passerait au
méridien.

Il fut décidé que ce dimanche serait employé à une promenade, ou
plutôt à une exploration de cette partie de l’île située entre le
nord du lac et le golfe du Requin, et si le temps le permettait,
on pousserait cette reconnaissance jusqu’au revers septentrional
du cap Mandibule-Sud. On devait déjeuner aux dunes et ne revenir
que le soir.

À huit heures et demie du matin, la petite troupe suivait la
lisière du canal. De l’autre côté, sur l’îlot du Salut, de
nombreux oiseaux se promenaient gravement. C’étaient des
plongeurs, de l’espèce des manchots, très reconnaissables à leur
cri désagréable, qui rappelle le braiment de l’âne.

Pencroff ne les considéra qu’au point de vue comestible, et
n’apprit pas sans une certaine satisfaction que leur chair,
quoique noirâtre, est fort mangeable.

On pouvait voir aussi ramper sur le sable de gros amphibies, des
phoques, sans doute, qui semblaient avoir choisi l’îlot pour
refuge. Il n’était guère possible d’examiner ces animaux au point
de vue alimentaire, car leur chair huileuse est détestable;
cependant, Cyrus Smith les observa avec attention, et, sans faire
connaître son idée, il annonça à ses compagnons que très
prochainement on ferait une visite à l’îlot.

Le rivage, suivi par les colons, était semé d’innombrables
coquillages, dont quelques-uns eussent fait la joie d’un amateur
de malacologie. C’étaient, entre autres, des phasianelles, des
térébratules, des trigonies, etc. Mais ce qui devait être plus
utile, ce fut une vaste huîtrière, découverte à mer basse, que Nab
signala parmi les roches, à quatre milles environ des Cheminées.

«Nab n’aura pas perdu sa journée, s’écria Pencroff, en observant
le banc d’ostracées qui s’étendait au large.

-- C’est une heureuse découverte, en effet, dit le reporter, et
pour peu, comme on le prétend, que chaque huître produise par
année de cinquante à soixante mille oeufs, nous aurons là une
réserve inépuisable.

-- Seulement, je crois que l’huître n’est pas très nourrissante,
dit Harbert.

-- Non, répondit Cyrus Smith. L’huître ne contient que très peu de
matière azotée, et, à un homme qui s’en nourrirait exclusivement,
il n’en faudrait pas moins de quinze à seize douzaines par jour.

-- Bon! répondit Pencroff. Nous pourrons en avaler des douzaines
de douzaines, avant d’avoir épuisé le banc. Si nous en prenions
quelques-unes pour notre déjeuner?»

Et sans attendre de réponse à sa proposition, sachant bien qu’elle
était approuvée d’avance, le marin et Nab détachèrent une certaine
quantité de ces mollusques. On les mit dans une sorte de filet en
fibres d’hibiscus, que Nab avait confectionné, et qui contenait
déjà le menu du repas; puis, l’on continua de remonter la côte
entre les dunes et la mer. De temps en temps, Cyrus Smith
consultait sa montre, afin de se préparer à temps pour
l’observation solaire, qui devait être faite à midi précis.

Toute cette portion de l’île était fort aride jusqu’à cette pointe
qui fermait la baie de l’Union, et qui avait reçu le nom de cap
Mandibule-Sud.

On n’y voyait que sable et coquilles, mélangés de débris de laves.
Quelques oiseaux de mer fréquentaient cette côte désolée, des
goélands, de grands albatros, ainsi que des canards sauvages, qui
excitèrent à bon droit la convoitise de Pencroff.

Il essaya bien de les abattre à coups de flèche, mais sans
résultat, car ils ne se posaient guère, et il eût fallu les
atteindre au vol.

Ce qui amena le marin à répéter à l’ingénieur:

«Voyez-vous, monsieur Cyrus, tant que nous n’aurons pas un ou deux
fusils de chasse, notre matériel laissera à désirer!

-- Sans doute, Pencroff, répondit le reporter, mais il ne tient
qu’à vous! Procurez-nous du fer pour les canons, de l’acier pour
les batteries, du salpêtre, du charbon et du soufre pour la
poudre, du mercure et de l’acide azotique pour le fulminate, enfin
du plomb pour les balles, et Cyrus nous fera des fusils de premier
choix.

-- Oh! répondit l’ingénieur, toutes ces substances, nous pourrons
sans doute les trouver dans l’île, mais une arme à feu est un
instrument délicat et qui nécessite des outils d’une grande
précision. Enfin, nous verrons plus tard.

-- Pourquoi faut-il, s’écria Pencroff, pourquoi faut-il que nous
ayons jeté par-dessus le bord toutes ces armes que la nacelle
emportait avec nous, et nos ustensiles, et jusqu’à nos couteaux de
poche!

-- Mais, si nous ne les avions pas jetés, Pencroff, c’est nous que
le ballon aurait jetés au fond de la mer! dit Harbert.

-- C’est pourtant vrai ce que vous dites là, mon garçon!» répondit
le marin.

Puis, passant à une autre idée:

«Mais, j’y songe, ajouta-t-il, quel a dû être l’ahurissement de
Jonathan Forster et de ses compagnons, quand, le lendemain matin,
ils auront trouvé la place nette et la machine envolée!

-- Le dernier de mes soucis est de savoir ce qu’ils ont pu penser!
dit le reporter.

-- C’est pourtant moi qui ai eu cette idée-là! dit Pencroff d’un
air satisfait.

-- Une belle idée, Pencroff, répondit Gédéon Spilett en riant, et
qui nous a mis où nous sommes!

-- J’aime mieux être ici qu’aux mains des sudistes! s’écria le
marin, surtout depuis que M Cyrus a eu la bonté de venir nous
rejoindre!

-- Et moi aussi, en vérité! répliqua le reporter. D’ailleurs, que
nous manque-t-il? Rien!

-- Si ce n’est... tout! répondit Pencroff, qui éclata de rire, en
remuant ses larges épaules. Mais, un jour ou l’autre, nous
trouverons le moyen de nous en aller!

-- Et plus tôt peut-être que vous ne l’imaginez, mes amis, dit
alors l’ingénieur, si l’île Lincoln n’est qu’à une moyenne
distance d’un archipel habité ou d’un continent. Avant une heure,
nous le saurons. Je n’ai pas de carte du Pacifique, mais ma
mémoire a conservé un souvenir très net de sa portion méridionale.
La latitude que j’ai obtenue hier met l’île Lincoln par le travers
de la Nouvelle-Zélande à l’ouest, et de la côte du Chili à l’est.
Mais entre ces deux terres, la distance est au moins de six mille
milles. Reste donc à déterminer quel point l’île occupe sur ce
large espace de mer, et c’est ce que la longitude nous donnera
tout à l’heure avec une approximation suffisante, je l’espère.

-- N’est-ce pas, demanda Harbert, l’archipel des Pomotou qui est
le plus rapproché de nous en latitude?

-- Oui, répondit l’ingénieur, mais la distance qui nous en sépare
est de plus de douze cents milles.

-- Et par là? dit Nab, qui suivait la conversation avec un extrême
intérêt, et dont la main indiqua la direction du sud.

-- Par là, rien, répondit Pencroff.

-- Rien, en effet, ajouta l’ingénieur.

-- Eh bien, Cyrus, demanda le reporter, si l’île Lincoln ne se
trouve qu’à deux ou trois cents milles de la Nouvelle-Zélande ou
du Chili?...

-- Eh bien, répondit l’ingénieur, au lieu de faire une maison,
nous ferons un bateau, et maître Pencroff se chargera de le
manoeuvrer...

-- Comment donc, monsieur Cyrus, s’écria le marin, je suis tout
prêt à passer capitaine... dès que vous aurez trouvé le moyen de
construire une embarcation suffisante pour tenir la mer!

-- Nous le ferons, si cela est nécessaire!» répondit Cyrus Smith.

Mais tandis que causaient ces hommes, qui véritablement ne
doutaient de rien, l’heure approchait à laquelle l’observation
devait avoir lieu. Comment s’y prendrait Cyrus Smith pour
constater le passage du soleil au méridien de l’île, sans aucun
instrument? C’est ce que Harbert ne pouvait deviner.

Les observateurs se trouvaient alors à une distance de six milles
des Cheminées, non loin de cette partie des dunes dans laquelle
l’ingénieur avait été retrouvé, après son énigmatique sauvetage.
On fit halte en cet endroit, et tout fut préparé pour le déjeuner,
car il était onze heures et demie. Harbert alla chercher de l’eau
douce au ruisseau qui coulait près de là, et il la rapporta dans
une cruche dont Nab s’était muni.

Pendant ces préparatifs, Cyrus Smith disposa tout pour son
observation astronomique. Il choisit sur la grève une place bien
nette, que la mer en se retirant avait nivelée parfaitement. Cette
couche de sable très fin était dressée comme une glace, sans qu’un
grain dépassât l’autre. Peu importait, d’ailleurs, que cette
couche fût horizontale ou non, et il n’importait pas davantage que
la baguette, haute de six pieds, qui y fut plantée, se dressât
perpendiculairement. Au contraire, même, l’ingénieur l’inclina
vers le sud, c’est-à-dire du côté opposé au soleil, car il ne faut
pas oublier que les colons de l’île Lincoln, par cela même que
l’île était située dans l’hémisphère austral, voyaient l’astre
radieux décrire son arc diurne au-dessus de l’horizon du nord, et
non au-dessus de l’horizon du sud.

Harbert comprit alors comment l’ingénieur allait procéder pour
constater la culmination du soleil, c’est-à-dire son passage au
méridien de l’île, ou, en d’autres termes, le midi du lieu.
C’était au moyen de l’ombre projetée sur le sable par la baguette,
moyen qui, à défaut d’instrument, lui donnerait une approximation
convenable pour le résultat qu’il voulait obtenir. En effet, le
moment où cette ombre atteindrait son minimum de longueur serait
le midi précis, et il suffirait de suivre l’extrémité de cette
ombre, afin de reconnaître l’instant où, après avoir
successivement diminué, elle recommencerait à s’allonger. En
inclinant sa baguette du côté opposé au soleil, Cyrus Smith
rendait l’ombre plus longue, et, par conséquent, ses modifications
seraient plus faciles à constater. En effet, plus l’aiguille d’un
cadran est grande, plus on peut suivre aisément le déplacement de
sa pointe. L’ombre de la baguette n’était pas autre chose que
l’aiguille d’un cadran.

Lorsqu’il pensa que le moment était arrivé, Cyrus Smith
s’agenouilla sur le sable, et, au moyen de petits jalons de bois
qu’il fichait dans le sable, il commença à pointer les
décroissances successives de l’ombre de la baguette. Ses
compagnons, penchés au-dessus de lui, suivaient l’opération avec
un intérêt extrême.

Le reporter tenait son chronomètre à la main, prêt à relever
l’heure qu’il marquerait, quand l’ombre serait à son plus court.
En outre, comme Cyrus Smith opérait le 16 avril, jour auquel le
temps vrai et le temps moyen se confondent, l’heure donnée par
Gédéon Spilett serait l’heure vraie qu’il serait alors à
Washington, ce qui simplifierait le calcul.

Cependant le soleil s’avançait lentement; l’ombre de la baguette
diminuait peu à peu, et quand il parut à Cyrus Smith qu’elle
recommençait à grandir:

«Quelle heure? dit-il.

-- Cinq heures et une minute», répondit aussitôt Gédéon Spilett.

Il n’y avait plus qu’à chiffrer l’opération. Rien n’était plus
facile. Il existait, on le voit, en chiffres ronds, cinq heures de
différence entre le méridien de Washington et celui de l’île
Lincoln, c’est-à-dire qu’il était midi à l’île Lincoln, quand il
était déjà cinq heures du soir à Washington. Or, le soleil, dans
son mouvement apparent autour de la terre, parcourt un degré par
quatre minutes, soit quinze degrés par heure. Quinze degrés
multipliés par cinq heures donnaient soixante-quinze degrés.

Donc, puisque Washington est par 77°3’11», autant dire soixante-
dix-sept degrés comptés du méridien de Greenwich, -- que les
Américains prennent pour point de départ des longitudes,
concurremment avec les Anglais, -- il s’ensuivait que l’île était
située par soixante-dix-sept degrés plus soixante-quinze degrés à
l’ouest du méridien de Greenwich, c’est-à-dire par le vent
cinquante-deuxième degré de longitude ouest.

Cyrus Smith annonça ce résultat à ses compagnons, et tenant compte
des erreurs d’observation, ainsi qu’il l’avait fait pour la
latitude, il crut pouvoir affirmer que le gisement de l’île
Lincoln était entre le trente-cinquième et le trente-septième
parallèle, et entre le cent cinquantième et le cent cinquante-
cinquième méridien à l’ouest du méridien de Greenwich.

L’écart possible qu’il attribuait aux erreurs d’observation était,
on le voit, de cinq degrés dans les deux sens, ce qui, à soixante
milles par degré, pouvait donner une erreur de trois cents milles
en latitude ou en longitude pour le relèvement exact.

Mais cette erreur ne devait pas influer sur le parti qu’il
conviendrait de prendre. Il était bien évident que l’île Lincoln
était à une telle distance de toute terre ou archipel, qu’on ne
pourrait se hasarder à franchir cette distance sur un simple et
fragile canot. En effet, son relèvement la plaçait au moins à
douze cents milles de Taïti et des îles de l’archipel des Pomotou,
à plus de dix-huit cents milles de la Nouvelle-Zélande, à plus de
quatre mille cinq cents milles de la côte américaine!

Et quand Cyrus Smith consultait ses souvenirs, il ne se rappelait
en aucune façon qu’une île quelconque occupât, dans cette partie
du Pacifique, la situation assignée à l’île Lincoln.

CHAPITRE XV

Le lendemain, 17 avril, la première parole du marin fut pour
Gédéon Spilett.

«Eh bien, monsieur, lui demanda-t-il, que serons-nous aujourd’hui?

-- Ce qu’il plaira à Cyrus», répondit le reporter.

Or, de briquetiers et de potiers qu’ils avaient été jusqu’alors,
les compagnons de l’ingénieur allaient devenir métallurgistes.

La veille, après le déjeuner, l’exploration avait été portée
jusqu’à la pointe du cap Mandibule, distante de près de sept
milles des Cheminées. Là finissait la longue série des dunes, et
le sol prenait une apparence volcanique. Ce n’étaient plus de
hautes murailles, comme au plateau de Grande-vue, mais une bizarre
et capricieuse bordure qui encadrait cet étroit golfe compris
entre les deux caps, formés des matières minérales vomies par le
volcan. Arrivés à cette pointe, les colons étaient revenus sur
leurs pas, et, à la nuit tombante, ils rentraient aux Cheminées,
mais ils ne s’endormirent pas avant que la question de savoir s’il
fallait songer à quitter ou non l’île Lincoln eût été
définitivement résolue.

C’était une distance considérable que celle de ces douze cents
milles qui séparaient l’île de l’archipel des Pomotou. Un canot
n’eût pas suffi à la franchir, surtout à l’approche de la mauvaise
saison.

Pencroff l’avait formellement déclaré. Or, construire un simple
canot, même en ayant les outils nécessaires, était un ouvrage
difficile, et, les colons n’ayant pas d’outils, il fallait
commencer par fabriquer marteaux, haches, herminettes, scies,
tarières, rabots, etc., ce qui exigerait un certain temps. Il fut
donc décidé que l’on hivernerait à l’île Lincoln, et que l’on
chercherait une demeure plus confortable que les Cheminées pour y
passer les mois d’hiver.

Avant toutes choses, il s’agissait d’utiliser le minerai de fer,
dont l’ingénieur avait observé quelques gisements dans la partie
nord-ouest de l’île, et de changer ce minerai soit en fer, soit en
acier.

Le sol ne renferme généralement pas les métaux à l’état de pureté.
Pour la plupart, on les trouve combinés avec l’oxygène ou avec le
soufre.

Précisément, les deux échantillons rapportés par Cyrus Smith
étaient, l’un du fer magnétique, non carbonaté, l’autre de la
pyrite, autrement dit du sulfure de fer. C’était donc le premier,
l’oxyde de fer, qu’il fallait réduire par le charbon, c’est-à-dire
débarrasser de l’oxygène, pour l’obtenir à l’état de pureté. Cette
réduction se fait en soumettant le minerai en présence du charbon
à une haute température, soit par la rapide et facile «méthode
catalane», qui a l’avantage de transformer directement le minerai
en fer dans une seule opération, soit par la méthode des hauts
fourneaux, qui change d’abord le minerai en fonte, puis la fonte
en fer, en lui enlevant les trois à quatre pour cent de charbon
qui sont combinés avec elle.

Or, de quoi avait besoin Cyrus Smith? De fer et non de fonte, et
il devait rechercher la plus rapide méthode de réduction.
D’ailleurs, le minerai qu’il avait recueilli était par lui-même
très pur et très riche. C’était ce minerai oxydulé qui, se
rencontrant en masses confuses d’un gris foncé, donne une
poussière noire, cristallise en octaèdres réguliers, fournit les
aimants naturels, et sert à fabriquer en Europe ces fers de
première qualité, dont la Suède et la Norvège sont si abondamment
pourvues. Non loin de ce gisement se trouvaient les gisements de
charbon de terre déjà exploités par les colons. De là, grande
facilité pour le traitement du minerai, puisque les éléments de la
fabrication se trouvaient rapprochés.

C’est même ce qui fait la prodigieuse richesse des exploitations
du Royaume-Uni, où la houille sert à fabriquer le métal extrait du
même sol et en même temps qu’elle.

«Alors, monsieur Cyrus, lui dit Pencroff, nous allons travailler
le minerai de fer?

-- Oui, mon ami, répondit l’ingénieur, et, pour cela, -- ce qui ne
vous déplaira pas, -- nous commencerons par faire sur l’îlot la
chasse aux phoques.

-- La chasse aux phoques! s’écria le marin en se retournant vers
Gédéon Spilett. Il faut donc du phoque pour fabriquer du fer?

-- Puisque Cyrus le dit!» répondit le reporter.

Mais l’ingénieur avait déjà quitté les Cheminées, et Pencroff se
prépara à la chasse aux phoques, sans avoir obtenu d’autre
explication.

Bientôt Cyrus Smith, Harbert, Gédéon Spilett, Nab et le marin
étaient réunis sur la grève, en un point où le canal laissait une
sorte de passage guéable à mer basse. La marée était au plus bas
du reflux, et les chasseurs purent traverser le canal sans se
mouiller plus haut que le genou.

Cyrus Smith mettait donc pour la première fois le pied sur l’îlot,
et ses compagnons pour la seconde fois, puisque c’était là que le
ballon les avait jetés tout d’abord.

À leur débarquement, quelques centaines de pingouins les
regardèrent d’un oeil candide. Les colons, armés de bâtons,
auraient pu facilement les tuer, mais ils ne songèrent pas à se
livrer à ce massacre deux fois inutile, car il importait de ne
point effrayer les amphibies, qui étaient couchés sur le sable, à
quelques encablures. Ils respectèrent aussi certains manchots très
innocents, dont les ailes, réduites à l’état de moignons,
s’aplatissaient en forme de nageoires, garnies de plumes
d’apparence squammeuse.

Les colons s’avancèrent donc prudemment vers la pointe nord, en
marchant sur un sol criblé de petites fondrières, qui formaient
autant de nids d’oiseaux aquatiques. Vers l’extrémité de l’îlot
apparaissaient de gros points noirs qui nageaient à fleur d’eau.

On eût dit des têtes d’écueils en mouvement.

C’étaient les amphibies qu’il s’agissait de capturer.

Il fallait les laisser prendre terre, car, avec leur bassin
étroit, leur poil ras et serré, leur conformation fusiforme, ces
phoques, excellents nageurs, sont difficiles à saisir dans la mer,
tandis que, sur le sol, leurs pieds courts et palmés ne leur
permettent qu’un mouvement de reptation peu rapide.

Pencroff connaissait les habitudes de ces amphibies, et il
conseilla d’attendre qu’ils fussent étendus sur le sable, aux
rayons de ce soleil qui ne tarderait pas à les plonger dans un
profond sommeil.

On manoeuvrerait alors de manière à leur couper la retraite et à
les frapper aux naseaux.

Les chasseurs se dissimulèrent donc derrière les roches du
littoral, et ils attendirent silencieusement. Une heure se passa,
avant que les phoques fussent venus s’ébattre sur le sable. On en
comptait une demi-douzaine. Pencroff et Harbert se détachèrent
alors, afin de tourner la pointe de l’îlot, de manière à les
prendre à revers et à leur couper la retraite. Pendant ce temps,
Cyrus Smith, Gédéon Spilett et Nab, rampant le long des roches, se
glissaient vers le futur théâtre du combat.

Tout à coup, la haute taille du marin se développa.

Pencroff poussa un cri. L’ingénieur et ses deux compagnons se
jetèrent en toute hâte entre la mer et les phoques. Deux de ces
animaux, vigoureusement frappés, restèrent morts sur le sable,
mais les autres purent regagner la mer et prendre le large.

«Les phoques demandés, monsieur Cyrus! dit le marin en s’avançant
vers l’ingénieur.

-- Bien, répondit Cyrus Smith. Nous en ferons des soufflets de
forge!

-- Des soufflets de forge! s’écria Pencroff. Eh bien! voilà des
phoques qui ont de la chance!»

C’était, en effet, une machine soufflante, nécessaire pour le
traitement du minerai, que l’ingénieur comptait fabriquer avec la
peau de ces amphibies. Ils étaient de moyenne taille, car leur
longueur ne dépassait pas six pieds, et, par la tête, ils
ressemblaient à des chiens.

Comme il était inutile de se charger d’un poids aussi considérable
que celui de ces deux animaux, Nab et Pencroff résolurent de les
dépouiller sur place, tandis que Cyrus Smith et le reporter
achèveraient d’explorer l’îlot.

Le marin et le nègre se tirèrent adroitement de leur opération,
et, trois heures après, Cyrus Smith avait à sa disposition deux
peaux de phoque, qu’il comptait utiliser dans cet état, et sans
leur faire subir aucun tannage.

Les colons durent attendre que la mer eût rebaissé, et, traversant
le canal, ils rentrèrent aux Cheminées.

Ce ne fut pas un petit travail que celui de tendre ces peaux sur
des cadres de bois destinés à maintenir leur écartement, et de les
coudre au moyen de fibres, de manière à pouvoir y emmagasiner
l’air sans laisser trop de fuites. Il fallut s’y reprendre à
plusieurs fois. Cyrus Smith n’avait à sa disposition que les deux
lames d’acier provenant du collier de Top, et, cependant, il fut
si adroit, ses compagnons l’aidèrent avec tant d’intelligence,
que, trois jours après, l’outillage de la petite colonie s’était
augmenté d’une machine soufflante, destinée à injecter l’air au
milieu du minerai lorsqu’il serait traité par la chaleur, --
condition indispensable pour la réussite de l’opération.

Ce fut le 20 avril, dès le matin, que commença «la période
métallurgique», ainsi que l’appela le reporter dans ses notes.
L’ingénieur était décidé, on le sait, à opérer sur le gisement
même de houille et de minerai. Or, d’après ses observations, ces
gisements étaient situés au bas des contreforts nord-est du mont
Franklin, c’est-à-dire à une distance de six milles. Il ne fallait
donc pas songer à revenir chaque jour aux Cheminées, et il fut
convenu que la petite colonie camperait sous une hutte de
branchages, de manière que l’importante opération fût suivie nuit
et jour.

Ce projet arrêté, on partit dès le matin. Nab et Pencroff
traînaient sur une claie la machine soufflante, et une certaine
quantité de provisions végétales et animales, que, d’ailleurs, on
renouvellerait en route.

Le chemin suivi fut celui des bois du Jacamar, que l’on traversa
obliquement du sud-est au nord-ouest, et dans leur partie la plus
épaisse. Il fallut se frayer une route, qui devait former, par la
suite, l’artère la plus directe entre le plateau de Grande-vue et
le mont Franklin. Les arbres, appartenant aux espèces déjà
reconnues, étaient magnifiques. Harbert en signala de nouveaux,
entre autres, des dragonniers, que Pencroff traita de «poireaux
prétentieux», -- car, en dépit de leur taille, ils étaient de
cette même famille des liliacées que l’oignon, la civette,
l’échalote ou l’asperge. Ces dragonniers pouvaient fournir des
racines ligneuses, qui, cuites, sont excellentes, et qui, soumises
à une certaine fermentation, donnent une très agréable liqueur. On
en fit provision.

Ce cheminement à travers le bois fut long. Il dura la journée
entière, mais cela permit d’observer la faune et la flore. Top,
plus spécialement chargé de la faune, courait à travers les herbes
et les broussailles, faisant lever indistinctement toute espèce de
gibier. Harbert et Gédéon Spilett tuèrent deux kangourous à coups
de flèche, et de plus un animal qui ressemblait fort à un hérisson
et à un fourmilier: au premier, parce qu’il se roulait en boule et
se hérissait de piquants; au second, parce qu’il avait des ongles
fouisseurs, un museau long et grêle que terminait un bec d’oiseau,
et une langue extensible, garnie de petites épines qui lui
servaient à retenir les insectes.

«Et quand il sera dans le pot-au-feu, fit naturellement observer
Pencroff, à quoi ressemblera-t-il?

-- À un excellent morceau de boeuf, répondit Harbert.

-- Nous ne lui en demanderons pas davantage», répondit le marin.

Pendant cette excursion, on aperçut quelques sangliers sauvages,
qui ne cherchèrent point à attaquer la petite troupe, et il ne
semblait pas que l’on dût rencontrer de fauves redoutables, quand,
dans un épais fourré, le reporter crut voir, à quelques pas de
lui, entre les premières branches d’un arbre, un animal qu’il prit
pour un ours, et qu’il se mit à dessiner tranquillement. Très
heureusement pour Gédéon Spilett, l’animal en question
n’appartenait point à cette redoutable famille des plantigrades.
Ce n’était qu’un «koula», plus connu sous le nom de «paresseux»,
qui avait la taille d’un grand chien, le poil hérissé et de
couleur sale, les pattes armées de fortes griffes, ce qui lui
permettait de grimper aux arbres et de se nourrir de feuilles.
Vérification faite de l’identité dudit animal, qu’on ne dérangea
point de ses occupations, Gédéon Spilett effaça «ours» de la
légende de son croquis, mit «koula» à la place, et la route fut
reprise.

À cinq heures du soir, Cyrus Smith donnait le signal de halte. Il
se trouvait en dehors de la forêt, à la naissance de ces puissants
contreforts qui étançonnaient le mont Franklin vers l’est. À
quelques centaines de pas coulait le Creek-Rouge, et, par
conséquent, l’eau potable n’était pas loin.

Le campement fut aussitôt organisé. En moins d’une heure, sur la
lisière de la forêt, entre les arbres, une hutte de branchages
entremêlés de lianes et empâtés de terre glaise, offrit une
retraite suffisante. On remit au lendemain les recherches
géologiques. Le souper fut préparé, un bon feu flamba devant la
hutte, la broche tourna, et à huit heures, tandis que l’un des
colons veillait pour entretenir le foyer, au cas où quelque bête
dangereuse aurait rôdé aux alentours, les autres dormaient d’un
bon sommeil.

Le lendemain, 21 avril, Cyrus Smith, accompagné d’Harbert, alla
rechercher ces terrains de formation ancienne sur lesquels il
avait déjà trouvé un échantillon de minerai. Il rencontra le
gisement à fleur de terre, presque aux sources même du creek, au
pied de la base latérale de l’un de ces contreforts du nord-est.
Ce minerai, très riche en fer, enfermé dans sa gangue fusible,
convenait parfaitement au mode de réduction que l’ingénieur
comptait employer, c’est-à-dire la méthode catalane, mais
simplifiée, ainsi qu’on l’emploie en Corse. En effet, la méthode
catalane proprement dite exige la construction de fours et de
creusets, dans lesquels le minerai et le charbon, placés par
couches alternatives, se transforment et se réduisent. Mais Cyrus
Smith prétendait économiser ces constructions, et voulait former
tout simplement, avec le minerai et le charbon, une masse cubique
au centre de laquelle il dirigerait le vent de son soufflet.
C’était le procédé employé, sans doute, par Tubal-Caïn et les
premiers métallurgistes du monde habité. Or, ce qui avait réussi
avec les petits-fils d’Adam, ce qui donnait encore de bons
résultats dans les contrées riches en minerai et en combustible,
ne pouvait que réussir dans les circonstances où se trouvaient les
colons de l’île Lincoln.

Ainsi que le minerai, la houille fut récoltée, sans peine et non
loin, à la surface du sol. On cassa préalablement le minerai en
petits morceaux, et on le débarrassa à la main des impuretés qui
souillaient sa surface. Puis, charbon et minerai furent disposés
en tas et par couches successives, -- ainsi que fait le
charbonnier du bois qu’il veut carboniser. De cette façon, sous
l’influence de l’air projeté par la machine soufflante, le charbon
devait se transformer en acide carbonique, puis en oxyde de
carbone, chargé de réduire l’oxyde de fer, c’est-à-dire d’en
dégager l’oxygène.

Ainsi l’ingénieur procéda-t-il. Le soufflet de peaux de phoque,
muni à son extrémité d’un tuyau en terre réfractaire, qui avait
été préalablement fabriqué au four à poteries, fut établi près du
tas de minerai. Mû par un mécanisme dont les organes consistaient
en châssis, cordes de fibres et contre-poids, il lança dans la
masse une provision d’air qui, tout en élevant la température,
concourut aussi à la transformation chimique qui devait donner du
fer pur.

L’opération fut difficile. Il fallut toute la patience, toute
l’ingéniosité des colons pour la mener à bien; mais enfin elle
réussit, et le résultat définitif fut une loupe de fer, réduite à
l’état d’éponge, qu’il fallut cingler et corroyer, c’est-à-dire
forger, pour en chasser la gangue liquéfiée. Il était évident que
le premier marteau manquait à ces forgerons improvisés; mais, en
fin de compte, ils se trouvaient dans les mêmes conditions où
avait été le premier métallurgiste, et ils firent ce que dut faire
celui-ci.

La première loupe, emmanchée d’un bâton, servit de marteau pour
forger la seconde sur une enclume de granit, et on arriva à
obtenir un métal grossier, mais utilisable. Enfin, après bien des
efforts, bien des fatigues, le 25 avril, plusieurs barres de fer
étaient forgées, et se transformaient en outils, pinces,
tenailles, pics, pioches, etc...., que Pencroff et Nab déclaraient
être de vrais bijoux.

Mais ce métal, ce n’était pas à l’état de fer pur qu’il pouvait
rendre de grands services, c’était surtout à l’état d’acier. Or,
l’acier est une combinaison de fer et de charbon que l’on tire,
soit de la fonte, en enlevant à celle-ci l’excès de charbon, soit
du fer, en ajoutant à celui-ci le charbon qui lui manque. Le
premier, obtenu par la décarburation de la fonte, donne l’acier
naturel ou puddlé; le second, produit par la carburation du fer,
donne l’acier de cémentation.

C’était donc ce dernier que Cyrus Smith devait chercher à
fabriquer de préférence, puisqu’il possédait le fer à l’état pur.
Il y réussit en chauffant le métal avec du charbon en poudre dans
un creuset fait en terre réfractaire.

Puis, cet acier, qui est malléable à chaud et à froid, il le
travailla au marteau. Nab et Pencroff, habilement dirigés, firent
des fers de hache, lesquels, chauffés au rouge, et plongés
brusquement dans l’eau froide, acquirent une trempe excellente.

D’autres instruments, façonnés grossièrement, il va sans dire,
furent ainsi fabriqués, lames de rabot, haches, hachettes, bandes
d’acier qui devaient être transformées en scies, ciseaux de
charpentier, puis, des fers de pioche, de pelle, de pic, des
marteaux, des clous, etc. Enfin, le 5 mai, la première période
métallurgique était achevée, les forgerons rentraient aux
Cheminées, et de nouveaux travaux allaient les autoriser bientôt à
prendre une qualification nouvelle.

CHAPITRE XVI

On était au 6 mai, jour qui correspond au 6 novembre des contrées
de l’hémisphère boréal. Le ciel s’embrumait depuis quelques jours,
et il importait de prendre certaines dispositions en vue d’un
hivernage. Toutefois, la température ne s’était pas encore
abaissée sensiblement, et un thermomètre centigrade, transporté à
l’île Lincoln, eût encore marqué une moyenne de dix à douze degrés
au-dessus de zéro. Cette moyenne ne saurait surprendre, puisque
l’île Lincoln, située très vraisemblablement entre le trente-
cinquième et le quarantième parallèle, devait se trouver soumise,
dans l’hémisphère sud, aux mêmes conditions climatériques que la
Sicile ou la Grèce dans l’hémisphère nord. Mais, de même que la
Grèce ou la Sicile éprouvent des froids violents, qui produisent
neige et glace, de même l’île Lincoln subirait sans doute, dans la
période la plus accentuée de l’hiver, certains abaissements de
température contre lesquels il convenait de se prémunir. En tout
cas, si le froid ne menaçait pas encore, la saison des pluies
était prochaine, et sur cette île isolée, exposée à toutes les
intempéries du large, en plein océan Pacifique, les mauvais temps
devaient être fréquents, et probablement terribles.

La question d’une habitation plus confortable que les Cheminées
dut donc être sérieusement méditée et promptement résolue.

Pencroff, naturellement, avait quelque prédilection pour cette
retraite qu’il avait découverte; mais il comprit bien qu’il
fallait en chercher une autre.

Déjà les Cheminées avaient été visitées par la mer, dans des
circonstances dont on se souvient, et on ne pouvait s’exposer de
nouveau à pareil accident.

«D’ailleurs, ajouta Cyrus Smith, qui, ce jour-là, causait de ces
choses avec ses compagnons, nous avons quelques précautions à
prendre.

-- Pourquoi? L’île n’est point habitée, dit le reporter.

-- Cela est probable, répondit l’ingénieur, bien que nous ne
l’ayons pas explorée encore dans son entier; mais si aucun être
humain ne s’y trouve, je crains que les animaux dangereux n’y
abondent. Il convient donc de se mettre à l’abri d’une agression
possible, et de ne pas obliger l’un de nous à veiller chaque nuit
pour entretenir un foyer allumé. Et puis, mes amis, il faut tout
prévoir. Nous sommes ici dans une partie du Pacifique souvent
fréquentée par les pirates malais...

-- Quoi, dit Harbert, à une telle distance de toute terre?

-- Oui, mon enfant, répondit l’ingénieur. Ces pirates sont de
hardis marins aussi bien que des malfaiteurs redoutables, et nous
devons prendre nos mesures en conséquence.

-- Eh bien, répondit Pencroff, nous nous fortifierons contre les
sauvages à deux et à quatre pattes. Mais, monsieur Cyrus, ne
serait-il pas à propos d’explorer l’île dans toutes ses parties
avant de rien entreprendre?

-- Cela vaudrait mieux, ajouta Gédéon Spilett. Qui sait si nous ne
trouverons pas sur la côte opposée une de ces cavernes que nous
avons inutilement cherchées sur celle-ci?

-- Cela est vrai, répondit l’ingénieur, mais vous oubliez, mes
amis, qu’il convient de nous établir dans le voisinage d’un cours
d’eau, et que, du sommet du mont Franklin, nous n’avons aperçu
vers l’ouest ni ruisseau ni rivière. Ici, au contraire, nous
sommes placés entre la Mercy et le lac Grant, avantage
considérable qu’il ne faut pas négliger. Et, de plus, cette côte,
orientée à l’est, n’est pas exposée comme l’autre aux vents
alizés, qui soufflent du nord-ouest dans cet hémisphère.

-- Alors, monsieur Cyrus, répondit le marin, construisons une
maison sur les bords du lac. Ni les briques, ni les outils ne nous
manquent maintenant.

Après avoir été briquetiers, potiers, fondeurs, forgerons, nous
saurons bien être maçons, que diable!

-- Oui, mon ami, mais avant de prendre une décision, il faut
chercher. Une demeure dont la nature aurait fait tous les frais
nous épargnerait bien du travail, et elle nous offrirait sans
doute une retraite plus sûre encore, car elle serait aussi bien
défendue contre les ennemis du dedans que contre ceux du dehors.

-- En effet, Cyrus, répondit le reporter, mais nous avons déjà
examiné tout ce massif granitique de la côte, et pas un trou, pas
même une fente!

-- Non, pas une! ajouta Pencroff. Ah! si nous avions pu creuser
une demeure dans ce mur, à une certaine hauteur, de manière à la
mettre hors d’atteinte, voilà qui eût été convenable! Je vois cela
d’ici, sur la façade qui regarde la mer, cinq ou six chambres...

-- Avec des fenêtres pour les éclairer! dit Harbert en riant.

-- Et un escalier pour y monter! ajouta Nab.

-- Vous riez, s’écria le marin, et pourquoi donc? Qu’y a-t-il
d’impossible à ce que je propose? Est-ce que nous n’avons pas des
pics et des pioches? Est-ce que M Cyrus ne saura pas fabriquer de
la poudre pour faire sauter la mine? N’est-il pas vrai, monsieur
Cyrus, que vous ferez de la poudre le jour où il nous en faudra?»

Cyrus Smith avait écouté l’enthousiaste Pencroff, développant ses
projets un peu fantaisistes.

Attaquer cette masse de granit, même à coups de mine, c’était un
travail herculéen, et il était vraiment fâcheux que la nature
n’eût pas fait le plus dur de la besogne. Mais l’ingénieur ne
répondit au marin qu’en proposant d’examiner plus attentivement la
muraille, depuis l’embouchure de la rivière jusqu’à l’angle qui la
terminait au nord.

On sortit donc, et l’exploration fut faite, sur une étendue de
deux milles environ, avec un soin extrême. Mais, en aucun endroit,
la paroi, unie et droite, ne laissa voir une cavité quelconque.
Les nids des pigeons de roche qui voletaient à sa cime n’étaient,
en réalité, que des trous forés à la crête même et sur la lisière
irrégulièrement découpée du granit.

C’était une circonstance fâcheuse, et, quant à attaquer ce massif,
soit avec le pic, soit avec la poudre, pour y pratiquer une
excavation suffisante, il n’y fallait point songer. Le hasard
avait fait que, sur toute cette partie du littoral, Pencroff avait
découvert le seul abri provisoirement habitable, c’est-à-dire ces
Cheminées qu’il s’agissait pourtant d’abandonner.

L’exploration achevée, les colons se trouvaient alors à l’angle
nord de la muraille, où elle se terminait par ces pentes allongées
qui venaient mourir sur la grève. Depuis cet endroit jusqu’à son
extrême limite à l’ouest, elle ne formait plus qu’une sorte de
talus, épaisse agglomération de pierres, de terres et de sable,
reliés par des plantes, des arbrisseaux et des herbes, incliné
sous un angle de quarante-cinq degrés seulement. Çà et là, le
granit perçait encore, et sortait par pointes aiguës de cette
sorte de falaise. Des bouquets d’arbres s’étageaient sur ses
pentes, et une herbe assez épaisse la tapissait. Mais l’effort
végétatif n’allait pas plus loin, et une longue plaine de sables,
qui commençait au pied du talus, s’étendait jusqu’au littoral.

Cyrus Smith pensa, non sans raison, que ce devait être de ce côté
que le trop-plein du lac s’épanchait sous forme de cascade. En
effet, il fallait nécessairement que l’excès d’eau fourni par le
Creek-Rouge se perdît en un point quelconque. Or, ce point,
l’ingénieur ne l’avait encore trouvé sur aucune portion des rives
déjà explorées, c’est-à-dire depuis l’embouchure du ruisseau, à
l’ouest, jusqu’au plateau de Grande-vue.

L’ingénieur proposa donc à ses compagnons de gravir le talus
qu’ils observaient alors, et de revenir aux Cheminées par les
hauteurs, en explorant les rives septentrionales et orientales du
lac.

La proposition fut acceptée, et, en quelques minutes, Harbert et
Nab étaient arrivés au plateau supérieur. Cyrus Smith, Gédéon
Spilett et Pencroff les suivirent d’un pas plus posé.

À deux cents pieds, à travers le feuillage, la belle nappe d’eau
resplendissait sous les rayons solaires.

Le paysage était charmant en cet endroit. Les arbres, aux tons
jaunis, se groupaient merveilleusement pour le régal des yeux.
Quelques vieux troncs énormes, abattus par l’âge, tranchaient, par
leur écorce noirâtre, sur le tapis verdoyant qui recouvrait le
sol. Là caquetait tout un monde de kakatoès bruyants, véritables
prismes mobiles, qui sautaient d’une branche à l’autre. On eût dit
que la lumière n’arrivait plus que décomposée à travers cette
singulière ramure.

Les colons, au lieu de gagner directement la rive nord du lac,
contournèrent la lisière du plateau, de manière à rejoindre
l’embouchure du creek sur sa rive gauche. C’était un détour d’un
mille et demi au plus. La promenade était facile, car les arbres,
largement espacés, laissaient entre eux un libre passage. On
sentait bien que, sur cette limite, s’arrêtait la zone fertile, et
la végétation s’y montrait moins vigoureuse que dans toute la
partie comprise entre les cours du creek et de la Mercy.

Cyrus Smith et ses compagnons ne marchaient pas sans une certaine
circonspection sur ce sol nouveau pour eux. Arcs, flèches, bâtons
emmanchés d’un fer aigu, c’étaient là leurs seules armes.

Cependant, aucun fauve ne se montra, et il était probable que ces
animaux fréquentaient plutôt les épaisses forêts du sud; mais les
colons eurent la désagréable surprise d’apercevoir Top s’arrêter
devant un serpent de grande taille, qui mesurait quatorze à quinze
pieds de longueur. Nab l’assomma d’un coup de bâton. Cyrus Smith
examina ce reptile, et déclara qu’il n’était pas venimeux, car il
appartenait à l’espèce des serpents-diamants dont les indigènes se
nourrissent dans la Nouvelle-Galle du Sud. Mais il était possible
qu’il en existât d’autres dont la morsure est mortelle, tels que
ces vipères-sourdes, à queue fourchue, qui se redressent sous le
pied, ou ces serpents ailés, munis de deux oreillettes qui leur
permettent de s’élancer avec une rapidité extrême.

Top, le premier moment de surprise passé, donnait la chasse aux
reptiles avec un acharnement qui faisait craindre pour lui. Aussi
son maître le rappelait-il constamment.

L’embouchure du Creek-Rouge, à l’endroit où il se jetait dans le
lac, fut bientôt atteinte. Les explorateurs reconnurent sur la
rive opposée le point qu’ils avaient déjà visité en descendant du
mont Franklin. Cyrus Smith constata que le débit d’eau du creek
était assez considérable; il était donc nécessaire qu’en un
endroit quelconque, la nature eût offert un déversoir au trop-
plein du lac. C’était ce déversoir qu’il s’agissait de découvrir,
car, sans doute, il formait une chute dont il serait possible
d’utiliser la puissance mécanique.

Les colons, marchant à volonté, mais sans trop s’écarter les uns
des autres, commencèrent donc à contourner la rive du lac, qui
était très accore.

Les eaux semblaient extrêmement poissonneuses, et Pencroff se
promit bien de fabriquer quelques engins de pêche afin de les
exploiter.

Il fallut d’abord doubler la pointe aiguë du nord-est. On eût pu
supposer que la décharge des eaux s’opérait en cet endroit, car
l’extrémité du lac venait presque affleurer la lisière du plateau.
Mais il n’en était rien, et les colons continuèrent d’explorer la
rive, qui, après une légère courbure, redescendait parallèlement
au littoral. De ce côté, la berge était moins boisée, mais
quelques bouquets d’arbres, semés çà et là, ajoutaient au
pittoresque du paysage. Le lac Grant apparaissait alors dans toute
son étendue, et aucun souffle ne ridait la surface de ses eaux.
Top, en battant les broussailles, fit lever des bandes d’oiseaux
divers, que Gédéon Spilett et Harbert saluèrent de leurs flèches.
Un de ces volatiles fut même adroitement atteint par le jeune
garçon, et tomba au milieu d’herbes marécageuses. Top se précipita
vers lui, et rapporta un bel oiseau nageur, couleur d’ardoise, à
bec court, à plaque frontale très développée, aux doigts élargis
par une bordure festonnée, aux ailes bordées d’un liséré blanc.
C’était un «foulque», de la taille d’une grosse perdrix,
appartenant à ce groupe des macrodactyles qui forme la transition
entre l’ordre des échassiers et celui des palmipèdes. Triste
gibier, en somme, et d’un goût qui devait laisser à désirer. Mais
Top se montrerait sans doute moins difficile que ses maîtres, et
il fut convenu que le foulque servirait à son souper.

Les colons suivaient alors la rive orientale du lac, et ils ne
devaient pas tarder à atteindre la portion déjà reconnue.
L’ingénieur était fort surpris, car il ne voyait aucun indice
d’écoulement du trop-plein des eaux. Le reporter et le marin
causaient avec lui, et il ne leur dissimulait point son
étonnement. En ce moment, Top, qui avait été fort calme
jusqu’alors, donna des signes d’agitation.

L’intelligent animal allait et venait sur la berge, s’arrêtait
soudain, et regardait les eaux, une patte levée, comme s’il eût
été en arrêt sur quelque gibier invisible; puis, il aboyait avec
fureur, en quêtant, pour ainsi dire, et se taisait subitement.

Ni Cyrus Smith, ni ses compagnons n’avaient d’abord fait attention
à ce manège de Top; mais les aboiements du chien devinrent bientôt
si fréquents, que l’ingénieur s’en préoccupa.

«Qu’est-ce qu’il y a, Top?» demanda-t-il.

Le chien fit plusieurs bonds vers son maître, en laissant voir une
inquiétude véritable, et il s’élança de nouveau vers la berge.
Puis, tout à coup, il se précipita dans le lac.

«Ici, Top! cria Cyrus Smith, qui ne voulait pas laisser son chien
s’aventurer sur ces eaux suspectes.

-- Qu’est-ce qui se passe donc là-dessous? demanda Pencroff en
examinant la surface du lac.

-- Top aura senti quelque amphibie, répondit Harbert.

-- Un alligator, sans doute? dit le reporter.

-- Je ne le pense pas, répondit Cyrus Smith. Les alligators ne se
rencontrent que dans les régions moins élevées en latitude.»

Cependant, Top était revenu à l’appel de son maître, et avait
regagné la berge; mais il ne pouvait rester en repos; il sautait
au milieu des grandes herbes, et, son instinct le guidant, il
semblait suivre quelque être invisible qui se serait glissé sous
les eaux du lac, en en rasant les bords. Cependant, les eaux
étaient calmes, et pas une ride n’en troublait la surface.
Plusieurs fois, les colons s’arrêtèrent sur la berge, et ils
observèrent avec attention. Rien n’apparut. Il y avait là quelque
mystère.

L’ingénieur était fort intrigué.

«Poursuivons jusqu’au bout cette exploration», dit-il.

Une demi-heure après, ils étaient tous arrivés à l’angle sud-est
du lac et se retrouvaient sur le plateau même de Grande-vue. À ce
point, l’examen des rives du lac devait être considéré comme
terminé, et, cependant, l’ingénieur n’avait pu découvrir par où et
comment s’opérait la décharge des eaux.

«Pourtant, ce déversoir existe, répétait-il, et puisqu’il n’est
pas extérieur, il faut qu’il soit creusé à l’intérieur du massif
granitique de la côte!

-- Mais quelle importance attachez-vous à savoir cela, mon cher
Cyrus? demanda Gédéon Spilett.

-- Une assez grande, répondit l’ingénieur, car si l’épanchement se
fait à travers le massif, il est possible qu’il s’y trouve quelque
cavité, qu’il eût été facile de rendre habitable après avoir
détourné les eaux.

-- Mais n’est-il pas possible, monsieur Cyrus, que les eaux
s’écoulent par le fond même du lac, dit Harbert, et qu’elles
aillent à la mer par un conduit souterrain?

-- Cela peut être, en effet, répondit l’ingénieur, et, si cela
est, nous serons obligés de bâtir notre maison nous-mêmes, puisque
la nature n’a pas fait les premiers frais de construction.»

Les colons se disposaient donc à traverser le plateau pour
regagner les Cheminées, car il était cinq heures du soir, quand
Top donna de nouveaux signes d’agitation. Il aboyait avec rage,
et, avant que son maître eût pu le retenir, il se précipita une
seconde fois dans le lac.

Tous coururent vers la berge. Le chien en était déjà à plus de
vingt pieds, et Cyrus Smith le rappelait vivement, quand une tête
énorme émergea de la surface des eaux, qui ne paraissaient pas
être profondes en cet endroit.

Harbert reconnut aussitôt l’espèce d’amphibie auquel appartenait
cette tête conique à gros yeux, que décoraient des moustaches à
longs poils soyeux.

«Un lamantin!» s’écria-t-il.

Ce n’était pas un lamantin, mais un spécimen de cette espèce,
comprise dans l’ordre des cétacés, qui porte le nom de «dugong»,
car ses narines étaient ouvertes à la partie supérieure de son
museau.

L’énorme animal s’était précipité sur le chien, qui voulut
vainement l’éviter en revenant vers la berge. Son maître ne
pouvait rien pour le sauver, et avant même qu’il fût venu à la
pensée de Gédéon Spilett ou d’Harbert d’armer leurs arcs, Top,
saisi par le dugong, disparaissait sous les eaux.

Nab, son épieu ferré à la main, voulut se jeter au secours du
chien, décidé à s’attaquer au formidable animal jusque dans son
élément.

«Non, Nab», dit l’ingénieur, en retenant son courageux serviteur.

Cependant, une lutte se passait sous les eaux, lutte inexplicable,
car, dans ces conditions, Top ne pouvait évidemment pas résister,
lutte qui devait être terrible, on le voyait aux bouillonnements
de la surface, lutte, enfin, qui ne pouvait se terminer que par la
mort du chien! Mais soudain, au milieu d’un cercle d’écume, on vit
reparaître Top. Lancé en l’air par quelque force inconnue, il
s’éleva à dix pieds au-dessus de la surface du lac, retomba au
milieu des eaux profondément troublées, et eût bientôt regagné la
berge sans blessures graves, miraculeusement sauvé.

Cyrus Smith et ses compagnons regardaient sans comprendre.
Circonstance non moins inexplicable encore! On eût dit que la
lutte continuait encore sous les eaux. Sans doute le dugong,
attaqué par quelque puissant animal, après avoir lâché le chien,
se battait pour son propre compte.

Mais cela ne dura pas longtemps. Les eaux se rougirent de sang, et
le corps du dugong, émergeant d’une nappe écarlate qui se propagea
largement, vint bientôt s’échouer sur une petite grève à l’angle
sud du lac.

Les colons coururent vers cet endroit. Le dugong était mort.
C’était un énorme animal, long de quinze à seize pieds, qui devait
peser de trois à quatre mille livres. À son cou s’ouvrait une
blessure qui semblait avoir été faite avec une lame tranchante.
Quel était donc l’amphibie qui avait pu, par ce coup terrible,
détruire le formidable dugong? Personne n’eût pu le dire, et,
assez préoccupés de cet incident, Cyrus Smith et ses compagnons
rentrèrent aux Cheminées.

CHAPITRE XVII

Le lendemain, 7 mai, Cyrus Smith et Gédéon Spilett, laissant Nab
préparer le déjeuner, gravirent le plateau de Grande-vue, tandis
que Harbert et Pencroff remontaient la rivière, afin de renouveler
la provision de bois.

L’ingénieur et le reporter arrivèrent bientôt à cette petite
grève, située à la pointe sud du lac, et sur laquelle l’amphibie
était resté échoué. Déjà des bandes d’oiseaux s’étaient abattus
sur cette masse charnue, et il fallut les chasser à coups de
pierres, car Cyrus Smith désirait conserver la graisse du dugong
et l’utiliser pour les besoins de la colonie.

Quant à la chair de l’animal, elle ne pouvait manquer de fournir
une nourriture excellente, puisque, dans certaines régions de la
Malaisie, elle est spécialement réservée à la table des princes
indigènes. Mais cela, c’était l’affaire de Nab. En ce moment,
Cyrus Smith avait en tête d’autres pensées. L’incident de la
veille ne s’était point effacé de son esprit et ne laissait pas de
le préoccuper. Il aurait voulu percer le mystère de ce combat
sous-marin, et savoir quel congénère des mastodontes ou autres
monstres marins avait fait au dugong une si étrange blessure.

Il était donc là, sur le bord du lac, regardant, observant, mais
rien n’apparaissait sous les eaux tranquilles, qui étincelaient
aux premiers rayons du soleil. Sur cette petite grève qui
supportait le corps du dugong, les eaux étaient peu profondes;
mais, à partir de ce point, le fond du lac s’abaissait peu à peu,
et il était probable qu’au centre, la profondeur devait être
considérable. Le lac pouvait être considéré comme une large
vasque, qui avait été remplie par les eaux du Creek-Rouge.

«Eh bien, Cyrus, demanda le reporter, il me semble que ces eaux
n’offrent rien de suspect?

-- Non, mon cher Spilett, répondit l’ingénieur, et je ne sais
vraiment comment expliquer l’incident d’hier!

-- J’avoue, reprit Gédéon Spilett, que la blessure faite à cet
amphibie est au moins étrange, et je ne saurais expliquer
davantage comment il a pu se faire que Top ait été si
vigoureusement rejeté hors des eaux? On croirait vraiment que
c’est un bras puissant qui l’a lancé ainsi, et que ce même bras,
armé d’un poignard, a ensuite donné la mort au dugong!

-- Oui, répondit l’ingénieur, qui était devenu pensif. Il y a là
quelque chose que je ne puis comprendre. Mais comprenez-vous
davantage, mon cher Spilett, de quelle manière j’ai été sauvé moi-
même, comment j’ai pu être arraché des flots et transporté dans
les dunes? Non, n’est-il pas vrai? Aussi je pressens là quelque
mystère que nous découvrirons sans doute un jour. Observons donc,
mais n’insistons pas devant nos compagnons sur ces singuliers
incidents. Gardons nos remarques pour nous et continuons notre
besogne.»

On le sait, l’ingénieur n’avait encore pu découvrir par où
s’échappait le trop-plein du lac, mais comme il n’avait vu nul
indice qu’il débordât jamais, il fallait nécessairement qu’un
déversoir existât quelque part. Or, précisément, Cyrus Smith fut
assez surpris de distinguer un courant assez prononcé qui se
faisait sentir en cet endroit. Il jeta quelques petits morceaux de
bois, et vit qu’ils se dirigeaient vers l’angle sud. Il suivit ce
courant, en marchant sur la berge, et il arriva à la pointe
méridionale du lac.

Là se produisait une sorte de dépression des eaux, comme si elles
se fussent brusquement perdues dans quelque fissure du sol.

Cyrus Smith écouta, en mettant son oreille au niveau du lac, et il
entendit très distinctement le bruit d’une chute souterraine.

«C’est là, dit-il en se relevant, là que s’opère la décharge des
eaux, là, sans doute, que par un conduit creusé dans le massif de
granit elles s’en vont rejoindre la mer, à travers quelques
cavités que nous saurions utiliser à notre profit! Eh bien! je le
saurai!»

L’ingénieur coupa une longue branche, il la dépouilla de ses
feuilles, et, en la plongeant à l’angle des deux rives, il
reconnut qu’il existait un large trou ouvert à un pied seulement
au-dessous de la surface des eaux. Ce trou, c’était l’orifice du
déversoir vainement cherché jusqu’alors, et la force du courant y
était telle, que la branche fut arrachée des mains de l’ingénieur
et disparut.

«Il n’y a plus à douter maintenant, répéta Cyrus Smith. Là est
l’orifice du déversoir, et cet orifice, je le mettrai à découvert.

-- Comment? demanda Gédéon Spilett.

-- En abaissant de trois pieds le niveau des eaux du lac.

-- Et comment abaisser leur niveau?

-- En leur ouvrant une autre issue plus vaste que celle-ci.

-- En quel endroit, Cyrus?

-- Sur la partie de la rive qui se rapproche le plus près de la
côte.

-- Mais c’est une rive de granit! fit observer le reporter.

-- Eh bien, répondit Cyrus Smith, je le ferai sauter, ce granit,
et les eaux, en s’échappant, baisseront de manière à découvrir cet
orifice...

-- Et formeront une chute en tombant sur la grève, ajouta le
reporter.

-- Une chute que nous utiliserons! répondit Cyrus. Venez, venez!»

L’ingénieur entraîna son compagnon, dont la confiance en Cyrus
Smith était telle qu’il ne doutait pas que l’entreprise ne
réussît. Et pourtant, cette rive de granit, comment l’ouvrir,
comment, sans poudre et avec des instruments imparfaits,
désagréger ces roches? N’était-ce pas un travail au-dessus de ses
forces, auquel l’ingénieur allait s’acharner?

Quand Cyrus Smith et le reporter rentrèrent aux Cheminées, ils y
trouvèrent Harbert et Pencroff occupés à décharger leur train de
bois.

«Les bûcherons vont avoir fini, monsieur Cyrus, dit le marin en
riant, et quand vous aurez besoin de maçons...

-- De maçons, non, mais de chimistes, répondit l’ingénieur.

-- Oui, ajouta le reporter, nous allons faire sauter l’île...

-- Sauter l’île! s’écria Pencroff.

-- En partie, du moins! répliqua Gédéon Spilett.

-- Écoutez-moi, mes amis», dit l’ingénieur.

Et il leur fit connaître le résultat de ses observations. Suivant
lui, une cavité plus ou moins considérable devait exister dans la
masse de granit qui supportait le plateau de Grande-vue, et il
prétendait pénétrer jusqu’à elle.

Pour ce faire, il fallait tout d’abord dégager l’ouverture par
laquelle se précipitaient les eaux, et, par conséquent, abaisser
leur niveau en leur procurant une plus large issue. De là,
nécessité de fabriquer une substance explosive qui pût pratiquer
une forte saignée en un autre point de la rive. C’est ce qu’allait
tenter Cyrus Smith au moyen des minéraux que la nature mettait à
sa disposition.

Inutile de dire avec quel enthousiasme tous, et plus
particulièrement Pencroff, accueillirent ce projet.

Employer les grands moyens, éventrer ce granit, créer une cascade,
cela allait au marin! Et il serait aussi bien chimiste que maçon
ou bottier, puisque l’ingénieur avait besoin de chimistes. Il
serait tout ce qu’on voudrait», même professeur de danse et de
maintien», dit-il à Nab, si cela était jamais nécessaire.

Nab et Pencroff furent tout d’abord chargés d’extraire la graisse
du dugong, et d’en conserver la chair, qui était destinée à
l’alimentation. Ils partirent aussitôt, sans même demander plus
d’explication. La confiance qu’ils avaient en l’ingénieur était
absolue. Quelques instants après eux, Cyrus Smith, Harbert et
Gédéon Spilett, traînant la claie et remontant la rivière, se
dirigeaient vers le gisement de houille où abondaient ces pyrites
schisteuses qui se rencontrent, en effet, dans les terrains de
transition les plus récents, et dont Cyrus Smith avait déjà
rapporté un échantillon.

Toute la journée fut employée à charrier une certaine quantité de
ces pyrites aux Cheminées. Le soir, il y en avait plusieurs
tonnes.

Le lendemain, 8 mai, l’ingénieur commença ses manipulations. Ces
pyrites schisteuses étant composées principalement de charbon, de
silice, d’alumine et de sulfure de fer, -- celui-ci en excès, --
il s’agissait d’isoler le sulfure de fer et de le transformer en
sulfate le plus rapidement possible. Le sulfate obtenu, on en
extrairait l’acide sulfurique.

C’était en effet le but à atteindre. L’acide sulfurique est un des
agents les plus employés, et l’importance industrielle d’une
nation peut se mesurer à la consommation qui en est faite. Cet
acide serait plus tard d’une utilité extrême aux colons pour la
fabrication des bougies, le tannage des peaux, etc., mais en ce
moment, l’ingénieur le réservait à un autre emploi.

Cyrus Smith choisit, derrière les Cheminées, un emplacement dont
le sol fût soigneusement égalisé. Sur ce sol, il plaça un tas de
branchages et de bois haché, sur lequel furent placés des morceaux
de schistes pyriteux, arc-boutés les uns contre les autres; puis,
le tout fut recouvert d’une mince couche de pyrites, préalablement
réduites à la grosseur d’une noix.

Ceci fait, on mit le feu au bois, dont la chaleur se communiqua
aux schistes, lesquels s’enflammèrent, puisqu’ils contenaient du
charbon et du soufre.

Alors, de nouvelles couches de pyrites concassées furent disposées
de manière à former un énorme tas, qui fut extérieurement tapissé
de terre et d’herbes, après qu’on y eut ménagé quelques évents,
comme s’il se fût agi de carboniser une meule de bois pour faire
du charbon.

Puis, on laissa la transformation s’accomplir, et il ne fallait
pas moins de dix à douze jours pour que le sulfure de fer fût
changé en sulfate de fer et l’alumine en sulfate d’alumine, deux
substances également solubles, les autres, silice, charbon brûlé
et cendres, ne l’étant pas.

Pendant que s’accomplissait ce travail chimique, Cyrus Smith fit
procéder à d’autres opérations. On y mettait plus que du zèle.
C’était de l’acharnement.

Nab et Pencroff avaient enlevé la graisse du dugong, qui avait été
recueillie dans de grandes jarres de terre. Cette graisse, il
s’agissait d’en isoler un de ses éléments, la glycérine, en la
saponifiant. Or, pour obtenir ce résultat, il suffisait de la
traiter par la soude ou la chaux. En effet, l’une ou l’autre de
ces substances, après avoir attaqué la graisse, formerait un savon
en isolant la glycérine, et c’était cette glycérine que
l’ingénieur voulait précisément obtenir. La chaux ne lui manquait
pas, on le sait; seulement le traitement par la chaux ne devait
donner que des savons calcaires, insolubles et par conséquent
inutiles, tandis que le traitement par la soude fournirait, au
contraire, un savon soluble, qui trouverait son emploi dans les
nettoyages domestiques.

Or, en homme pratique, Cyrus Smith devait plutôt chercher à
obtenir de la soude. Était-ce difficile?

Non, car les plantes marines abondaient sur le rivage, salicornes,
ficoïdes, et toutes ces fucacées qui forment les varechs et les
goémons. On recueillit donc une grande quantité de ces plantes, on
les fit d’abord sécher, puis ensuite brûler dans des fosses en
plein air. La combustion de ces plantes fut entretenue pendant
plusieurs jours, de manière que la chaleur s’élevât au point d’en
fondre les cendres, et le résultat de l’incinération fut une masse
compacte, grisâtre, qui est depuis longtemps connue sous le nom de
«soude naturelle.»

Ce résultat obtenu, l’ingénieur traita la graisse par la soude, ce
qui donna, d’une part, un savon soluble, et, de l’autre, cette
substance neutre, la glycérine.

Mais ce n’était pas tout. Il fallait encore à Cyrus Smith, en vue
de sa préparation future, une autre substance, l’azotate de
potasse, qui est plus connu sous le nom de sel de nitrite ou de
salpêtre.

Cyrus Smith aurait pu fabriquer cette substance, en traitant le
carbonate de potasse, qui s’extrait facilement des cendres des
végétaux, par de l’acide azotique. Mais l’acide azotique lui
manquait, et c’était précisément cet acide qu’il voulait obtenir,
en fin de compte. Il y avait donc là un cercle vicieux, dont il ne
fût jamais sorti.

Très heureusement, cette fois, la nature allait lui fournir le
salpêtre, sans qu’il eût d’autre peine que de le ramasser. Harbert
en découvrit un gisement dans le nord de l’île, au pied du mont
Franklin, et il n’y eut plus qu’à purifier ce sel.

Ces divers travaux durèrent une huitaine de jours. Ils étaient
donc achevés, avant que la transformation du sulfure en sulfate de
fer eût été accomplie. Pendant les jours qui suivirent, les colons
eurent le temps de fabriquer de la poterie réfractaire en argile
plastique et de construire un fourneau de briques d’une
disposition particulière qui devait servir à la distillation du
sulfate de fer, lorsque celui-ci serait obtenu. Tout cela fut
achevé vers le 18 mai, à peu près au moment où la transformation
chimique se terminait. Gédéon Spilett, Harbert, Nab et Pencroff,
habilement guidés par l’ingénieur, étaient devenus les plus
adroits ouvriers du monde. La nécessité est, d’ailleurs, de tous
les maîtres, celui qu’on écoute le plus et qui enseigne le mieux.

Lorsque le tas de pyrites eut été entièrement réduit par le feu,
le résultat de l’opération, consistant en sulfate de fer, sulfate
d’alumine, silice, résidu de charbon et cendres, fut déposé dans
un bassin rempli d’eau. On agita ce mélange, on le laissa reposer,
puis on le décanta, et on obtint un liquide clair, contenant en
dissolution du sulfate de fer et du sulfate d’alumine, les autres
matières étant restées solides, puisqu’elles étaient insolubles.
Enfin, ce liquide s’étant vaporisé en partie, des cristaux de
sulfate de fer se déposèrent, et les eaux-mères, c’est-à-dire le
liquide non vaporisé, qui contenait du sulfate d’alumine, furent
abandonnées.

Cyrus Smith avait donc à sa disposition une assez grande quantité
de ces cristaux de sulfate de fer, dont il s’agissait d’extraire
l’acide sulfurique.

Dans la pratique industrielle, c’est une coûteuse installation que
celle qu’exige la fabrication de l’acide sulfurique. Il faut, en
effet, des usines considérables, un outillage spécial, des
appareils de platine, des chambres de plomb, inattaquables à
l’acide, et dans lesquelles s’opère la transformation, etc.
L’ingénieur n’avait point cet outillage à sa disposition, mais il
savait qu’en Bohême particulièrement, on fabrique l’acide
sulfurique par des moyens plus simples, qui ont même l’avantage de
le produire à un degré supérieur de concentration.

C’est ainsi que se fait l’acide connu sous le nom d’acide de
Nordhausen.

Pour obtenir l’acide sulfurique, Cyrus Smith n’avait plus qu’une
seule opération à faire: calciner en vase clos les cristaux de
sulfate de fer, de manière que l’acide sulfurique se distillât en
vapeurs, lesquelles vapeurs produiraient ensuite l’acide par
condensation.

C’est à cette manipulation que servirent les poteries
réfractaires, dans lesquelles furent placés les cristaux, et le
four, dont la chaleur devait distiller l’acide sulfurique.
L’opération fut parfaitement conduite, et le 20 mai, douze jours
après avoir commencé, l’ingénieur était possesseur de l’agent
qu’il comptait utiliser plus tard de tant de façons différentes.

Or, pourquoi voulait-il donc avoir cet agent? Tout simplement pour
produire l’acide azotique, et cela fut aisé, puisque le salpêtre,
attaqué par l’acide sulfurique, lui donna précisément cet acide
par distillation.

Mais, en fin de compte, à quoi allait-il employer cet acide
azotique? C’est ce que ses compagnons ignoraient encore, car il
n’avait pas dit le dernier mot de son travail.

Cependant, l’ingénieur touchait à son but, et une dernière
opération lui procura la substance qui avait exigé tant de
manipulations.

Après avoir pris de l’acide azotique, il le mit en présence de la
glycérine, qui avait été préalablement concentrée par évaporation
au bain-marie, et il obtint, même sans employer de mélange
réfrigérant, plusieurs pintes d’un liquide huileux et jaunâtre.

Cette dernière opération, Cyrus Smith l’avait faite seul, à
l’écart, loin des Cheminées, car elle présentait des dangers
d’explosion, et, quand il rapporta un flacon de ce liquide à ses
amis, il se contenta de leur dire: «Voilà de la nitro-glycérine!»

C’était, en effet, ce terrible produit, dont la puissance
explosible est peut-être décuple de celle de la poudre ordinaire,
et qui a déjà causé tant d’accidents! Toutefois, depuis qu’on a
trouvé le moyen de le transformer en dynamite, c’est-à-dire de le
mélanger avec une substance solide, argile ou sucre, assez poreuse
pour le retenir, le dangereux liquide a pu être utilisé avec plus
de sécurité. Mais la dynamite n’était pas encore connue à l’époque
où les colons opéraient dans l’île Lincoln.

«Et c’est cette liqueur-là qui va faire sauter nos rochers? dit
Pencroff d’un air assez incrédule.

-- Oui, mon ami, répondit l’ingénieur, et cette nitro-glycérine
produira d’autant plus d’effet, que ce granit est extrêmement dur
et qu’il opposera une résistance plus grande à l’éclatement.

-- Et quand verrons-nous cela, monsieur Cyrus?

-- Demain, dès que nous aurons creusé un trou de mine», répondit
l’ingénieur.

Le lendemain, -- 21 mai, -- dès l’aube, les mineurs se rendirent à
une pointe qui formait la rive est du lac Grant, et à cinq cents
pas seulement de la côte. En cet endroit, le plateau était en
contre-bas des eaux, qui n’étaient retenues que par leur cadre de
granit. Il était donc évident que si l’on brisait ce cadre, les
eaux s’échapperaient par cette issue, et formeraient un ruisseau
qui, après avoir coulé à la surface inclinée du plateau, irait se
précipiter sur la grève. Par suite, il y aurait abaissement
général du niveau du lac, et mise à découvert de l’orifice du
déversoir, -- ce qui était le but final.

C’était donc le cadre qu’il s’agissait de briser.

Sous la direction de l’ingénieur, Pencroff, armé d’un pic qu’il
maniait adroitement et vigoureusement, attaqua le granit sur le
revêtement extérieur. Le trou qu’il s’agissait de percer prenait
naissance sur une arête horizontale de la rive, et il devait
s’enfoncer obliquement, de manière à rencontrer un niveau
sensiblement inférieur à celui des eaux du lac. De cette façon, la
force explosive, en écartant les roches, permettrait aux eaux de
s’épancher largement au dehors et, par suite, de s’abaisser
suffisamment.

Le travail fut long, car l’ingénieur, voulant produire un effet
formidable, ne comptait pas consacrer moins de dix litres de
nitro-glycérine à l’opération. Mais Pencroff, relayé par Nab, fit
si bien que, vers quatre heures du soir, le trou de mine était
achevé.

Restait la question d’inflammation de la substance explosive.
Ordinairement, la nitro-glycérine s’enflamme au moyen d’amorces de
fulminate qui, en éclatant, déterminent l’explosion. Il faut, en
effet, un choc pour provoquer l’explosion, et, allumée simplement,
cette substance brûlerait sans éclater.

Cyrus Smith aurait certainement pu fabriquer une amorce. À défaut
de fulminate, il pouvait facilement obtenir une substance analogue
au coton-poudre, puisqu’il avait de l’acide azotique à sa
disposition.

Cette substance, pressée dans une cartouche, et introduite dans la
nitro-glycérine, aurait éclaté au moyen d’une mèche et déterminé
l’explosion.

Mais Cyrus Smith savait que la nitro-glycérine a la propriété de
détonner au choc. Il résolut donc d’utiliser cette propriété,
quitte à employer un autre moyen, si celui-là ne réussissait pas.
En effet, le choc d’un marteau sur quelques gouttes de nitro-
glycérine, répandues à la surface d’une pierre dure, suffit à
provoquer l’explosion. Mais l’opérateur ne pouvait être là, à
donner le coup de marteau, sans être victime de l’opération.

Cyrus Smith imagina donc de suspendre à un montant, au-dessus du
trou de mine, et au moyen d’une fibre végétale, une masse de fer
pesant plusieurs livres. Une autre longue fibre, préalablement
soufrée, était attachée au milieu de la première par une de ses
extrémités, tandis que l’autre extrémité traînait sur le sol
jusqu’à une distance de plusieurs pieds du trou de mine. Le feu
étant mis à cette seconde fibre, elle brûlerait jusqu’à ce qu’elle
eût atteint la première. Celle-ci, prenant feu à son tour, se
romprait, et la masse de fer serait précipitée sur la nitro-
glycérine.

Cet appareil fut donc installé; puis l’ingénieur, après avoir fait
éloigner ses compagnons, remplit le trou de mine de manière que la
nitro-glycérine vînt en affleurer l’ouverture, et il en jeta
quelques gouttes à la surface de la roche, au-dessous de la masse
de fer déjà suspendue.

Ceci fait, Cyrus Smith prit l’extrémité de la fibre soufrée, il
l’alluma, et, quittant la place, il revint retrouver ses
compagnons aux Cheminées.

La fibre devait brûler pendant vingt-cinq minutes, et, en effet,
vingt-cinq minutes après, une explosion, dont on ne saurait donner
l’idée, retentit. Il sembla que toute l’île tremblait sur sa base.
Une gerbe de pierres se projeta dans les airs comme si elle eût
été vomie par un volcan. La secousse produite par l’air déplacé
fut telle, que les roches des Cheminées oscillèrent. Les colons,
bien qu’ils fussent à plus de deux milles de la mine, furent
renversés sur le sol.

Ils se relevèrent, ils remontèrent sur le plateau, et ils
coururent vers l’endroit où la berge du lac devait avoir été
éventrée par l’explosion... Un triple hurrah s’échappa de leurs
poitrines! Le cadre de granit était fendu sur une large place! Un
cours rapide d’eau s’en échappait, courait en écumant à travers le
plateau, en atteignait la crête, et se précipitait d’une hauteur
de trois cents pieds sur la grève!

CHAPITRE XVIII

Le projet de Cyrus Smith avait réussi; mais, suivant son habitude,
sans témoigner aucune satisfaction, les lèvres serrées, le regard
fixe, il restait immobile. Harbert était enthousiasmé; Nab
bondissait de joie; Pencroff balançait sa grosse tête et murmurait
ces mots: «Allons, il va bien notre ingénieur!»

En effet, la nitro-glycérine avait puissamment agi. La saignée,
faite au lac, était si importante, que le volume des eaux qui
s’échappaient alors par ce nouveau déversoir était au moins triple
de celui qui passait auparavant par l’ancien. Il devait donc en
résulter que, peu de temps après l’opération, le niveau du lac
aurait baissé de deux pieds, au moins.

Les colons revinrent aux Cheminées, afin d’y prendre des pics, des
épieux ferrés, des cordes de fibres, un briquet et de l’amadou;
puis, ils retournèrent au plateau. Top les accompagnait.

Chemin faisant, le marin ne put s’empêcher de dire à l’ingénieur:

«Mais savez-vous bien, monsieur Cyrus, qu’au moyen de cette
charmante liqueur que vous avez fabriquée, on ferait sauter notre
île tout entière?

-- Sans aucun doute, l’île, les continents, et la terre elle-même,
répondit Cyrus Smith. Ce n’est qu’une question de quantité.

-- Ne pourriez-vous donc employer cette nitro-glycérine au
chargement des armes à feu? demanda le marin.

-- Non, Pencroff, car c’est une substance trop brisante. Mais il
serait aisé de fabriquer de la poudre-coton, ou même de la poudre
ordinaire, puisque nous avons l’acide azotique, le salpêtre, le
soufre et le charbon. Malheureusement, ce sont les armes que nous
n’avons pas.

-- Oh! monsieur Cyrus, répondit le marin, avec un peu de bonne
volonté!...»

Décidément, Pencroff avait rayé le mot «impossible» du
dictionnaire de l’île Lincoln.

Les colons, arrivés au plateau de Grande-vue, se dirigèrent
immédiatement vers la pointe du lac, près de laquelle s’ouvrait
l’orifice de l’ancien déversoir, qui, maintenant, devait être à
découvert.

Le déversoir serait donc devenu praticable, puisque les eaux ne
s’y précipiteraient plus, et il serait facile sans doute d’en
reconnaître la disposition intérieure. En quelques instants, les
colons avaient atteint l’angle inférieur du lac, et un coup d’oeil
leur suffit pour constater que le résultat avait été obtenu. En
effet, dans la paroi granitique du lac, et maintenant au-dessus du
niveau des eaux, apparaissait l’orifice tant cherché. Un étroit
épaulement, laissé à nu par le retrait des eaux, permettait d’y
arriver. Cet orifice mesurait vingt pieds de largeur environ, mais
il n’en avait que deux de hauteur. C’était comme une bouche
d’égout à la bordure d’un trottoir. Cet orifice n’aurait donc pu
livrer un passage facile aux colons; mais Nab et Pencroff prirent
leur pic, et, en moins d’une heure, ils lui eurent donné une
hauteur suffisante.

L’ingénieur s’approcha alors et reconnut que les parois du
déversoir, dans sa partie supérieure, n’accusaient pas une pente
de plus de trente à trente-cinq degrés. Elles étaient donc
praticables, et, pourvu que leur déclivité ne s’accrût pas, il
serait facile de les descendre jusqu’au niveau même de la mer. Si
donc, ce qui était fort probable, quelque vaste cavité existait à
l’intérieur du massif granitique, on trouverait peut-être moyen de
l’utiliser.

«Eh bien, monsieur Cyrus, qu’est-ce qui nous arrête? demanda le
marin, impatient de s’aventurer dans l’étroit couloir? Vous voyez
que Top nous a précédés!

-- Bien, répondit l’ingénieur. Mais il faut y voir clair. -- Nab,
va couper quelques branches résineuses.»

Nab et Harbert coururent vers les rives du lac, ombragées de pins
et autres arbres verts, et ils revinrent bientôt avec des branches
qu’ils disposèrent en forme de torches. Ces torches furent
allumées au feu du briquet, et, Cyrus Smith en tête, les colons
s’engagèrent dans le sombre boyau que le trop-plein des eaux
emplissait naguère.

Contrairement à ce qu’on eût pu supposer, le diamètre de ce boyau
allait en s’élargissant, de telle sorte que les explorateurs,
presque aussitôt, purent se tenir droit en descendant. Les parois
de granit, usées par les eaux depuis un temps infini, étaient
glissantes, et il fallait se garder des chutes. Aussi, les colons
s’étaient-ils liés les uns aux autres au moyen d’une corde, ainsi
que font les ascensionnistes dans les montagnes. Heureusement,
quelques saillies du granit, formant de véritables marches,
rendaient la descente moins périlleuse. Des gouttelettes, encore
suspendues aux rocs, s’irisaient çà et là sous le feu des torches,
et on eût pu croire que les parois étaient revêtues d’innombrables
stalactites.

L’ingénieur observa ce granit noir. Il n’y vit pas une strate, pas
une faille. La masse était compacte et d’un grain extrêmement
serré. Ce boyau datait donc de l’origine même de l’île. Ce
n’étaient point les eaux qui l’avaient creusé peu à peu. Pluton,
et non pas Neptune, l’avait foré de sa propre main, et l’on
pouvait distinguer sur la muraille les traces d’un travail éruptif
que le lavage des eaux n’avait pu totalement effacer.

Les colons ne descendaient que fort lentement. Ils n’étaient pas
sans éprouver une certaine émotion, à s’aventurer ainsi dans les
profondeurs de ce massif, que des êtres humains visitaient
évidemment pour la première fois. Ils ne parlaient pas, mais ils
réfléchissaient, et cette réflexion dut venir à plus d’un, que
quelque poulpe ou autre gigantesque céphalopode pouvait occuper
les cavités intérieures, qui se trouvaient en communication avec
la mer. Il fallait donc ne s’aventurer qu’avec une certaine
prudence.

Du reste, Top tenait la tête de la petite troupe, et l’on pouvait
s’en rapporter à la sagacité du chien, qui ne manquerait point de
donner l’alarme, le cas échéant.

Après avoir descendu une centaine de pieds, en suivant une route
assez sinueuse, Cyrus Smith, qui marchait en avant, s’arrêta, et
ses compagnons le rejoignirent. L’endroit où ils firent halte
était évidé, de manière à former une caverne de médiocre
dimension. Des gouttes d’eau tombaient de sa voûte, mais elles ne
provenaient pas d’un suintement à travers le massif. C’étaient
simplement les dernières traces laissées par le torrent qui avait
si longtemps grondé dans cette cavité, et l’air, légèrement
humide, n’émettait aucune émanation méphitique.

«Eh bien, mon cher Cyrus? dit alors Gédéon Spilett. Voici une
retraite bien ignorée, bien cachée dans ces profondeurs, mais, en
somme, elle est inhabitable.

-- Pourquoi inhabitable? demanda le marin.

-- Parce qu’elle est trop petite et trop obscure.

-- Ne pouvons-nous l’agrandir, la creuser, y pratiquer des
ouvertures pour le jour et l’air? répondit Pencroff, qui ne
doutait plus de rien.

-- Continuons, répondit Cyrus Smith, continuons notre exploration.
Peut-être, plus bas, la nature nous aura-t-elle épargné ce
travail.

-- Nous ne sommes encore qu’au tiers de la hauteur, fit observer
Harbert.

-- Au tiers environ, répondit Cyrus Smith, car nous avons descendu
une centaine de pieds depuis l’orifice, et il n’est pas impossible
qu’à cent pieds plus bas...

-- Où est donc Top?...» demanda Nab en interrompant son maître.

On chercha dans la caverne. Le chien n’y était pas.

«Il aura probablement continué sa route, dit Pencroff.

-- Rejoignons-le», répondit Cyrus Smith.

La descente fut reprise. L’ingénieur observait avec soin les
déviations que le déversoir subissait, et, malgré tant de détours,
il se rendait assez facilement compte de sa direction générale,
qui allait vers la mer.

Les colons s’étaient encore abaissés d’une cinquantaine de pieds
suivant la perpendiculaire, quand leur attention fut attirée par
des sons éloignés qui venaient des profondeurs du massif. Ils
s’arrêtèrent et écoutèrent. Ces sons, portés à travers le couloir,
comme la voix à travers un tuyau acoustique, arrivaient nettement
à l’oreille.

«Ce sont les aboiements de Top! s’écria Harbert.

-- Oui, répondit Pencroff, et notre brave chien aboie même avec
fureur!

-- Nous avons nos épieux ferrés, dit Cyrus Smith. Tenons-nous sur
nos gardes, et en avant!

-- Cela est de plus en plus intéressant», murmura Gédéon Spilett à
l’oreille du marin, qui fit un signe affirmatif.

Cyrus Smith et ses compagnons se précipitèrent pour se porter au
secours du chien. Les aboiements de Top devenaient de plus en plus
perceptibles. On sentait dans sa voix saccadée une rage étrange.

Était-il donc aux prises avec quelque animal dont il avait troublé
la retraite? On peut dire que, sans songer au danger auquel ils
s’exposaient, les colons se sentaient maintenant pris d’une
irrésistible curiosité. Ils ne descendaient plus le couloir, ils
se laissaient pour ainsi dire glisser sur sa paroi, et, en
quelques minutes, soixante pieds plus bas, ils eurent rejoint Top.

Là, le couloir aboutissait à une vaste et magnifique caverne. Là,
Top, allant et venant, aboyait avec fureur. Pencroff et Nab,
secouant leurs torches, jetèrent de grands éclats de lumière à
toutes les aspérités du granit, et, en même temps, Cyrus Smith,
Gédéon Spilett, Harbert, l’épieu dressé, se tinrent prêts à tout
événement.

L’énorme caverne était vide. Les colons la parcoururent en tous
sens. Il n’y avait rien, pas un animal, pas un être vivant! Et,
cependant, Top continuait d’aboyer. Ni les caresses, ni les
menaces ne purent le faire taire.

«Il doit y avoir quelque part une issue par laquelle les eaux du
lac s’en allaient à la mer, dit l’ingénieur.

-- En effet, répondit Pencroff, et prenons garde de tomber dans un
trou.

-- Va, Top, va!» cria Cyrus Smith.

Le chien, excité par les paroles de son maître, courut vers
l’extrémité de la caverne, et, là, ses aboiements redoublèrent.

On le suivit, et, à la lumière des torches, apparut l’orifice d’un
véritable puits qui s’ouvrait dans le granit. C’était bien par là
que s’opérait la sortie des eaux autrefois engagées dans le
massif, et, cette fois, ce n’était plus un couloir oblique et
praticable, mais un puits perpendiculaire, dans lequel il eût été
impossible de s’aventurer.

Les torches furent penchées au-dessus de l’orifice.

On ne vit rien. Cyrus Smith détacha une branche enflammée et la
jeta dans cet abîme. La résine éclatante, dont le pouvoir
éclairant s’accrut encore par la rapidité de sa chute, illumina
l’intérieur du puits, mais rien n’apparut encore. Puis, la flamme
s’éteignit avec un léger frémissement indiquant qu’elle avait
atteint la couche d’eau, c’est-à-dire le niveau de la mer.

L’ingénieur, calculant le temps employé à la chute, put en estimer
la profondeur du puits, qui se trouva être de quatre-vingt-dix
pieds environ.

Le sol de la caverne était donc situé à quatre-vingt-dix pieds au-
dessus du niveau de la mer.

«Voici notre demeure, dit Cyrus Smith.

-- Mais elle était occupée par un être quelconque, répondit Gédéon
Spilett, qui ne trouvait pas sa curiosité satisfaite.

-- Eh bien, l’être quelconque, amphibie ou autre, s’est enfui par
cette issue, répondit l’ingénieur, et il nous a cédé la place.

-- N’importe, ajouta le marin, j’aurais bien voulu être Top, il y
a un quart d’heure, car enfin ce n’est pas sans raison qu’il a
aboyé!»

Cyrus Smith regardait son chien, et celui de ses compagnons qui se
fût approché de lui l’eût entendu murmurer ces paroles:

«Oui, je crois bien que Top en sait plus long que nous sur bien
des choses!»

Cependant, les désirs des colons se trouvaient en grande partie
réalisés. Le hasard, aidé par la merveilleuse sagacité de leur
chef, les avait heureusement servis. Ils avaient là, à leur
disposition, une vaste caverne, dont ils ne pouvaient encore
estimer la capacité à la lueur insuffisante des torches, mais
qu’il serait certainement aisé de diviser en chambres, au moyen de
cloisons de briques, et d’approprier, sinon comme une maison, du
moins comme un spacieux appartement. Les eaux l’avaient abandonnée
et n’y pouvaient plus revenir.

La place était libre.

Restaient deux difficultés: premièrement, la possibilité
d’éclairer cette excavation creusée dans un bloc plein;
deuxièmement, la nécessité d’en rendre l’accès plus facile. Pour
l’éclairage, il ne fallait point songer à l’établir par le haut,
puisqu’une énorme épaisseur de granit plafonnait au-dessus d’elle;
mais peut-être pourrait-on percer la paroi antérieure, qui faisait
face à la mer. Cyrus Smith, qui, pendant la descente, avait
apprécié assez approximativement l’obliquité, et par conséquent la
longueur du déversoir, était fondé à croire que la partie
antérieure de la muraille devait n’être que peu épaisse. Si
l’éclairage était ainsi obtenu, l’accès le serait aussi, car il
était aussi facile de percer une porte que des fenêtres, et
d’établir une échelle extérieure.

Cyrus Smith fit part de ses idées à ses compagnons.

«Alors, monsieur Cyrus, à l’ouvrage! répondit Pencroff. J’ai mon
pic, et je saurai bien me faire jour à travers ce mur. Où faut-il
frapper?

-- Ici», répondit l’ingénieur, en indiquant au vigoureux marin un
renfoncement assez considérable de la paroi, et qui devait en
diminuer l’épaisseur.

Pencroff attaqua le granit, et pendant une demi-heure, à la lueur
des torches, il en fit voler les éclats autour de lui. La roche
étincelait sous son pic. Nab le relaya, puis Gédéon Spilett après
Nab.

Ce travail durait depuis deux heures déjà, et l’on pouvait donc
craindre qu’en cet endroit, la muraille n’excédât la longueur du
pic, quand, à un dernier coup porté par Gédéon Spilett,
l’instrument, passant au travers du mur, tomba au dehors.

«Hurrah! toujours hurrah!» s’écria Pencroff.

La muraille ne mesurait là que trois pieds d’épaisseur.

Cyrus Smith vint appliquer son oeil à l’ouverture, qui dominait le
sol de quatre-vingts pieds. Devant lui s’étendait la lisière du
rivage, l’îlot, et, au delà, l’immense mer.

Mais par ce trou assez large, car la roche s’était désagrégée
notablement, la lumière entra à flots et produisit un effet
magique en inondant cette splendide caverne! Si, dans sa partie
gauche, elle ne mesurait pas plus de trente pieds de haut et de
large sur une longueur de cent pieds, au contraire, à sa partie
droite, elle était énorme, et sa voûte s’arrondissait à plus de
quatre-vingts pieds de hauteur. En quelques endroits, des piliers
de granit, irrégulièrement disposés, en supportaient les retombées
comme celles d’une nef de cathédrale.

Appuyée sur des espèces de pieds-droits latéraux, ici se
surbaissant en cintres, là s’élevant sur des nervures ogivales, se
perdant sur des travées obscures dont on entrevoyait les
capricieux arceaux dans l’ombre, ornée à profusion de saillies qui
formaient comme autant de pendentifs, cette voûte offrait un
mélange pittoresque de tout ce que les architectures byzantine,
romane et gothique ont produit sous la main de l’homme. Et ici,
pourtant, ce n’était que l’oeuvre de la nature! Elle seule avait
creusé ce féerique Alhambra dans un massif de granit!

Les colons étaient stupéfaits d’admiration. Où ils ne croyaient
trouver qu’une étroite cavité, ils trouvaient une sorte de palais
merveilleux, et Nab s’était découvert, comme s’il eût été
transporté dans un temple! Des cris d’admiration étaient partis de
toutes les bouches. Les hurrahs retentissaient et allaient se
perdre d’écho en écho jusqu’au fond des sombres nefs.

«Ah! mes amis, s’écria Cyrus Smith, quand nous aurons largement
éclairé l’intérieur de ce massif, quand nous aurons disposé nos
chambres, nos magasins, nos offices dans sa partie gauche, il nous
restera encore cette splendide caverne, dont nous ferons notre
salle d’étude et notre musée!

-- Et nous l’appellerons?... demanda Harbert.

-- Granite-House», répondit Cyrus Smith, nom que ses compagnons
saluèrent encore de leurs hurrahs.

En ce moment, les torches étaient presque entièrement consumées,
et comme, pour revenir, il fallait regagner le sommet du plateau
en remontant le couloir, il fut décidé que l’on remettrait au
lendemain les travaux relatifs à l’aménagement de la nouvelle
demeure.

Avant de partir, Cyrus Smith vint se pencher encore une fois au-
dessus du puits sombre, qui s’enfonçait perpendiculairement
jusqu’au niveau de la mer. Il écouta avec attention. Aucun bruit
ne se produisit, pas même celui des eaux, que les ondulations de
la houle devaient quelquefois agiter dans ces profondeurs. Une
résine enflammée fut encore jetée. Les parois du puits
s’éclairèrent un instant mais, pas plus cette fois que la
première, il ne se révéla rien de suspect.

Si quelque monstre marin avait été inopinément surpris par le
retrait des eaux, il avait maintenant regagné le large par le
conduit souterrain qui se prolongeait sous la grève, et que
suivait le trop-plein du lac, avant qu’une nouvelle issue lui eût
été offerte.

Cependant, l’ingénieur, immobile, l’oreille attentive, le regard
plongé dans le gouffre, ne prononçait pas une seule parole.

Le marin s’approcha de lui, alors, et, le touchant au bras:

«Monsieur Smith? dit-il.

-- Que voulez-vous, mon ami? répondit l’ingénieur, comme s’il fût
revenu du pays des rêves.

-- Les torches vont bientôt s’éteindre.

-- En route!» répondit Cyrus Smith.

La petite troupe quitta la caverne et commença son ascension à
travers le sombre déversoir. Top fermait la marche, et faisait
encore entendre de singuliers grognements. L’ascension fut assez
pénible. Les colons s’arrêtèrent quelques instants à la grotte
supérieure, qui formait comme une sorte de palier, à mi-hauteur de
ce long escalier de granit. Puis ils recommencèrent à monter.

Bientôt un air plus frais se fit sentir. Les gouttelettes, séchées
par l’évaporation, ne scintillaient plus sur les parois. La clarté
fuligineuse des torches pâlissait. Celle que portait Nab
s’éteignit, et, pour ne pas s’aventurer au milieu d’une obscurité
profonde, il fallait se hâter.

C’est ce qui fut fait, et, un peu avant quatre heures, au moment
où la torche du marin s’éteignait à son tour, Cyrus Smith et ses
compagnons débouchaient par l’orifice du déversoir.

CHAPITRE XIX

Le lendemain, 22 mai, furent commencés les travaux destinés à
l’appropriation spéciale de la nouvelle demeure. Il tardait aux
colons, en effet, d’échanger, pour cette vaste et saine retraite,
creusée en plein roc, à l’abri des eaux de la mer et du ciel, leur
insuffisant abri des Cheminées. Celles-ci ne devaient pas être
entièrement abandonnées, cependant, et le projet de l’ingénieur
était d’en faire un atelier pour les gros ouvrages.

Le premier soin de Cyrus Smith fut de reconnaître sur quel point
précis se développait la façade de Granite-House. Il se rendit sur
la grève, au pied de l’énorme muraille, et, comme le pic, échappé
des mains du reporter, avait dû tomber perpendiculairement, il
suffisait de retrouver ce pic pour reconnaître l’endroit où le
trou avait été percé dans le granit.

Le pic fut facilement retrouvé, et, en effet, un trou s’ouvrait en
ligne perpendiculaire au-dessus du point où il s’était fiché dans
le sable, à quatre-vingts pieds environ au-dessus de la grève.
Quelques pigeons de roche entraient et sortaient déjà par cette
étroite ouverture. Il semblait vraiment que ce fût pour eux que
l’on eût découvert Granite-House!

L’intention de l’ingénieur était de diviser la portion droite de
la caverne en plusieurs chambres précédées d’un couloir d’entrée,
et de l’éclairer au moyen de cinq fenêtres et d’une porte percées
sur la façade.

Pencroff admettait bien les cinq fenêtres, mais il ne comprenait
pas l’utilité de la porte, puisque l’ancien déversoir offrait un
escalier naturel, par lequel il serait toujours facile d’avoir
accès dans Granite-House.

«Mon ami, lui répondit Cyrus Smith, s’il nous est facile d’arriver
à notre demeure par le déversoir, cela sera également facile à
d’autres que nous. Je compte, au contraire, obstruer ce déversoir
à son orifice, le boucher hermétiquement.

-- Et comment entrerons-nous? demanda le marin.

-- Par une échelle extérieure, répondit Cyrus Smith, une échelle
de corde, qui, une fois retirée, rendra impossible l’accès de
notre demeure.

-- Mais pourquoi tant de précautions? dit Pencroff. Jusqu’ici les
animaux ne nous ont pas semblé être bien redoutables. Quant à être
habitée par des indigènes, notre île ne l’est pas!

-- En êtes-vous bien sûr, Pencroff? demanda l’ingénieur, en
regardant le marin.

-- Nous n’en serons sûrs, évidemment, que lorsque nous l’aurons
explorée dans toutes ses parties, répondit Pencroff.

-- Oui, dit Cyrus Smith, car nous n’en connaissons encore qu’une
petite portion. Mais, en tout cas, si nous n’avons pas d’ennemis
au dedans, ils peuvent venir du dehors, car ce sont de mauvais
parages que ces parages du Pacifique. Prenons donc nos précautions
contre toute éventualité.»

Cyrus Smith parlait sagement, et, sans faire aucune autre
objection, Pencroff se prépara à exécuter ses ordres.

La façade de Granite-House allait donc être éclairée au moyen de
cinq fenêtres et d’une porte, desservant ce qui constituait
«l’appartement» proprement dit, et au moyen d’une large baie et
d’oeils-de-boeuf qui permettraient à la lumière d’entrer à
profusion dans cette merveilleuse nef qui devait servir de grande
salle. Cette façade, située à une hauteur de quatre-vingts pieds
au-dessus du sol, était exposée à l’est, et le soleil levant la
saluait de ses premiers rayons. Elle se développait sur cette
portion de la courtine comprise entre le saillant faisant angle
sur l’embouchure de la Mercy, et une ligne perpendiculairement
tracée au-dessus de l’entassement de roches qui formaient les
Cheminées.

Ainsi les mauvais vents, c’est-à-dire ceux du nord-est, ne la
frappaient que d’écharpe, car elle était protégée par
l’orientation même du saillant.

D’ailleurs, et en attendant que les châssis des fenêtres fussent
faits, l’ingénieur avait l’intention de clore les ouvertures avec
des volets épais, qui ne laisseraient passer ni le vent, ni la
pluie, et qu’il pourrait dissimuler au besoin.

Le premier travail consista donc à éviter ces ouvertures. La
manoeuvre du pic sur cette roche dure eût été trop lente, et on
sait que Cyrus Smith était l’homme des grands moyens. Il avait
encore une certaine quantité de nitro-glycérine à sa disposition,
et il l’employa utilement. L’effet de la substance explosive fut
convenablement localisé, et, sous son effort, le granit se défonça
aux places mêmes choisies par l’ingénieur. Puis, le pic et la
pioche achevèrent le dessin ogival des cinq fenêtres, de la vaste
baie, des oeils-de-boeuf et de la porte, ils en dégauchirent les
encadrements, dont les profils furent assez capricieusement
arrêtés, et, quelques jours après le commencement des travaux,
Granite-House était largement éclairé par cette lumière du levant,
qui pénétrait jusque dans ses plus secrètes profondeurs.

Suivant le plan arrêté par Cyrus Smith, l’appartement devait être
divisé en cinq compartiments prenant vue sur la mer: à droite, une
entrée desservie par une porte à laquelle aboutirait l’échelle,
puis une première chambre-cuisine, large de trente pieds, une
salle à manger, mesurant quarante pieds, une chambre-dortoir,
d’égale largeur, et enfin une «chambre d’amis», réclamée par
Pencroff, et qui confinait à la grande salle.

Ces chambres, ou plutôt cette suite de chambres, qui formaient
l’appartement de Granite-House, ne devaient pas occuper toute la
profondeur de la cavité. Elles devaient être desservies par un
corridor ménagé entre elles et un long magasin, dans lequel les
ustensiles, les provisions, les réserves, trouveraient largement
place. Tous les produits recueillis dans l’île, ceux de la flore
comme ceux de la faune, seraient là dans des conditions
excellentes de conservation, et complètement à l’abri de
l’humidité. L’espace ne manquait pas, et chaque objet pourrait
être méthodiquement disposé. En outre, les colons avaient encore à
leur disposition la petite grotte située au-dessus de la grande
caverne, et qui serait comme le grenier de la nouvelle demeure.

Ce plan arrêté, il ne restait plus qu’à le mettre à exécution. Les
mineurs redevinrent donc briquetiers; puis, les briques furent
apportées et déposées au pied de Granite-House.

Jusqu’alors Cyrus Smith et ses compagnons n’avaient eu accès dans
la caverne que par l’ancien déversoir. Ce mode de communication
les obligeait d’abord à monter sur le plateau de Grande-vue en
faisant un détour par la berge de la rivière, à descendre deux
cents pieds par le couloir, puis à remonter d’autant quand ils
voulaient revenir au plateau. De là, perte de temps et fatigues
considérables. Cyrus Smith résolut donc de procéder sans retard à
la fabrication d’une solide échelle de corde, qui, une fois
relevée, rendrait l’entrée de Granite-House absolument
inaccessible.

Cette échelle fut confectionnée avec un soin extrême, et ses
montants, formés des fibres du «curry-jonc» tressées au moyen d’un
moulinet, avaient la solidité d’un gros câble. Quant aux échelons,
ce fut une sorte de cèdre rouge, aux branches légères et
résistantes, qui les fournit, et l’appareil fut travaillé de main
de maître par Pencroff.

D’autres cordes furent également fabriquées avec des fibres
végétales, et une sorte de mouffle grossière fut installée à la
porte. De cette façon, les briques purent être facilement enlevées
jusqu’au niveau de Granite-House. Le transport des matériaux se
trouvait ainsi très simplifié, et l’aménagement intérieur
proprement dit commença aussitôt. La chaux ne manquait pas, et
quelques milliers de briques étaient là, prêtes à être utilisées.
On dressa aisément la charpente des cloisons, très rudimentaire
d’ailleurs, et, en un temps très court, l’appartement fut divisé
en chambres et en magasin, suivant le plan convenu.

Ces divers travaux se faisaient rapidement, sous la direction de
l’ingénieur, qui maniait lui-même le marteau et la truelle. Aucune
main-d’oeuvre n’était étrangère à Cyrus Smith, qui donnait ainsi
l’exemple à des compagnons intelligents et zélés. On travaillait
avec confiance, gaiement même, Pencroff ayant toujours le mot pour
rire, tantôt charpentier, tantôt cordier, tantôt maçon, et
communiquant sa bonne humeur à tout ce petit monde. Sa foi dans
l’ingénieur était absolue. Rien n’eût pu la troubler.

Il le croyait capable de tout entreprendre et de réussir à tout.
La question des vêtements et des chaussures, -- question grave
assurément, -- celle de l’éclairage pendant les nuits d’hiver, la
mise en valeur des portions fertiles de l’île, la transformation
de cette flore sauvage en une flore civilisée, tout lui paraissait
facile, Cyrus Smith aidant, et tout se ferait en son temps. Il
rêvait de rivières canalisées, facilitant le transport des
richesses du sol, d’exploitations de carrières et de mines à
entreprendre, de machines propres à toutes pratiques
industrielles, de chemins de fer, oui, de chemins de fer! dont le
réseau couvrirait certainement un jour l’île Lincoln.

L’ingénieur laissait dire Pencroff. Il ne rabattait rien des
exagérations de ce brave coeur. Il savait combien la confiance est
communicative, il souriait même à l’entendre parler, et ne disait
rien des inquiétudes que lui inspirait quelquefois l’avenir. En
effet, dans cette partie du Pacifique, en dehors du passage des
navires, il pouvait craindre de n’être jamais secouru. C’était
donc sur eux-mêmes, sur eux seuls, que les colons devaient
compter, car la distance de l’île Lincoln à toute autre terre
était telle, que se hasarder sur un bateau, de construction
nécessairement médiocre, serait chose grave et périlleuse.

«Mais, comme disait le marin, ils dépassaient de cent coudées les
Robinsons d’autrefois, pour qui tout était miracle à faire.»

Et en effet, ils «savaient», et l’homme qui «sait» réussit là où
d’autres végéteraient et périraient inévitablement.

Pendant ces travaux, Harbert se distingua. Il était intelligent et
actif, il comprenait vite, exécutait bien, et Cyrus Smith
s’attachait de plus en plus à cet enfant. Harbert sentait pour
l’ingénieur une vive et respectueuse amitié. Pencroff voyait bien
l’étroite sympathie qui se formait entre ces deux êtres, mais il
n’en était point jaloux.

Nab était Nab. Il était ce qu’il serait toujours, le courage, le
zèle, le dévouement, l’abnégation personnifiée. Il avait en son
maître la même foi que Pencroff, mais il la manifestait moins
bruyamment. Quand le marin s’enthousiasmait, Nab avait toujours
l’air de lui répondre: «Mais rien n’est plus naturel.» Pencroff et
lui s’aimaient beaucoup, et n’avaient pas tardé à se tutoyer.

Quant à Gédéon Spilett, il prenait sa part du travail commun, et
n’était pas le plus maladroit, -- ce dont s’étonnait toujours un
peu le marin. Un «journaliste» habile, non pas seulement à tout
comprendre, mais à tout exécuter!

L’échelle fut définitivement installée le 28 mai.

On n’y comptait pas moins de cent échelons sur cette hauteur
perpendiculaire de quatre-vingts pieds qu’elle mesurait. Cyrus
Smith avait pu, heureusement, la diviser en deux parties, en
profitant d’un surplomb de la muraille qui faisait saillie à une
quarantaine de pieds au-dessus du sol. Cette saillie,
soigneusement nivelée par le pic, devint une sorte de palier
auquel on fixa la première échelle, dont le ballant fut ainsi
diminué de moitié, et qu’une corde permettait de relever jusqu’au
niveau de Granite-House. Quant à la seconde échelle, on l’arrêta
aussi bien à son extrémité inférieure, qui reposait sur la
saillie, qu’à son extrémité supérieure, rattachée à la porte même.
De la sorte, l’ascension devint notablement plus facile.

D’ailleurs, Cyrus Smith comptait installer plus tard un ascenseur
hydraulique qui éviterait toute fatigue et toute perte de temps
aux habitants de Granite-House.

Les colons s’habituèrent promptement à se servir de cette échelle.
Ils étaient lestes et adroits, et Pencroff, en sa qualité de
marin, habitué à courir sur les enfléchures des haubans, put leur
donner des leçons. Mais il fallut qu’il en donnât aussi à Top. Le
pauvre chien, avec ses quatre pattes, n’était pas bâti pour cet
exercice. Mais Pencroff était un maître si zélé, que Top finit par
exécuter convenablement ses ascensions, et monta bientôt à
l’échelle comme font couramment ses congénères dans les cirques.
Si le marin fut fier de son élève, cela ne peut se dire. Mais
pourtant, et plus d’une fois, Pencroff le monta sur son dos, ce
dont Top ne se plaignit jamais.

On fera observer ici que pendant ces travaux, qui furent cependant
activement conduits, car la mauvaise saison approchait, la
question alimentaire n’avait point été négligée. Tous les jours,
le reporter et Harbert, devenus décidément les pourvoyeurs de la
colonie, employaient quelques heures à la chasse. Ils
n’exploitaient encore que les bois du Jacamar, sur la gauche de la
rivière, car, faute de pont et de canot, la Mercy n’avait pas
encore été franchie. Toutes ces immenses forêts auxquelles on
avait donné le nom de forêts du Far-West n’étaient donc point
explorées. On réservait cette importante excursion pour les
premiers beaux jours du printemps prochain. Mais les bois du
Jacamar étaient suffisamment giboyeux; kangourous et sangliers y
abondaient, et les épieux ferrés, l’arc et les flèches des
chasseurs faisaient merveille. De plus, Harbert découvrit, vers
l’angle sud-ouest du lagon, une garenne naturelle, sorte de
prairie légèrement humide, recouverte de saules et d’herbes
aromatiques qui parfumaient l’air, telles que thym, serpolet,
basilic, sarriette, toutes espèces odorantes de la famille des
labiées, dont les lapins se montrent si friands. Sur l’observation
du reporter, que, puisque la table était servie pour des lapins,
il serait étonnant que les lapins fissent défaut, les deux
chasseurs explorèrent attentivement cette garenne. En tout cas,
elle produisait en abondance des plantes utiles, et un naturaliste
aurait eu là l’occasion d’étudier bien des spécimens du règne
végétal. Harbert recueillit ainsi une certaine quantité de pousses
de basilic, de romarin, de mélisse, de bétoine, etc.... qui
possèdent des propriétés thérapeutiques diverses, les unes
pectorales, astringentes, fébrifuges, les autres anti-spasmodiques
ou anti-rhumatismales. Et quand, plus tard, Pencroff demanda à
quoi servirait toute cette récolte d’herbes:

«À nous soigner, répondit le jeune garçon, à nous traiter quand
nous serons malades.

-- Pourquoi serions-nous malades, puisqu’il n’y a pas de médecins
dans l’île?» répondit très sérieusement Pencroff.

À cela il n’y avait rien à répliquer, mais le jeune garçon n’en
fit pas moins sa récolte, qui fut très bien accueillie à Granite-
House. D’autant plus qu’à ces plantes médicinales, il put joindre
une notable quantité de monardes didymes, qui sont connues dans
l’Amérique septentrionale, sous le nom de «thé d’Oswego», et
produisent une boisson excellente. Enfin, ce jour-là, en cherchant
bien, les deux chasseurs arrivèrent sur le véritable emplacement
de la garenne. Le sol y était perforé comme une écumoire.

«Des terriers! s’écria Harbert.

-- Oui, répondit le reporter, je les vois bien.

-- Mais sont-ils habités?

-- C’est la question.»

La question ne tarda pas à être résolue. Presque aussitôt, des
centaines de petits animaux, semblables à des lapins, s’enfuirent
dans toutes les directions, et avec une telle rapidité, que Top
lui-même n’aurait pu les gagner de vitesse. Chasseurs et chien
eurent beau courir, ces rongeurs leur échappèrent facilement. Mais
le reporter était bien résolu à ne pas quitter la place avant
d’avoir capturé au moins une demi-douzaine de ces quadrupèdes. Il
voulait en garnir l’office tout d’abord, quitte à domestiquer ceux
que l’on prendrait plus tard. Avec quelques collets tendus à
l’orifice des terriers, l’opération ne pouvait manquer de réussir.
Mais en ce moment, pas de collets, ni de quoi en fabriquer. Il
fallut donc se résigner à visiter chaque gîte, à le fouiller du
bâton, à faire, à force de patience, ce qu’on ne pouvait faire
autrement. Enfin, après une heure de fouilles, quatre rongeurs
furent pris au gîte. C’étaient des lapins assez semblables à leurs
congénères d’Europe, et qui sont vulgairement connus sous le nom
de «lapins d’Amérique.»

Le produit de la chasse fut donc rapporté à Granite-House, et il
figura au repas du soir. Les hôtes de cette garenne n’étaient
point à dédaigner, car ils étaient délicieux. Ce fut là une
précieuse ressource pour la colonie, et qui semblait devoir être
inépuisable.

Le 31 mai, les cloisons étaient achevées. Il ne restait plus qu’à
meubler les chambres, ce qui serait l’ouvrage des longs jours
d’hiver. Une cheminée fut établie dans la première chambre, qui
servait de cuisine. Le tuyau destiné à conduire la fumée au dehors
donna quelque travail aux fumistes improvisés. Il parut plus
simple à Cyrus Smith de le fabriquer en terre de brique; comme il
ne fallait pas songer à lui donner issue par le plateau supérieur,
on perça un trou dans le granit au-dessus de la fenêtre de ladite
cuisine, et c’est à ce trou que le tuyau, obliquement dirigé,
aboutit comme celui d’un poêle en tôle. Peut-être, sans doute
même, par les grands vents d’est qui battaient directement la
façade, la cheminée fumerait, mais ces vents étaient rares, et,
d’ailleurs, maître Nab, le cuisinier, n’y regardait pas de si
près.

Quand ces aménagements intérieurs eurent été achevés, l’ingénieur
s’occupa d’obstruer l’orifice de l’ancien déversoir qui
aboutissait au lac, de manière à interdire tout accès par cette
voie. Des quartiers de roches furent roulés à l’ouverture et
cimentés fortement. Cyrus Smith ne réalisa pas encore le projet
qu’il avait formé de noyer cet orifice sous les eaux du lac en les
ramenant à leur premier niveau par un barrage. Il se contenta de
dissimuler l’obstruction au moyen d’herbes, arbustes ou
broussailles, qui furent plantés dans les interstices des roches,
et que le printemps prochain devait développer avec exubérance.

Toutefois, il utilisa le déversoir de manière à amener jusqu’à la
nouvelle demeure un filet des eaux douces du lac. Une petite
saignée, faite au-dessous de leur niveau, produisit ce résultat,
et cette dérivation d’une source pure et intarissable donna un
rendement de vingt-cinq à trente gallons par jour.

L’eau ne devait donc jamais manquer à Granite-House. Enfin, tout
fut terminé, et il était temps, car la mauvaise saison arrivait.
D’épais volets permettaient de fermer les fenêtres de la façade,
en attendant que l’ingénieur eût eu le temps de fabriquer du verre
à vitre.

Gédéon Spilett avait très artistement disposé, dans les saillies
du roc, autour des fenêtres, des plantes d’espèces variées, ainsi
que de longues herbes flottantes, et, de cette façon, les
ouvertures étaient encadrées d’une pittoresque verdure d’un effet
charmant.

Les habitants de la solide, saine et sûre demeure, ne pouvaient
donc être qu’enchantés de leur ouvrage.

Les fenêtres permettaient à leur regard de s’étendre sur un
horizon sans limite, que les deux caps Mandibule fermaient au nord
et le cap Griffe au sud.

Toute la baie de l’Union se développait magnifiquement devant eux.
Oui, ces braves colons avaient lieu d’être satisfaits, et Pencroff
ne marchandait pas les éloges à ce qu’il appelait humoristiquement
«son appartement au cinquième au-dessus de l’entresol!»

CHAPITRE XX

La saison d’hiver commença véritablement avec ce mois de juin, qui
correspond au mois de décembre de l’hémisphère boréal. Il débuta
par des averses et des rafales qui se succédèrent sans relâche.
Les hôtes de Granite-House purent apprécier les avantages d’une
demeure que les intempéries ne sauraient atteindre.

L’abri des Cheminées eût été vraiment insuffisant contre les
rigueurs d’un hivernage, et il était à craindre que les grandes
marées, poussées par les vents du large, n’y fissent encore
irruption. Cyrus Smith prit même quelques précautions, en
prévision de cette éventualité, afin de préserver, autant que
possible, la forge et les fourneaux qui y étaient installés.

Pendant tout ce mois de juin, le temps fut employé À des travaux
divers, qui n’excluaient ni la chasse, ni la pêche, et les
réserves de l’office purent être abondamment entretenues.
Pencroff, dès qu’il en aurait le loisir, se proposait d’établir
des trappes dont il attendait le plus grand bien. Il avait
fabriqué des collets de fibres ligneuses, et il n’était pas de
jour que la garenne ne fournît son contingent de rongeurs. Nab
employait presque tout son temps à saler ou à fumer des viandes,
ce qui lui assurait des conserves excellentes.

La question des vêtements fut alors très sérieusement discutée.
Les colons n’avaient d’autres habits que ceux qu’ils portaient,
quand le ballon les jeta sur l’île. Ces habits étaient chauds et
solides, ils en avaient pris un soin extrême ainsi que de leur
linge, et ils les tenaient en parfait état de propreté, mais tout
cela demanderait bientôt à être remplacé. En outre, si l’hiver
était rigoureux, les colons auraient fort à souffrir du froid.

À ce sujet, l’ingéniosité de Cyrus Smith fut en défaut. Il avait
dû parer au plus pressé, créer la demeure, assurer l’alimentation,
et le froid pouvait le surprendre avant que la question des
vêtements eût été résolue. Il fallait donc se résigner à passer ce
premier hiver sans trop se plaindre.

La belle saison venue, on ferait une chasse sérieuse à ces
mouflons, dont la présence avait été signalée, lors de
l’exploration au mont Franklin, et, une fois la laine récoltée,
l’ingénieur saurait bien fabriquer de chaudes et solides
étoffes... Comment? il y songerait.

«Eh bien, nous en serons quittes pour nous griller les mollets à
Granite-House! dit Pencroff. Le combustible abonde, et il n’y a
aucune raison de l’épargner.

-- D’ailleurs, répondit Gédéon Spilett, l’île Lincoln n’est pas
située sous une latitude très élevée, et il est probable que les
hivers n’y sont pas rudes. Ne nous avez-vous pas dit, Cyrus, que
ce trente-cinquième parallèle correspondait à celui de l’Espagne
dans l’autre hémisphère?

-- Sans doute, répondit l’ingénieur, mais certains hivers sont
très froids en Espagne! Neige et glace, rien n’y manque, et l’île
Lincoln peut être aussi rigoureusement éprouvée. Toutefois, c’est
une île, et, comme telle, j’espère que la température y sera plus
modérée.

-- Et pourquoi, monsieur Cyrus? demanda Harbert.

-- Parce que la mer, mon enfant, peut être considérée comme un
immense réservoir, dans lequel s’emmagasinent les chaleurs de
l’été. L’hiver venu, elle restitue ces chaleurs, ce qui assure aux
régions voisines des océans une température moyenne, moins élevée
en été, mais moins basse en hiver.

-- Nous le verrons bien, répondit Pencroff. Je demande à ne point
m’inquiéter autrement du froid qu’il fera ou qu’il ne fera pas. Ce
qui est certain, c’est que les jours sont déjà courts et les
soirées longues. Si nous traitions un peu la question de
l’éclairage.

-- Rien n’est plus facile, répondit Cyrus Smith.

-- À traiter? demanda le marin.

-- À résoudre.

-- Et quand commencerons-nous?

-- Demain, en organisant une chasse aux phoques.

-- Pour fabriquer de la chandelle?

-- Fi donc! Pencroff, de la bougie.»

Tel était, en effet, le projet de l’ingénieur; projet réalisable,
puisqu’il avait de la chaux et de l’acide sulfurique, et que les
amphibies de l’îlot lui fourniraient la graisse nécessaire à sa
fabrication.

On était au 4 juin. C’était le dimanche de la Pentecôte, et il y
eut accord unanime pour observer cette fête. Tous travaux furent
suspendus, et des prières s’élevèrent vers le ciel. Mais ces
prières étaient maintenant des actions de grâces. Les colons de
l’île Lincoln n’étaient plus les misérables naufragés jetés sur
l’îlot. Ils ne demandaient plus, ils remerciaient.

Le lendemain, 5 juin, par un temps assez incertain, on partit pour
l’îlot. Il fallut encore profiter de la marée basse pour franchir
à gué le canal, et, à ce propos, il fut convenu que l’on
construirait, tant bien que mal, un canot qui rendrait les
communications plus faciles, et permettrait aussi de remonter la
Mercy, lors de la grande exploration du sud-ouest de l’île, qui
était remise aux premiers beaux jours.

Les phoques étaient nombreux, et les chasseurs, armés de leurs
épieux ferrés, en tuèrent aisément une demi-douzaine. Nab et
Pencroff les dépouillèrent, et ne rapportèrent à Granite-House que
leur graisse et leur peau, cette peau devant servir à la
fabrication de solides chaussures.

Le résultat de cette chasse fut celui-ci: environ trois cents
livres de graisse qui devaient être entièrement employées à la
fabrication des bougies.

L’opération fut extrêmement simple, et, si elle ne donna pas des
produits absolument parfaits, du moins étaient-ils utilisables.
Cyrus Smith n’aurait eu à sa disposition que de l’acide
sulfurique, qu’en chauffant cet acide avec les corps gras neutres,
-- dans l’espèce la graisse de phoque, -- il pouvait isoler la
glycérine; puis, de la combinaison nouvelle, il eût facilement
séparé l’oléine, la margarine et la stéarine, en employant l’eau
bouillante. Mais, afin de simplifier l’opération, il préféra
saponifier la graisse au moyen de la chaux.

Il obtint de la sorte un savon calcaire, facile à décomposer par
l’acide sulfurique, qui précipita la chaux à l’état de sulfate et
rendit libres les acides gras. De ces trois acides, oléique,
margarique et stéarique, le premier, étant liquide, fut chassé par
une pression suffisante. Quant aux deux autres, ils formaient la
substance même qui allait servir au moulage des bougies.

L’opération ne dura pas plus de vingt-quatre heures.

Les mèches, après plusieurs essais, furent faites de fibres
végétales, et, trempées dans la substance liquéfiée, elles
formèrent de véritables bougies stéariques, moulées à la main,
auxquelles il ne manqua que le blanchiment et le polissage. Elles
n’offraient pas, sans doute, cet avantage que les mèches,
imprégnées d’acide borique, ont de se vitrifier au fur et à mesure
de leur combustion, et de se consumer entièrement; mais Cyrus
Smith ayant fabriqué une belle paire de mouchettes, ces bougies
furent grandement appréciées pendant les veillées de Granite-
House.

Pendant tout ce mois, le travail ne manqua pas à l’intérieur de la
nouvelle demeure. Les menuisiers eurent de l’ouvrage. On
perfectionna les outils, qui étaient fort rudimentaires. On les
compléta aussi. Des ciseaux, entre autres, furent fabriqués, et
les colons purent enfin couper leurs cheveux, et sinon se faire la
barbe, du moins la tailler à leur fantaisie.

Harbert n’en avait pas, Nab n’en avait guère, mais leurs
compagnons en étaient hérissés de manière à justifier la
confection desdits ciseaux.

La fabrication d’une scie à main, du genre de celles qu’on appelle
égoïnes, coûta des peines infinies, mais enfin on obtint un
instrument qui, vigoureusement manié, put diviser les fibres
ligneuses du bois.

On fit donc des tables, des sièges, des armoires, qui meublèrent
les principales chambres, des cadres de lit, dont toute la literie
consista en matelas de zostère. La cuisine, avec ses planches, sur
lesquelles reposaient les ustensiles en terre cuite, son fourneau
de briques, sa pierre à relaver, avait très bon air, et Nab y
fonctionnait gravement, comme s’il eût été dans un laboratoire de
chimiste.

Mais les menuisiers durent être bientôt remplacés par les
charpentiers. En effet, le nouveau déversoir, créé à coups de
mine, rendait nécessaire la construction de deux ponceaux, l’un
sur le plateau de Grande-vue, l’autre sur la grève même.

Maintenant, en effet, le plateau et la grève étaient
transversalement coupés par un cours d’eau qu’il fallait
nécessairement franchir, quand on voulait gagner le nord de l’île.
Pour l’éviter, les colons eussent été obligés à faire un détour
considérable et à remonter dans l’ouest jusqu’au delà des sources
du Creek-Rouge. Le plus simple était donc d’établir, sur le
plateau et sur la grève, deux ponceaux, longs de vingt à vingt-
cinq pieds, et dont quelques arbres, seulement équarris à la
hache, formèrent toute la charpente. Ce fut l’affaire de quelques
jours. Les ponts établis, Nab et Pencroff en profitèrent alors
pour aller jusqu’à l’huîtrière qui avait été découverte au large
des dunes. Ils avaient traîné avec eux une sorte de grossier
chariot, qui remplaçait l’ancienne claie vraiment trop incommode,
et ils rapportèrent quelques milliers d’huîtres, dont
l’acclimatation se fit rapidement au milieu de ces rochers, qui
formaient autant de parcs naturels à l’embouchure de la Mercy. Ces
mollusques étaient de qualité excellente, et les colons en firent
une consommation presque quotidienne.

On le voit, l’île Lincoln, bien que ses habitants n’en eussent
exploré qu’une très petite portion, fournissait déjà à presque
tous leurs besoins. Et il était probable que, fouillée jusque dans
ses plus secrets réduits, sur toute cette partie boisée qui
s’étendait depuis la Mercy jusqu’au promontoire du Reptile, elle
prodiguerait de nouveaux trésors. Une seule privation coûtait
encore aux colons de l’île Lincoln. La nourriture azotée ne leur
manquait pas, ni les produits végétaux qui devaient en tempérer
l’usage; les racines ligneuses des dragonniers, soumises à la
fermentation, leur donnaient une boisson acidulée, sorte de bière
bien préférable à l’eau pure; ils avaient même fabriqué du sucre,
sans cannes ni betteraves, en recueillant cette liqueur que
distille l’ «acer saccharinum», sorte d’érable de la famille des
acérinées, qui prospère sous toutes les zones moyennes, et dont
l’île possédait un grand nombre; ils faisaient un thé très
agréable en employant les monardes rapportées de la garenne;
enfin, ils avaient en abondance le sel, le seul des produits
minéraux qui entre dans l’alimentation..., mais le pain faisait
défaut.

Peut-être, par la suite, les colons pourraient-ils remplacer cet
aliment par quelque équivalent, farine de sagoutier ou fécule de
l’arbre à pain, et il était possible, en effet, que les forêts du
sud comptassent parmi leurs essences ces précieux arbres, mais
jusqu’alors on ne les avait pas rencontrés.

Cependant la Providence devait, en cette circonstance, venir
directement en aide aux colons, dans une proportion
infinitésimale, il est vrai, mais enfin Cyrus Smith, avec toute
son intelligence, toute son ingéniosité, n’aurait jamais pu
produire ce que, par le plus grand hasard, Harbert trouva un jour
dans la doublure de sa veste, qu’il s’occupait de raccommoder.

Ce jour-là, -- il pleuvait à torrents, -- les colons étaient
rassemblés dans la grande salle de Granite-House, quand le jeune
garçon s’écria tout d’un coup:

«Tiens, monsieur Cyrus. Un grain de blé!»

Et il montra à ses compagnons un grain, un unique grain qui, de sa
poche trouée, s’était introduit dans la doublure de sa veste.

La présence de ce grain s’expliquait par l’habitude qu’avait
Harbert, étant à Richmond, de nourrir quelques ramiers dont
Pencroff lui avait fait présent.

«Un grain de blé? répondit vivement l’ingénieur.

-- Oui, monsieur Cyrus, mais un seul, rien qu’un seul!

-- Eh! mon garçon, s’écria Pencroff en souriant, nous voilà bien
avancés, ma foi! Qu’est-ce que nous pourrions bien faire d’un seul
grain de blé?

-- Nous en ferons du pain, répondit Cyrus Smith.

-- Du pain, des gâteaux, des tartes! répliqua le marin. Allons! Le
pain que fournira ce grain de blé ne nous étouffera pas de sitôt!»

Harbert, n’attachant que peu d’importance à sa découverte, se
disposait à jeter le grain en question, mais Cyrus Smith le prit,
l’examina, reconnut qu’il était en bon état, et, regardant le
marin bien en face:

«Pencroff, lui demanda-t-il tranquillement, savez-vous combien un
grain de blé peut produire d’épis?

-- Un, je suppose! répondit le marin, surpris de la question.

-- Dix, Pencroff. Et savez-vous combien un épi porte de grains?

-- Ma foi, non.

-- Quatre-vingts en moyenne, dit Cyrus Smith. Donc, si nous
plantons ce grain, à la première récolte, nous récolterons huit
cents grains, lesquels en produiront à la seconde six cent
quarante mille, à la troisième cinq cent douze millions, à la
quatrième plus de quatre cents milliards de grains. Voilà la
proportion.»

Les compagnons de Cyrus Smith l’écoutaient sans répondre. Ces
chiffres les stupéfiaient. Ils étaient exacts, cependant.

«Oui, mes amis, reprit l’ingénieur. Telles sont les progressions
arithmétiques de la féconde nature. Et encore, qu’est-ce que cette
multiplication du grain de blé, dont l’épi ne porte que huit cents
grains, comparée à ces pieds de pavots qui portent trente-deux
mille graines, à ces pieds de tabac qui en produisent trois cent
soixante mille? En quelques années, sans les nombreuses causes de
destruction qui en arrêtent la fécondité, ces plantes envahiraient
toute la terre.»

Mais l’ingénieur n’avait pas terminé son petit interrogatoire.

«Et maintenant, Pencroff, reprit-il, savez-vous combien quatre
cents milliards de grains représentent de boisseaux?

-- Non, répondit le marin, mais ce que je sais, c’est que je ne
suis qu’une bête!

-- Eh bien, cela ferait plus de trois millions, à cent trente
mille par boisseau, Pencroff.

-- Trois millions! s’écria Pencroff.

-- Trois millions.

-- Dans quatre ans?

-- Dans quatre ans, répondit Cyrus Smith, et même dans deux ans,
si, comme je l’espère, nous pouvons, sous cette latitude, obtenir
deux récoltes par année.»

À cela, suivant son habitude, Pencroff ne crut pas pouvoir
répliquer autrement que par un hurrah formidable.

«Ainsi, Harbert, ajouta l’ingénieur, tu as fait là une découverte
d’une importance extrême pour nous. Tout, mes amis, tout peut nous
servir dans les conditions où nous sommes. Je vous en prie, ne
l’oubliez pas.

-- Non, monsieur Cyrus, non, nous ne l’oublierons pas, répondit
Pencroff, et si jamais je trouve une de ces graines de tabac, qui
se multiplient par trois cent soixante mille, je vous assure que
je ne la jetterai pas au vent! Et maintenant, savez-vous ce qui
nous reste à faire?

-- Il nous reste à planter ce grain, répondit Harbert.

-- Oui, ajouta Gédéon Spilett, et avec tous les égards qui lui
sont dus, car il porte en lui nos moissons à venir.

-- Pourvu qu’il pousse! s’écria le marin.

-- Il poussera», répondit Cyrus Smith.

On était au 20 juin. Le moment était donc propice pour semer cet
unique et précieux grain de blé. Il fut d’abord question de le
planter dans un pot; mais, après réflexion, on résolut de s’en
rapporter plus franchement à la nature, et de le confier à la
terre. C’est ce qui fut fait le jour même, et il est inutile
d’ajouter que toutes les précautions furent prises pour que
l’opération réussît.

Le temps s’étant légèrement éclairci, les colons gravirent les
hauteurs de Granite-House. Là, sur le plateau, ils choisirent un
endroit bien abrité du vent, et auquel le soleil de midi devait
verser toute sa chaleur. L’endroit fut nettoyé, sarclé avec soin,
fouillé même, pour en chasser les insectes ou les vers; on y mit
une couche de bonne terre amendée d’un peu de chaux; on l’entoura
d’une palissade; puis, le grain fut enfoncé dans la couche humide.

Ne semblait-il pas que ces colons posaient la première pierre d’un
édifice? Cela rappela à Pencroff le jour où il avait allumé son
unique allumette, et tous les soins qu’il apporta à cette
opération. Mais cette fois, la chose était plus grave. En effet,
les naufragés seraient toujours parvenus à se procurer du feu,
soit par un procédé, soit par un autre, mais nulle puissance
humaine ne leur referait ce grain de blé, si, par malheur, il
venait à périr!

CHAPITRE XXI

Depuis ce moment, il ne se passa plus un seul jour sans que
Pencroff allât visiter ce qu’il appelait sérieusement son «champ
de blé.» Et malheur aux insectes qui s’y aventuraient! Ils
n’avaient aucune grâce à attendre.

Vers la fin du mois de juin, après d’interminables pluies, le
temps se mit décidément au froid, et, le 29, un thermomètre
Fahrenheit eût certainement annoncé vingt degrés seulement au-
dessus de zéro (6, 67 degrés centigrades au-dessous de glace).

Le lendemain, 30 juin, jour qui correspond au 31

Décembre de l’année boréale, était un vendredi. Nab fit observer
que l’année finissait par un mauvais jour; mais Pencroff lui
répondit que, naturellement, l’autre commençait par un bon, -- ce
qui valait mieux. En tout cas, elle débuta par un froid très vif.
Des glaçons s’entassèrent à l’embouchure de la Mercy, et le lac ne
tarda pas à se prendre sur toute son étendue.

On dut, à plusieurs reprises, renouveler la provision de
combustible. Pencroff n’avait pas attendu que la rivière fût
glacée pour conduire d’énormes trains de bois à leur destination.
Le courant était un moteur infatigable, et il fut employé à
charrier du bois flotté jusqu’au moment où le froid vint
l’enchaîner. Au combustible fourni si abondamment par la forêt, on
joignit aussi plusieurs charretées de houille, qu’il fallut aller
chercher au pied des contreforts du mont Franklin. Cette puissante
chaleur du charbon de terre fut vivement appréciée par une basse
température, qui, le 4 juillet, tomba à huit degrés Fahrenheit (13
degrés centigrades au-dessous de zéro). Une seconde cheminée avait
été établie dans la salle à manger, et, là, on travaillait en
commun.

Pendant cette période de froid, Cyrus Smith n’eut qu’à s’applaudir
d’avoir dérivé jusqu’à Granite-House un petit filet des eaux du
lac Grant. Prises au-dessous de la surface glacée, puis, conduites
par l’ancien déversoir, elles conservaient leur liquidité et
arrivaient à un réservoir intérieur, qui avait été creusé à
l’angle de l’arrière-magasin, et dont le trop-plein s’enfuyait par
le puits jusqu’à la mer.

Vers cette époque, le temps étant extrêmement sec, les colons,
aussi bien vêtus que possible, résolurent de consacrer une journée
à l’exploration de la partie de l’île comprise au sud-est entre la
Mercy et le cap Griffe. C’était un vaste terrain marécageux, et il
pouvait se présenter quelque bonne chasse à faire, car les oiseaux
aquatiques devaient y pulluler.

Il fallait compter de huit à neuf milles à l’aller, autant au
retour, et, par conséquent, la journée serait bien employée. Comme
il s’agissait aussi de l’exploration d’une portion inconnue de
l’île, toute la colonie dut y prendre part. C’est pourquoi, le 5
juillet, dès six heures du matin, l’aube se levant à peine, Cyrus
Smith, Gédéon Spilett, Harbert, Nab, Pencroff, armés d’épieux, de
collets, d’arcs et de flèches, et munis de provisions suffisantes,
quittèrent Granite-House, précédés de Top, qui gambadait devant
eux.

On prit par le plus court, et le plus court fut de traverser la
Mercy sur les glaçons qui l’encombraient alors.

«Mais, fit observer justement le reporter, cela ne peut remplacer
un pont sérieux!» aussi, la construction d’un pont «sérieux»
était-elle notée dans la série des travaux à venir.

C’était la première fois que les colons mettaient pied sur la rive
droite de la Mercy, et s’aventuraient au milieu de ces grands et
superbes conifères, alors couverts de neige.

Mais ils n’avaient pas fait un demi-mille, que, d’un épais fourré,
s’échappait toute une famille de quadrupèdes, qui y avaient élu
domicile, et dont les aboiements de Top provoquèrent la fuite.

«Ah! on dirait des renards!» s’écria Harbert, quand il vit toute
la bande décamper au plus vite.

C’étaient des renards, en effet, mais des renards de très grande
taille, qui faisaient entendre une sorte d’aboiement, dont Top
parut lui-même fort étonné, car il s’arrêta dans sa poursuite, et
donna à ces rapides animaux le temps de disparaître.

Le chien avait le droit d’être surpris, puisqu’il ne savait pas
l’histoire naturelle. Mais, par leurs aboiements, ces renards,
gris roussâtres de pelage, à queues noires que terminait une
bouffette blanche, avaient décelé leur origine. Aussi, Harbert
leur donna-t-il, sans hésiter, leur véritable nom de «culpeux.»
Ces culpeux se rencontrent fréquemment au Chili, aux Malouines, et
sur tous ces parages américains traversés par les trentième et
quarantième parallèles. Harbert regretta beaucoup que Top n’eût pu
s’emparer de l’un de ces carnivores.

«Est-ce que cela se mange? demanda Pencroff, qui ne considérait
jamais les représentants de la faune de l’île qu’à un point de vue
spécial.

-- Non, répondit Harbert, mais les zoologistes n’ont pas encore
reconnu si la pupille de ces renards est diurne ou nocturne, et
s’il ne convient pas de les ranger dans le genre chien proprement
dit.»

Cyrus Smith ne put s’empêcher de sourire en entendant la réflexion
du jeune garçon, qui attestait un esprit sérieux. Quant au marin,
du moment que ces renards ne pouvaient être classés dans le genre
comestible, peu lui importait. Toutefois, lorsqu’une basse-cour
serait établie à Granite-House, il fit observer qu’il serait bon
de prendre quelques précautions contre la visite probable de ces
pillards à quatre pattes. Ce que personne ne contesta.

Après avoir tourné la pointe de l’épave, les colons trouvèrent une
longue plage que baignait la vaste mer. Il était alors huit heures
du matin. Le ciel était très pur, ainsi qu’il arrive par les
grands froids prolongés; mais, échauffés par leur course, Cyrus
Smith et ses compagnons ne ressentaient pas trop vivement les
piqûres de l’atmosphère.

D’ailleurs, il ne faisait pas de vent, circonstance qui rend
infiniment plus supportables les forts abaissements de la
température. Un soleil brillant, mais sans action calorifique,
sortait alors de l’Océan, et son énorme disque se balançait à
l’horizon. La mer formait une nappe tranquille et bleue comme
celle d’un golfe méditerranéen, quand le ciel est pur. Le cap
Griffe, recourbé en forme de yatagan, s’effilait nettement à
quatre milles environ vers le sud-est. À gauche, la lisière du
marais était brusquement arrêtée par une petite pointe que les
rayons solaires dessinaient alors d’un trait de feu.

Certes, en cette partie de la baie de l’Union, que rien ne
couvrait du large, pas même un banc de sable, les navires, battus
des vents d’est, n’eussent trouvé aucun abri. On sentait à la
tranquillité de la mer, dont nul haut-fond ne troublait les eaux,
à sa couleur uniforme que ne tachait aucune nuance jaunâtre, à
l’absence de tout récif enfin, que cette côte était accore, et que
l’Océan recouvrait là de profonds abîmes. En arrière, dans
l’ouest, se développaient, mais à une distance de quatre milles,
les premières lignes d’arbres des forêts du Far-West. On se serait
cru, pour ainsi dire, sur la côte désolée de quelque île des
régions antarctiques que les glaçons eussent envahie. Les colons
firent halte en cet endroit pour déjeuner. Un feu de broussailles
et de varechs desséchés fut allumé, et Nab prépara le déjeuner de
viande froide, auquel il joignit quelques tasses de thé d’Oswego.

Tout en mangeant, on regardait. Cette partie de l’île Lincoln
était réellement stérile et contrastait avec toute la région
occidentale. Ce qui amena le reporter à faire cette réflexion, que
si le hasard eût tout d’abord jeté les naufragés sur cette plage,
ils auraient pris de leur futur domaine une idée déplorable.

«Je crois même que nous n’aurions pas pu l’atteindre, répondit
l’ingénieur, car la mer est profonde, et elle ne nous offrait pas
un rocher pour nous y réfugier. Devant Granite-House, au moins, il
y avait des bancs, un îlot, qui multipliaient les chances de
salut. Ici, rien que l’abîme!

-- Il est assez singulier, fit observer Gédéon Spilett, que cette
île, relativement petite, présente un sol aussi varié. Cette
diversité d’aspect n’appartient logiquement qu’aux continents
d’une certaine étendue. On dirait vraiment que la partie
occidentale de l’île Lincoln, si riche et si fertile, est baignée
par les eaux chaudes du golfe Mexicain, et que ses rivages du nord
et du sud-est s’étendent sur une sorte de mer Arctique.

-- Vous avez raison, mon cher Spilett, répondit Cyrus Smith, c’est
une observation que j’ai faite aussi. Cette île, dans sa forme
comme dans sa nature, je la trouve étrange. On dirait un résumé de
tous les aspects que présente un continent, et je ne serais pas
surpris qu’elle eût été continent autrefois.

-- Quoi! un continent au milieu du Pacifique? s’écria Pencroff.

-- Pourquoi pas? répondit Cyrus Smith. Pourquoi l’Australie, la
Nouvelle-Irlande, tout ce que les géographes anglais appellent
l’Australasie, réunies aux archipels du Pacifique, n’auraient-ils
formé autrefois une sixième partie du monde, aussi importante que
l’Europe ou l’Asie, que l’Afrique ou les deux Amériques? Mon
esprit ne se refuse point à admettre que toutes les îles, émergées
de ce vaste Océan, ne sont que des sommets d’un continent
maintenant englouti, mais qui dominait les eaux aux époques
antéhistoriques.

-- Comme fut autrefois l’Atlantide, répondit Harbert.

-- Oui, mon enfant... si elle a existé toutefois.

-- Et l’île Lincoln aurait fait partie de ce continent-là? demanda
Pencroff.

-- C’est probable, répondit Cyrus Smith, et cela expliquerait
assez cette diversité de productions qui se voit à sa surface.

-- Et le nombre considérable d’animaux qui l’habitent encore,
ajouta Harbert.

-- Oui, mon enfant, répondit l’ingénieur, et tu me fournis là un
nouvel argument à l’appui de ma thèse. Il est certain, d’après ce
que nous avons vu, que les animaux sont nombreux dans l’île, et,
ce qui est plus bizarre, que les espèces y sont extrêmement
variées. Il y a une raison à cela, et pour moi, c’est que l’île
Lincoln a pu faire autrefois partie de quelque vaste continent qui
s’est peu à peu abaissé au-dessous du Pacifique.

-- Alors, un beau jour, répliqua Pencroff, qui ne semblait pas
être absolument convaincu, ce qui reste de cet ancien continent
pourra disparaître à son tour, et il n’y aura plus rien entre
l’Amérique et l’Asie?

-- Si, répondit Cyrus Smith, il y aura les nouveaux continents,
que des milliards de milliards d’animalcules travaillent à bâtir
en ce moment.

-- Et quels sont ces maçons-là? demanda Pencroff.

-- Les infusoires du corail, répondit Cyrus Smith. Ce sont eux qui
ont fabriqué, par un travail continu, l’île Clermont-Tonnerre, les
atolls, et autres nombreuses îles à coraux que compte l’océan
Pacifique. Il faut quarante-sept millions de ces infusoires pour
peser un grain, et pourtant, avec les sels marins qu’ils
absorbent, avec les éléments solides de l’eau qu’ils s’assimilent,
ces animalcules produisent le calcaire, et ce calcaire forme
d’énormes substructions sous-marines, dont la dureté et la
solidité égalent celles du granit. Autrefois, aux premières
époques de la création, la nature, employant le feu, a produit les
terres par soulèvement; mais maintenant elle charge des animaux
microscopiques de remplacer cet agent, dont la puissance
dynamique, à l’intérieur du globe, a évidemment diminué, -- ce que
prouve le grand nombre de volcans actuellement éteints à la
surface de la terre. Et je crois bien que, les siècles succédant
aux siècles et les infusoires aux infusoires, ce Pacifique pourra
se changer un jour en un vaste continent, que des générations
nouvelles habiteront et civiliseront à leur tour.

-- Ce sera long! dit Pencroff.

-- La nature a le temps pour elle, répondit l’ingénieur.

-- Mais à quoi bon de nouveaux continents? demanda Harbert. Il me
semble que l’étendue actuelle des contrées habitables est
suffisante à l’humanité. Or, la nature ne fait rien d’inutile.

-- Rien d’inutile, en effet, reprit l’ingénieur, mais voici
comment on pourrait expliquer dans l’avenir la nécessité de
continents nouveaux, et précisément sur cette zone tropicale
occupée par les îles coralligènes. Du moins, cette explication me
paraît plausible.

-- Nous vous écoutons, monsieur Cyrus, répondit Harbert.

-- Voici ma pensée: les savants admettent généralement qu’un jour
notre globe finira, ou plutôt que la vie animale et végétale n’y
sera plus possible, par suite du refroidissement intense qu’il
subira. Ce sur quoi ils ne sont pas d’accord, c’est sur la cause
de ce refroidissement. Les uns pensent qu’il proviendra de
l’abaissement de température que le soleil éprouvera après des
millions d’années; les autres, de l’extinction graduelle des feux
intérieurs de notre globe, qui ont sur lui une influence plus
prononcée qu’on ne le suppose généralement. Je tiens, moi, pour
cette dernière hypothèse, en me fondant sur ce fait que la lune
est bien véritablement un astre refroidi, lequel n’est plus
habitable, quoique le soleil continue toujours de verser à sa
surface la même somme de chaleur. Si donc la lune s’est refroidie,
c’est parce que ces feux intérieurs auxquels, ainsi que tous les
astres du monde stellaire, elle a dû son origine, se sont
complètement éteints. Enfin, quelle qu’en soit la cause, notre
globe se refroidira un jour, mais ce refroidissement ne s’opérera
que peu à peu. Qu’arrivera-t-il alors? C’est que les zones
tempérées, dans une époque plus ou moins éloignée, ne seront pas
plus habitables que ne le sont actuellement les régions polaires.
Donc, les populations d’hommes, comme les agrégations d’animaux,
reflueront vers les latitudes plus directement soumises à
l’influence solaire. Une immense émigration s’accomplira.
L’Europe, l’Asie centrale, l’Amérique du Nord seront peu à peu
abandonnées, tout comme l’Australasie ou les parties basses de
l’Amérique du Sud. La végétation suivra l’émigration humaine. La
flore reculera vers l’équateur en même temps que la faune. Les
parties centrales de l’Amérique méridionale et de l’Afrique
deviendront les continents habités par excellence. Les Lapons et
les Samoyèdes retrouveront les conditions climatériques de la mer
polaire sur les rivages de la Méditerranée. Qui nous dit, qu’à
cette époque, les régions équatoriales ne seront pas trop petites
pour contenir l’humanité terrestre et la nourrir? Or, pourquoi la
prévoyante nature, afin de donner refuge à toute l’émigration
végétale et animale, ne jetterait-elle pas, dès à présent, sous
l’équateur, les bases d’un continent nouveau, et n’aurait-elle pas
chargé les infusoires de le construire? J’ai souvent réfléchi à
toutes ces choses, mes amis, et je crois sérieusement que l’aspect
de notre globe sera un jour complètement transformé, que, par
suite de l’exhaussement de nouveaux continents, les mers
couvriront les anciens, et que, dans les siècles futurs, des
Colombs iront découvrir les îles du Chimboraço, de l’Himalaya ou
du mont Blanc, restes d’une Amérique, d’une Asie et d’une Europe
englouties. Puis enfin, ces nouveaux continents, à leur tour,
deviendront eux-mêmes inhabitables; la chaleur s’éteindra comme la
chaleur d’un corps que l’âme vient d’abandonner, et la vie
disparaîtra, sinon définitivement du globe, au moins
momentanément. Peut-être, alors, notre sphéroïde se reposera-t-il,
se refera-t-il dans la mort pour ressusciter un jour dans des
conditions supérieures! Mais tout cela, mes amis, c’est le secret
de l’Auteur de toutes choses, et, à propos du travail des
infusoires, je me suis laissé entraîner un peu loin peut-être à
scruter les secrets de l’avenir.

-- Mon cher Cyrus, répondit Gédéon Spilett, ces théories sont pour
moi des prophéties, et elles s’accompliront un jour.

-- C’est le secret de Dieu, dit l’ingénieur.

-- Tout cela est bel et bien, dit alors Pencroff, qui avait écouté
de toutes ses oreilles, mais m’apprendrez-vous, monsieur Cyrus, si
l’île Lincoln a été construite par vos infusoires?

-- Non, répondit Cyrus Smith, elle est purement d’origine
volcanique.

-- Alors, elle disparaîtra un jour?

-- C’est probable.

-- J’espère bien que nous n’y serons plus.

-- Non, rassurez-vous, Pencroff, nous n’y serons plus, puisque
nous n’avons aucune envie d’y mourir et que nous finirons peut-
être par nous en tirer.

-- En attendant, répondit Gédéon Spilett, installons-nous comme
pour l’éternité. Il ne faut jamais rien faire à demi.»

Ceci finit la conversation. Le déjeuner était terminé.
L’exploration fut reprise, et les colons arrivèrent à la limite où
commençait la région marécageuse.

C’était bien un marais, dont l’étendue, jusqu’à cette côte
arrondie qui terminait l’île au sud-est, pouvait mesurer vingt
milles carrés. Le sol était formé d’un limon argilo-siliceux, mêlé
de nombreux débris de végétaux. Des conferves, des joncs, des
carex, des scirpes, çà et là quelques couches d’herbages, épais
comme une grosse moquette, le recouvraient. Quelques mares glacées
scintillaient en maint endroit sous les rayons solaires. Ni les
pluies, ni aucune rivière, gonflée par une crue subite, n’avaient
pu former ces réserves d’eau. On en devait naturellement conclure
que ce marécage était alimenté par les infiltrations du sol, et
cela était en effet. Il était même à craindre que l’air ne s’y
chargeât, pendant les chaleurs, de ces miasmes qui engendrent les
fièvres paludéennes. Au-dessus des herbes aquatiques, à la surface
des eaux stagnantes, voltigeait un monde d’oiseaux.

Chasseurs au marais et huttiers de profession n’auraient pu y
perdre un seul coup de fusil.

Canards sauvages, pilets, sarcelles, bécassines y vivaient par
bandes, et ces volatiles peu craintifs se laissaient facilement
approcher. Un coup de fusil à plomb eût certainement atteint
quelques douzaines de ces oiseaux, tant leurs rangs étaient
pressés. Il fallut se contenter de les frapper à coups de flèche.
Le résultat fut moindre, mais la flèche silencieuse eut l’avantage
de ne point effrayer ces volatiles, que la détonation d’une arme à
feu aurait dissipés à tous les coins du marécage. Les chasseurs se
contentèrent donc, pour cette fois, d’une douzaine de canards,
blancs de corps avec ceinture cannelle, tête verte, aile noire,
blanche et rousse, bec aplati, qu’Harbert reconnut pour des
«tadornes.»

Top concourut adroitement à la capture de ces volatiles, dont le
nom fut donné à cette partie marécageuse de l’île. Les colons
avaient donc là une abondante réserve de gibier aquatique. Le
temps venu, il ne s’agirait plus que de l’exploiter
convenablement, et il était probable que plusieurs espèces de ces
oiseaux pourraient être, sinon domestiqués, du moins acclimatés
aux environs du lac, ce qui les mettrait plus directement sous la
main des consommateurs.

Vers cinq heures du soir, Cyrus Smith et ses compagnons reprirent
le chemin de leur demeure, en traversant le marais des Tadornes
(Tadorn’s-fens), et ils repassèrent la Mercy sur le pont de
glaces.

À huit heures du soir, tous étaient rentrés à Granite-House.

CHAPITRE XXII

Ces froids intenses durèrent jusqu’au 15 août, sans dépasser
toutefois ce maximum de degrés Fahrenheit observé jusqu’alors.
Quand l’atmosphère était calme, cette basse température se
supportait facilement; mais quand la bise soufflait, cela semblait
dur à des gens insuffisamment vêtus. Pencroff en était à regretter
que l’île Lincoln ne donnât pas asile à quelques familles d’ours,
plutôt qu’à ces renards ou à ces phoques, dont la fourrure
laissait à désirer.

«Les ours, disait-il, sont généralement bien habillés, et je ne
demanderais pas mieux que de leur emprunter pour l’hiver la chaude
capote qu’ils ont sur le corps.

-- Mais, répondait Nab en riant, peut-être ces ours ne
consentiraient-ils pas, Pencroff, à te donner leur capote. Ce ne
sont point des Saint-Martin, ces bêtes-là!

-- On les y obligerait, Nab, on les y obligerait», répliquait
Pencroff d’un ton tout à fait autoritaire. Mais ces formidables
carnassiers n’existaient point dans l’île, ou, du moins, ils ne
s’étaient pas montrés jusqu’alors.

Toutefois, Harbert, Pencroff et le reporter s’occupèrent d’établir
des trappes sur le plateau de Grande-vue et aux abords de la
forêt. Suivant l’opinion du marin, tout animal, quel qu’il fût,
serait de bonne prise, et rongeurs ou carnassiers qui
étrenneraient les nouveaux pièges seraient bien reçus à Granite-
House.

Ces trappes furent, d’ailleurs, extrêmement simples: des fosses
creusées dans le sol, au-dessus un plafonnage de branches et
d’herbes, qui en dissimulait l’orifice, au fond quelque appât dont
l’odeur pouvait attirer les animaux, et ce fut tout. Il faut dire
aussi qu’elles n’avaient point été creusées au hasard, mais à
certains endroits où des empreintes plus nombreuses indiquaient de
fréquentes passées de quadrupèdes. Tous les jours, elles étaient
visitées, et, à trois reprises, pendant les premiers jours, on y
trouva des échantillons de ces culpeux qui avaient été vus déjà
sur la rive droite de la Mercy.

«Ah çà! il n’y a donc que des renards dans ce pays-ci! s’écria
Pencroff, la troisième fois qu’il retira un de ces animaux de la
fosse où il se tenait fort penaud. Des bêtes qui ne sont bonnes à
rien!

-- Mais si, dit Gédéon Spilett. Elles sont bonnes à quelque chose!

-- Et à quoi donc?

-- À faire des appâts pour en attirer d’autres!»

Le reporter avait raison, et les trappes furent dès lors amorcées
avec ces cadavres de renards.

Le marin avait également fabriqué des collets en employant les
fibres du curry-jonc, et les collets donnèrent plus de profit que
les trappes. Il était rare qu’un jour se passât sans que quelque
lapin de la garenne se laissât prendre. C’était toujours du lapin,
mais Nab savait varier ses sauces, et les convives ne songeaient
pas à se plaindre.

Cependant, une ou deux fois, dans la seconde semaine d’août, les
trappes livrèrent aux chasseurs des animaux autres que des
culpeux, et plus utiles. Ce furent quelques-uns de ces sangliers
qui avaient été déjà signalés au nord du lac. Pencroff n’eut pas
besoin de demander si ces bêtes-là étaient comestibles. Cela se
voyait bien, à leur ressemblance avec le cochon d’Amérique ou
d’Europe.

«Mais ce ne sont point des cochons, lui dit Harbert, je t’en
préviens, Pencroff.

-- Mon garçon, répondit le marin, en se penchant sur la trappe, et
en retirant par le petit appendice qui lui servait de queue un de
ces représentants de la famille des suilliens, laissez-moi croire
que ce sont des cochons!

-- Et pourquoi?

-- Parce que cela me fait plaisir!

-- Tu aimes donc bien le cochon, Pencroff?

-- J’aime beaucoup le cochon, répondit le marin, surtout pour ses
pieds, et s’il en avait huit au lieu de quatre, je l’aimerais deux
fois davantage!»

Quant aux animaux en question, c’étaient des pécaris appartenant à
l’un des quatre genres que compte la famille, et ils étaient même
de l’espèce des «tajassous», reconnaissables à leur couleur foncée
et dépourvus de ces longues canines qui arment la bouche de leurs
congénères. Ces pécaris vivent ordinairement par troupes, et il
était probable qu’ils abondaient dans les parties boisées de
l’île. En tout cas, ils étaient mangeables de la tête aux pieds,
et Pencroff ne leur en demandait pas plus.

Vers le 15 août, l’état atmosphérique se modifia subitement par
une saute de vent dans le nord-ouest.

La température remonta de quelques degrés, et les vapeurs
accumulées dans l’air ne tardèrent pas à se résoudre en neige.
Toute l’île se couvrit d’une couche blanche, et se montra à ses
habitants sous un aspect nouveau. Cette neige tomba abondamment
pendant plusieurs jours, et son épaisseur atteignit bientôt deux
pieds.

Le vent fraîchit bientôt avec une extrême violence, et, du haut de
Granite-House, on entendait la mer gronder sur les récifs. À
certains angles, il se faisait de rapides remous d’air, et la
neige, s’y formant en hautes colonnes tournantes, ressemblait à
ces trombes liquides qui pirouettent sur leur base, et que les
bâtiments attaquent à coups de canon.

Toutefois, l’ouragan, venant du nord-ouest, prenait l’île à
revers, et l’orientation de Granite-House la préservait d’un
assaut direct. Mais, au milieu de ce chasse-neige, aussi terrible
que s’il se fût produit sur quelque contrée polaire, ni Cyrus
Smith, ni ses compagnons ne purent, malgré leur envie, s’aventurer
au dehors, et ils restèrent renfermés pendant cinq jours, du 20 au
25 août. On entendait la tempête rugir dans les bois du Jacamar,
qui devaient en pâtir. Bien des arbres seraient déracinés, sans
doute, mais Pencroff s’en consolait en songeant qu’il n’aurait pas
la peine de les abattre.

«Le vent se fait bûcheron, laissons-le faire», répétait-il.

Et, d’ailleurs, il n’y aurait eu aucun moyen de l’en empêcher.

Combien les hôtes de Granite-House durent alors remercier le ciel
de leur avoir ménagé cette solide et inébranlable retraite! Cyrus
Smith avait bien sa légitime part dans les remerciements, mais
enfin, c’était la nature qui avait creusé cette vaste caverne, et
il n’avait fait que la découvrir. Là, tous étaient en sûreté, et
les coups de la tempête ne pouvaient les atteindre. S’ils eussent
construit sur le plateau de Grande-vue une maison de briques et de
bois, elle n’aurait certainement pas résisté aux fureurs de cet
ouragan. Quant aux Cheminées, rien qu’au fracas des lames qui se
faisait entendre avec tant de force, on devait croire qu’elles
étaient absolument inhabitables, car la mer, passant par-dessus
l’îlot, devait les battre avec rage. Mais ici, à Granite-House, au
milieu de ce massif, contre lequel n’avaient prise ni l’eau ni
l’air, rien à craindre.

Pendant ces quelques jours de séquestration, les colons ne
restèrent pas inactifs. Le bois, débité en planches, ne manquait
pas dans le magasin, et, peu à peu, on compléta le mobilier, en
tables et en chaises, solides à coup sûr, car la matière n’y fut
pas épargnée. Ces meubles, un peu lourds, justifiaient mal leur
nom, qui fait de leur mobilité une condition essentielle, mais ils
firent l’orgueil de Nab et de Pencroff, qui ne les auraient pas
changés contre des meubles de Boule.

Puis, les menuisiers devinrent vanniers, et ils ne réussirent pas
mal dans cette nouvelle fabrication. On avait découvert, vers
cette pointe que le lac projetait au nord, une féconde oseraie, où
poussaient en grand nombre des osiers-pourpres. Avant la saison
des pluies, Pencroff et Harbert avaient moissonné ces utiles
arbustes, et leurs branches, bien séparées alors, pouvaient être
efficacement employées. Les premiers essais furent informes, mais,
grâce à l’adresse et à l’intelligence des ouvriers, se consultant,
se rappelant les modèles qu’ils avaient vus, rivalisant entre eux,
des paniers et des corbeilles de diverses grandeurs accrurent
bientôt le matériel de la colonie. Le magasin en fut pourvu, et
Nab enferma dans des corbeilles spéciales ses récoltes de
rhizomes, d’amandes de pin-pignon et de racines de dragonnier.

Pendant la dernière semaine de ce mois d’août, le temps se modifia
encore une fois. La température baissa un peu, et la tempête se
calma. Les colons s’élancèrent au dehors. Il y avait certainement
deux pieds de neige sur la grève, mais, à la surface de cette
neige durcie, on pouvait marcher sans trop de peine. Cyrus Smith
et ses compagnons montèrent sur le plateau de Grande-vue. Quel
changement! Ces bois, qu’ils avaient laissés verdoyants, surtout
dans la partie voisine où dominaient les conifères,
disparaissaient alors sous une couleur uniforme. Tout était blanc,
depuis le sommet du mont Franklin jusqu’au littoral, les forêts,
la prairie, le lac, la rivière, les grèves.

L’eau de la Mercy courait sous une voûte de glace qui, à chaque
flux et reflux, faisait débâcle et se brisait avec fracas. De
nombreux oiseaux voletaient à la surface solide du lac, canards et
bécassines, pilets et guillemots. Il y en avait des milliers. Les
rocs entre lesquels se déversait la cascade à la lisière du
plateau étaient hérissés de glaces. On eût dit que l’eau
s’échappait d’une monstrueuse gargouille fouillée avec toute la
fantaisie d’un artiste de la Renaissance. Quant à juger des
dommages causés à la forêt par l’ouragan, on ne le pouvait encore,
et il fallait attendre que l’immense couche blanche se fût
dissipée.

Gédéon Spilett, Pencroff et Harbert ne manquèrent pas cette
occasion d’aller visiter leurs trappes.

Ils ne les retrouvèrent pas aisément, sous la neige qui les
recouvrait. Ils durent même prendre garde de ne point se laisser
choir dans l’une ou l’autre, ce qui eût été dangereux et humiliant
à la fois: se prendre à son propre piège! Mais enfin ils évitèrent
ce désagrément, et retrouvèrent les trappes parfaitement intactes.
Aucun animal n’y était tombé, et, cependant, les empreintes
étaient nombreuses aux alentours, entre autres certaines marques
de griffes très nettement accusées. Harbert n’hésita pas à
affirmer que quelque carnassier du genre des félins avait passé
là, ce qui justifiait l’opinion de l’ingénieur sur la présence de
fauves dangereux à l’île Lincoln. Sans doute, ces fauves
habitaient ordinairement les épaisses forêts du Far-West, mais,
pressés par la faim, ils s’étaient aventurés jusqu’au plateau de
Grande-vue. Peut-être sentaient-ils les hôtes de Granite-House?

«En somme, qu’est-ce que c’est que ces félins? demanda Pencroff.

-- Ce sont des tigres, répondit Harbert.

-- Je croyais que ces bêtes-là ne se trouvaient que dans les pays
chauds?

-- Sur le nouveau continent, répondit le jeune garçon, on les
observe depuis le Mexique jusqu’aux Pampas de Buenos-Aires. Or,
comme l’île Lincoln est à peu près sous la même latitude que les
provinces de la Plata, il n’est pas étonnant que quelques tigres
s’y rencontrent.

-- Bon, on veillera», répondit Pencroff.

Cependant, la neige finit par se dissiper sous l’influence de la
température, qui se releva. La pluie vint à tomber, et, grâce à
son action dissolvante, la couche blanche s’effaça. Malgré le
mauvais temps, les colons renouvelèrent leur réserve en toutes
choses, amandes de pin-pignon, racines de dragonnier, rhizomes,
liqueur d’érable, pour la partie végétale; lapins de garenne,
agoutis et kangourous, pour la partie animale. Cela nécessita
quelques excursions dans la forêt, et l’on constata qu’une
certaine quantité d’arbres avaient été abattus par le dernier
ouragan. Le marin et Nab poussèrent même, avec le chariot,
jusqu’au gisement de houille, afin de rapporter quelques tonnes de
combustible. Ils virent en passant que la cheminée du four à
poteries avait été très endommagée par le vent et découronnée de
six bons pieds au moins. En même temps que le charbon, la
provision de bois fut également renouvelée à Granite-House, et on
profita du courant de la Mercy, qui était redevenu libre, pour en
amener plusieurs trains. Il pouvait se faire que la période des
grands froids ne fût pas achevée. Une visite avait été faite
également aux Cheminées, et les colons ne purent que s’applaudir
de ne pas y avoir demeuré pendant la tempête. La mer avait laissé
là des marques incontestables de ses ravages.

Soulevée par les vents du large, et sautant par-dessus l’îlot,
elle avait violemment assailli les couloirs, qui étaient à demi
ensablés, et d’épaisses couches de varech recouvraient les roches.
Pendant que Nab, Harbert et Pencroff chassaient ou renouvelaient
les provisions de combustible, Cyrus Smith et Gédéon Spilett
s’occupèrent à déblayer les Cheminées, et ils retrouvèrent la
forge et les fourneaux à peu près intacts, protégés qu’ils avaient
été tout d’abord par l’entassement des sables.

Ce ne fut pas inutilement que la réserve de combustible avait été
refaite. Les colons n’en avaient pas fini avec les froids
rigoureux. On sait que, dans l’hémisphère boréal, le mois de
février se signale principalement par de grands abaissements de la
température. Il devait en être de même dans l’hémisphère austral,
et la fin du mois d’août, qui est le février de l’Amérique du
Nord, n’échappa pas à cette loi climatique.

Vers le 25, après une nouvelle alternative de neige et de pluie,
le vent sauta au sud-est, et, subitement, le froid devint
extrêmement vif. Suivant l’estime de l’ingénieur, la colonne
mercurielle d’un thermomètre Fahrenheit n’eût pas marqué moins de
huit degrés au-dessous de zéro (22 degrés centigrades au-dessous
de glace), et cette intensité du froid, rendue plus douloureuse
encore par une bise aiguë, se maintint pendant plusieurs jours.
Les colons durent de nouveau se caserner dans Granite-House, et,
comme il fallut obstruer hermétiquement toutes les ouvertures de
la façade, en ne laissant que le strict passage au renouvellement
de l’air, la consommation de bougies fut considérable.

Afin de les économiser, les colons ne s’éclairèrent souvent
qu’avec la flamme des foyers, où l’on n’épargnait pas le
combustible. Plusieurs fois, les uns ou les autres descendirent
sur la grève, au milieu des glaçons que le flux y entassait à
chaque marée, mais ils remontaient bientôt à Granite-House, et ce
n’était pas sans peine et sans douleur que leurs mains se
retenaient aux bâtons de l’échelle. Par ce froid intense, les
échelons leur brûlaient les doigts.

Il fallut encore occuper ces loisirs que la séquestration faisait
aux hôtes de Granite-House.

Cyrus Smith entreprit alors une opération qui pouvait se pratiquer
à huis clos.

On sait que les colons n’avaient à leur disposition d’autre sucre
que cette substance liquide qu’ils tiraient de l’érable, en
faisant à cet arbre des incisions profondes. Il leur suffisait
donc de recueillir cette liqueur dans des vases, et ils
l’employaient en cet état à divers usages culinaires, et d’autant
mieux, qu’en vieillissant, la liqueur tendait à blanchir et à
prendre une consistance sirupeuse.

Mais il y avait mieux à faire, et un jour Cyrus Smith annonça à
ses compagnons qu’ils allaient se transformer en raffineurs.

«Raffineurs! répondit Pencroff. C’est un métier un peu chaud, je
crois?

-- Très chaud! répondit l’ingénieur.

-- Alors, il sera de saison!» répliqua le marin.

Que ce mot de raffinage n’éveille pas dans l’esprit le souvenir de
ces usines compliquées en outillage et en ouvriers. Non! pour
cristalliser cette liqueur, il suffisait de l’épurer par une
opération qui était extrêmement facile. Placée sur le feu dans de
grands vases de terre, elle fut simplement soumise à une certaine
évaporation, et bientôt une écume monta à sa surface. Dès qu’elle
commença à s’épaissir, Nab eut soin de la remuer avec une spatule
de bois, -- ce qui devait accélérer son évaporation et l’empêcher
en même temps de contracter un goût empyreumatique.

Après quelques heures d’ébullition sur un bon feu, qui faisait
autant de bien aux opérateurs qu’à la substance opérée, celle-ci
s’était transformée en un sirop épais. Ce sirop fut versé dans des
moules d’argile, préalablement fabriqués dans le fourneau même de
la cuisine, et auxquels on avait donné des formes variées. Le
lendemain, ce sirop, refroidi, formait des pains et des tablettes.
C’était du sucre, de couleur un peu rousse, mais presque
transparent et d’un goût parfait.

Le froid continua jusqu’à la mi-septembre, et les prisonniers de
Granite-House commençaient à trouver leur captivité bien longue.
Presque tous les jours, ils tentaient quelques sorties qui ne
pouvaient se prolonger. On travaillait donc constamment à
l’aménagement de la demeure. On causait en travaillant.

Cyrus Smith instruisait ses compagnons en toutes choses, et il
leur expliquait principalement les applications pratiques de la
science. Les colons n’avaient point de bibliothèque à leur
disposition; mais l’ingénieur était un livre toujours prêt,
toujours ouvert à la page dont chacun avait besoin, un livre qui
leur résolvait toutes les questions et qu’ils feuilletaient
souvent. Le temps passait ainsi, et ces braves gens ne semblaient
point redouter l’avenir.

Cependant, il était temps que cette séquestration se terminât.
Tous avaient hâte de revoir, sinon la belle saison, du moins la
cessation de ce froid insupportable. Si seulement ils eussent été
vêtus de manière à pouvoir le braver, que d’excursions ils
auraient tentées, soit aux dunes, soit au marais des Tadornes! Le
gibier devait être facile à approcher, et la chasse eût été
fructueuse, assurément. Mais Cyrus Smith tenait à ce que personne
ne compromît sa santé, car il avait besoin de tous les bras, et
ses conseils furent suivis.

Mais, il faut le dire, le plus impatient de cet emprisonnement,
après Pencroff toutefois, c’était Top. Le fidèle chien se trouvait
fort à l’étroit dans Granite-House. Il allait et venait d’une
chambre à l’autre, et témoignait à sa manière son ennui d’être
caserné.

Cyrus Smith remarqua souvent que, lorsqu’il s’approchait de ce
puits sombre, qui était en communication avec la mer, et dont
l’orifice s’ouvrait au fond du magasin, Top faisait entendre des
grognements singuliers. Top tournait autour de ce trou, qui avait
été recouvert d’un panneau en bois. Quelquefois même, il cherchait
à glisser ses pattes sous ce panneau, comme s’il eût voulu le
soulever.

Il jappait alors d’une façon particulière, qui indiquait à la fois
colère et inquiétude.

L’ingénieur observa plusieurs fois ce manège. Qu’y avait-il donc
dans cet abîme qui pût impressionner à ce point l’intelligent
animal? Le puits aboutissait à la mer, cela était certain. Se
ramifiait-il donc en étroits boyaux à travers la charpente de
l’île?

Était-il en communication avec quelques autres cavités
intérieures? Quelque monstre marin ne venait-il pas, de temps en
temps, respirer au fond de ce puits? L’ingénieur ne savait que
penser, et ne pouvait se retenir de rêver de complications
bizarres. Habitué à aller loin dans le domaine des réalités
scientifiques, il ne se pardonnait pas de se laisser entraîner
dans le domaine de l’étrange et presque du surnaturel; mais
comment s’expliquer que Top, un de ces chiens sensés qui n’ont
jamais perdu leur temps à aboyer à la lune, s’obstinât à sonder du
flair et de l’ouïe cet abîme, si rien ne s’y passait qui dût
éveiller son inquiétude? La conduite de Top intriguait Cyrus Smith
plus qu’il ne lui paraissait raisonnable de se l’avouer à lui-
même. En tout cas, l’ingénieur ne communiqua ses impressions qu’à
Gédéon Spilett, trouvant inutile d’initier ses compagnons aux
réflexions involontaires que faisait naître en lui ce qui n’était
peut-être qu’une lubie de Top. Enfin, les froids cessèrent. Il y
eut des pluies, des rafales mêlées de neige, des giboulées, des
coups de vent, mais ces intempéries ne duraient pas. La glace
s’était dissoute, la neige s’était fondue; la grève, le plateau,
les berges de la Mercy, la forêt, étaient redevenus praticables.
Ce retour du printemps ravit les hôtes de Granite-House, et,
bientôt, ils n’y passèrent plus que les heures du sommeil et des
repas.

On chassa beaucoup dans la seconde moitié de septembre, ce qui
amena Pencroff à réclamer avec une nouvelle insistance les armes à
feu qu’il affirmait avoir été promises par Cyrus Smith.

Celui-ci, sachant bien que, sans un outillage spécial, il lui
serait presque impossible de fabriquer un fusil qui pût rendre
quelque service, reculait toujours et remettait l’opération à plus
tard. Il faisait, d’ailleurs, observer qu’Harbert et Gédéon
Spilett étaient devenus des archers habiles, que toutes sortes
d’animaux excellents, agoutis, kangourous, cabiais, pigeons,
outardes, canards sauvages, bécassines, enfin gibier de poil ou de
plume, tombaient sous leurs flèches, et que, par conséquent, on
pouvait attendre. Mais l’entêté marin n’entendait point de cette
oreille, et il ne laisserait pas de cesse à l’ingénieur que celui-
ci n’eût satisfait son désir. Gédéon Spilett appuyait, du reste,
Pencroff.

«Si l’île, comme on en peut douter, disait-il, renferme des
animaux féroces, il faut penser à les combattre et à les
exterminer. Un moment peut venir où ce soit notre premier devoir.»

Mais, à cette époque, ce ne fut point cette question des armes à
feu qui préoccupa Cyrus Smith, mais bien celle des vêtements. Ceux
que portaient les colons avaient passé l’hiver, mais ils ne
pourraient pas durer jusqu’à l’hiver prochain. Peaux de
carnassiers ou laine de ruminants, c’était ce qu’il fallait se
procurer à tout prix, et, puisque les mouflons ne manquaient pas,
il convenait d’aviser aux moyens d’en former un troupeau qui
serait élevé pour les besoins de la colonie. Un enclos destiné aux
animaux domestiques, une basse-cour aménagée pour les volatiles,
en un mot, une sorte de ferme à fonder en quelque point de l’île,
tels seraient les deux projets importants à exécuter pendant la
belle saison. En conséquence, et en vue de ces établissements
futurs, il devenait donc urgent de pousser une reconnaissance dans
toute la partie ignorée de l’île Lincoln, c’est-à-dire sous ces
hautes forêts qui s’étendaient sur la droite de la Mercy, depuis
son embouchure jusqu’à l’extrémité de la presqu’île Serpentine,
ainsi que sur toute la côte occidentale.

Mais il fallait un temps sûr, et un mois devait s’écouler encore
avant que cette exploration pût être entreprise utilement.

On attendait donc avec une certaine impatience, quand un incident
se produisit, qui vint surexciter encore ce désir qu’avaient les
colons de visiter en entier leur domaine.

On était au 24 octobre. Ce jour-là, Pencroff était allé visiter
les trappes, qu’il tenait toujours convenablement amorcées. Dans
l’une d’elles, il trouva trois animaux qui devaient être bienvenus
à l’office. C’était une femelle de pécari et ses deux petits.

Pencroff revint donc à Granite-House, enchanté de sa capture, et,
comme toujours, le marin fit grand étalage de sa chasse.

«Allons! nous ferons un bon repas, monsieur Cyrus! s’écria-t-il.
Et vous aussi, Monsieur Spilett, vous en mangerez!

-- Je veux bien en manger, répondit le reporter, mais qu’est-ce
que je mangerai?

-- Du cochon de lait.

-- Ah! vraiment, du cochon de lait, Pencroff? À vous entendre, je
croyais que vous rapportiez un perdreau truffé!

-- Comment? s’écria Pencroff. Est-ce que vous feriez fi du cochon
de lait, par hasard?

-- Non, répondit Gédéon Spilett, sans montrer aucun enthousiasme,
et pourvu qu’on n’en abuse pas...

-- C’est bon, c’est bon, monsieur le journaliste, riposta le
marin, qui n’aimait pas à entendre déprécier sa chasse, vous
faites le difficile? Et il y a sept mois, quand nous avons
débarqué dans l’île, vous auriez été trop heureux de rencontrer un
pareil gibier!...

-- Voilà, voilà, répondit le reporter. L’homme n’est jamais ni
parfait, ni content.

-- Enfin, reprit Pencroff, j’espère que Nab se distinguera. Voyez!
Ces deux petits pécaris n’ont pas seulement trois mois! Ils seront
tendres comme des cailles! Allons, Nab, viens! J’en surveillerai
moi-même la cuisson.»

Et le marin, suivi de Nab, gagna la cuisine et s’absorba dans ses
travaux culinaires.

On le laissa faire à sa façon. Nab et lui préparèrent donc un
repas magnifique, les deux petits pécaris, un potage de kangourou,
un jambon fumé, des amandes de pignon, de la boisson de
dragonnier, du thé d’Oswego, -- enfin, tout ce qu’il y avait de
meilleur; mais entre tous les plats devaient figurer au premier
rang les savoureux pécaris, accommodés à l’étuvée.

À cinq heures, le dîner fut servi dans la salle de Granite-House.
Le potage de kangourou fumait sur la table. On le trouva
excellent. Au potage succédèrent les pécaris, que Pencroff voulut
découper lui-même, et dont il servit des portions monstrueuses à
chacun des convives.

Ces cochons de lait étaient vraiment délicieux, et Pencroff
dévorait sa part avec un entrain superbe, quand tout à coup un cri
et un juron lui échappèrent.

«Qu’y a-t-il? demanda Cyrus Smith.

-- Il y a... il y a... que je viens de me casser une dent!
répondit le marin.

-- Ah çà! il y a donc des cailloux dans vos pécaris? dit Gédéon
Spilett.

-- Il faut croire», répondit Pencroff, en retirant de ses lèvres
l’objet qui lui coûtait une mâchelière!...

Ce n’était point un caillou... C’était un grain de plomb.

PARTIE 2
L’ABANDONNÉ
CHAPITRE I

Il y avait sept mois, jour pour jour, que les passagers du ballon
avaient été jetés sur l’île Lincoln. Depuis cette époque, quelque
recherche qu’ils eussent faite, aucun être humain ne s’était
montré à eux. Jamais une fumée n’avait trahi la présence de
l’homme à la surface de l’île.

Jamais un travail manuel n’y avait attesté son passage, ni à une
époque ancienne, ni à une époque récente. Non seulement elle ne
semblait pas être habitée, mais on devait croire qu’elle n’avait
jamais dû l’être. Et, maintenant, voilà que tout cet échafaudage
de déductions tombait devant un simple grain de métal, trouvé dans
le corps d’un inoffensif rongeur!

C’est qu’en effet, ce plomb était sorti d’une arme à feu, et quel
autre qu’un être humain avait pu s’être servi de cette arme?

Lorsque Pencroff eut posé le grain de plomb sur la table, ses
compagnons le regardèrent avec un étonnement profond. Toutes les
conséquences de cet incident, considérable malgré son apparente
insignifiance, avaient subitement saisi leur esprit.

L’apparition subite d’un être surnaturel ne les eût pas
impressionnés plus vivement.

Cyrus Smith n’hésita pas à formuler tout d’abord les hypothèses
que ce fait, aussi surprenant qu’inattendu, devait provoquer. Il
prit le grain de plomb, le tourna, le retourna, le palpa entre
l’index et le pouce. Puis:

«Vous êtes en mesure d’affirmer, demanda-t-il à Pencroff, que le
pécari, blessé par ce grain de plomb, était à peine âgé de trois
mois?

-- À peine, Monsieur Cyrus, répondit Pencroff. Il tétait encore sa
mère quand je l’ai trouvé dans la fosse.

-- Eh bien, dit l’ingénieur, il est par cela même prouvé que,
depuis trois mois au plus, un coup de fusil a été tiré dans l’île
Lincoln.

-- Et qu’un grain de plomb, ajouta Gédéon Spilett, a atteint, mais
non mortellement, ce petit animal.

-- Cela est indubitable, reprit Cyrus Smith, et voici quelles
conséquences il convient de déduire de cet incident: ou l’île
était habitée avant notre arrivée, ou des hommes y ont débarqué
depuis trois mois au plus. Ces hommes sont-ils arrivés
volontairement ou involontairement, par le fait d’un atterrissage
ou d’un naufrage? Ce point ne pourra être élucidé que plus tard.
Quant à ce qu’ils sont, européens ou malais, ennemis ou amis de
notre race, rien ne peut nous permettre de le deviner, et s’ils
habitent encore l’île, ou s’ils l’ont quittée, nous ne le savons
pas davantage. Mais ces questions nous intéressent trop
directement pour que nous restions plus longtemps dans
l’incertitude.

-- Non! Cent fois non! Mille fois non! s’écria le marin en se
levant de table. Il n’y a pas d’autres hommes que nous sur l’île
Lincoln! Que diable!

L’île n’est pas grande, et, si elle eût été habitée, nous aurions
bien aperçu déjà quelques-uns de ses habitants!

-- Le contraire, en effet, serait bien étonnant, dit Harbert.

-- Mais il serait bien plus étonnant, je suppose, fit observer le
reporter, que ce pécari fût né avec un grain de plomb dans le
corps!

-- À moins, dit sérieusement Nab, que Pencroff n’ait eu...

-- Voyez-vous cela, Nab, riposta Pencroff. J’aurais, sans m’en
être aperçu, depuis tantôt cinq ou six mois, un grain de plomb
dans la mâchoire! Mais où se serait-il caché? Ajouta le marin, en
ouvrant la bouche de façon à montrer les magnifiques trente-deux
dents qui la garnissaient. Regarde bien, Nab, et si tu trouves une
dent creuse dans ce râtelier-là, je te permets de lui en arracher
une demi-douzaine!

-- L’hypothèse de Nab est inadmissible, en effet, répondit Cyrus
Smith, qui, malgré la gravité de ses pensées, ne put retenir un
sourire. Il est certain qu’un coup de fusil a été tiré dans l’île,
depuis trois mois au plus. Mais je serais porté à admettre que les
êtres quelconques qui ont atterri sur cette côte n’y sont que
depuis très peu de temps ou qu’ils n’ont fait qu’y passer, car si,
à l’époque à laquelle nous explorions l’île du haut du mont
Franklin, elle eût été habitée, nous l’aurions vu ou nous aurions
été vus. Il est donc probable que, depuis quelques semaines
seulement, des naufragés ont été jetés par une tempête sur un
point de la côte. Quoi qu’il en soit, il nous importe d’être fixés
sur ce point.

-- Je pense que nous devrons agir prudemment, dit le reporter.

-- C’est mon avis, répondit Cyrus Smith, car il est
malheureusement à craindre que ce ne soient des pirates malais qui
aient débarqué sur l’île!

-- Monsieur Cyrus, demanda le marin, ne serait-il pas convenable,
avant d’aller à la découverte, de construire un canot qui nous
permît, soit de remonter la rivière, soit au besoin de contourner
la côte? Il ne faut pas se laisser prendre au dépourvu.

-- Votre idée est bonne, Pencroff, répondit l’ingénieur, mais nous
ne pouvons attendre. Or, il faudrait au moins un mois pour
construire un canot...

-- Un vrai canot, oui, répondit le marin, mais nous n’avons pas
besoin d’une embarcation destinée à tenir la mer, et, en cinq
jours au plus, je me fais fort de construire une pirogue
suffisante pour naviguer sur la Mercy.

-- En cinq jours, s’écria Nab, fabriquer un bateau?

-- Oui, Nab, un bateau à la mode indienne.

-- En bois? demanda le nègre d’un air peu convaincu.

-- En bois, répondit Pencroff, ou plutôt en écorce. Je vous
répète, Monsieur Cyrus, qu’en cinq jours l’affaire peut être
enlevée!

-- En cinq jours, soit! répondit l’ingénieur.

-- Mais d’ici là, nous ferons bien de nous garder sévèrement! dit
Harbert.

-- Très sévèrement, mes amis, répondit Cyrus Smith, et je vous
prierai de borner vos excursions de chasse aux environs de
Granite-House.»

Le dîner finit moins gaiement que n’avait espéré Pencroff.

Ainsi donc, l’île était ou avait été habitée par d’autres que par
les colons. Depuis l’incident du grain de plomb, c’était un fait
désormais incontestable, et une pareille révélation ne pouvait que
provoquer de vives inquiétudes chez les colons.

Cyrus Smith et Gédéon Spilett, avant de se livrer au repos,
s’entretinrent longuement de ces choses.

Ils se demandèrent si, par hasard, cet incident n’aurait pas
quelque connexité avec les circonstances inexplicables du
sauvetage de l’ingénieur et autres particularités étranges qui les
avaient déjà frappés à plusieurs reprises. Cependant, Cyrus Smith,
après avoir discuté le pour et le contre de la question, finit par
dire:

«En somme, voulez-vous connaître mon opinion, mon cher Spilett?

-- Oui, Cyrus.

-- Eh bien, la voici: si minutieusement que nous explorions l’île,
nous ne trouverons rien!»

Dès le lendemain, Pencroff se mit à l’ouvrage. Il ne s’agissait
pas d’établir un canot avec membrure et bordage, mais tout
simplement un appareil flottant, à fond plat, qui serait excellent
pour la navigation de la Mercy, surtout aux approches de ses
sources, où l’eau présenterait peu de profondeur. Des morceaux
d’écorce, cousus l’un à l’autre, devaient suffire à former la
légère embarcation, et au cas où, par suite d’obstacles naturels,
un portage deviendrait nécessaire, elle ne serait ni lourde, ni
encombrante.

Pencroff comptait former la suture des bandes d’écorce au moyen de
clous rivés, et assurer, avec leur adhérence, le parfait
étanchement de l’appareil.

Il s’agissait donc de choisir des arbres dont l’écorce, souple et
tenace, se prêtât à ce travail.

Or, précisément, le dernier ouragan avait abattu une certaine
quantité de douglas, qui convenaient parfaitement à ce genre de
construction. Quelques-uns de ces sapins gisaient à terre, et il
n’y avait plus qu’à les écorcer, mais ce fut là le plus difficile,
vu l’imperfection des outils que possédaient les colons. En somme,
on en vint à bout.

Pendant que le marin, secondé par l’ingénieur, s’occupait ainsi,
sans perdre une heure, Gédéon Spilett et Harbert ne restèrent pas
oisifs. Ils s’étaient faits les pourvoyeurs de la colonie. Le
reporter ne pouvait se lasser d’admirer le jeune garçon, qui avait
acquis une adresse remarquable dans le maniement de l’arc ou de
l’épieu.

Harbert montrait aussi une grande hardiesse, avec beaucoup de ce
sang-froid que l’on pourrait justement appeler «le raisonnement de
la bravoure.» Les deux compagnons de chasse, tenant compte,
d’ailleurs, des recommandations de Cyrus Smith, ne sortaient plus
d’un rayon de deux milles autour de Granite-House, mais les
premières rampes de la forêt fournissaient un tribut suffisant
d’agoutis, de cabiais, de kangourous, de pécaris, etc., et si le
rendement des trappes était peu important depuis que le froid
avait cessé, du moins la garenne donnait-elle son contingent
accoutumé, qui eût pu nourrir toute la colonie de l’île Lincoln.

Souvent, pendant ces chasses, Harbert causait avec Gédéon Spilett
de cet incident du grain de plomb, et des conséquences qu’en avait
tirées l’ingénieur, et un jour -- c’était le 26 octobre-il lui
dit:

«Mais, Monsieur Spilett, ne trouvez-vous pas très extraordinaire
que si quelques naufragés ont débarqué sur cette île, ils ne se
soient pas encore montrés du côté de Granite-House?

-- Très étonnant, s’ils y sont encore, répondit le reporter, mais
pas étonnant du tout, s’ils n’y sont plus!

-- Ainsi, vous pensez que ces gens-là ont déjà quitté l’île?
Reprit Harbert.

-- C’est plus que probable, mon garçon, car si leur séjour s’y fût
prolongé, et surtout s’ils y étaient encore, quelque incident eût
fini par trahir leur présence.

-- Mais s’ils ont pu repartir, fit observer le jeune garçon, ce
n’étaient pas des naufragés?

-- Non, Harbert, ou, tout au moins, ils étaient ce que
j’appellerai des naufragés provisoires. Il est très possible, en
effet, qu’un coup de vent les ait jetés sur l’île, sans avoir
désemparé leur embarcation, et que, le coup de vent passé, ils
aient repris la mer.

-- Il faut avouer une chose, dit Harbert, c’est que M Smith a
toujours paru plutôt redouter que désirer la présence d’êtres
humains sur notre île.

-- En effet, répondit le reporter, il ne voit guère que des malais
qui puissent fréquenter ces mers, et ces gentlemen-là sont de
mauvais chenapans qu’il est bon d’éviter.

-- Il n’est pas impossible, Monsieur Spilett, reprit Harbert, que
nous retrouvions, un jour ou l’autre, des traces de leur
débarquement, et peut-être serons-nous fixés à cet égard?

-- Je ne dis pas non, mon garçon. Un campement abandonné, un feu
éteint, peuvent nous mettre sur la voie, et c’est ce que nous
chercherons dans notre exploration prochaine.»

Le jour où les deux chasseurs causaient ainsi, ils se trouvaient
dans une portion de la forêt voisine de la Mercy, remarquable par
des arbres de toute beauté. Là, entre autres, s’élevaient, à une
hauteur de près de deux cents pieds au-dessus du sol, quelques-uns
de ces superbes conifères auxquels les indigènes donnent le nom de
«kauris» dans la Nouvelle-Zélande.

«Une idée, Monsieur Spilett, dit Harbert. Si je montais à la cime
de l’un de ces kauris, je pourrais peut-être observer le pays dans
un rayon assez étendu?

-- L’idée est bonne, répondit le reporter, mais pourras-tu grimper
jusqu’au sommet de ces géants-là?

-- Je vais toujours essayer», répondit Harbert.

Le jeune garçon, agile et adroit, s’élança sur les premières
branches, dont la disposition rendait assez facile l’escalade du
kauri, et, en quelques minutes, il était arrivé à sa cime, qui
émergeait de cette immense plaine de verdure que formaient les
ramures arrondies de la forêt. De ce point élevé, le regard
pouvait s’étendre sur toute la portion méridionale de l’île,
depuis le cap Griffe, au sud-est, jusqu’au promontoire du Reptile,
au sud-ouest. Dans le nord-ouest se dressait le mont Franklin, qui
masquait un grand quart de l’horizon.

Mais Harbert, du haut de son observatoire, pouvait précisément
observer toute cette portion encore inconnue de l’île, qui avait
pu donner ou donnait refuge aux étrangers dont on soupçonnait la
présence.

Le jeune garçon regarda avec une attention extrême. Sur la mer
d’abord, rien en vue. Pas une voile, ni à l’horizon, ni sur les
atterrages de l’île.

Toutefois, comme le massif des arbres cachait le littoral, il
était possible qu’un bâtiment, surtout un bâtiment désemparé de sa
mâture, eût accosté la terre de très près, et, par conséquent, fût
invisible pour Harbert. Au milieu des bois du Far-West, rien non
plus. La forêt formait un impénétrable dôme, mesurant plusieurs
milles carrés, sans une clairière, sans une éclaircie. Il était
même impossible de suivre le cours de la Mercy et de reconnaître
le point de la montagne dans lequel elle prenait sa source.

Peut-être d’autres creeks couraient-ils vers l’ouest, mais rien ne
permettait de le constater.

Mais, du moins, si tout indice de campement échappait à Harbert,
ne pouvait-il surprendre dans l’air quelque fumée qui décelât la
présence de l’homme? L’atmosphère était pure, et la moindre vapeur
s’y fût nettement détachée sur le fond du ciel.

Pendant un instant, Harbert crut voir une légère fumée monter dans
l’ouest, mais une observation plus attentive lui démontra qu’il se
trompait. Il regarda avec un soin extrême, et sa vue était
excellente... non, décidément, il n’y avait rien.

Harbert redescendit au pied du kauri, et les deux chasseurs
revinrent à Granite-House. Là, Cyrus Smith écouta le récit du
jeune garçon, secoua la tête et ne dit rien. Il était bien évident
qu’on ne pourrait se prononcer sur cette question qu’après une
exploration complète de l’île.

Le surlendemain, -- 28 octobre, -- un autre incident se produisit,
dont l’explication devait encore laisser à désirer. En rôdant sur
la grève, à deux milles de Granite-House, Harbert et Nab furent
assez heureux pour capturer un magnifique échantillon de l’ordre
des chélonées. C’était une tortue franche du genre mydase, dont la
carapace offrait d’admirables reflets verts.

Harbert aperçut cette tortue qui se glissait entre les roches pour
gagner la mer.

«À moi, Nab, à moi!» cria-t-il.

Nab accourut.

«Le bel animal! dit Nab, mais comment nous en emparer?

-- Rien n’est plus aisé, Nab, répondit Harbert. Nous allons
retourner cette tortue sur le dos, et elle ne pourra plus
s’enfouir. Prenez votre épieu et imitez-moi.»

Le reptile, sentant le danger, s’était retiré entre sa carapace et
son plastron. On ne voyait plus ni sa tête, ni ses pattes, et il
était immobile comme un roc.

Harbert et Nab engagèrent alors leurs bâtons sous le sternum de
l’animal, et, unissant leurs efforts, ils parvinrent, non sans
peine, à le retourner sur le dos. Cette tortue, qui mesurait trois
pieds de longueur, devait peser au moins quatre cents livres.

«Bon! s’écria Nab, voilà qui réjouira l’ami Pencroff!» en effet,
l’ami Pencroff ne pouvait manquer d’être réjoui, car la chair de
ces tortues, qui se nourrissent de zostères, est extrêmement
savoureuse. En ce moment, celle-ci ne laissait plus entrevoir que
sa tête petite, aplatie, mais très élargie postérieurement par de
grandes fosses temporales, cachées sous une voûte osseuse.

«Et maintenant, que ferons-nous de notre gibier? dit Nab. Nous ne
pouvons pas le traîner à Granite-House!

-- Laissons-le ici, puisqu’il ne peut se retourner, répondit
Harbert, et nous reviendrons le reprendre avec le chariot.

-- C’est entendu.»

Toutefois, pour plus de précaution, Harbert prit le soin, que Nab
jugeait superflu, de caler l’animal avec de gros galets. Après
quoi, les deux chasseurs revinrent à Granite-House, en suivant la
grève que la marée, basse alors, découvrait largement.

Harbert, voulant faire une surprise à Pencroff, ne lui dit rien du
«superbe échantillon des chélonées»

Qu’il avait retourné sur le sable; mais deux heures après, Nab et
lui étaient de retour, avec le chariot, à l’endroit où ils
l’avaient laissé. Le «superbe échantillon des chélonées» n’y était
plus.

Nab et Harbert se regardèrent d’abord, puis ils regardèrent autour
d’eux. C’était pourtant bien à cette place que la tortue avait été
laissée. Le jeune garçon retrouva même les galets dont il s’était
servi, et, par conséquent, il était sûr de ne pas se tromper.

«Ah çà! dit Nab, ça se retourne donc, ces bêtes-là?

-- Il paraît, répondit Harbert, qui n’y pouvait rien comprendre et
regardait les galets épars sur le sable.

-- Eh bien, c’est Pencroff qui ne sera pas content!

-- Et c’est M Smith qui sera peut-être bien embarrassé pour
expliquer cette disparition! pensa Harbert.

-- Bon, fit Nab, qui voulait cacher sa mésaventure, nous n’en
parlerons pas.

-- Au contraire, Nab, il faut en parler», répondit Harbert.

Et tous deux, reprenant le chariot, qu’ils avaient inutilement
amené, revinrent à Granite-House.

Arrivé au chantier, où l’ingénieur et le marin travaillaient
ensemble, Harbert raconta ce qui s’était passé.

«Ah! Les maladroits! s’écria le marin. Avoir laissé échapper
cinquante potages au moins!

-- Mais, Pencroff, répliqua Nab, ce n’est pas notre faute si la
bête s’est enfuie, puisque je te dis que nous l’avions retournée!

-- Alors, vous ne l’aviez pas assez retournée! riposta plaisamment
l’intraitable marin.

-- Pas assez!» s’écria Harbert.

Et il raconta qu’il avait pris soin de caler la tortue avec des
galets.

«C’est donc un miracle! répliqua Pencroff.

-- Je croyais, Monsieur Cyrus, dit Harbert, que les tortues, une
fois placées sur le dos, ne pouvaient se remettre sur leurs
pattes, surtout quand elles étaient de grande taille?

-- Cela est vrai, mon enfant, répondit Cyrus Smith.

-- Alors, comment a-t-il pu se faire...?

-- À quelle distance de la mer aviez-vous laissé cette tortue?
demanda l’ingénieur, qui, ayant suspendu son travail,
réfléchissait à cet incident.

-- À une quinzaine de pieds, au plus, répondit Harbert.

-- Et la marée était basse, à ce moment?

-- Oui, Monsieur Cyrus.

-- Eh bien, répondit l’ingénieur, ce que la tortue ne pouvait
faire sur le sable, il se peut qu’elle l’ait fait dans l’eau. Elle
se sera retournée quand le flux l’a reprise, et elle aura
tranquillement regagné la haute mer.

-- Ah! Maladroits que nous sommes! s’écria Nab.

-- C’est précisément ce que j’avais eu l’honneur de vous dire!»
répondit Pencroff.

Cyrus Smith avait donné cette explication, qui était admissible
sans doute. Mais était-il bien convaincu de la justesse de cette
explication? On n’oserait l’affirmer.

CHAPITRE II

Le 29 octobre, le canot d’écorce était entièrement achevé.
Pencroff avait tenu sa promesse, et une sorte de pirogue, dont la
coque était membrée au moyen de baguettes flexibles de crejimba,
avait été construite en cinq jours. Un banc à l’arrière, un second
banc au milieu, pour maintenir l’écartement, un troisième banc à
l’avant, un plat-bord pour soutenir les tolets de deux avirons,
une godille pour gouverner, complétaient cette embarcation, longue
de douze pieds, et qui ne pesait pas deux cents livres. Quant à
l’opération du lancement, elle fut extrêmement simple. La légère
pirogue fut portée sur le sable, à la lisière du littoral, devant
Granite-House, et le flot montant la souleva.

Pencroff, qui sauta aussitôt dedans, la manoeuvra à la godille, et
put constater qu’elle était très convenable pour l’usage qu’on en
voulait faire.

«Hurrah! s’écria le marin, qui ne dédaigna pas de célébrer ainsi
son propre triomphe. Avec cela, on ferait le tour...

-- Du monde? demanda Gédéon Spilett.

-- Non, de l’île. Quelques cailloux pour lest, un mât sur l’avant,
et un bout de voile que M Smith nous fabriquera un jour, et on ira
loin! Eh bien! Monsieur Cyrus, et vous, Monsieur Spilett, et vous,
Harbert, et toi, Nab, est-ce que vous ne venez pas essayer notre
nouveau bâtiment? Que diable! Il faut pourtant voir s’il peut nous
porter tous les cinq!»

En effet, c’était une expérience à faire. Pencroff, d’un coup de
godille, ramena l’embarcation près de la grève par un étroit
passage que les roches laissaient entre elles, et il fut convenu
qu’on ferait, ce jour même, l’essai de la pirogue, en suivant le
rivage jusqu’à la première pointe où finissaient les rochers du
sud. Au moment d’embarquer, Nab s’écria:

«Mais il fait pas mal d’eau, ton bâtiment, Pencroff!

-- Ce n’est rien, Nab, répondit le marin. Il faut que le bois
s’étanche! Dans deux jours il n’y paraîtra plus, et notre pirogue
n’aura pas plus d’eau dans le ventre qu’il n’y en a dans l’estomac
d’un ivrogne. Embarquez!»

On s’embarqua donc, et Pencroff poussa au large.

Le temps était magnifique, la mer calme comme si ses eaux eussent
été contenues dans les rives étroites d’un lac, et la pirogue
pouvait l’affronter avec autant de sécurité que si elle eût
remonté le tranquille courant de la Mercy. Des deux avirons, Nab
prit l’un, Harbert l’autre, et Pencroff resta à l’arrière de
l’embarcation, afin de la diriger à la godille.

Le marin traversa d’abord le canal et alla raser la pointe sud de
l’îlot. Une légère brise soufflait du sud. Point de houle, ni dans
le canal, ni au large. Quelques longues ondulations que la pirogue
sentait à peine, car elle était lourdement chargée, gonflaient
régulièrement la surface de la mer. On s’éloigna environ d’un
demi-mille de la côte, de manière à apercevoir tout le
développement du mont Franklin.

Puis, Pencroff, virant de bord, revint vers l’embouchure de la
rivière. La pirogue suivit alors le rivage, qui, s’arrondissant
jusqu’à la pointe extrême, cachait toute la plaine marécageuse des
Tadornes.

Cette pointe, dont la distance se trouvait accrue par la courbure
de la côte, était environ à trois milles de la Mercy. Les colons
résolurent d’aller à son extrémité et de ne la dépasser que du peu
qu’il faudrait pour prendre un aperçu rapide de la côte jusqu’au
cap Griffe.

Le canot suivit donc le littoral à une distance de deux encablures
au plus, en évitant les écueils dont ces atterrages étaient semés
et que la marée montante commençait à couvrir. La muraille allait
en s’abaissant depuis l’embouchure de la rivière jusqu’à la
pointe. C’était un amoncellement de granits, capricieusement
distribués, très différents de la courtine, qui formaient le
plateau de Grande-vue, et d’un aspect extrêmement sauvage.

On eût dit qu’un énorme tombereau de roches avait été vidé là.
Point de végétation sur ce saillant très aigu qui se prolongeait à
deux milles en avant de la forêt, et cette pointe figurait assez
bien le bras d’un géant qui serait sorti d’une manche de verdure.

Le canot, poussé par les deux avirons, avançait sans peine. Gédéon
Spilett, le crayon d’une main, le carnet de l’autre, dessinait la
côte à grands traits.

Nab, Pencroff et Harbert causaient en examinant cette partie de
leur domaine, nouvelle à leurs yeux, et, à mesure que la pirogue
descendait vers le sud, les deux caps Mandibule paraissaient se
déplacer et fermer plus étroitement la baie de l’Union.

Quant à Cyrus Smith, il ne parlait pas, il regardait, et, à la
défiance qu’exprimait son regard, il semblait toujours qu’il
observât quelque contrée étrange.

Cependant, après trois quarts d’heure de navigation, la pirogue
était arrivée presque à l’extrémité de la pointe, et Pencroff se
préparait à la doubler, quand Harbert, se levant, montra une tache
noire, en disant:

«Qu’est-ce que je vois donc là-bas sur la grève?»

Tous les regards se portèrent vers le point indiqué.

«En effet, dit le reporter, il y a quelque chose. On dirait une
épave à demi enfoncée dans le sable.

-- Ah! s’écria Pencroff, je vois ce que c’est!

-- Quoi donc? demanda Nab.

-- Des barils, des barils, qui peuvent être pleins! répondit le
marin.

-- Au rivage, Pencroff!» dit Cyrus Smith.

En quelques coups d’aviron, la pirogue atterrissait au fond d’une
petite anse, et ses passagers sautaient sur la grève.

Pencroff ne s’était pas trompé. Deux barils étaient là, à demi
enfoncés dans le sable, mais encore solidement attachés à une
large caisse qui, soutenue par eux, avait ainsi flotté jusqu’au
moment où elle était venue s’échouer sur le rivage.

«Il y a donc eu un naufrage dans les parages de l’île? demanda
Harbert.

-- Évidemment, répondit Gédéon Spilett.

-- Mais qu’y a-t-il dans cette caisse? s’écria Pencroff avec une
impatience bien naturelle. Qu’y a-t-il dans cette caisse? Elle est
fermée, et rien pour en briser le couvercle! Eh bien, à coups de
pierre alors...»

Et le marin, soulevant un bloc pesant, allait enfoncer une des
parois de la caisse, quand l’ingénieur, l’arrêtant:

«Pencroff, lui dit-il, pouvez-vous modérer votre impatience
pendant une heure seulement?

-- Mais, Monsieur Cyrus, songez donc! Il y a peut-être là-dedans
tout ce qui nous manque!

-- Nous le saurons, Pencroff, répondit l’ingénieur, mais croyez-
moi, ne brisez pas cette caisse, qui peut nous être utile.
Transportons-la à Granite-House, où nous l’ouvrirons plus
facilement et sans la briser. Elle est toute préparée pour le
voyage, et, puisqu’elle a flotté jusqu’ici, elle flottera bien
encore jusqu’à l’embouchure de la rivière.

-- Vous avez raison, Monsieur Cyrus, et j’avais tort, répondit le
marin, mais on n’est pas toujours maître de soi!»

L’avis de l’ingénieur était sage. En effet, la pirogue n’aurait pu
contenir les objets probablement renfermés dans cette caisse, qui
devait être pesante, puisqu’il avait fallu la «soulager» au moyen
de deux barils vides. Donc, mieux valait la remorquer ainsi
jusqu’au rivage de Granite-House.

Et maintenant, d’où venait cette épave? C’était là une importante
question. Cyrus Smith et ses compagnons regardèrent attentivement
autour d’eux et parcoururent le rivage sur un espace de plusieurs
centaines de pas. Nul autre débris ne leur apparut.

La mer fut observée également. Harbert et Nab montèrent sur un roc
élevé, mais l’horizon était désert. Rien en vue, ni un bâtiment
désemparé, ni un navire à la voile.

Cependant, il y avait eu naufrage, ce n’était pas douteux. Peut-
être même cet incident se rattachait-il à l’incident du grain de
plomb? Peut-être des étrangers avaient-ils atterri sur un autre
point de l’île? Peut-être y étaient-ils encore? Mais la réflexion
que firent naturellement les colons, c’est que ces étrangers ne
pouvaient être des pirates malais, car l’épave avait évidemment
une provenance soit américaine, soit européenne.

Tous revinrent auprès de la caisse, qui mesurait cinq pieds de
long sur trois de large. Elle était en bois de chêne, très
soigneusement fermée, et recouverte d’une peau épaisse que
maintenaient des clous de cuivre. Les deux grosses barriques,
hermétiquement bouchées, mais qu’on sentait vides au choc,
adhéraient à ses flancs au moyen de fortes cordes, nouées de
noeuds que Pencroff reconnut aisément pour des «noeuds marins.»
Elle paraissait être dans un parfait état de conservation, ce qui
s’expliquait par ce fait, qu’elle s’était échouée sur une grève de
sable et non sur des récifs. On pouvait même affirmer, en
l’examinant bien, que son séjour dans la mer n’avait pas été long,
et aussi que son arrivée sur ce rivage était récente. L’eau ne
semblait point avoir pénétré au dedans, et les objets qu’elle
contenait devaient être intacts.

Il était évident que cette caisse avait été jetée par-dessus le
bord d’un navire désemparé, courant vers l’île, et que, dans
l’espérance qu’elle arriverait à la côte, où ils la retrouveraient
plus tard, des passagers avaient pris la précaution de l’alléger
au moyen d’un appareil flottant.

«Nous allons remorquer cette épave jusqu’à Granite-House, dit
l’ingénieur, et nous en ferons l’inventaire; puis, si nous
découvrons sur l’île quelques survivants de ce naufrage présumé,
nous la remettrons à ceux auxquels elle appartient. Si nous ne
retrouvons personne...

-- Nous la garderons pour nous! s’écria Pencroff. Mais, pour dieu,
qu’est-ce qu’il peut bien y avoir là dedans!»

La marée commençait déjà à atteindre l’épave, qui devait
évidemment flotter au plein de la mer. Une des cordes qui
attachaient les barils fut en partie déroulée et servit d’amarre
pour lier l’appareil flottant au canot. Puis, Pencroff et Nab
creusèrent le sable avec leurs avirons, afin de faciliter le
déplacement de la caisse, et bientôt l’embarcation, remorquant la
caisse, commença à doubler la pointe, à laquelle fut donné le nom
de pointe de l’épave (flotson-point). La remorque était lourde, et
les barils suffisaient à peine à soutenir la caisse hors de l’eau.
Aussi le marin craignait-il à chaque instant qu’elle ne se
détachât et ne coulât par le fond. Mais, heureusement, ses
craintes ne se réalisèrent pas, et une heure et demie après son
départ-il avait fallut tout ce temps pour franchir cette distance
de trois milles-la pirogue accostait le rivage devant Granite-
House.

Canot et épave furent alors halés sur le sable, et, comme la mer
se retirait déjà, ils ne tardèrent pas à demeurer à sec. Nab avait
été prendre des outils pour forcer la caisse, de manière à ne la
détériorer que le moins possible, et on procéda à son inventaire.

Pencroff ne chercha point à cacher qu’il était extrêmement ému.

Le marin commença par détacher les deux barils, qui, étant en fort
bon état, pourraient être utilisés, cela va sans dire. Puis, les
serrures furent forcées au moyen d’une pince, et le couvercle se
rabattit aussitôt. Une seconde enveloppe en zinc doublait
l’intérieur de la caisse, qui avait été évidemment disposée pour
que les objets qu’elle renfermait fussent, en toutes
circonstances, à l’abri de l’humidité.

«Ah! s’écria Nab, est-ce que ce seraient des conserves qu’il y a
là dedans!

-- J’espère bien que non, répondit le reporter.

-- Si seulement il y avait... dit le marin à mi-voix.

-- Quoi donc? Lui demanda Nab, qui l’entendit.

-- Rien!»

La chape de zinc fut fendue dans toute sa largeur, puis rabattue
sur les côtés de la caisse, et, peu à peu, divers objets de nature
très différente furent extraits et déposés sur le sable. À chaque
nouvel objet, Pencroff poussait de nouveaux hurrahs, Harbert
battait des mains, et Nab dansait... comme un nègre. Il y avait là
des livres qui auraient rendu Harbert fou de joie, et des
ustensiles de cuisine que Nab eût couverts de baisers!

Du reste, les colons eurent lieu d’être extrêmement satisfaits,
car cette caisse contenait des outils, des armes, des instruments,
des vêtements, des livres, et en voici la nomenclature exacte,
telle qu’elle fut portée sur le carnet de Gédéon Spilett:

Outils: 3 couteaux à plusieurs lames.
2 haches de bûcheron.
2 haches de charpentier.
Outils: 3 rabots.
2 herminettes.
1 besaiguë.
6 ciseaux à froid.
2 limes.
3 marteaux.
3 vrilles.
2 tarières.
10 sacs de clous et de vis.
3 scies de diverses grandeurs.
Outils: 2 boîtes d’aiguilles.
Armes: 2 fusils à pierre.
2 fusils à capsule.
2 carabines à inflammation centrale.
5 coutelas.
4 sabres d’abordage.
2 barils de poudre pouvant contenir chacun vingt-cinq livres.
12 boîtes d’amorces fulminantes.
Instruments: 1 sextant 1 jumelle.
Instruments: 1 longue-vue.
1 boîte de compas.
1 boussole de poche.
1 thermomètre de fahrenheit 1 baromètre anéroïde.
1 boîte renfermant tout un appareil photographique, objectif,
plaques, produits chimiques, etc.
Vêtements: 2 douzaines de chemises d’un tissu particulier qui
ressemblait à de la laine, mais dont l’origine était évidemment
végétale.
3 douzaines de bas de même tissu.
Ustensiles: 1 coquemar en fer.
6 casseroles de cuivre étamé.
3 plats de fer.
10 couverts d’aluminium.
2 bouilloires.
1 petit fourneau portatif.
6 couteaux de table.
Livres: 1 bible contenant l’ancien et le nouveau testament.
1 atlas.
1 dictionnaire des divers idiomes polynésiens.
1 dictionnaire des sciences naturelles, en six volumes.
3 rames de papier blanc.
2 registres à pages blanches.

«Il faut avouer, dit le reporter, après que l’inventaire eut été
achevé, que le propriétaire de cette caisse était un homme
pratique! Outils, armes, instruments, habits, ustensiles, livres,
rien n’y manque! On dirait vraiment qu’il s’attendait à faire
naufrage et qu’il s’y était préparé d’avance!

-- Rien n’y manque, en effet, murmura Cyrus Smith d’un air pensif.

-- Et à coup sûr, ajouta Harbert, le bâtiment qui portait cette
caisse et son propriétaire n’était pas un pirate malais!

-- À moins, dit Pencroff, que ce propriétaire n’eût été fait
prisonnier par des pirates...

-- Ce n’est pas admissible, répondit le reporter. Il est plus
probable qu’un bâtiment américain ou européen a été entraîné dans
ces parages, et que des passagers, voulant sauver, au moins, le
nécessaire, ont préparé ainsi cette caisse et l’ont jetée à la
mer.

-- Est-ce votre avis, Monsieur Cyrus? demanda Harbert.

-- Oui, mon enfant, répondit l’ingénieur, cela a pu se passer
ainsi. Il est possible qu’au moment, ou en prévision d’un
naufrage, on ait réuni dans cette caisse divers objets de première
utilité, pour les retrouver en quelque point de la côte...

-- Même la boîte à photographie! fit observer le marin d’un air
assez incrédule.

-- Quant à cet appareil, répondit Cyrus Smith, je n’en comprends
pas bien l’utilité, et mieux eût valu pour nous, comme pour tous
autres naufragés, un assortiment de vêtements plus complet ou des
munitions plus abondantes!

-- Mais n’y a-t-il sur ces instruments, sur ces outils, sur ces
livres, aucune marque, aucune adresse, qui puisse nous en faire
reconnaître la provenance?» demanda Gédéon Spilett.

C’était à voir. Chaque objet fut donc attentivement examiné,
principalement les livres, les instruments et les armes. Ni les
armes, ni les instruments, contrairement à ce qui se fait
d’habitude, ne portaient la marque du fabricant; ils étaient,
d’ailleurs, en parfait état et ne semblaient pas avoir servi. Même
particularité pour les outils et les ustensiles; tout était neuf,
ce qui prouvait, en somme, que l’on n’avait pas pris ces objets,
au hasard, pour les jeter dans cette caisse, mais, au contraire,
que le choix de ces objets avait été médité et leur classement
fait avec soin. C’était aussi ce qu’indiquait cette seconde
enveloppe de métal qui les avait préservés de toute humidité et
qui n’aurait pu être soudée dans un moment de hâte.

Quant aux dictionnaires des sciences naturelles et des idiomes
polynésiens, tous deux étaient anglais, mais ils ne portaient
aucun nom d’éditeur, ni aucune date de publication. De même pour
la bible, imprimée en langue anglaise, in-quarto remarquable au
point de vue typographique, et qui paraissait avoir été souvent
feuilleté.

Quant à l’atlas, c’était un magnifique ouvrage, comprenant les
cartes du monde entier et plusieurs planisphères dressés suivant
la projection de Mercator, et dont la nomenclature était en
français, -- mais qui ne portait non plus ni date de publication,
ni nom d’éditeur.

Il n’y avait donc, sur ces divers objets, aucun indice qui pût en
indiquer la provenance, et rien, par conséquent, de nature à faire
soupçonner la nationalité du navire qui avait dû récemment passer
sur ces parages. Mais d’où que vînt cette caisse, elle faisait
riches les colons de l’île Lincoln.

Jusqu’alors, en transformant les produits de la nature, ils
avaient tout créé par eux-mêmes, et grâce à leur intelligence, ils
s’étaient tirés d’affaire.

Mais ne semblait-il pas que la providence eût voulu les
récompenser, en leur envoyant alors ces divers produits de
l’industrie humaine? Leurs remerciements s’élevèrent donc
unanimement vers le ciel.

Toutefois, l’un d’eux n’était pas absolument satisfait.

C’était Pencroff. Il paraît que la caisse ne renfermait pas une
chose à laquelle il semblait tenir énormément, et, à mesure que
les objets en étaient retirés, ses hurrahs diminuaient
d’intensité, et, l’inventaire fini, on l’entendit murmurer ces
paroles:

«Tout cela, c’est bel et bon, mais vous verrez qu’il n’y aura rien
pour moi dans cette boîte!»

Ce qui amena Nab à lui dire:

«Ah çà! Ami Pencroff, qu’attendais-tu donc?

-- Une demi-livre de tabac! répondit sérieusement Pencroff, et
rien n’aurait manqué à mon bonheur!»

On ne put s’empêcher de rire à l’observation du marin.

Mais il résultait de cette découverte de l’épave que, maintenant
et plus que jamais, il était nécessaire de faire une exploration
sérieuse de l’île. Il fut donc convenu que le lendemain, dès le
point du jour, on se mettrait en route, en remontant la Mercy, de
manière à atteindre la côte occidentale.

Si quelques naufragés avaient débarqué sur un point de cette côte,
il était à craindre qu’ils fussent sans ressource, et il fallait
leur porter secours sans tarder.

Pendant cette journée, les divers objets furent transportés à
Granite-House et disposés méthodiquement dans la grande salle.

Ce jour-là -- 29 octobre -- était précisément un dimanche, et,
avant de se coucher, Harbert demanda à l’ingénieur s’il ne
voudrait pas leur lire quelque passage de l’évangile.

«Volontiers», répondit Cyrus Smith.

Il prit le livre sacré, et allait l’ouvrir, quand Pencroff,
l’arrêtant, lui dit:

«Monsieur Cyrus, je suis superstitieux. Ouvrez au hasard, et
lisez-nous le premier verset qui tombera sous vos yeux. Nous
verrons s’il s’applique à notre situation.»

Cyrus Smith sourit à la réflexion du marin, et, se rendant à son
désir, il ouvrit l’évangile précisément à un endroit où un signet
en séparait les pages.

Soudain, ses regards furent arrêtés par une croix rouge, qui,
faite au crayon, était placée devant le verset 8 du chapitre VII
de l’évangile de saint Mathieu.

Et il lut ce verset, ainsi conçu: Quiconque demande reçoit, et qui
cherche trouve.

CHAPITRE III

Le lendemain, -- 30 octobre, -- tout était prêt pour l’exploration
projetée, que les derniers événements rendaient si urgente. En
effet, les choses avaient tourné ainsi, que les colons de l’île
Lincoln pouvaient s’imaginer n’en être plus à demander des
secours, mais bien à pouvoir en porter.

Il fut donc convenu que l’on remonterait la Mercy, aussi loin que
le courant de la rivière serait praticable. Une grande partie de
la route se ferait ainsi sans fatigues, et les explorateurs
pourraient transporter leurs provisions et leurs armes jusqu’à un
point avancé dans l’ouest de l’île.

Il avait fallu, en effet, songer non seulement aux objets que l’on
emportait, mais aussi à ceux que le hasard permettrait peut-être
de ramener à Granite-House. S’il y avait eu un naufrage sur la
côte, comme tout le faisait présumer, les épaves ne manqueraient
pas et seraient de bonne prise. Dans cette prévision, le chariot
eût, sans doute, mieux convenu que la fragile pirogue; mais ce
chariot, lourd et grossier, il fallait le traîner, ce qui en
rendait l’emploi moins facile, et ce qui amena Pencroff à exprimer
le regret que la caisse n’eût pas contenu, en même temps que «sa
demi-livre de tabac», une paire de ces vigoureux chevaux du New-
Jersey, qui eussent été fort utiles à la colonie!

Les provisions, déjà embarquées par Nab, se composaient de
conserves de viande et de quelques gallons de bière et de liqueur
fermentée, c’est-à-dire de quoi se sustenter pendant trois jours,
-- laps de temps le plus long que Cyrus Smith assignât à
l’exploration. D’ailleurs, on comptait, au besoin, se
réapprovisionner en route, et Nab n’eut garde d’oublier le petit
fourneau portatif. En fait d’outils, les colons prirent les deux
haches de bûcheron, qui devaient servir à frayer une route dans
l’épaisse forêt, et, en fait d’instruments, la lunette et la
boussole de poche.

Pour armes, on choisit les deux fusils à pierre, plus utiles dans
cette île que n’eussent été des fusils à système, les premiers
n’employant que des silex, faciles à remplacer, et les seconds
exigeant des amorces fulminantes, qu’un fréquent usage eût
promptement épuisées. Cependant, on prit aussi une des carabines
et quelques cartouches. Quant à la poudre, dont les barils
renfermaient environ cinquante livres, il fallut bien en emporter
une certaine provision, mais l’ingénieur comptait fabriquer une
substance explosive qui permettrait de la ménager. Aux armes à
feu, on joignit les cinq coutelas bien engaînés de cuir, et, dans
ces conditions, les colons pouvaient s’aventurer dans cette vaste
forêt avec quelque chance de se tirer d’affaire.

Inutile d’ajouter que Pencroff, Harbert et Nab, ainsi armés,
étaient au comble de leurs voeux, bien que Cyrus Smith leur eût
fait promettre de ne pas tirer un coup de fusil sans nécessité.

À six heures du matin, la pirogue était poussée à la mer. Tous
s’embarquaient, y compris Top, et se dirigeaient vers l’embouchure
de la Mercy.

La marée ne montait que depuis une demi-heure. Il y avait donc
encore quelques heures de flot dont il convenait de profiter, car,
plus tard, le jusant rendrait difficile le remontage de la
rivière. Le flux était déjà fort, car la lune devait être pleine
trois jours après, et la pirogue, qu’il suffisait de maintenir
dans le courant, marcha rapidement entre les deux hautes rives,
sans qu’il fût nécessaire d’accroître sa vitesse avec l’aide des
avirons. En quelques minutes, les explorateurs étaient arrivés au
coude que formait la Mercy, et précisément à l’angle où, sept mois
auparavant, Pencroff avait formé son premier train de bois.

Après cet angle assez aigu, la rivière, en s’arrondissant,
obliquait vers le sud-ouest, et son cours se développait sous
l’ombrage de grands conifères à verdure permanente.

L’aspect des rives de la Mercy était magnifique.

Cyrus Smith et ses compagnons ne pouvaient qu’admirer sans réserve
ces beaux effets qu’obtient si facilement la nature avec de l’eau
et des arbres.

À mesure qu’ils s’avançaient, les essences forestières se
modifiaient. Sur la rive droite de la rivière s’étageaient de
magnifiques échantillons des ulmacées, ces précieux francs-ormes,
si recherchés des constructeurs, et qui ont la propriété de se
conserver longtemps dans l’eau. Puis, c’étaient de nombreux
groupes appartenant à la même famille, entre autres des
micocouliers, dont l’amande produit une huile fort utile. Plus
loin, Harbert remarqua quelques lardizabalées, dont les rameaux
flexibles, macérés dans l’eau, fournissent d’excellents cordages,
et deux ou trois troncs d’ébénacées, qui présentaient une belle
couleur noire coupée de capricieuses veines. De temps en temps, à
certains endroits, où l’atterrissage était facile, le canot
s’arrêtait.

Alors Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff, le fusil à la main et
précédés de Top, battaient la rive. Sans compter le gibier, il
pouvait se rencontrer quelque utile plante qu’il ne fallait point
dédaigner, et le jeune naturaliste fut servi à souhait, car il
découvrit une sorte d’épinards sauvages de la famille des
chénopodées et de nombreux échantillons de crucifères, appartenant
au genre chou, qu’il serait certainement possible de «civiliser»
par la transplantation; c’étaient du cresson, du raifort, des
raves et enfin de petites tiges rameuses, légèrement velues,
hautes d’un mètre, qui produisaient des graines presque brunes.

«Sais-tu ce que c’est que cette plante-là? demanda Harbert au
marin.

-- Du tabac! s’écria Pencroff, qui, évidemment, n’avait jamais vu
sa plante de prédilection que dans le fourneau de sa pipe.

-- Non! Pencroff! répondit Harbert, ce n’est pas du tabac, c’est
de la moutarde.

-- Va pour la moutarde! répondit le marin, mais si, par hasard, un
plant de tabac se présentait, mon garçon, veuillez ne point le
dédaigner.

-- Nous en trouverons un jour! dit Gédéon Spilett.

-- Vrai! s’écria Pencroff. Eh bien, ce jour-là, je ne sais
vraiment plus ce qui manquera à notre île!»

Ces diverses plantes, qui avaient été déracinées avec soin, furent
transportées dans la pirogue, que ne quittait pas Cyrus Smith,
toujours absorbé dans ses réflexions.

Le reporter, Harbert et Pencroff débarquèrent ainsi plusieurs
fois, tantôt sur la rive droite de la Mercy, tantôt sur sa rive
gauche. Celle-ci était moins abrupte, mais celle-là plus boisée.
L’ingénieur put reconnaître, en consultant sa boussole de poche,
que la direction de la rivière depuis le premier coude était
sensiblement sud-ouest et nord-est, et presque rectiligne sur une
longueur de trois milles environ. Mais il était supposable que
cette direction se modifiait plus loin et que la Mercy remontait
au nord-ouest, vers les contreforts du mont Franklin, qui devaient
l’alimenter de leurs eaux.

Pendant une de ces excursions, Gédéon Spilett parvint à s’emparer
de deux couples de gallinacés vivants. C’étaient des volatiles à
becs longs et grêles, à cous allongés, courts d’ailes et sans
apparence de queue. Harbert leur donna, avec raison, le nom de
«tinamous», et il fut résolu qu’on en ferait les premiers hôtes de
la future basse-cour.

Mais jusqu’alors les fusils n’avaient point parlé, et la première
détonation qui retentit dans cette forêt du Far-West fut provoquée
par l’apparition d’un bel oiseau qui ressemblait anatomiquement à
un martin-pêcheur.

«Je le reconnais!» s’écria Pencroff, et on peut dire que son coup
partit malgré lui.

«Que reconnaissez-vous? demanda le reporter.

-- Le volatile qui nous a échappé à notre première excursion et
dont nous avons donné le nom à cette partie de la forêt.

-- Un jacamar!» s’écria Harbert.

C’était un jacamar, en effet, bel oiseau dont le plumage assez
rude est revêtu d’un éclat métallique. Quelques grains de plomb
l’avaient jeté à terre, et Top le rapporta au canot, en même temps
qu’une douzaine de «touracos-loris», sortes de grimpeurs de la
grosseur d’un pigeon, tout peinturlurés de vert, avec une partie
des ailes de couleur cramoisie et une huppe droite festonnée d’un
liseré blanc. Au jeune garçon revint l’honneur de ce beau coup de
fusil, et il s’en montra assez fier. Les loris faisaient un gibier
meilleur que le jacamar, dont la chair est un peu coriace, mais on
eût difficilement persuadé à Pencroff qu’il n’avait point tué le
roi des volatiles comestibles.

Il était dix heures du matin, quand la pirogue atteignit un second
coude de la Mercy, environ à cinq milles de son embouchure. On fit
halte en cet endroit pour déjeuner, et cette halte, à l’abri de
grands et beaux arbres, se prolongea pendant une demi-heure.

La rivière mesurait encore soixante à soixante-dix pieds de large,
et son lit cinq à six pieds de profondeur. L’ingénieur avait
observé que de nombreux affluents en grossissaient le cours, mais
ce n’étaient que de simples rios innavigables. Quant à la forêt,
aussi bien sous le nom de bois du Jacamar que sous celui de forêts
du Far-West, elle s’étendait à perte de vue. Nulle part, ni sous
les hautes futaies, ni sous les arbres des berges de la Mercy, ne
se décelait la présence de l’homme. Les explorateurs ne purent
trouver une trace suspecte, et il était évident que jamais la
hache du bûcheron n’avait entaillé ces arbres, que jamais le
couteau du pionnier n’avait tranché ces lianes tendues d’un tronc
à l’autre, au milieu des broussailles touffues et des longues
herbes. Si quelques naufragés avaient atterri sur l’île, ils n’en
avaient point encore quitté le littoral, et ce n’était pas sous
cet épais couvert qu’il fallait chercher les survivants du
naufrage présumé.

L’ingénieur manifestait donc une certaine hâte d’atteindre la côte
occidentale de l’île Lincoln, distante, suivant son estime, de
cinq milles au moins.

La navigation fut reprise, et bien que, par sa direction actuelle,
la Mercy parût courir, non vers le littoral, mais plutôt vers le
mont Franklin, il fut décidé que l’on se servirait de la pirogue,
tant qu’elle trouverait assez d’eau sous sa quille pour flotter.
C’était à la fois bien des fatigues épargnées, c’était aussi du
temps gagné, car il aurait fallu se frayer un chemin à la hache à
travers les épais fourrés.

Mais bientôt le flux manqua tout à fait, soit que la marée
baissât, -- et en effet elle devait baisser à cette heure, -- soit
qu’elle ne se fît plus sentir à cette distance de l’embouchure de
la Mercy. Il fallut donc armer les avirons. Nab et Harbert se
placèrent sur leur banc, Pencroff à la godille, et le remontage de
la rivière fut continué.

Il semblait alors que la forêt tendait à s’éclaircir du côté du
Far-West. Les arbres y étaient moins pressés et se montraient
souvent isolés. Mais, précisément parce qu’ils étaient plus
espacés, ils profitaient plus largement de cet air libre et pur
qui circulait autour d’eux, et ils étaient magnifiques. Quels
splendides échantillons de la flore de cette latitude! Certes,
leur présence eût suffi à un botaniste pour qu’il nommât sans
hésitation le parallèle que traversait l’île Lincoln!

«Des eucalyptus!» s’était écrié Harbert.

C’étaient, en effet, ces superbes végétaux, les derniers géants de
la zone extra-tropicale, les congénères de ces eucalyptus de
l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, toutes deux situées sur la
même latitude que l’île Lincoln. Quelques-uns s’élevaient à une
hauteur de deux cents pieds. Leur tronc mesurait vingt pieds de
tour à sa base, et leur écorce, sillonnée par les réseaux d’une
résine parfumée, comptait jusqu’à cinq pouces d’épaisseur. Rien de
plus merveilleux, mais aussi de plus singulier, que ces énormes
échantillons de la famille des myrtacées, dont le feuillage se
présentait de profil à la lumière et laissait arriver jusqu’au sol
les rayons du soleil! Au pied de ces eucalyptus, une herbe fraîche
tapissait le sol, et du milieu des touffes s’échappaient des
volées de petits oiseaux, qui resplendissaient dans les jets
lumineux comme des escarboucles ailées.

«Voilà des arbres! s’écria Nab, mais sont-ils bons à quelque
chose?

-- Peuh! répondit Pencroff. Il en doit être des végétaux-géants
comme des géants humains. Cela ne sert guère qu’à se montrer dans
les foires!

-- Je crois que vous faites erreur, Pencroff, répondit Gédéon
Spilett, et que le bois d’eucalyptus commence à être employé très
avantageusement dans l’ébénisterie.

-- Et j’ajouterai, dit le jeune garçon, que ces eucalyptus
appartiennent à une famille qui comprend bien des membres utiles:
le goyavier, qui donne les goyaves; le giroflier, qui produit les
clous de girofle; le grenadier, qui porte les grenades; l’
«eugenia cauliflora», dont les fruits servent à la fabrication
d’un vin passable; le myrte «ugni», qui contient une excellente
liqueur alcoolique; le myrte «caryophyllus», dont l’écorce forme
une cannelle estimée; l’ «eugenia pimenta», d’où vient le piment
de la Jamaïque; le myrte commun, dont les baies peuvent remplacer
le poivre; l’ «eucalyptus robusta», qui produit une sorte de manne
excellente; l’ «eucalyptus gunei», dont la sève se transforme en
bière par la fermentation; enfin tous ces arbres connus sous le
nom «d’arbres de vie» ou «bois de fer», qui appartiennent à cette
famille des myrtacées, dont on compte quarante-six genres et
treize cents espèces!»

On laissait aller le jeune garçon, qui débitait avec beaucoup
d’entrain sa petite leçon de botanique.

Cyrus Smith l’écoutait en souriant, et Pencroff avec un sentiment
de fierté impossible à rendre.

«Bien, Harbert, répondit Pencroff, mais j’oserais jurer que tous
ces échantillons utiles que vous venez de citer ne sont point des
géants comme ceux-ci!

-- En effet, Pencroff.

-- Cela vient donc à l’appui de ce que j’ai dit, répliqua le
marin, à savoir: que les géants ne sont bons à rien!

-- C’est ce qui vous trompe, Pencroff, dit alors l’ingénieur, et
précisément ces gigantesques eucalyptus qui nous abritent sont
bons à quelque chose.

-- Et à quoi donc?

-- À assainir le pays qu’ils habitent. -- savez-vous comment on
les appelle dans l’Australie et la Nouvelle-Zélande?

-- Non, Monsieur Cyrus.

-- On les appelle les «arbres à fièvre.»

-- Parce qu’ils la donnent?

-- Non, parce qu’ils l’empêchent!

-- Bien. Je vais noter cela, dit le reporter.

-- Notez donc, mon cher Spilett, car il paraît prouvé que la
présence des eucalyptus suffit à neutraliser les miasmes
paludéens. On a essayé de ce préservatif naturel dans certaines
contrées du midi de l’Europe et du nord de l’Afrique, dont le sol
était absolument malsain, et qui ont vu l’état sanitaire de leurs
habitants s’améliorer peu à peu. Plus de fièvres intermittentes
dans les régions que recouvrent les forêts de ces myrtacées. Ce
fait est maintenant hors de doute, et c’est une heureuse
circonstance pour nous autres, colons de l’île Lincoln.

-- Ah! Quelle île! Quelle île bénie! s’écria Pencroff! Je vous le
dis, il ne lui manque rien... Si ce n’est...

-- Cela viendra, Pencroff, cela se trouvera, répondit l’ingénieur;
mais reprenons notre navigation, et poussons aussi loin que la
rivière pourra porter notre pirogue!»

L’exploration continua donc, pendant deux milles au moins, au
milieu d’une contrée couverte d’eucalyptus, qui dominaient tous
les bois de cette portion de l’île. L’espace qu’ils couvraient
s’étendait hors des limites du regard de chaque côté de la Mercy,
dont le lit, assez sinueux, se creusait alors entre de hautes
berges verdoyantes. Ce lit était souvent obstrué de hautes herbes
et même de roches aiguës qui rendaient la navigation assez
pénible. L’action des rames en fut gênée, et Pencroff dut pousser
avec une perche. On sentait aussi que le fond montait peu à peu,
et que le moment n’était pas éloigné où le canot, faute d’eau,
serait obligé de s’arrêter. Déjà le soleil déclinait à l’horizon
et projetait sur le sol les ombres démesurées des arbres. Cyrus
Smith, voyant qu’il ne pourrait atteindre dans cette journée la
côte occidentale de l’île, résolut de camper à l’endroit même où,
faute d’eau, la navigation serait forcément arrêtée. Il estimait
qu’il devait être encore à cinq ou six milles de la côte, et cette
distance était trop grande pour qu’il tentât de la franchir
pendant la nuit au milieu de ces bois inconnus.

L’embarcation fut donc poussée sans relâche à travers la forêt,
qui peu à peu se refaisait plus épaisse et semblait plus habitée
aussi, car, si les yeux du marin ne le trompèrent pas, il crut
apercevoir des bandes de singes qui couraient sous les taillis.
Quelquefois même, deux ou trois de ces animaux s’arrêtèrent à
quelque distance du canot et regardèrent les colons sans
manifester aucune terreur, comme si, voyant des hommes pour la
première fois, ils n’avaient pas encore appris à les redouter. Il
eût été facile d’abattre ces quadrumanes à coups de fusil, mais
Cyrus Smith s’opposa à ce massacre inutile qui tentait un peu
l’enragé Pencroff. D’ailleurs, c’était prudent, car ces singes,
vigoureux, doués d’une extrême agilité, pouvaient être
redoutables, et mieux valait ne point les provoquer par une
agression parfaitement inopportune.

Il est vrai que le marin considérait le singe au point de vue
purement alimentaire, et, en effet, ces animaux, qui sont
uniquement herbivores, forment un gibier excellent; mais, puisque
les provisions abondaient, il était inutile de dépenser les
munitions en pure perte.

Vers quatre heures, la navigation de la Mercy devint très
difficile, car son cours était obstrué de plantes aquatiques et de
roches. Les berges s’élevaient de plus en plus, et déjà le lit de
la rivière se creusait entre les premiers contreforts du mont
Franklin. Ses sources ne pouvaient donc être éloignées,
puisqu’elles s’alimentaient de toutes les eaux des pentes
méridionales de la montagne.

«Avant un quart d’heure, dit le marin, nous serons forcés de nous
arrêter, Monsieur Cyrus.

-- Eh bien, nous nous arrêterons, Pencroff, et nous organiserons
un campement pour la nuit.

-- À quelle distance pouvons-nous être de Granite-House? demanda
Harbert.

-- À sept milles à peu près, répondit l’ingénieur, mais en tenant
compte, toutefois, des détours de la rivière, qui nous ont portés
dans le nord-ouest.

-- Continuons-nous à aller en avant? demanda le reporter.

-- Oui, et aussi longtemps que nous pourrons le faire, répondit
Cyrus Smith. Demain, au point du jour, nous abandonnerons le
canot, nous franchirons en deux heures, j’espère, la distance qui
nous sépare de la côte, et nous aurons la journée presque tout
entière pour explorer le littoral.

-- En avant!» répondit Pencroff.

Mais bientôt la pirogue racla le fond caillouteux de la rivière,
dont la largeur alors ne dépassait pas vingt pieds. Un épais
berceau de verdure s’arrondissait au-dessus de son lit et
l’enveloppait d’une demi-obscurité. On entendait aussi le bruit
assez accentué d’une chute d’eau, qui indiquait, à quelques cents
pas en amont, la présence d’un barrage naturel.

Et, en effet, à un dernier détour de la rivière, une cascade
apparut à travers les arbres. Le canot heurta le fond du lit, et,
quelques instants après, il était amarré à un tronc, près de la
rive droite.

Il était cinq heures environ. Les derniers rayons du soleil se
glissaient sous l’épaisse ramure et frappaient obliquement la
petite chute, dont l’humide poussière resplendissait des couleurs
du prisme. Au delà, le lit de la Mercy disparaissait sous les
taillis, où il s’alimentait à quelque source cachée. Les divers
rios qui affluaient sur son parcours en faisaient plus bas une
véritable rivière, mais alors ce n’était plus qu’un ruisseau
limpide et sans profondeur.

On campa en cet endroit même, qui était charmant. Les colons
débarquèrent, et un feu fut allumé sous un bouquet de larges
micocouliers, entre les branches desquels Cyrus Smith et ses
compagnons eussent, au besoin, trouvé un refuge pour la nuit.

Le souper fut bientôt dévoré, car on avait faim, et il ne fut plus
question que de dormir. Mais, quelques rugissements de nature
suspecte s’étant fait entendre avec la tombée du jour, le foyer
fut alimenté pour la nuit, de manière à protéger les dormeurs de
ses flammes pétillantes. Nab et Pencroff veillèrent même à tour de
rôle et n’épargnèrent pas le combustible. Peut-être ne se
trompèrent-ils pas, lorsqu’ils crurent voir quelques ombres
d’animaux errer autour du campement, soit sous le taillis, soit
entre les ramures; mais la nuit se passa sans accident, et le
lendemain, 31 octobre, à cinq heures du matin, tous étaient sur
pied, prêts à partir.

CHAPITRE IV

Ce fut à six heures du matin que les colons, après un premier
déjeuner, se remirent en route, avec l’intention de gagner par le
plus court la côte occidentale de l’île. En combien de temps
pourraient-ils l’atteindre? Cyrus Smith avait dit en deux heures,
mais cela dépendait évidemment de la nature des obstacles qui se
présenteraient. Cette partie du Far-West paraissait serrée de
bois, comme eût été un immense taillis composé d’essences
extrêmement variées. Il était donc probable qu’il faudrait se
frayer une voie à travers les herbes, les broussailles, les
lianes, et marcher la hache à la main, -- et le fusil aussi, sans
doute, si on s’en rapportait aux cris de fauves entendus dans la
nuit.

La position exacte du campement avait pu être déterminée par la
situation du mont Franklin, et, puisque le volcan se relevait dans
le nord à une distance de moins de trois milles, il ne s’agissait
que de prendre une direction rectiligne vers le sud-ouest pour
atteindre la côte occidentale.

On partit, après avoir soigneusement assuré l’amarrage de la
pirogue. Pencroff et Nab emportaient des provisions qui devaient
suffire à nourrir la petite troupe pendant deux jours au moins.

Il n’était plus question de chasser, et l’ingénieur recommanda
même à ses compagnons d’éviter toute détonation intempestive, afin
de ne point signaler leur présence aux environs du littoral.

Les premiers coups de hache furent donnés dans les broussailles,
au milieu de buissons de lentisques, un peu au-dessus de la
cascade, et, sa boussole à la main, Cyrus Smith indiqua la route à
suivre.

La forêt se composait alors d’arbres dont la plupart avaient été
déjà reconnus aux environs du lac et du plateau de Grande-vue.
C’étaient des déodars, des douglas, des casuarinas, des gommiers,
des eucalyptus, des dragonniers, des hibiscus, des cèdres et
autres essences, généralement de taille médiocre, car leur nombre
avait nui à leur développement. Les colons ne purent donc avancer
que lentement sur cette route qu’ils se frayaient en marchant, et
qui, dans la pensée de l’ingénieur, devrait être reliée plus tard
à celle du Creek-Rouge. Depuis leur départ, les colons
descendaient les basses rampes qui constituaient le système
orographique de l’île, et sur un terrain très sec, mais dont la
luxuriante végétation laissait pressentir soit la présence d’un
réseau hydrographique à l’intérieur du sol, soit le cours prochain
de quelque ruisseau.

Toutefois, Cyrus Smith ne se souvenait pas, lors de son excursion
au cratère, d’avoir reconnu d’autre cours d’eau que ceux du Creek-
Rouge et de la Mercy.

Pendant les premières heures de l’excursion, on revit des bandes
de singes qui semblaient marquer le plus vif étonnement à la vue
de ces hommes, dont l’aspect était nouveau pour eux. Gédéon
Spilett demandait plaisamment si ces agiles et robustes
quadrumanes ne les considéraient pas, ses compagnons et lui, comme
des frères dégénérés! Et franchement, de simples piétons, à chaque
pas gênés par les broussailles, empêchés par les lianes, barrés
par les troncs d’arbres, ne brillaient pas auprès de ces souples
animaux, qui bondissaient de branche en branche et que rien
n’arrêtait dans leur marche. Ces singes étaient nombreux, mais,
très heureusement, ils ne manifestèrent aucune disposition
hostile.

On vit aussi quelques sangliers, des agoutis, des kangourous et
autres rongeurs, et deux ou trois koulas, auxquels Pencroff eût
volontiers adressé quelques charges de plomb.

«Mais, disait-il, la chasse n’est pas ouverte. Gambadez donc, mes
amis, sautez et volez en paix! Nous vous dirons deux mots au
retour!»

À neuf heures et demie du matin, la route, qui portait directement
dans le sud-ouest, se trouva tout à coup barrée par un cours d’eau
inconnu, large de trente à quarante pieds, et dont le courant vif,
provoqué par la pente de son lit et brisé par des roches
nombreuses, se précipitait avec de rudes grondements.

Ce creek était profond et clair, mais il eût été absolument
innavigable.

«Nous voilà coupés! s’écria Nab.

-- Non, répondit Harbert, ce n’est qu’un ruisseau, et nous saurons
bien le passer à la nage.

-- À quoi bon, répondit Cyrus Smith. Il est évident que ce creek
court à la mer. Restons sur sa rive gauche, suivons sa berge, et
je serai bien étonné s’il ne nous mène pas très promptement à la
côte. En route!

-- Un instant, dit le reporter. Et le nom de ce creek, mes amis?
Ne laissons pas notre géographie incomplète.

-- Juste! dit Pencroff.

-- Nomme-le, mon enfant, dit l’ingénieur en s’adressant au jeune
garçon.

-- Ne vaut-il pas mieux attendre que nous l’ayons reconnu jusqu’à
son embouchure? fit observer Harbert.

-- Soit, répondit Cyrus Smith. Suivons-le donc sans nous arrêter.

-- Un instant encore! dit Pencroff.

-- Qu’y a-t-il? demanda le reporter.

-- Si la chasse est défendue, la pêche est permise, je suppose,
dit le marin.

-- Nous n’avons pas de temps à perdre, répondit l’ingénieur.

-- Oh! cinq minutes! répliqua Pencroff. Je ne vous demande que
cinq minutes dans l’intérêt de notre déjeuner!»

Et Pencroff, se couchant sur la berge, plongea ses bras dans les
eaux vives et fit bientôt sauter quelques douzaines de belles
écrevisses qui fourmillaient entre les roches.

«Voilà qui sera bon! s’écria Nab, en venant en aide au marin.

-- Quand je vous dis qu’excepté du tabac, il y a de tout dans
cette île!» murmura Pencroff avec un soupir.

Il ne fallut pas cinq minutes pour faire une pêche miraculeuse,
car les écrevisses pullulaient dans le creek. De ces crustacés,
dont le test présentait une couleur bleu cobalt, et qui portaient
un rostre armé d’une petite dent, on remplit un sac, et la route
fut reprise. Depuis qu’ils suivaient la berge de ce nouveau cours
d’eau, les colons marchaient plus facilement et plus rapidement.
D’ailleurs, les rives étaient vierges de toute empreinte humaine.
De temps en temps, on relevait quelques traces laissées par des
animaux de grande taille, qui venaient habituellement se
désaltérer à ce ruisseau, mais rien de plus, et ce n’était pas
encore dans cette partie du Far-West que le pécari avait reçu le
grain de plomb qui coûtait une mâchelière à Pencroff.

Cependant, en considérant ce rapide courant qui fuyait vers la
mer, Cyrus Smith fut amené à supposer que ses compagnons et lui
étaient beaucoup plus loin de la côte occidentale qu’ils ne le
croyaient. Et, en effet, à cette heure, la marée montait sur le
littoral et aurait dû rebrousser le cours du creek, si son
embouchure n’eût été qu’à quelques milles seulement.

Or, cet effet ne se produisait pas, et le fil de l’eau suivait la
pente naturelle du lit. L’ingénieur dut donc être très étonné, et
il consulta fréquemment sa boussole, afin de s’assurer que quelque
crochet de la rivière ne le ramenait pas à l’intérieur du Far-
West.

Cependant, le creek s’élargissait peu à peu, et ses eaux
devenaient moins tumultueuses. Les arbres de sa rive droite
étaient aussi pressés que ceux de sa rive gauche, et il était
impossible à la vue de s’étendre au delà; mais ces masses boisées
étaient certainement désertes, car Top n’aboyait pas, et
l’intelligent animal n’eût pas manqué de signaler la présence de
tout étranger dans le voisinage du cours d’eau.

À dix heures et demie, à la grande surprise de Cyrus Smith,
Harbert, qui s’était porté un peu en avant, s’arrêtait soudain et
s’écriait: «La mer!»

Et quelques instants après, les colons, arrêtés sur la lisière de
la forêt, voyaient le rivage occidental de l’île se développer
sous leurs yeux.

Mais quel contraste entre cette côte et la côte est, sur laquelle
le hasard les avait d’abord jetés! Plus de muraille de granit,
aucun écueil au large, pas même une grève de sable. La forêt
formait le littoral, et ses derniers arbres, battus par les lames,
se penchaient sur les eaux. Ce n’était point un littoral, tel que
le fait habituellement la nature, soit en étendant de vastes tapis
de sable, soit en groupant des roches, mais une admirable lisière
faite des plus beaux arbres du monde. La berge était surélevée de
manière à dominer le niveau des plus grandes mers, et sur tout ce
sol luxuriant, supporté par une base de granit, les splendides
essences forestières semblaient être aussi solidement implantées
que celles qui se massaient à l’intérieur de l’île.

Les colons se trouvaient alors à l’échancrure d’une petite crique
sans importance, qui n’eût même pas pu contenir deux ou trois
barques de pêche, et qui servait de goulot au nouveau creek; mais,
disposition curieuse, ses eaux, au lieu de se jeter à la mer par
une embouchure à pente douce, tombaient d’une hauteur de plus de
quarante pieds, -- ce qui expliquait pourquoi, à l’heure où le
flot montait, il ne s’était point fait sentir en amont du creek.
En effet, les marées du Pacifique, même à leur maximum
d’élévation, ne devaient jamais atteindre le niveau de la rivière,
dont le lit formait un bief supérieur, et des millions d’années,
sans doute, s’écouleraient encore avant que les eaux eussent rongé
ce radier de granit et creusé une embouchure praticable. Aussi,
d’un commun accord, donna-t-on à ce cours d’eau le nom de «rivière
de la chute» (falls-river). Au delà, vers le nord, la lisière,
formée par la forêt, se prolongeait sur un espace de deux milles
environ; puis les arbres se raréfiaient, et, au delà, des hauteurs
très pittoresques se dessinaient suivant une ligne presque droite,
qui courait nord et sud. Au contraire, dans toute la portion du
littoral comprise entre la rivière de la chute et le promontoire
du Reptile, ce n’était que masses boisées, arbres magnifiques, les
uns droits, les autres penchés, dont la longue ondulation de la
mer venait baigner les racines. Or, c’était vers ce côté, c’est-à-
dire sur toute la presqu’île Serpentine, que l’exploration devait
être continuée, car cette partie du littoral offrait des refuges
que l’autre, aride et sauvage, eût évidemment refusés à des
naufragés, quels qu’ils fussent.

Le temps était beau et clair, et du haut d’une falaise, sur
laquelle Nab et Pencroff disposèrent le déjeuner, le regard
pouvait s’étendre au loin.

L’horizon était parfaitement net, et il n’y avait pas une voile au
large. Sur tout le littoral, aussi loin que la vue pouvait
atteindre, pas un bâtiment, pas même une épave. Mais l’ingénieur
ne se croirait bien fixé à cet égard que lorsqu’il aurait exploré
la côte jusqu’à l’extrémité même de la presqu’île Serpentine.

Le déjeuner fut expédié rapidement, et, à onze heures et demie,
Cyrus Smith donna le signal du départ. Au lieu de parcourir, soit
l’arête d’une falaise, soit une grève de sable, les colons durent
suivre le couvert des arbres, de manière à longer le littoral.

La distance qui séparait l’embouchure de la rivière de la chute du
promontoire du Reptile était de douze milles environ. En quatre
heures, sur une grève praticable, et sans se presser, les colons
auraient pu franchir cette distance; mais il leur fallut le double
de ce temps pour atteindre leur but, car les arbres à tourner, les
broussailles à couper, les lianes à rompre, les arrêtaient sans
cesse, et des détours si multipliés allongeaient singulièrement
leur route.

Du reste, il n’y avait rien qui témoignât d’un naufrage récent sur
ce littoral. Il est vrai, ainsi que le fit observer Gédéon
Spilett, que la mer avait pu tout entraîner au large, et qu’il ne
fallait pas conclure, de ce qu’on n’en trouvait plus aucune trace,
qu’un navire n’eût pas été jeté à la côte sur cette partie de
l’île Lincoln.

Le raisonnement du reporter était juste, et, d’ailleurs,
l’incident du grain de plomb prouvait d’une façon irrécusable que,
depuis trois mois au plus, un coup de fusil avait été tiré dans
l’île.

Il était déjà cinq heures, et l’extrémité de la presqu’île
Serpentine se trouvait encore à deux milles de l’endroit alors
occupé par les colons. Il était évident qu’après avoir atteint le
promontoire du Reptile, Cyrus Smith et ses compagnons n’auraient
plus le temps de revenir, avant le coucher du soleil, au campement
qui avait été établi près des sources de la Mercy. De là,
nécessité de passer la nuit au promontoire même. Mais les
provisions ne manquaient pas, et ce fut heureux, car le gibier de
poil ne se montrait plus sur cette lisière, qui n’était qu’un
littoral, après tout. Au contraire, les oiseaux y fourmillaient,
jacamars, couroucous, tragopans, tétras, loris, perroquets,
kakatoès, faisans, pigeons et cent autres. Pas un arbre qui n’eût
un nid, pas un nid qui ne fût rempli de battements d’ailes!

Vers sept heures du soir, les colons, harassés de fatigue,
arrivèrent au promontoire du Reptile, sorte de volute étrangement
découpée sur la mer. Ici finissait la forêt riveraine de la
presqu’île, et le littoral, dans toute la partie sud, reprenait
l’aspect accoutumé d’une côte, avec ses rochers, ses récifs et ses
grèves. Il était donc possible qu’un navire désemparé se fût mis
au plein sur cette portion de l’île, mais la nuit venait, et il
fallut remettre l’exploration au lendemain.

Pencroff et Harbert se hâtèrent aussitôt de chercher un endroit
propice pour y établir un campement. Les derniers arbres de la
forêt du Far-West venaient mourir à cette pointe, et, parmi eux,
le jeune garçon reconnut d’épais bouquets de bambous.

«Bon! dit-il, voilà une précieuse découverte.

-- Précieuse? répondit Pencroff.

-- Sans doute, reprit Harbert. Je ne te dirai point, Pencroff, que
l’écorce de bambou, découpée en latte flexible, sert à faire des
paniers ou des corbeilles; que cette écorce, réduite en pâte et
macérée, sert à la fabrication du papier de Chine; que les tiges
fournissent, suivant leur grosseur, des cannes, des tuyaux de
pipe, des conduites pour les eaux; que les grands bambous forment
d’excellents matériaux de construction, légers et solides, et qui
ne sont jamais attaqués par les insectes. Je n’ajouterai même pas
qu’en sciant les entre-noeuds de bambous et en conservant pour le
fond une portion de la cloison transversale qui forme le noeud, on
obtient ainsi des vases solides et commodes qui sont fort en usage
chez les chinois! Non! Cela ne te satisferait point. Mais...

-- Mais?...

-- Mais je t’apprendrai, si tu l’ignores, que, dans l’Inde, on
mange ces bambous en guise d’asperges.

-- Des asperges de trente pieds! s’écria le marin. Et elles sont
bonnes?

-- Excellentes, répondit Harbert. Seulement, ce ne sont point des
tiges de trente pieds que l’on mange, mais bien de jeunes pousses
de bambous.

-- Parfait, mon garçon, parfait! répondit Pencroff.

-- J’ajouterai aussi que la moelle des tiges nouvelles, confite
dans du vinaigre, forme un condiment très apprécié.

-- De mieux en mieux, Harbert.

-- Et enfin que ces bambous exsudent entre leurs noeuds une
liqueur sucrée, dont on peut faire une très agréable boisson.

-- Est-ce tout? demanda le marin.

-- C’est tout!

-- Et ça ne se fume pas, par hasard?

-- Ça ne se fume pas, mon pauvre Pencroff!»

Harbert et le marin n’eurent pas à chercher longtemps un
emplacement favorable pour passer la nuit. Les rochers du rivage -
- très divisés, car ils devaient être violemment battus par la mer
sous l’influence des vents du sud-ouest -- présentaient des
cavités qui devaient leur permettre de dormir à l’abri des
intempéries de l’air. Mais, au moment où ils se disposaient à
pénétrer dans une de ces excavations, de formidables rugissements
les arrêtèrent.

«En arrière! s’écria Pencroff. Nous n’avons que du petit plomb
dans nos fusils, et des bêtes qui rugissent si bien s’en
soucieraient comme d’un grain de sel!»

Et le marin, saisissant Harbert par le bras, l’entraîna à l’abri
des roches, au moment où un magnifique animal se montrait à
l’entrée de la caverne.

C’était un jaguar, d’une taille au moins égale à celle de ses
congénères d’Asie, c’est-à-dire qu’il mesurait plus de cinq pieds
de l’extrémité de la tête à la naissance de la queue. Son pelage
fauve était relevé par plusieurs rangées de taches noires
régulièrement ocellées et tranchait avec le poil blanc de son
ventre. Harbert reconnut là ce féroce rival du tigre, bien
autrement redoutable que le couguar, qui n’est que le rival du
loup!

Le jaguar s’avança et regarda autour de lui, le poil hérissé,
l’oeil en feu, comme s’il n’eût pas senti l’homme pour la première
fois. En ce moment, le reporter tournait les hautes roches, et
Harbert, s’imaginant qu’il n’avait pas aperçu le jaguar, allait
s’élancer vers lui; mais Gédéon Spilett lui fit un signe de la
main et continua de marcher. Il n’en était pas à son premier
tigre, et, s’avançant jusqu’à dix pas de l’animal, il demeura
immobile, la carabine à l’épaule, sans qu’un de ses muscles
tressaillît.

Le jaguar, ramassé sur lui-même, fondit sur le chasseur, mais, au
moment où il bondissait, une balle le frappait entre les deux
yeux, et il tombait mort.

Harbert et Pencroff se précipitèrent vers le jaguar. Nab et Cyrus
Smith accoururent de leur côté, et ils restèrent quelques instants
à contempler l’animal, étendu sur le sol, dont la magnifique
dépouille ferait l’ornement de la grande salle de Granite-House.

«Ah! Monsieur Spilett! Que je vous admire et que je vous envie!
s’écria Harbert dans un accès d’enthousiasme bien naturel.

-- Bon! mon garçon, répondit le reporter, tu en aurais fait
autant.

-- Moi! un pareil sang-froid! ...

-- Figure-toi, Harbert, qu’un jaguar est un lièvre, et tu le
tireras le plus tranquillement du monde.

-- Voilà! répondit Pencroff. Ce n’est pas plus malin que cela!

-- Et maintenant, dit Gédéon Spilett, puisque ce jaguar a quitté
son repaire, je ne vois pas, mes amis, pourquoi nous ne
l’occuperions pas pendant la nuit?

-- Mais d’autres peuvent revenir! dit Pencroff.

-- Il suffira d’allumer un feu à l’entrée de la caverne, dit le
reporter, et ils ne se hasarderont pas à en franchir le seuil.

-- À la maison des jaguars, alors!» répondit le marin en tirant
après lui le cadavre de l’animal.

Les colons se dirigèrent vers le repaire abandonné, et là, tandis
que Nab dépouillait le jaguar, ses compagnons entassèrent sur le
seuil une grande quantité de bois sec, que la forêt fournissait
abondamment.

Mais Cyrus Smith, ayant aperçu le bouquet de bambous, alla en
couper une certaine quantité, qu’il mêla au combustible du foyer.

Cela fait, on s’installa dans la grotte, dont le sable était
jonché d’ossements; les armes furent chargées à tout hasard, pour
le cas d’une agression subite; on soupa, et puis, le moment de
prendre du repos étant venu, le feu fut mis au tas de bois empilé
À l’entrée de la caverne. Aussitôt, une véritable pétarade
d’éclater dans l’air! C’étaient les bambous, atteints par la
flamme, qui détonaient comme des pièces d’artifice!

Rien que ce fracas eût suffi à épouvanter les fauves les plus
audacieux!

Et ce moyen de provoquer de vives détonations, ce n’était pas
l’ingénieur qui l’avait inventé, car, suivant Marco Polo, les
tartares, depuis bien des siècles, l’emploient avec succès pour
éloigner de leurs campements les fauves redoutables de l’Asie
centrale.

CHAPITRE V

Cyrus Smith et ses compagnons dormirent comme d’innocentes
marmottes dans la caverne que le jaguar avait si poliment laissée
à leur disposition. Au soleil levant, tous étaient sur le rivage,
à l’extrémité même du promontoire, et leurs regards se portaient
encore vers cet horizon, qui était visible sur les deux tiers de
sa circonférence. Une dernière fois, l’ingénieur put constater
qu’aucune voile, aucune carcasse de navire n’apparaissaient sur la
mer, et la longue-vue n’y put découvrir aucun point suspect.

Rien, non plus, sur le littoral, du moins dans la partie
rectiligne qui formait la côte sud du promontoire sur une longueur
de trois milles, car, au delà, une échancrure des terres
dissimulait le reste de la côte, et même, de l’extrémité de la
presqu’île Serpentine, on ne pouvait apercevoir le cap Griffe,
caché par de hautes roches.

Restait donc le rivage méridional de l’île à explorer. Or,
tenterait-on d’entreprendre immédiatement cette exploration et lui
consacrerait-on cette journée du 2 novembre?

Ceci ne rentrait pas dans le projet primitif. En effet, lorsque la
pirogue fut abandonnée aux sources de la Mercy, il avait été
convenu qu’après avoir observé la côte ouest, on reviendrait la
reprendre, et que l’on retournerait à Granite-House par la route
de la Mercy. Cyrus Smith croyait alors que le rivage occidental
pouvait offrir refuge, soit à un bâtiment en détresse, soit à un
navire en cours régulier de navigation; mais, du moment que ce
littoral ne présentait aucun atterrage, il fallait chercher sur
celui du sud de l’île ce qu’on n’avait pu trouver sur celui de
l’ouest.

Ce fut Gédéon Spilett qui proposa de continuer l’exploration, de
manière que la question du naufrage présumé fût complètement
résolue, et il demanda à quelle distance pouvait se trouver le cap
Griffe de l’extrémité de la presqu’île.

«À trente milles environ, répondit l’ingénieur, si nous tenons
compte des courbures de la côte.

-- Trente milles! Reprit Gédéon Spilett. Ce sera une forte journée
de marche. Néanmoins, je pense que nous devons revenir à Granite-
House en suivant le rivage du sud.

-- Mais, fit observer Harbert, du cap Griffe à Granite-House, il
faudra encore compter dix milles, au moins.

-- Mettons quarante milles en tout, répondit le reporter, et
n’hésitons pas à les faire. Au moins, nous observerons ce littoral
inconnu, et nous n’aurons pas à recommencer cette exploration.

-- Très juste, dit alors Pencroff. Mais la pirogue?

-- La pirogue est restée seule pendant un jour aux sources de la
Mercy, répondit Gédéon Spilett, elle peut bien y rester deux
jours! Jusqu’à présent, nous ne pouvons guère dire que l’île soit
infestée de voleurs!

-- Cependant, dit le marin, quand je me rappelle l’histoire de la
tortue, je n’ai pas plus de confiance qu’il ne faut.

-- La tortue! La tortue! répondit le reporter. Ne savez-vous pas
que c’est la mer qui l’a retournée?

-- Qui sait? Murmura l’ingénieur.

-- Mais...» dit Nab.

Nab avait quelque chose à dire, cela était évident, car il ouvrait
la bouche pour parler et ne parlait pas.

«Que veux-tu dire, Nab? Lui demanda l’ingénieur.

-- Si nous retournons par le rivage jusqu’au cap Griffe, répondit
Nab, après avoir doublé ce cap, nous serons barrés...

-- Par la Mercy! En effet, répondit Harbert, et nous n’aurons ni
pont, ni bateau pour la traverser!

-- Bon, Monsieur Cyrus, répondit Pencroff, avec quelques troncs
flottants, nous ne serons pas gênés de passer cette rivière!

-- N’importe, dit Gédéon Spilett, il sera utile de construire un
pont, si nous voulons avoir un accès facile dans le Far-West!

-- Un pont! s’écria Pencroff! Eh bien, est-ce que M Smith n’est
pas ingénieur de son état? Mais il nous fera un pont, quand nous
voudrons avoir un pont! Quant à vous transporter ce soir sur
l’autre rive de la Mercy, et cela sans mouiller un fil de vos
vêtements, je m’en charge. Nous avons encore un jour de vivres,
c’est tout ce qu’il nous faut, et, d’ailleurs, le gibier ne fera
peut-être pas défaut aujourd’hui comme hier. En route!»

La proposition du reporter, très vivement soutenue par le marin,
obtint l’approbation générale, car chacun tenait à en finir avec
ses doutes, et, à revenir par le cap Griffe, l’exploration serait
complète. Mais il n’y avait pas une heure à perdre, car une étape
de quarante milles était longue, et il ne fallait pas compter
atteindre Granite-House avant la nuit.

À six heures du matin, la petite troupe se mit donc en route. En
prévision de mauvaises rencontres, animaux à deux ou à quatre
pattes, les fusils furent chargés à balle, et Top, qui devait
ouvrir la marche, reçut ordre de battre la lisière de la forêt.

À partir de l’extrémité du promontoire qui formait la queue de la
presqu’île, la côte s’arrondissait sur une distance de cinq
milles, qui fut rapidement franchie, sans que les plus minutieuses
investigations eussent relevé la moindre trace d’un débarquement
ancien ou récent, ni une épave, ni un reste de campement, ni les
cendres d’un feu éteint, ni une empreinte de pas!

Les colons, arrivés à l’angle sur lequel la courbure finissait
pour suivre la direction nord-est en formant la baie Washington,
purent alors embrasser du regard le littoral sud de l’île dans
toute son étendue. À vingt-cinq milles, la côte se terminait par
le cap Griffe, qui s’estompait à peine dans la brume du matin, et
qu’un phénomène de mirage rehaussait, comme s’il eût été suspendu
entre la terre et l’eau. Entre la place occupée par les colons et
le fond de l’immense baie, le rivage se composait, d’abord, d’une
large grève très unie et très plate, bordée d’une lisière d’arbres
en arrière-plan; puis, ensuite, le littoral, devenu fort
irrégulier, projetait des pointes aiguës en mer, et enfin quelques
roches noirâtres s’accumulaient dans un pittoresque désordre pour
finir au cap Griffe.

Tel était le développement de cette partie de l’île, que les
explorateurs voyaient pour la première fois, et qu’ils
parcoururent d’un coup d’oeil, après s’être arrêtés un instant.

«Un navire qui se mettrait ici au plein, dit alors Pencroff,
serait inévitablement perdu. Des bancs de sable, qui se prolongent
au large, et plus loin, des écueils! Mauvais parages!

-- Mais au moins, il resterait quelque chose de ce navire, fit
observer le reporter.

-- Il en resterait des morceaux de bois sur les récifs, et rien
sur les sables, répondit le marin.

-- Pourquoi donc?

-- Parce que ces sables, plus dangereux encore que les roches,
engloutissent tout ce qui s’y jette, et que quelques jours
suffisent pour que la coque d’un navire de plusieurs centaines de
tonneaux y disparaisse entièrement!

-- Ainsi, Pencroff, demanda l’ingénieur, si un bâtiment s’était
perdu sur ces bancs, il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’il n’y
en eût plus maintenant aucune trace?

-- Non, Monsieur Smith, avec l’aide du temps ou de la tempête.
Toutefois, il serait surprenant, même dans ce cas, que des débris
de mâture, des espars n’eussent pas été jetés sur le rivage, au
delà des atteintes de la mer.

-- Continuons donc nos recherches», répondit Cyrus Smith.

À une heure après midi, les colons étaient arrivés au fond de la
baie Washington, et, à ce moment, ils avaient franchi une distance
de vingt milles.

On fit halte pour déjeuner.

Là commençait une côte irrégulière, bizarrement déchiquetée et
couverte par une longue ligne de ces écueils qui succédaient aux
bancs de sable, et que la marée, étale en ce moment, ne devait pas
tarder à découvrir. On voyait les souples ondulations de la mer,
brisées aux têtes de rocs, s’y développer en longues franges
écumeuses. De ce point jusqu’au cap Griffe, la grève était peu
spacieuse et resserrée entre la lisière des récifs et celle de la
forêt.

La marche allait donc devenir plus difficile, car d’innombrables
roches éboulées encombraient le rivage.

La muraille de granit tendait aussi à s’exhausser de plus en plus,
et, des arbres qui la couronnaient en arrière, on ne pouvait voir
que les cimes verdoyantes, qu’aucun souffle n’animait.

Après une demi-heure de repos, les colons se remirent en route, et
leurs yeux ne laissèrent pas un point inobservé des récifs et de
la grève. Pencroff et Nab s’aventurèrent même au milieu des
écueils, toutes les fois qu’un objet attirait leur regard. Mais
d’épave, point, et ils étaient trompés par quelque conformation
bizarre des roches. Ils purent constater, toutefois, que les
coquillages comestibles abondaient sur cette plage, mais elle ne
pourrait être fructueusement exploitée que lorsqu’une
communication aurait été établie entre les deux rives de la Mercy,
et aussi quand les moyens de transport seraient perfectionnés.

Ainsi donc, rien de ce qui avait rapport au naufrage présumé
n’apparaissait sur ce littoral, et cependant un objet de quelque
importance, la coque d’un bâtiment par exemple, eût été visible
alors, ou ses débris eussent été portés au rivage, comme l’avait
été cette caisse, trouvée à moins de vingt milles de là. Mais il
n’y avait rien.

Vers trois heures, Cyrus Smith et ses compagnons arrivèrent à une
étroite crique bien fermée, à laquelle n’aboutissait aucun cours
d’eau. Elle formait un véritable petit port naturel, invisible du
large, auquel aboutissait une étroite passe, que les écueils
ménageaient entre eux. Au fond de cette crique, quelque violente
convulsion avait déchiré la lisière rocheuse, et une coupée,
évidée en pente douce, donnait accès au plateau supérieur, qui
pouvait être situé à moins de dix milles du cap Griffe, et, par
conséquent, à quatre milles en droite ligne du plateau de Grande-
vue.

Gédéon Spilett proposa à ses compagnons de faire halte en cet
endroit. On accepta, car la marche avait aiguisé l’appétit de
chacun, et, bien que ce ne fût pas l’heure du dîner, personne ne
refusa de se réconforter d’un morceau de venaison. Ce lunch devait
permettre d’attendre le souper à Granite-House. Quelques minutes
après, les colons, assis au pied d’un magnifique bouquet de pins
maritimes, dévoraient les provisions que Nab avait tirées de son
havre-sac.

L’endroit était élevé de cinquante à soixante pieds au-dessus du
niveau de la mer. Le rayon de vue était donc assez étendu, et,
passant par-dessus les dernières roches du cap, il allait se
perdre jusque dans la baie de l’Union. Mais ni l’îlot, ni le
plateau de Grande-vue n’étaient visibles et ne pouvaient l’être
alors, car le relief du sol et le rideau des grands arbres
masquaient brusquement l’horizon du nord.

Inutile d’ajouter que, malgré l’étendue de mer que les
explorateurs pouvaient embrasser, et bien que la lunette de
l’ingénieur eût parcouru point à point toute cette ligne
circulaire sur laquelle se confondaient le ciel et l’eau, aucun
navire ne fut aperçu. De même, sur toute cette partie du littoral
qui restait encore à explorer, la lunette fut promenée avec le
même soin depuis la grève jusqu’aux récifs, et aucune épave
n’apparut dans le champ de l’instrument.

«Allons, dit Gédéon Spilett, il faut en prendre son parti et se
consoler en pensant que nul ne viendra nous disputer la possession
de l’île Lincoln!

-- Mais enfin, ce grain de plomb! dit Harbert. Il n’est pourtant
pas imaginaire, je suppose!

-- Mille diables, non! s’écria Pencroff, en pensant à sa
mâchelière absente.

-- Alors que conclure? demanda le reporter.

-- Ceci, répondit l’ingénieur: c’est qu’il y a trois mois au plus,
un navire, volontairement ou non, a atterri...

-- Quoi! Vous admettriez, Cyrus, qu’il s’est englouti sans laisser
aucune trace? s’écria le reporter.

-- Non, mon cher Spilett, mais remarquez que s’il est certain
qu’un être humain a mis le pied sur cette île, il ne paraît pas
moins certain qu’il l’a quittée maintenant.

-- Alors, si je vous comprends bien, Monsieur Cyrus, dit Harbert,
le navire serait reparti?...

-- Évidemment.

-- Et nous aurions perdu sans retour une occasion de nous
rapatrier? dit Nab.

-- Sans retour, je le crains.

-- Eh bien! Puisque l’occasion est perdue, en route», dit
Pencroff, qui avait déjà la nostalgie de Granite-House.

Mais, à peine s’était-il levé, que les aboiements de Top
retentirent avec force, et le chien sortit du bois, en tenant dans
sa gueule un lambeau d’étoffe souillée de boue.

Nab arracha ce lambeau de la bouche du chien.

C’était un morceau de forte toile.

Top aboyait toujours, et, par ses allées et venues, il semblait
inviter son maître à le suivre dans la forêt.

«Il y a là quelque chose qui pourrait bien expliquer mon grain de
plomb! s’écria Pencroff.

-- Un naufragé! répondit Harbert.

-- Blessé, peut-être! dit Nab.

-- Ou mort!» répondit le reporter.

Et tous se précipitèrent sur les traces du chien, entre ces grands
pins qui formaient le premier rideau de la forêt. À tout hasard,
Cyrus Smith et ses compagnons avaient préparé leurs armes.

Ils durent s’avancer assez profondément sous bois; mais, à leur
grand désappointement, ils ne virent encore aucune empreinte de
pas. Broussailles et lianes étaient intactes, et il fallut même
les couper à la hache, comme on avait fait dans les épaisseurs les
plus profondes de la forêt. Il était donc difficile d’admettre
qu’une créature humaine eût déjà passé par là, et cependant Top
allait et venait, non comme un chien qui cherche au hasard, mais
comme un être doué de volonté qui suit une idée.

Après sept à huit minutes de marche, Top s’arrêta.

Les colons, arrivés à une sorte de clairière, bordée de grands
arbres, regardèrent autour d’eux et ne virent rien, ni sous les
broussailles, ni entre les troncs d’arbres.

«Mais qu’y a-t-il, Top?» dit Cyrus Smith.

Top aboya avec plus de force, en sautant au pied d’un gigantesque
pin.

Tout à coup, Pencroff de s’écrier:

«Ah! bon! Ah! parfait!

-- Qu’est-ce? demanda Gédéon Spilett.

-- Nous cherchons une épave sur mer ou sur terre!

-- Eh bien?

-- Eh bien, c’est en l’air qu’elle se trouve!»

Et le marin montra une sorte de grand haillon blanchâtre, accroché
à la cime du pin, et dont Top avait rapporté un morceau tombé sur
le sol.

«Mais ce n’est point là une épave! s’écria Gédéon Spilett.

-- Demande pardon! répondit Pencroff.

-- Comment? C’est?...

-- C’est tout ce qui reste de notre bateau aérien, de notre ballon
qui s’est échoué là-haut, au sommet de cet arbre!»

Pencroff ne se trompait pas, et il poussa un hurrah magnifique, en
ajoutant:

«En voilà de la bonne toile! Voilà de quoi nous fournir de linge
pendant des années! Voilà de quoi faire des mouchoirs et des
chemises! Hein! Monsieur Spilett, qu’est-ce que vous dites d’une
île où les chemises poussent sur les arbres?»

C’était vraiment une heureuse circonstance pour les colons de
l’île Lincoln, que l’aérostat, après avoir fait son dernier bond
dans les airs, fût retombé sur l’île et qu’ils eussent cette
chance de le retrouver.

Ou ils garderaient l’enveloppe sous cette forme, s’ils voulaient
tenter une nouvelle évasion par les airs, ou ils emploieraient
fructueusement ces quelques centaines d’aunes d’une toile de coton
de belle qualité, quand elle serait débarrassée de son vernis.
Comme on le pense bien, la joie de Pencroff fut unanimement et
vivement partagée.

Mais cette enveloppe, il fallait l’enlever de l’arbre sur lequel
elle pendait, pour la mettre en lieu sûr, et ce ne fut pas un
petit travail. Nab, Harbert et le marin, étant montés à la cime de
l’arbre, durent faire des prodiges d’adresse pour dégager l’énorme
aérostat dégonflé.

L’opération dura près de deux heures, et non seulement
l’enveloppe, avec sa soupape, ses ressorts, sa garniture de
cuivre, mais le filet, c’est-à-dire un lot considérable de
cordages et de cordes, le cercle de retenue et l’ancre du ballon
étaient sur le sol. L’enveloppe, sauf la fracture, était en bon
état, et, seul, son appendice inférieur avait été déchiré.

C’était une fortune qui était tombée du ciel.

«Tout de même, Monsieur Cyrus, dit le marin, si nous nous décidons
jamais à quitter l’île, ce ne sera pas en ballon, n’est-ce pas? Ça
ne va pas où on veut, les navires de l’air, et nous en savons
quelque chose! Voyez-vous, si vous m’en croyez, nous construirons
un bon bateau d’une vingtaine de tonneaux, et vous me laisserez
découper dans cette toile une misaine et un foc. Quant au reste,
il servira à nous habiller!

-- Nous verrons, Pencroff, répondit Cyrus Smith, nous verrons.

-- En attendant, il faut mettre tout cela en sûreté», dit Nab. En
effet, on ne pouvait songer à transporter à Granite-House cette
charge de toile, de cordes, de cordages, dont le poids était
considérable, et, en attendant un véhicule convenable pour les
charrier, il importait de ne pas laisser plus longtemps ces
richesses à la merci du premier ouragan. Les colons, réunissant
leurs efforts, parvinrent à traîner le tout jusqu’au rivage, où
ils découvrirent une assez vaste cavité rocheuse, que ni le vent,
ni la pluie, ni la mer ne pouvaient visiter, grâce à son
orientation.

«Il nous fallait une armoire, nous avons une armoire, dit
Pencroff; mais comme elle ne ferme pas à clef, il sera prudent
d’en dissimuler l’ouverture. Je ne dis pas cela pour les voleurs à
deux pieds, mais pour les voleurs à quatre pattes!»

À six heures du soir, tout était emmagasiné, et, après avoir donné
à la petite échancrure qui formait la crique le nom très justifié
de «port ballon», on reprit le chemin du cap Griffe. Pencroff et
l’ingénieur causaient de divers projets qu’il convenait de mettre
à exécution dans le plus bref délai. Il fallait avant tout jeter
un pont sur la Mercy, afin d’établir une communication facile avec
le sud de l’île; puis, le chariot reviendrait chercher l’aérostat,
car le canot n’eût pu suffire à le transporter; puis, on
construirait une chaloupe pontée; puis, Pencroff la gréerait en
cotre, et l’on pourrait entreprendre des voyages de
circumnavigation... autour de l’île; puis, etc.

Cependant, la nuit venait, et le ciel était déjà sombre, quand les
colons atteignirent la pointe de l’épave, à l’endroit même où ils
avaient découvert la précieuse caisse. Mais là, pas plus
qu’ailleurs, il n’y avait rien qui indiquât qu’un naufrage
quelconque se fût produit, et il fallut bien en revenir aux
conclusions précédemment formulées par Cyrus Smith. De la pointe
de l’épave à Granite-House, il restait encore quatre milles, et
ils furent vite franchis; mais il était plus de minuit, quand,
après avoir suivi le littoral jusqu’à l’embouchure de la Mercy,
les colons arrivèrent au premier coude formé par la rivière.

Là, le lit mesurait une largeur de quatre-vingts pieds, qu’il
était malaisé de franchir, mais Pencroff s’était chargé de vaincre
cette difficulté, et il fut mis en demeure de le faire.

Il faut en convenir, les colons étaient exténués.

L’étape avait été longue, et l’incident du ballon n’avait pas été
pour reposer leurs jambes et leurs bras. Ils avaient donc hâte
d’être rentrés à Granite-House pour souper et dormir, et si le
pont eût été construit, en un quart d’heure ils se fussent trouvés
à domicile.

La nuit était très obscure. Pencroff se prépara alors à tenir sa
promesse, en faisant une sorte de radeau qui permettrait d’opérer
le passage de la Mercy. Nab et lui, armés de haches, choisirent
deux arbres voisins de la rive, dont ils comptaient faire une
sorte de radeau, et ils commencèrent à les attaquer par leur base.

Cyrus Smith et Gédéon Spilett, assis sur la berge, attendaient que
le moment fût venu d’aider leurs compagnons, tandis que Harbert
allait et venait, sans trop s’écarter.

Tout à coup, le jeune garçon, qui avait remonté la rivière, revint
précipitamment, et, montrant la Mercy en amont:

«Qu’est-ce donc qui dérive là?» s’écria-t-il.

Pencroff interrompit son travail, et il aperçut un objet mobile
qui apparaissait confusément dans l’ombre.

«Un canot!» dit-il.

Tous s’approchèrent et virent, à leur extrême surprise, une
embarcation qui suivait le fil de l’eau.

«Oh! du canot!» cria le marin par un reste d’habitude
professionnelle, et sans penser que mieux peut-être eût valu
garder le silence.

Pas de réponse. L’embarcation dérivait toujours, et elle n’était
plus qu’à une dizaine de pas, quand le marin s’écria:

«Mais c’est notre pirogue! Elle a rompu son amarre et elle a suivi
le courant! Il faut avouer qu’elle arrivera à propos!

-- Notre pirogue?...» murmura l’ingénieur.

Pencroff avait raison. C’était bien le canot, dont l’amarre
s’était brisée, sans doute, et qui revenait tout seul des sources
de la Mercy! Il était donc important de le saisir au passage avant
qu’il fût entraîné par le rapide courant de la rivière, au delà de
son embouchure, et c’est ce que Nab et Pencroff firent adroitement
au moyen d’une longue perche.

Le canot accosta la rive. L’ingénieur, s’y embarquant le premier,
en saisit l’amarre et s’assura au toucher que cette amarre avait
été réellement usée par son frottement sur des roches.

«Voilà, lui dit à voix basse le reporter, voilà ce que l’on peut
appeler une circonstance...

-- Étrange!» répondit Cyrus Smith.

Étrange ou non, elle était heureuse! Harbert, le reporter, Nab et
Pencroff s’embarquèrent à leur tour. Eux ne mettaient pas en doute
que l’amarre ne se fût usée; mais le plus étonnant de l’affaire,
c’était véritablement que la pirogue fût arrivée juste au moment
où les colons se trouvaient là pour la saisir au passage, car, un
quart d’heure plus tard, elle eût été se perdre en mer.

Si on eût été au temps des génies, cet incident aurait donné le
droit de penser que l’île était hantée par un être surnaturel qui
mettait sa puissance au service des naufragés! En quelques coups
d’aviron, les colons arrivèrent à l’embouchure de la Mercy. Le
canot fut halé sur la grève jusqu’auprès des Cheminées, et tous se
dirigèrent vers l’échelle de Granite-House.

Mais, en ce moment, Top aboya avec colère, et Nab, qui cherchait
le premier échelon, poussa un cri... il n’y avait plus d’échelle.

CHAPITRE VI

Cyrus Smith s’était arrêté, sans dire mot. Ses compagnons
cherchèrent dans l’obscurité, aussi bien sur les parois de la
muraille, pour le cas où le vent eût déplacé l’échelle, qu’au ras
du sol, pour le cas où elle se fût détachée... mais l’échelle
avait absolument disparu. Quant à reconnaître si une bourrasque
l’avait relevée jusqu’au premier palier, à mi-paroi, cela était
impossible dans cette nuit profonde.

«Si c’est une plaisanterie, s’écria Pencroff, elle est mauvaise!
Arriver chez soi, et ne plus trouver d’escalier pour monter à sa
chambre, cela n’est pas pour faire rire des gens fatigués!

Nab, lui, se perdait en exclamations!

«Il n’a pas pourtant fait de vent! fit observer Harbert.

-- Je commence à trouver qu’il se passe des choses singulières
dans l’île Lincoln! dit Pencroff.

-- Singulières? répondit Gédéon Spilett, mais non, Pencroff, rien
n’est plus naturel. Quelqu’un est venu pendant notre absence, a
pris possession de la demeure et a retiré l’échelle!

-- Quelqu’un! s’écria le marin. Et qui donc?...

-- Mais le chasseur au grain de plomb, répondit le reporter. À
quoi servirait-il, si ce n’est à expliquer notre mésaventure?

-- Eh bien, s’il y a quelqu’un là-haut, répondit Pencroff en
jurant, car l’impatience commençait à le gagner, je vais le héler,
et il faudra bien qu’il réponde.»

Et d’une voix de tonnerre, le marin fit entendre un «ohé!»
prolongé, que les échos répercutèrent avec force.

Les colons prêtèrent l’oreille, et ils crurent entendre à la
hauteur de Granite-House une sorte de ricanement dont ils ne
purent reconnaître l’origine.

Mais aucune voix ne répondit à la voix de Pencroff, qui recommença
inutilement son vigoureux appel.

Il y avait là, véritablement, de quoi stupéfier les hommes les
plus indifférents du monde, et les colons ne pouvaient être ces
indifférents-là. Dans la situation où ils se trouvaient, tout
incident avait sa gravité, et certainement, depuis sept mois
qu’ils habitaient l’île, aucun ne s’était présenté avec un
caractère aussi surprenant.

Quoi qu’il en soit, oubliant leurs fatigues et dominés par la
singularité de l’événement, ils étaient au pied de Granite-House,
ne sachant que penser, ne sachant que faire, s’interrogeant sans
pouvoir se répondre, multipliant des hypothèses toutes plus
inadmissibles les unes que les autres. Nab se lamentait, très
désappointé de ne pouvoir rentrer dans sa cuisine, d’autant plus
que les provisions de voyage étaient épuisées et qu’il n’avait
aucun moyen de les renouveler en ce moment.

«Mes amis, dit alors Cyrus Smith, nous n’avons qu’une chose à
faire, attendre le jour, et agir alors suivant les circonstances.
Mais pour attendre, allons aux Cheminées. Là, nous serons à
l’abri, et, si nous ne pouvons souper, du moins, nous pourrons
dormir.

-- Mais quel est le sans-gêne qui nous a joué ce tour-là?» demanda
encore une fois Pencroff, incapable de prendre son parti de
l’aventure.

Quel que fût le «sans-gêne», la seule chose à faire était, comme
l’avait dit l’ingénieur, de regagner les Cheminées et d’y attendre
le jour. Toutefois, ordre fut donné à Top de demeurer sous les
fenêtres de Granite-House, et quand Top recevait un ordre, Top
l’exécutait sans faire d’observation. Le brave chien resta donc au
pied de la muraille, pendant que son maître et ses compagnons se
réfugiaient dans les roches. De dire que les colons, malgré leur
lassitude, dormirent bien sur le sable des Cheminées, cela serait
altérer la vérité. Non seulement ils ne pouvaient qu’être fort
anxieux de reconnaître l’importance de ce nouvel incident, soit
qu’il fût le résultat d’un hasard dont les causes naturelles leur
apparaîtraient au jour, soit, au contraire, qu’il fût l’oeuvre
d’un être humain, mais encore ils étaient fort mal couchés. Quoi
qu’il en soit, d’une façon ou d’une autre, leur demeure était
occupée en ce moment, et ils ne pouvaient la réintégrer.

Or, Granite-House, c’était plus que leur demeure, c’était leur
entrepôt. Là était tout le matériel de la colonie, armes,
instruments, outils, munitions, réserves de vivres, etc. Que tout
cela fût pillé, et les colons auraient à recommencer leur
aménagement, à refaire armes et outils. Chose grave! Aussi, cédant
à l’inquiétude, l’un ou l’autre sortait-il, à chaque instant, pour
voir si Top faisait bonne garde. Seul, Cyrus Smith attendait avec
sa patience habituelle, bien que sa raison tenace s’exaspérât de
se sentir en face d’un fait absolument inexplicable, et il
s’indignait en songeant qu’autour de lui, au-dessus de lui peut-
être, s’exerçait une influence à laquelle il ne pouvait donner un
nom. Gédéon Spilett partageait absolument son opinion à cet égard,
et tous deux s’entretinrent à plusieurs reprises, mais à mi-voix,
des circonstances inexplicables qui mettaient en défaut leur
perspicacité et leur expérience. Il y avait, à coup sûr, un
mystère dans cette île, et comment le pénétrer? Harbert, lui, ne
savait qu’imaginer et eût aimé à interroger Cyrus Smith.

Quant à Nab, il avait fini par se dire que tout cela ne le
regardait pas, que cela regardait son maître, et, s’il n’eût pas
craint de désobliger ses compagnons, le brave nègre aurait dormi
cette nuit-là tout aussi consciencieusement que s’il eût reposé
sur sa couchette de Granite-House! Enfin, plus que tous, Pencroff
enrageait, et il était, de bonne foi, fort en colère.

«C’est une farce, disait-il, c’est une farce qu’on nous a faite!
Eh bien, je n’aime pas les farces, moi, et malheur au farceur,
s’il tombe sous ma main!»

Dès que les premières lueurs du jour s’élevèrent dans l’est, les
colons, convenablement armés, se rendirent sur le rivage, à la
lisière des récifs.

Granite-House, frappée directement par le soleil levant, ne devait
pas tarder à s’éclairer des lumières de l’aube, et en effet, avant
cinq heures, les fenêtres, dont les volets étaient clos,
apparurent à travers leurs rideaux de feuillage. De ce côté, tout
était en ordre, mais un cri s’échappa de la poitrine des colons,
quand ils aperçurent toute grande ouverte la porte, qu’ils avaient
fermée cependant avant leur départ. Quelqu’un s’était introduit
dans Granite-House. Il n’y avait plus à en douter.

L’échelle supérieure, ordinairement tendue du palier à la porte,
était à sa place; mais l’échelle inférieure avait été retirée et
relevée jusqu’au seuil. Il était plus qu’évident que les intrus
avaient voulu se mettre à l’abri de toute surprise.

Quant à reconnaître leur espèce et leur nombre, ce n’était pas
possible encore, puisqu’aucun d’eux ne se montrait.

Pencroff héla de nouveau.

Pas de réponse.

«Les gueux! s’écria le marin. Voilà-t-il pas qu’ils dorment
tranquillement, comme s’ils étaient chez eux! Ohé! Pirates,
bandits, corsaires, fils de John Bull!»

Quand Pencroff, en sa qualité d’américain, avait traité quelqu’un
de «fils de John Bull», il s’était élevé jusqu’aux dernières
limites de l’insulte.

En ce moment, le jour se fit complètement, et la façade de
Granite-House s’illumina sous les rayons du soleil. Mais, à
l’intérieur comme à l’extérieur, tout était muet et calme.

Les colons en étaient à se demander si Granite-House était occupée
ou non, et, pourtant, la position de l’échelle le démontrait
suffisamment, et il était même certain que les occupants, quels
qu’ils fussent, n’avaient pu s’enfuir! Mais comment arriver
jusqu’à eux?

Harbert eut alors l’idée d’attacher une corde à une flèche, et de
lancer cette flèche de manière qu’elle vînt passer entre les
premiers barreaux de l’échelle, qui pendaient au seuil de la
porte. On pourrait alors, au moyen de la corde, dérouler l’échelle
jusqu’à terre et rétablir la communication entre le sol et
Granite-House.

Il n’y avait évidemment pas autre chose à faire, et, avec un peu
d’adresse, le moyen devait réussir.

Très heureusement, arcs et flèches avaient été déposés dans un
couloir des Cheminées, où se trouvaient aussi quelques vingtaines
de brasses d’une légère corde d’hibiscus. Pencroff déroula cette
corde, dont il fixa le bout à une flèche bien empennée. Puis,
Harbert, après avoir placé la flèche sur son arc, visa avec un
soin extrême l’extrémité pendante de l’échelle.

Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Pencroff et Nab s’étaient retirés en
arrière, de façon à observer ce qui se passerait aux fenêtres de
Granite-House. Le reporter, la carabine à l’épaule, ajustait la
porte.

L’arc se détendit, la flèche siffla, entraînant la corde, et vint
passer entre les deux derniers échelons.

L’opération avait réussi. Aussitôt, Harbert saisit l’extrémité de
la corde; mais, au moment où il donnait une secousse pour faire
retomber l’échelle, un bras, passant vivement entre le mur et la
porte, la saisit et la ramena au dedans de Granite-House.

«Triple gueux! s’écria le marin. Si une balle peut faire ton
bonheur, tu n’attendras pas longtemps!

-- Mais qui est-ce donc? demanda Nab.

-- Qui? Tu n’as pas reconnu?...

-- Non.

-- Mais c’est un singe, un macaque, un sapajou, une guenon, un
orang, un babouin, un gorille, un sagouin! Notre demeure a été
envahie par des singes, qui ont grimpé par l’échelle pendant notre
absence!»

Et, en ce moment, comme pour donner raison au marin, trois ou
quatre quadrumanes se montraient aux fenêtres, dont ils avaient
repoussé les volets, et saluaient les véritables propriétaires du
lieu de mille contorsions et grimaces.

«Je savais bien que ce n’était qu’une farce! s’écria Pencroff,
mais voilà un des farceurs qui payera pour les autres!»

Le marin, épaulant son fusil, ajusta rapidement un des singes, et
fit feu. Tous disparurent, sauf l’un d’eux, qui, mortellement
frappé, fut précipité sur la grève.

Ce singe, de haute taille, appartenait au premier ordre des
quadrumanes, on ne pouvait s’y tromper. Que ce fût un chimpanzé,
un orang, un gorille ou un gibbon, il prenait rang parmi ces
anthropomorphes, ainsi nommés à cause de leur ressemblance avec
les individus de race humaine. D’ailleurs, Harbert déclara que
c’était un orang-outang, et l’on sait que le jeune garçon se
connaissait en zoologie.

«La magnifique bête! s’écria Nab.

-- Magnifique, tant que tu voudras! répondit Pencroff, mais je ne
vois pas encore comment nous pourrons rentrer chez nous!

-- Harbert est bon tireur, dit le reporter, et son arc est là!
Qu’il recommence...

-- Bon! Ces singes-là sont malins! s’écria Pencroff, et ils ne se
remettront pas aux fenêtres, et nous ne pourrons pas les tuer, et
quand je pense aux dégâts qu’ils peuvent commettre dans les
chambres, dans le magasin...

-- De la patience, répondit Cyrus Smith. Ces animaux ne peuvent
nous tenir longtemps en échec!

-- Je n’en serai sûr que quand ils seront à terre, répondit le
marin. Et d’abord, savez-vous, Monsieur Smith, combien il y en a
de douzaines, là-haut, de ces farceurs-là?»

Il eût été difficile de répondre à Pencroff, et quant à
recommencer la tentative du jeune garçon, c’était peu aisé, car
l’extrémité inférieure de l’échelle avait été ramenée en dedans de
la porte, et, quand on hala de nouveau sur la corde, la corde
cassa et l’échelle ne retomba point.

Le cas était véritablement embarrassant. Pencroff rageait. La
situation avait un certain côté comique, qu’il ne trouvait pas
drôle du tout, pour sa part.

Il était évident que les colons finiraient par réintégrer leur
domicile et en chasser les intrus, mais quand et comment? Voilà ce
qu’ils n’auraient pu dire. Deux heures se passèrent, pendant
lesquelles les singes évitèrent de se montrer; mais ils étaient
toujours là, et trois ou quatre fois, un museau ou une patte se
glissèrent par la porte ou les fenêtres, qui furent salués de
coups de fusil.

«Dissimulons-nous, dit alors l’ingénieur. Peut-être les singes
nous croiront-ils partis et se laisseront-ils voir de nouveau.
Mais que Spilett et Harbert s’embusquent derrière les roches, et
feu sur tout ce qui apparaîtra.»

Les ordres de l’ingénieur furent exécutés, et, pendant que le
reporter et le jeune garçon, les deux plus adroits tireurs de la
colonie, se postaient à bonne portée, mais hors de la vue des
singes, Nab, Pencroff et Cyrus Smith gravissaient le plateau et
gagnaient la forêt pour tuer quelque gibier, car l’heure du
déjeuner était venue, et, en fait de vivres, il ne restait plus
rien. Au bout d’une demi-heure, les chasseurs revinrent avec
quelques pigeons de roche, que l’on fit rôtir tant bien que mal.
Pas un singe n’avait reparu.

Gédéon Spilett et Harbert allèrent prendre leur part du déjeuner,
pendant que Top veillait sous les fenêtres. Puis, après avoir
mangé, ils retournèrent à leur poste. Deux heures plus tard, la
situation ne s’était encore aucunement modifiée. Les quadrumanes
ne donnaient plus aucun signe d’existence, et c’était à croire
qu’ils avaient disparu; mais ce qui paraissait le plus probable,
c’est qu’effrayés par la mort de l’un d’eux, épouvantés par les
détonations des armes, ils se tenaient cois au fond des chambres
de Granite-House, ou même dans le magasin. Et quand on songeait
aux richesses que renfermait ce magasin, la patience, tant
recommandée par l’ingénieur, finissait par dégénérer en violente
irritation, et, franchement, il y avait de quoi.

«Décidément, c’est trop bête, dit enfin le reporter, et il n’y a
vraiment pas de raison pour que cela finisse!

-- Il faut pourtant faire déguerpir ces chenapans-là! s’écria
Pencroff. Nous en viendrions bien à bout, quand même ils seraient
une vingtaine, mais, pour cela, il faut les combattre corps à
corps! Ah çà! N’y a-t-il donc pas un moyen d’arriver jusqu’à eux?

-- Si, répondit alors l’ingénieur, dont une idée venait de
traverser l’esprit.

-- Un? dit Pencroff. Eh bien, c’est le bon, puisqu’il n’y en a pas
d’autres! Et quel est-il?

-- Essayons de redescendre à Granite-House par l’ancien déversoir
du lac, répondit l’ingénieur.

-- Ah! Mille et mille diables! s’écria le marin. Et je n’ai pas
pensé à cela!»

C’était, en effet, le seul moyen de pénétrer dans Granite-House,
afin d’y combattre la bande et de l’expulser. L’orifice du
déversoir était, il est vrai, fermé par un mur de pierres
cimentées, qu’il serait nécessaire de sacrifier, mais on en serait
quitte pour le refaire. Heureusement, Cyrus Smith n’avait pas
encore effectué son projet de dissimuler cet orifice en le noyant
sous les eaux du lac, car alors l’opération eût demandé un certain
temps.

Il était déjà plus de midi, quand les colons, bien armés et munis
de pics et de pioches, quittèrent les Cheminées, passèrent sous
les fenêtres de Granite-House, après avoir ordonné à Top de rester
à son poste, et se disposèrent à remonter la rive gauche de la
Mercy, afin de gagner le plateau de Grande-vue.

Mais ils n’avaient pas fait cinquante pas dans cette direction,
qu’ils entendirent les aboiements furieux du chien. C’était comme
un appel désespéré.

Ils s’arrêtèrent.

«Courons!» dit Pencroff.

Et tous de redescendre la berge à toutes jambes.

Arrivés au tournant, ils virent que la situation avait changé. En
effet, les singes, pris d’un effroi subit, provoqué par quelque
cause inconnue, cherchaient à s’enfuir. Deux ou trois couraient et
sautaient d’une fenêtre à l’autre avec une agilité de clowns. Ils
ne cherchaient même pas à replacer l’échelle, par laquelle il leur
eût été facile de descendre, et, dans leur épouvante, peut-être
avaient-ils oublié ce moyen de déguerpir. Bientôt, cinq ou six
furent en position d’être tirés, et les colons, les visant à
l’aise, firent feu. Les uns, blessés ou tués, retombèrent au
dedans des chambres, en poussant des cris aigus. Les autres,
précipités au dehors, se brisèrent dans leur chute, et, quelques
instants après, on pouvait supposer qu’il n’y avait plus un
quadrumane vivant dans Granite-House.

«Hurrah! s’écria Pencroff, hurrah! Hurrah!

-- Pas tant de hurrahs! dit Gédéon Spilett.

-- Pourquoi? Ils sont tous tués, répondit le marin.

-- D’accord, mais cela ne nous donne pas le moyen de rentrer chez
nous.

-- Allons au déversoir! répliqua Pencroff.

-- Sans doute, dit l’ingénieur. Cependant, il eût été
préférable...»

En ce moment, et comme une réponse faite à l’observation de Cyrus
Smith, on vit l’échelle glisser sur le seuil de la porte, puis se
dérouler et retomber jusqu’au sol.

«Ah! Mille pipes! Voilà qui est fort! s’écria le marin en
regardant Cyrus Smith.

-- Trop fort! murmura l’ingénieur, qui s’élança le premier sur
l’échelle.

-- Prenez garde, Monsieur Cyrus! s’écria Pencroff, s’il y a encore
quelques-uns de ces sagouins...

-- Nous verrons bien», répondit l’ingénieur sans s’arrêter.

Tous ses compagnons le suivirent, et, en une minute, ils étaient
arrivés au seuil de la porte.

On chercha partout. Personne dans les chambres, ni dans le magasin
qui avait été respecté par la bande des quadrumanes.

«Ah çà, et l’échelle? s’écria le marin. Quel est donc le gentleman
qui nous l’a renvoyée?»

Mais, en ce moment, un cri se fit entendre, et un grand singe, qui
s’était réfugié dans le couloir, se précipita dans la salle,
poursuivi par Nab.

«Ah! Le bandit!» s’écria Pencroff.

Et la hache à la main, il allait fendre la tête de l’animal,
lorsque Cyrus Smith l’arrêta et lui dit:

«Épargnez-le, Pencroff.

-- Que je fasse grâce à ce moricaud?

-- Oui! C’est lui qui nous a jeté l’échelle!»

Et l’ingénieur dit cela d’une voix si singulière, qu’il eût été
difficile de savoir s’il parlait sérieusement ou non.

Néanmoins, on se jeta sur le singe, qui, après s’être défendu
vaillamment, fut terrassé et garrotté.

«Ouf! s’écria Pencroff. Et qu’est-ce que nous en ferons
maintenant?

-- Un domestique!» répondit Harbert.

Et en parlant ainsi, le jeune garçon ne plaisantait pas tout à
fait, car il savait le parti que l’on peut tirer de cette race
intelligente des quadrumanes.

Les colons s’approchèrent alors du singe et le considérèrent
attentivement. Il appartenait bien à cette espèce des
anthropomorphes dont l’angle facial n’est pas sensiblement
inférieur à celui des australiens et des hottentots. C’était un
orang, et qui, comme tel, n’avait ni la férocité du babouin, ni
l’irréflexion du macaque, ni la malpropreté du sagouin, ni les
impatiences du magot, ni les mauvais instincts du cynocéphale.
C’est à cette famille des anthropomorphes que se rapportent tant
de traits qui indiquent chez ces animaux une intelligence quasi-
humaine. Employés dans les maisons, ils peuvent servir à table,
nettoyer les chambres, soigner les habits, cirer les souliers,
manier adroitement le couteau, la cuiller et la fourchette, et
même boire le vin... tout aussi bien que le meilleur domestique à
deux pieds sans plumes. On sait que Buffon posséda un de ces
singes, qui le servit longtemps comme un serviteur fidèle et zélé.

Celui qui était alors garrotté dans la salle de Granite-House
était un grand diable, haut de six pieds, corps admirablement
proportionné, poitrine large, tête de grosseur moyenne, angle
facial atteignant soixante-cinq degrés, crâne arrondi, nez
saillant, peau recouverte d’un poil poli, doux et luisant, --
enfin un type accompli des anthropomorphes. Ses yeux, un peu plus
petits que des yeux humains, brillaient d’une intelligente
vivacité; ses dents blanches resplendissaient sous sa moustache,
et il portait une petite barbe frisée de couleur noisette.

«Un beau gars! dit Pencroff. Si seulement on connaissait sa
langue, on pourrait lui parler!

-- Ainsi, dit Nab, c’est sérieux, mon maître? Nous allons le
prendre comme domestique?

-- Oui, Nab, répondit en souriant l’ingénieur. Mais ne sois pas
jaloux!

-- Et j’espère qu’il fera un excellent serviteur, ajouta Harbert.
Il paraît jeune, son éducation sera facile, et nous ne serons pas
obligés, pour le soumettre, d’employer la force, ni de lui
arracher les canines, comme on fait en pareille circonstance! Il
ne peut que s’attacher à des maîtres qui seront bons pour lui.

-- Et on le sera», répondit Pencroff, qui avait oublié toute sa
rancune contre «les farceurs.»

Puis, s’approchant de l’orang:

«Eh bien, mon garçon, lui demanda-t-il, comment cela va-t-il?»

L’orang répondit par un petit grognement qui ne dénotait pas trop
de mauvaise humeur.

«Nous voulons donc faire partie de la colonie? demanda le marin.
Nous allons donc entrer au service de M Cyrus Smith?»

Nouveau grognement approbateur du singe.

«Et nous nous contenterons de notre nourriture pour tout gage?»

Troisième grognement affirmatif.

«Sa conversation est un peu monotone, fit observer Gédéon Spilett.

-- Bon! répliqua Pencroff, les meilleurs domestiques sont ceux qui
parlent le moins. Et puis, pas de gages! -- entendez-vous, mon
garçon? Pour commencer, nous ne vous donnerons pas de gages, mais
nous les doublerons plus tard, si nous sommes contents de vous!»

C’est ainsi que la colonie s’accrut d’un nouveau membre, qui
devait lui rendre plus d’un service.

Quant au nom dont on l’appellerait, le marin demanda qu’en
souvenir d’un autre singe qu’il avait connu, il fût appelé
Jupiter, et Jup par abréviation.

Et voilà comme, sans plus de façons, maître Jup fut installé à
Granite-House.

CHAPITRE VII

Les colons de l’île Lincoln avaient donc reconquis leur domicile,
sans avoir été obligés de suivre l’ancien déversoir, ce qui leur
épargna des travaux de maçonnerie. Il était heureux, en vérité,
qu’au moment où ils se disposaient à le faire, la bande de singes
eût été prise d’une terreur, non moins subite qu’inexplicable, qui
les avait chassés de Granite-House. Ces animaux avaient-ils donc
pressenti qu’un assaut sérieux allait leur être donné par une
autre voie? C’était à peu près la seule façon d’interpréter leur
mouvement de retraite.

Pendant les dernières heures de cette journée, les cadavres des
singes furent transportés dans le bois, où on les enterra; puis,
les colons s’employèrent à réparer le désordre causé par les
intrus, -- désordre et non dégât, car s’ils avaient bouleversé le
mobilier des chambres, du moins n’avaient-ils rien brisé.

Nab ralluma ses fourneaux, et les réserves de l’office fournirent
un repas substantiel auquel tous firent largement honneur.

Jup ne fut point oublié, et il mangea avec appétit des amandes de
pignon et des racines de rhyomes, dont il se vit abondamment
approvisionné. Pencroff avait délié ses bras, mais il jugea
convenable de lui laisser les entraves aux jambes jusqu’au moment
où il pourrait compter sur sa résignation.

Puis, avant de se coucher, Cyrus Smith et ses compagnons, assis
autour de la table, discutèrent quelques projets dont l’exécution
était urgente.

Les plus importants et les plus pressés étaient l’établissement
d’un pont sur la Mercy, afin de mettre la partie sud de l’île en
communication avec Granite-House, puis la fondation d’un corral,
destiné au logement des mouflons ou autres animaux à laine qu’il
convenait de capturer.

On le voit, ces deux projets tendaient à résoudre la question des
vêtements, qui était alors la plus sérieuse. En effet, le pont
rendrait facile le transport de l’enveloppe du ballon, qui
donnerait le linge, et le corral devait fournir la récolte de
laine, qui donnerait les vêtements d’hiver.

Quant à ce corral, l’intention de Cyrus Smith était de l’établir
aux sources mêmes du Creek-Rouge, là où les ruminants trouveraient
des pâturages qui leur procureraient une nourriture fraîche et
abondante. Déjà la route entre le plateau de Grande-vue et les
sources était en partie frayée, et avec un chariot mieux
conditionné que le premier, les charrois seraient plus faciles,
surtout si l’on parvenait à capturer quelque animal de trait.

Mais, s’il n’y avait aucun inconvénient à ce que le corral fût
éloigné de Granite-House, il n’en eût pas été de même de la basse-
cour, sur laquelle Nab appela l’attention des colons. Il fallait,
en effet, que les volatiles fussent à la portée du chef de
cuisine, et aucun emplacement ne parut plus favorable à
l’établissement de ladite basse-cour que cette portion des rives
du lac qui confinait à l’ancien déversoir. Les oiseaux aquatiques
y sauraient prospérer aussi bien que les autres, et le couple de
tinamous, pris dans la dernière excursion, devait servir à un
premier essai de domestication.

Le lendemain, -- 3 novembre, -- les nouveaux travaux furent
commencés par la construction du pont, et tous les bras furent
requis pour cette importante besogne.

Scies, haches, ciseaux, marteaux furent chargés sur les épaules
des colons, qui, transformés en charpentiers, descendirent sur la
grève.

Là, Pencroff fit une réflexion:

«Et si, pendant notre absence, il allait prendre fantaisie à
maître Jup de retirer cette échelle qu’il nous a si galamment
renvoyée hier?

-- Assujettissons-la par son extrémité inférieure», répondit Cyrus
Smith.

Ce qui fut fait au moyen de deux pieux, solidement enfoncés dans
le sable. Puis, les colons, remontant la rive gauche de la Mercy,
arrivèrent bientôt au coude formé par la rivière.

Là, ils s’arrêtèrent, afin d’examiner si le pont ne devrait pas
être jeté en cet endroit. L’endroit parut convenable. En effet, de
ce point au port Ballon, découvert la veille sur la côte
méridionale, il n’y avait qu’une distance de trois milles et demi,
et, du pont au port, il serait aisé de frayer une route
carrossable, qui rendrait les communications faciles entre
Granite-House et le sud de l’île.

Cyrus Smith fit alors part à ses compagnons d’un projet à la fois
très simple à exécuter et très avantageux, qu’il méditait depuis
quelque temps.

C’était d’isoler complètement le plateau de Grande-vue, afin de le
mettre à l’abri de toute attaque de quadrupèdes ou de quadrumanes.
De cette façon, Granite-House, les Cheminées, la basse-cour et
toute la partie supérieure du plateau, destinée aux
ensemencements, seraient protégées contre les déprédations des
animaux.

Rien n’était plus facile à exécuter que ce projet, et voici
comment l’ingénieur comptait opérer.

Le plateau se trouvait déjà défendu sur trois côtés par des cours
d’eau, soit artificiels, soit naturels: au nord-ouest, par la rive
du lac Grant, depuis l’angle appuyé à l’orifice de l’ancien
déversoir jusqu’à la coupée faite à la rive est du lac pour
l’échappement des eaux; au nord, depuis cette coupée jusqu’à la
mer, par le nouveau cours d’eau qui s’était creusé un lit sur le
plateau et sur la grève, en amont et en aval de la chute, et il
suffisait, en effet, de creuser le lit de ce creek pour en rendre
le passage impraticable aux animaux; sur toute la lisière de
l’est, par la mer elle-même, depuis l’embouchure du susdit creek
jusqu’à l’embouchure de la Mercy; au sud, enfin, depuis cette
embouchure jusqu’au coude de la Mercy où devait être établi le
pont.

Restait donc la partie ouest du plateau, comprise entre le coude
de la rivière et l’angle sud du lac, sur une distance inférieure à
un mille, qui était ouverte à tout venant. Mais rien n’était plus
facile que de creuser un fossé, large et profond, qui serait
rempli par les eaux du lac, et dont le trop-plein irait se jeter
par une seconde chute dans le lit de la Mercy. Le niveau du lac
s’abaisserait un peu, sans doute, par suite de ce nouvel
épanchement de ses eaux, mais Cyrus Smith avait reconnu que le
débit du Creek-Rouge était assez considérable pour permettre
l’exécution de son projet.

«Ainsi donc, ajouta l’ingénieur, le plateau de Grande-vue sera une
île véritable, étant entouré d’eau de toutes parts, et il ne
communiquera avec le reste de notre domaine que par le pont que
nous allons jeter sur la Mercy, les deux ponceaux déjà établis en
amont et en aval de la chute, et enfin deux autres ponceaux à
construire, l’un sur le fossé que je vous propose de creuser, et
l’autre sur la rive gauche de la Mercy. Or, si ces pont et
ponceaux peuvent être levés à volonté, le plateau de Grande-vue
sera à l’abri de toute surprise.»

Cyrus Smith, afin de se faire mieux comprendre de ses compagnons,
avait dessiné une carte du plateau, et son projet fut
immédiatement saisi dans tout son ensemble. Aussi un avis unanime
l’approuva-t-il, et Pencroff, brandissant sa hache de charpentier,
de s’écrier:

«Au pont, d’abord!»

C’était le travail le plus urgent. Des arbres furent choisis,
abattus, ébranchés, débités en poutrelles, en madriers et en
planches. Ce pont, fixe dans la partie qui s’appuyait à la rive
droite de la Mercy, devait être mobile dans la partie qui se
relierait à la rive gauche, de manière à pouvoir se relever au
moyen de contre-poids, comme certains ponts d’écluse.

On le comprend, ce fut un travail considérable, et s’il fut
habilement conduit, du moins demanda-t-il un certain temps, car la
Mercy était large de quatre-vingts pieds environ. Il fallut donc
enfoncer des pieux dans le lit de la rivière, afin de soutenir le
tablier fixe du pont, et établir une sonnette pour agir sur les
têtes de pieux, qui devaient former ainsi deux arches et permettre
au pont de supporter de lourds fardeaux.

Très heureusement ne manquaient ni les outils pour travailler le
bois, ni les ferrures pour le consolider, ni l’ingéniosité d’un
homme qui s’entendait merveilleusement à ces travaux, ni enfin le
zèle de ses compagnons, qui, depuis sept mois, avaient
nécessairement acquis une grande habileté de main.

Et il faut le dire, Gédéon Spilett n’était pas le plus maladroit
et luttait d’adresse avec le marin lui-même», qui n’aurait jamais
tant attendu d’un simple journaliste!»

La construction du pont de la Mercy dura trois semaines, qui
furent très sérieusement occupées. On déjeunait sur le lieu même
des travaux, et, le temps étant magnifique alors, on ne rentrait
que pour souper à Granite-House.

Pendant cette période, on put constater que maître Jup
s’acclimatait aisément et se familiarisait avec ses nouveaux
maîtres, qu’il regardait toujours d’un oeil extrêmement curieux.
Cependant, par mesure de précaution, Pencroff ne lui laissait pas
encore liberté complète de ses mouvements, voulant attendre, avec
raison, que les limites du plateau eussent été rendues
infranchissables par suite des travaux projetés. Top et Jup
étaient au mieux et jouaient volontiers ensemble, mais Jup faisait
tout gravement.

Le 20 novembre, le pont fut terminé. Sa partie mobile, équilibrée
par des contre-poids, basculait aisément, et il ne fallait qu’un
léger effort pour la relever; entre sa charnière et la dernière
traverse sur laquelle elle venait s’appuyer, quand on la
refermait, il existait un intervalle de vingt pieds, qui était
suffisamment large pour que les animaux ne pussent le franchir.

Il fut alors question d’aller chercher l’enveloppe de l’aérostat,
que les colons avaient hâte de mettre en complète sûreté; mais
pour la transporter, il y avait nécessité de conduire un chariot
jusqu’au port Ballon, et, par conséquent, nécessité de frayer une
route à travers les épais massifs du Far-West. Cela exigeait un
certain temps. Aussi Nab et Pencroff poussèrent-ils d’abord une
reconnaissance jusqu’au port, et comme ils constatèrent que le
«stock de toile «ne souffrait aucunement dans la grotte où il
avait été emmagasiné, il fut décidé que les travaux relatifs au
plateau de Grande-vue seraient poursuivis sans discontinuer.

«Cela, fit observer Pencroff, nous permettra d’établir notre
basse-cour dans des conditions meilleures, puisque nous n’aurons à
craindre ni la visite des renards, ni l’agression d’autres bêtes
nuisibles.

-- Sans compter, ajouta Nab, que nous pourrons défricher le
plateau, y transplanter les plantes sauvages...

-- Et préparer notre second champ de blé!» s’écria le marin d’un
air triomphant.

C’est qu’en effet le premier champ de blé, ensemencé uniquement
d’un seul grain, avait admirablement prospéré, grâce aux soins de
Pencroff. Il avait produit les dix épis annoncés par l’ingénieur,
et, chaque épi portant quatre-vingts grains, la colonie se
trouvait à la tête de huit cents grains, -- en six mois, -- ce qui
promettait une double récolte chaque année.

Ces huit cents grains, moins une cinquantaine, qui furent réservés
par prudence, devaient donc être semés dans un nouveau champ, et
avec non moins de soin que le grain unique.

Le champ fut préparé, puis entouré d’une forte palissade, haute et
aiguë, que les quadrupèdes eussent très difficilement franchie.
Quant aux oiseaux, des tourniquets criards et des mannequins
effrayants, dus à l’imagination fantasque de Pencroff, suffirent à
les écarter. Les sept cent cinquante grains furent alors déposés
dans de petits sillons bien réguliers, et la nature dut faire le
reste.

Le 21 novembre, Cyrus Smith commença à dessiner le fossé qui
devait fermer le plateau à l’ouest, depuis l’angle sud du lac
Grant jusqu’au coude de la Mercy. Il y avait là deux à trois pieds
de terre végétale, et, au-dessous, le granit. Il fallut donc
fabriquer à nouveau de la nitro-glycérine, et la nitro-glycérine
fit son effet accoutumé. En moins de quinze jours, un fossé large
de douze pieds, profond de six, fut creusé dans le dur sol du
plateau. Une nouvelle saignée fut, par le même moyen, pratiquée à
la lisière rocheuse du lac, et les eaux se précipitèrent dans ce
nouveau lit, en formant un petit cours d’eau auquel on donna le
nom de «Creek-Glycérine» et qui devint un affluent de la Mercy.
Ainsi que l’avait annoncé l’ingénieur, le niveau du lac baissa,
mais d’une façon presque insensible. Enfin, pour compléter la
clôture, le lit du ruisseau de la grève fut considérablement
élargi, et on maintint les sables au moyen d’une double palissade.

Avec la première quinzaine de décembre, ces travaux furent
définitivement achevés, et le plateau de Grande-vue, c’est-à-dire
une sorte de pentagone irrégulier ayant un périmètre de quatre
milles environ, entouré d’une ceinture liquide, fut absolument à
l’abri de toute agression.

Pendant ce mois de décembre, la chaleur fut très forte. Cependant
les colons ne voulurent point suspendre l’exécution de leurs
projets, et, comme il devenait urgent d’organiser la basse-cour,
on procéda à son organisation.

Inutile de dire que, depuis la fermeture complète du plateau,
maître Jup avait été mis en liberté. Il ne quittait plus ses
maîtres et ne manifestait aucune envie de s’échapper. C’était un
animal doux, très vigoureux pourtant, et d’une agilité
surprenante. Ah! quand il s’agissait d’escalader l’échelle de
Granite-House, nul n’eût pu rivaliser avec lui. On l’employait
déjà à quelques travaux: il traînait des charges de bois et
charriait les pierres qui avaient été extraites du lit du Creek-
Glycérine.

«Ce n’est pas encore un maçon, mais c’est déjà un singe!» disait
plaisamment Harbert, en faisant allusion à ce surnom de «singe»
que les maçons donnent à leurs apprentis. Et si jamais nom fut
justifié, c’était bien celui-là!

La basse-cour occupa une aire de deux cents yards carrés, qui fut
choisie sur la rive sud-est du lac.

On l’entoura d’une palissade, et on construisit différents abris
pour les animaux qui devaient la peupler. C’étaient des cahutes de
branchages, divisées en compartiments, qui n’attendirent bientôt
plus que leurs hôtes.

Les premiers furent le couple de tinamous, qui ne tardèrent pas à
donner de nombreux petits. Ils eurent pour compagnons une demi-
douzaine de canards, habitués des bords du lac. Quelques-uns
appartenaient à cette espèce chinoise, dont les ailes s’ouvrent en
éventail, et qui, par l’éclat et la vivacité de leur plumage,
rivalisent avec les faisans dorés. Quelques jours après, Harbert
s’empara d’un couple de gallinacés à queue arrondie et faite de
longues pennes, de magnifiques «alectors», qui ne tardèrent pas à
s’apprivoiser. Quant aux pélicans, aux martins-pêcheurs, aux
poules d’eau, ils vinrent d’eux-mêmes au rivage de la basse-cour,
et tout ce petit monde, après quelques disputes, roucoulant,
piaillant, gloussant, finit par s’entendre, et s’accrut dans une
proportion rassurante pour l’alimentation future de la colonie.

Cyrus Smith, voulant aussi compléter son oeuvre, établit un
pigeonnier dans un angle de la basse-cour.

On y logea une douzaine de ces pigeons qui fréquentaient les hauts
rocs du plateau. Ces oiseaux s’habituèrent aisément à rentrer
chaque soir à leur nouvelle demeure, et montrèrent plus de
propension à se domestiquer que les ramiers leurs congénères, qui,
d’ailleurs, ne se reproduisent qu’à l’état sauvage. Enfin, le
moment était venu d’utiliser, pour la confection du linge,
l’enveloppe de l’aérostat, car, quant à la garder sous cette forme
et à se risquer dans un ballon à air chaud pour quitter l’île, au-
dessus d’une mer pour ainsi dire sans limites, ce n’eût été
admissible que pour des gens qui auraient manqué de tout, et Cyrus
Smith, esprit pratique, n’y pouvait songer.

Il s’agissait donc de rapporter l’enveloppe à Granite-House, et
les colons s’occupèrent de rendre leur lourd chariot plus maniable
et plus léger. Mais si le véhicule ne manquait pas, le moteur
était encore à trouver! N’existait-il donc pas dans l’île quelque
ruminant d’espèce indigène qui pût remplacer cheval, âne, boeuf ou
vache? C’était la question.

«En vérité, disait Pencroff, une bête de trait nous serait fort
utile, en attendant que M Cyrus voulût bien construire un chariot
à vapeur, ou même une locomotive, car certainement, un jour, nous
aurons un chemin de fer de Granite-House au port Ballon, avec
embranchement sur le mont Franklin!»

Et l’honnête marin, en parlant ainsi, croyait ce qu’il disait! Oh!
Imagination, quand la foi s’en mêle!

Mais, pour ne rien exagérer, un simple quadrupède attelable eût
bien fait l’affaire de Pencroff, et comme la providence avait un
faible pour lui, elle ne le fit pas languir. Un jour, le 23
décembre, on entendit à la fois Nab crier et Top aboyer à qui
mieux mieux. Les colons, occupés aux Cheminées, accoururent
aussitôt, craignant quelque fâcheux incident. Que virent-ils? Deux
beaux animaux de grande taille, qui s’étaient imprudemment
aventurés sur le plateau, dont les ponceaux n’avaient pas été
fermés. On eût dit deux chevaux, ou tout au moins deux ânes, mâle
et femelle, formes fines, pelage isabelle, jambes et queue
blanches, zébrés de raies noires sur la tête, le cou et le tronc.
Ils s’avançaient tranquillement, sans marquer aucune inquiétude,
et ils regardaient d’un oeil vif ces hommes, dans lesquels ils ne
pouvaient encore reconnaître des maîtres.

«Ce sont des onaggas! s’écria Harbert, des quadrupèdes qui
tiennent le milieu entre le zèbre et le couagga!

-- Pourquoi pas des ânes? demanda Nab.

-- Parce qu’ils n’ont point les oreilles longues et que leurs
formes sont plus gracieuses!

-- Ânes ou chevaux, riposta Pencroff, ce sont des «moteurs», comme
dirait M Smith, et, comme tels, bons à capturer!»

Le marin, sans effrayer les deux animaux, se glissant entre les
herbes jusqu’au ponceau du Creek-Glycérine, le fit basculer, et
les onaggas furent prisonniers.

Maintenant, s’emparerait-on d’eux par la violence et les
soumettrait-on à une domestication forcée? Non.

Il fut décidé que, pendant quelques jours, on les laisserait aller
et venir librement sur le plateau, où l’herbe était abondante, et
immédiatement l’ingénieur fit construire près de la basse-cour une
écurie, dans laquelle les onaggas devaient trouver, avec une bonne
litière, un refuge pendant la nuit.

Ainsi donc, ce couple magnifique fut laissé entièrement libre de
ses mouvements, et les colons évitèrent même de l’effrayer en
s’approchant.

Plusieurs fois, cependant, les onaggas parurent éprouver le besoin
de quitter ce plateau, trop restreint pour eux, habitués aux
larges espaces et aux forêts profondes. On les voyait, alors,
suivre la ceinture d’eau qui leur opposait une infranchissable
barrière, jeter quelques braiments aigus, puis galoper à travers
les herbes, et, le calme revenu, ils restaient des heures entières
à considérer ces grands bois qui leur étaient fermés sans retour!

Cependant, des harnais et des traits en fibres végétales avaient
été confectionnés, et quelques jours après la capture des onaggas,
non seulement le chariot était prêt à être attelé, mais une route
droite, ou plutôt une coupée avait été faite à travers la forêt du
Far-West, depuis le coude de la Mercy jusqu’au port Ballon. On
pouvait donc y conduire le chariot, et ce fut vers la fin de
décembre qu’on essaya pour la première fois les onaggas.

Pencroff avait déjà assez amadoué ces animaux pour qu’ils vinssent
lui manger dans la main, et ils se laissaient approcher sans
difficulté, mais, une fois attelés, ils se cabrèrent, et on eut
grand’peine à les contenir. Cependant ils ne devaient pas tarder à
se plier à ce nouveau service, car l’onagga, moins rebelle que le
zèbre, s’attelle fréquemment dans les parties montagneuses de
l’Afrique australe, et on a même pu l’acclimater en Europe sous
des zones relativement froides.

Ce jour-là, toute la colonie, sauf Pencroff, qui marchait à la
tête de ses bêtes, monta dans le chariot et prit la route du port
Ballon. Si l’on fut cahoté sur cette route à peine ébauchée, cela
va sans dire; mais le véhicule arriva sans encombre, et, le jour
même, on put y charger l’enveloppe et les divers agrès de
l’aérostat.

À huit heures du soir, le chariot, après avoir repassé le pont de
la Mercy, redescendait la rive gauche de la rivière et s’arrêtait
sur la grève. Les onaggas étaient dételés, puis ramenés à leur
écurie, et Pencroff, avant de s’endormir, poussait un soupir de
satisfaction qui fit bruyamment retentir les échos de Granite-
House.

CHAPITRE VIII

La première semaine de janvier fut consacrée à la confection du
linge nécessaire à la colonie. Les aiguilles trouvées dans la
caisse fonctionnèrent entre des doigts vigoureux, sinon délicats,
et on peut affirmer que ce qui fut cousu le fut solidement.

Le fil ne manqua pas, grâce à l’idée qu’eut Cyrus Smith de
réemployer celui qui avait déjà servi à la couture des bandes de
l’aérostat. Ces longues bandes furent décousues avec une patience
admirable par Gédéon Spilett et Harbert, car Pencroff avait dû

Renoncer à ce travail, qui l’agaçait outre mesure; mais quand il
se fut agi de coudre, il n’eut pas son égal. Personne n’ignore, en
effet, que les marins ont une aptitude remarquable pour le métier
de couturière.

Les toiles qui composaient l’enveloppe de l’aérostat furent
ensuite dégraissées au moyen de soude et de potasse obtenues par
incinération de plantes, de telle sorte que le coton, débarrassé
du vernis, reprit sa souplesse et son élasticité naturelles; puis,
soumis à l’action décolorante de l’atmosphère, il acquit une
blancheur parfaite. Quelques douzaines de chemises et de
chaussettes -- celles-ci non tricotées, bien entendu, mais faites
de toiles cousues -- furent ainsi préparées. Quelle jouissance ce
fut pour les colons de revêtir enfin du linge blanc -- linge très
rude sans doute, mais ils n’en étaient pas à s’inquiéter de si peu
-- et de se coucher entre des draps, qui firent des couchettes de
Granite-House des lits tout à fait sérieux.

Ce fut aussi vers cette époque que l’on confectionna des
chaussures en cuir de phoque, qui vinrent remplacer à propos les
souliers et les bottes apportés d’Amérique. On peut affirmer que
ces nouvelles chaussures furent larges et longues et ne gênèrent
jamais le pied des marcheurs!

Avec le début de l’année 1866, les chaleurs furent persistantes,
mais la chasse sous bois ne chôma point. Agoutis, pécaris,
cabiais, kangourous, gibiers de poil et de plume fourmillaient
véritablement, et Gédéon Spilett et Harbert étaient trop bons
tireurs pour perdre désormais un seul coup de fusil.

Cyrus Smith leur recommandait toujours de ménager les munitions,
et il prit des mesures pour remplacer la poudre et le plomb qui
avaient été trouvés dans la caisse, et qu’il voulait réserver pour
l’avenir.

Savait-il, en effet, où le hasard pourrait jeter un jour, lui et
les siens, dans le cas où ils quitteraient leur domaine? Il
fallait donc parer à toutes les nécessités de l’inconnu, et
ménager les munitions, en leur substituant d’autres substances
aisément renouvelables.

Pour remplacer le plomb, dont Cyrus Smith n’avait rencontré aucune
trace dans l’île, il employa sans trop de désavantage de la
grenaille de fer, qui était facile à fabriquer. Ces grains n’ayant
pas la pesanteur des grains de plomb, il dut les faire plus gros,
et chaque charge en contint moins, mais l’adresse des chasseurs
suppléa à ce défaut. Quant à la poudre, Cyrus Smith aurait pu en
faire, car il avait à sa disposition du salpêtre, du soufre et du
charbon; mais cette préparation demande des soins extrêmes, et,
sans un outillage spécial, il est difficile de la produire en
bonne qualité.

Cyrus Smith préféra donc fabriquer du pyroxyle, c’est-à-dire du
fulmi-coton, substance dans laquelle le coton n’est pas
indispensable, car il n’y entre que comme cellulose. Or, la
cellulose n’est autre chose que le tissu élémentaire des végétaux,
et elle se trouve à peu près à l’état de pureté, non seulement
dans le coton, mais dans les fibres textiles du chanvre et du lin,
dans le papier, le vieux linge, la moelle de sureau, etc. Or,
précisément, les sureaux abondaient dans l’île, vers l’embouchure
du Creek-Rouge, et les colons employaient déjà en guise de café
les baies de ces arbrisseaux, qui appartiennent à la famille des
caprifoliacées.

Ainsi donc, cette moelle de sureau, c’est-à-dire la cellulose, il
suffisait de la récolter, et, quant à l’autre substance nécessaire
à la fabrication du pyroxyle, ce n’était que de l’acide azotique
fumant.

Or, Cyrus Smith, ayant de l’acide sulfurique à sa disposition,
avait déjà pu facilement produire de l’acide azotique, en
attaquant le salpêtre que lui fournissait la nature.

Il résolut donc de fabriquer et d’employer du pyroxyle, tout en
lui reconnaissant d’assez graves inconvénients, c’est-à-dire une
grande inégalité d’effet, une excessive inflammabilité, puisqu’il
s’enflamme à cent soixante-dix degrés au lieu de deux cent
quarante, et enfin une déflagration trop instantanée qui peut
dégrader les armes à feu. En revanche, les avantages du pyroxyle
consistaient en ceci, qu’il ne s’altérait pas par l’humidité,
qu’il n’encrassait pas le canon des fusils, et que sa force
propulsive était quadruple de celle de la poudre ordinaire.

Pour faire le pyroxyle, il suffit de plonger pendant un quart
d’heure de la cellulose dans de l’acide azotique fumant, puis de
laver à grande eau et de faire sécher. On le voit, rien n’est plus
simple.

Cyrus Smith n’avait à sa disposition que de l’acide azotique
ordinaire, et non de l’acide azotique fumant ou monohydraté,
c’est-à-dire de l’acide qui émet des vapeurs blanchâtres au
contact de l’air humide; mais en substituant à ce dernier de
l’acide azotique ordinaire, mélangé dans la proportion de trois
volumes à cinq volumes d’acide sulfurique concentré, l’ingénieur
devait obtenir le même résultat, et il l’obtint. Les chasseurs de
l’île eurent donc bientôt à leur disposition une substance
parfaitement préparée, et qui, employée avec discrétion, donna
d’excellents résultats.

Vers cette époque, les colons défrichèrent trois acres du plateau
de Grande-vue, et le reste fut conservé à l’état de prairies pour
l’entretien des onaggas. Plusieurs excursions furent faites dans
les forêts du Jacamar et du Far-West, et l’on rapporta une
véritable récolte de végétaux sauvages, épinards, cresson,
raifort, raves, qu’une culture intelligente devait bientôt
modifier, et qui allaient tempérer le régime d’alimentation azotée
auquel avaient été jusque-là soumis les colons de l’île Lincoln.
On véhicula également de notables quantités de bois et de charbon.
Chaque excursion était, en même temps, un moyen d’améliorer les
routes, dont la chaussée se tassait peu à peu sous les roues du
chariot.

La garenne fournissait toujours son contingent de lapins aux
offices de Granite-House. Comme elle était située un peu au dehors
du point où s’annonçait le Creek-Glycérine, ses hôtes ne pouvaient
pénétrer sur le plateau réservé, ni ravager, par conséquent, les
plantations nouvellement faites. Quant à l’huîtrière, disposée au
milieu des rocs de la plage et dont les produits étaient
fréquemment renouvelés, elle donnait quotidiennement d’excellents
mollusques. En outre, la pêche, soit dans les eaux du lac, soit
dans le courant de la Mercy, ne tarda pas à être fructueuse, car
Pencroff avait installé des lignes de fond, armées d’hameçons de
fer, auxquels se prenaient fréquemment de belles truites et
certains poissons, extrêmement savoureux, dont les flancs argentés
étaient semés de petites taches jaunâtres. Aussi maître Nab,
chargé des soins culinaires, pouvait-il varier agréablement le
menu de chaque repas. Seul, le pain manquait encore à la table des
colons, et, on l’a dit, c’était une privation à laquelle ils
étaient vraiment sensibles.

On fit aussi, vers cette époque, la chasse aux tortues marines,
qui fréquentaient les plages du cap Mandibule. En cet endroit, la
grève était hérissée de petites boursouflures, renfermant des
oeufs parfaitement sphériques, à coque blanche et dure, et dont
l’albumine a la propriété de ne point se coaguler comme celle des
oeufs d’oiseaux. C’était le soleil qui se chargeait de les faire
éclore, et leur nombre était naturellement très considérable,
puisque chaque tortue peut en pondre annuellement jusqu’à deux
cent cinquante.

«Un véritable champ d’oeufs, fit observer Gédéon Spilett, et il
n’y a qu’à les récolter.»

Mais on ne se contenta pas des produits, on fit aussi la chasse
aux producteurs, chasse qui permit de rapporter à Granite-House
une douzaine de ces chéloniens, véritablement très estimables au
point de vue alimentaire. Le bouillon de tortue, relevé d’herbes
aromatiques et agrémenté de quelques crucifères, attira souvent
des éloges mérités à maître Nab, son préparateur.

Il faut encore citer ici une circonstance heureuse, qui permit de
faire de nouvelles réserves pour l’hiver. Des saumons vinrent par
bandes s’aventurer dans la Mercy et en remontèrent le cours
pendant plusieurs milles. C’était l’époque à laquelle les
femelles, allant rechercher des endroits convenables pour frayer,
précédaient les mâles et faisaient grand bruit à travers les eaux
douces. Un millier de ces poissons, qui mesuraient jusqu’à deux
pieds et demi de longueur, s’engouffra ainsi dans la rivière, et
il suffit d’établir quelques barrages pour en retenir une grande
quantité. On en prit ainsi plusieurs centaines, qui furent salés
et mis en réserve pour le temps où l’hiver, glaçant les cours
d’eau, rendrait toute pêche impraticable.

Ce fut à cette époque que le très intelligent Jup fut élevé aux
fonctions de valet de chambre. Il avait été vêtu d’une jaquette,
d’une culotte courte en toile blanche et d’un tablier dont les
poches faisaient son bonheur, car il y fourrait ses mains et ne
souffrait pas qu’on vînt y fouiller. L’adroit orang avait été
merveilleusement stylé par Nab, et on eût dit que le nègre et le
singe se comprenaient quand ils causaient ensemble. Jup avait,
d’ailleurs, pour Nab une sympathie réelle, et Nab la lui rendait.
À moins qu’on n’eût besoin de ses services, soit pour charrier du
bois, soit pour grimper à la cime de quelque arbre, Jup passait la
plus grande partie de son temps à la cuisine et cherchait à imiter
Nab en tout ce qu’il lui voyait faire. Le maître montrait,
d’ailleurs, une patience et même un zèle extrême à instruire son
élève, et l’élève déployait une intelligence remarquable à
profiter des leçons que lui donnait son maître.

Qu’on juge donc de la satisfaction que procura un jour maître Jup
aux convives de Granite-House, quand, la serviette sur le bras, il
vint, sans qu’ils en eussent été prévenus, les servir à table.
Adroit, attentif, il s’acquitta de son service avec une adresse
parfaite, changeant les assiettes, apportant les plats, versant à
boire, le tout avec un sérieux qui amusa au dernier point les
colons et dont s’enthousiasma Pencroff.

«Jup, du potage!

-- Jup, un peu d’agouti!

-- Jup, une assiette!

-- Jup! Brave Jup! Honnête Jup!»

On n’entendait que cela, et Jup, sans se déconcerter jamais,
répondait à tout, veillait à tout, et il hocha sa tête
intelligente, quand Pencroff, refaisant sa plaisanterie du premier
jour, lui dit:

«Décidément, Jup, il faudra vous doubler vos gages!»

Inutile de dire que l’orang était alors absolument acclimaté à
Granite-House, et qu’il accompagnait souvent ses maîtres dans la
forêt, sans jamais manifester aucune envie de s’enfuir. Il fallait
le voir, alors, marcher de la façon la plus amusante, avec une
canne que Pencroff lui avait faite et qu’il portait sur son épaule
comme un fusil! Si l’on avait besoin de cueillir quelque fruit à
la cime d’un arbre, qu’il était vite en haut! Si la roue du
chariot venait à s’embourber, avec quelle vigueur Jup, d’un seul
coup d’épaule, la remettait en bon chemin!

«Quel gaillard! s’écriait souvent Pencroff. S’il était aussi
méchant qu’il est bon, il n’y aurait pas moyen d’en venir à bout!»

Ce fut vers la fin de janvier que les colons entreprirent de
grands travaux dans la partie centrale de l’île. Il avait été
décidé que, vers les sources du Creek-Rouge, au pied du mont
Franklin, serait fondé un corral, destiné à contenir les
ruminants, dont la présence eût été gênante à Granite-House, et
plus particulièrement ces mouflons, qui devaient fournir la laine
destinée à la confection des vêtements d’hiver.

Chaque matin, la colonie, quelquefois tout entière, le plus
souvent représentée seulement par Cyrus Smith, Harbert et
Pencroff, se rendait aux sources du creek, et, les onaggas aidant,
ce n’était plus qu’une promenade de cinq milles, sous un dôme de
verdure, par cette route nouvellement tracée, qui prit le nom de
«route du Corral.»

Là, un vaste emplacement avait été choisi, au revers même de la
croupe méridionale de la montagne. C’était une prairie, plantée de
bouquets d’arbres, située au pied même d’un contrefort qui la
fermait sur un côté. Un petit rio, né sur ses pentes, après
l’avoir arrosée diagonalement, allait se perdre dans le Creek-
Rouge. L’herbe était fraîche, et les arbres qui croissaient çà et
là permettaient à l’air de circuler librement à sa surface. Il
suffisait donc d’entourer ladite prairie d’une palissade disposée
circulairement, qui viendrait s’appuyer à chaque extrémité sur le
contrefort, et assez élevée pour que des animaux, même les plus
agiles, ne pussent la franchir. Cette enceinte pourrait contenir,
en même temps qu’une centaine d’animaux à cornes, mouflons ou
chèvres sauvages, les petits qui viendraient à naître par la
suite.

Le périmètre du corral fut donc tracé par l’ingénieur, et on dut
procéder à l’abattage des arbres nécessaires à la construction de
la palissade; mais, comme le percement de la route avait déjà
nécessité le sacrifice d’un certain nombre de troncs, on les
charria, et ils fournirent une centaine de pieux, qui furent
solidement implantés dans le sol.

À la partie antérieure de la palissade, une entrée assez large fut
ménagée et fermée par une porte à deux battants faits de forts
madriers, que devaient consolider des barres extérieures.

La construction de ce corral ne demanda pas moins de trois
semaines, car, outre les travaux de palissade, Cyrus Smith éleva
de vastes hangars en planches, sous lesquels les ruminants
pourraient se réfugier.

D’ailleurs, il avait été nécessaire d’établir ces constructions
avec une extrême solidité, car les mouflons sont de robustes
animaux, et leurs premières violences étaient à craindre. Les
pieux, pointus à leur extrémité supérieure, qui fut durcie au feu,
avaient été rendus solidaires au moyen de traverses boulonnées,
et, de distance en distance, des étais assuraient la solidité de
l’ensemble.

Le corral terminé, il s’agissait d’opérer une grande battue au
pied du mont Franklin, au milieu des pâturages fréquentés par les
ruminants. Cette opération se fit le 7 février, par une belle
journée d’été, et tout le monde y prit part. Les deux onaggas,
assez bien dressés déjà et montés par Gédéon Spilett et Harbert,
rendirent de grands services dans cette circonstance.

La manoeuvre consistait uniquement à rabattre les mouflons et les
chèvres, en resserrant peu à peu le cercle de battue autour d’eux.
Aussi Cyrus Smith, Pencroff, Nab, Jup se postèrent-ils en divers
points du bois, tandis que les deux cavaliers et Top galopaient
dans un rayon d’un demi-mille autour du corral.

Les mouflons étaient nombreux dans cette portion de l’île. Ces
beaux animaux, grands comme des daims, les cornes plus fortes que
celles du bélier, la toison grisâtre et mêlée de longs poils,
ressemblaient à des argalis.

Elle fut fatigante, cette journée de chasse! que d’allées et
venues, que de courses et contre-courses, que de cris proférés!
Sur une centaine de mouflons qui furent rabattus, plus des deux
tiers échappèrent aux rabatteurs; mais, en fin de compte, une
trentaine de ces ruminants et une dizaine de chèvres sauvages, peu
à peu repoussés vers le corral, dont la porte ouverte semblait
leur offrir une issue, s’y jetèrent et purent être emprisonnés. En
somme, le résultat fut satisfaisant, et les colons n’eurent pas à
se plaindre. La plupart de ces mouflons étaient des femelles, dont
quelques-unes ne devaient pas tarder à mettre bas. Il était donc
certain que le troupeau prospérerait, et que non seulement la
laine, mais aussi les peaux abonderaient dans un temps peu
éloigné.

Ce soir-là, les chasseurs revinrent exténués à Granite-House.
Cependant, le lendemain, ils n’en retournèrent pas moins visiter
le corral. Les prisonniers avaient bien essayé de renverser la
palissade, mais ils n’y avaient point réussi, et ils ne tardèrent
pas à se tenir plus tranquilles.

Pendant ce mois de février, il ne se passa aucun événement de
quelque importance. Les travaux quotidiens se poursuivirent avec
méthode, et, en même temps qu’on améliorait les routes du corral
et du port Ballon, une troisième fut commencée, qui, partant de
l’enclos, se dirigea vers la côte occidentale. La portion encore
inconnue de l’île Lincoln était toujours celle de ces grands bois
qui couvraient la presqu’île Serpentine, où se réfugiaient les
fauves, dont Gédéon Spilett comptait bien purger son domaine.

Avant que la froide saison reparût, les soins les plus assidus
furent donnés également à la culture des plantes sauvages qui
avaient été transplantées de la forêt sur le plateau de Grande-
vue. Harbert ne revenait guère d’une excursion sans rapporter
quelques végétaux utiles. Un jour, c’étaient des échantillons de
la tribu des chicoracées, dont la graine même pouvait fournir par
la pression une huile excellente; un autre, c’était une oseille
commune, dont les propriétés anti-scorbutiques n’étaient point à
dédaigner; puis, quelques-uns de ces précieux tubercules qui ont
été cultivés de tout temps dans l’Amérique méridionale, ces pommes
de terre, dont on compte aujourd’hui plus de deux cents espèces.
Le potager, maintenant bien entretenu, bien arrosé, bien défendu
contre les oiseaux, était divisé en petits carrés, où poussaient
laitues, vitelottes, oseille, raves, raifort et autres crucifères.
La terre, sur ce plateau, était prodigieusement féconde, et l’on
pouvait espérer que les récoltes y seraient abondantes.

Les boissons variées ne manquaient pas non plus, et, à la
condition de ne pas exiger de vin, les plus difficiles ne devaient
pas se plaindre. Au thé d’Oswego fourni par les monardes didymes,
et à la liqueur fermentée extraite des racines du dragonnier,
Cyrus Smith avait ajouté une véritable bière; il la fabriqua avec
les jeunes pousses de «l’abies nigra», qui, après avoir bouilli et
fermenté, donnèrent cette boisson agréable et particulièrement
hygiénique que les anglo-américains nomment «spring-berr», c’est-
à-dire bière de sapin.

Vers la fin de l’été, la basse-cour possédait un beau couple
d’outardes, qui appartenaient à l’espèce «houbara», caractérisée
par une sorte de mantelet de plumes, une douzaine de souchets,
dont la mandibule supérieure était prolongée de chaque côté par un
appendice membraneux, et de magnifiques coqs, noirs de crête, de
caroncule et d’épiderme, semblables aux coqs de Mozambique, qui se
pavanaient sur la rive du lac.

Ainsi donc, tout réussissait, grâce à l’activité de ces hommes
courageux et intelligents. La providence faisait beaucoup pour
eux, sans doute; mais, fidèles au grand précepte, ils s’aidaient
d’abord, et le ciel leur venait ensuite en aide.

Après ces chaudes journées d’été, le soir, quand les travaux
étaient terminés, au moment où se levait la brise de mer, ils
aimaient à s’asseoir sur la lisière du plateau de Grande-vue, sous
une sorte de véranda couverte de plantes grimpantes, que Nab avait
élevée de ses propres mains. Là, ils causaient, ils
s’instruisaient les uns les autres, ils faisaient des plans, et la
grosse bonne humeur du marin réjouissait incessamment ce petit
monde, dans lequel la plus parfaite harmonie n’avait jamais cessé
de régner.

On parlait aussi du pays, de la chère et grande Amérique. Où en
était cette guerre de sécession?

Elle n’avait évidemment pu se prolonger! Richmond était
promptement tombée, sans doute, aux mains du général Grant! La
prise de la capitale des confédérés avait dû être le dernier acte
de cette funeste lutte! Maintenant, le nord avait triomphé pour la
bonne cause. Ah! Qu’un journal eût été le bienvenu pour les exilés
de l’île Lincoln! Voilà onze mois que toute communication entre
eux et le reste des humains avait été interrompue, et, avant peu,
le 24 mars, arrivait l’anniversaire de ce jour où le ballon les
jeta sur cette côte inconnue! Ils n’étaient alors que des
naufragés, ne sachant pas même s’ils pourraient disputer aux
éléments leur misérable vie! Et maintenant, grâce au savoir de
leur chef, grâce à leur propre intelligence, c’étaient de
véritables colons, munis d’armes, d’outils, d’instruments, qui
avaient su transformer à leur profit les animaux, les plantes et
les minéraux de l’île, c’est-à-dire les trois règnes de la nature!

Oui! Ils causaient souvent de toutes ces choses et formaient
encore bien des projets d’avenir!

Quant à Cyrus Smith, la plupart du temps silencieux, il écoutait
ses compagnons plus souvent qu’il ne parlait. Parfois, il souriait
à quelque réflexion d’Harbert, à quelque boutade de Pencroff,
mais, toujours et partout, il songeait à ces faits inexplicables,
à cette étrange énigme dont le secret lui échappait encore!

CHAPITRE IX

Le temps changea pendant la première semaine de mars.

Il y avait eu pleine lune au commencement du mois, et les chaleurs
étaient toujours excessives. On sentait que l’atmosphère était
imprégnée d’électricité, et une période plus ou moins longue de
temps orageux était réellement à craindre. En effet, le 2, le
tonnerre gronda avec une extrême violence. Le vent soufflait de
l’est, et la grêle attaqua directement la façade de Granite-House,
en crépitant comme une volée de mitraille. Il fallut fermer
hermétiquement la porte et les volets des fenêtres, sans quoi tout
eût été inondé à l’intérieur des chambres. En voyant tomber ces
grêlons, dont quelques-uns avaient la grosseur d’un oeuf de
pigeon, Pencroff n’eut qu’une idée: c’est que son champ de blé
courait les dangers les plus sérieux.

Et aussitôt il courut à son champ, où les épis commençaient déjà à
lever leur petite tête verte, et, au moyen d’une grosse toile, il
parvint à protéger sa récolte. Il fut lapidé à sa place, mais il
ne s’en plaignit pas.

Ce mauvais temps dura huit jours, pendant lesquels le tonnerre ne
cessa de rouler dans les profondeurs du ciel. Entre deux orages,
on l’entendait encore gronder sourdement hors des limites de
l’horizon; puis, il reprenait avec une nouvelle fureur. Le ciel
était zébré d’éclairs, et la foudre frappa plusieurs arbres de
l’île, entre autres un énorme pin qui s’élevait près du lac, à la
lisière de la forêt. Deux ou trois fois aussi, la grève fut
atteinte par le fluide électrique, qui fondit le sable et le
vitrifia. En retrouvant ces fulgurites, l’ingénieur fut amené à
croire qu’il serait possible de garnir les fenêtres de vitres
épaisses et solides, qui pussent défier le vent, la pluie et la
grêle.

Les colons, n’ayant pas de travaux pressés à faire au dehors,
profitèrent du mauvais temps pour travailler à l’intérieur de
Granite-House, dont l’aménagement se perfectionnait et se
complétait de jour en jour. L’ingénieur installa un tour, qui lui
permit de tourner quelques ustensiles de toilette ou de cuisine,
et particulièrement des boutons, dont le défaut se faisait
vivement sentir. Un râtelier avait été installé pour les armes,
qui étaient entretenues avec un soin extrême, et ni les étagères,
ni les armoires ne laissaient à désirer. On sciait, on rabotait,
on limait, on tournait, et pendant toute cette période de mauvais
temps on n’entendait que le grincement des outils ou les
ronflements du tour, qui répondaient aux grondements du tonnerre.

Maître Jup n’avait point été oublié, et il occupait une chambre à
part, près du magasin général, sorte de cabine avec cadre toujours
rempli de bonne litière, qui lui convenait parfaitement.

«Avec ce brave Jup, jamais de récrimination, répétait souvent
Pencroff, jamais de réponse inconvenante! quel domestique, Nab,
quel domestique!

-- Mon élève, répondait Nab, et bientôt mon égal!

-- Ton supérieur, ripostait en riant le marin, car enfin toi, Nab,
tu parles, et lui, ne parle pas!»

Il va sans dire que Jup était maintenant au courant du service. Il
battait les habits, il tournait la broche, il balayait les
chambres, il servait à table, il rangeait le bois, et -- détail
qui enchantait Pencroff -- il ne se couchait jamais sans être venu
border le digne marin dans son lit.

Quant à la santé des membres de la colonie, bipèdes ou bimanes,
quadrumanes ou quadrupèdes, elle ne laissait rien à désirer. Avec
cette vie au grand air, sur ce sol salubre, sous cette zone
tempérée, travaillant de la tête et de la main, ils ne pouvaient
croire que la maladie dût jamais les atteindre.

Tous se portaient merveilleusement bien, en effet.

Harbert avait déjà grandi de deux pouces depuis un an. Sa figure
se formait et devenait plus mâle, et il promettait d’être un homme
aussi accompli au physique qu’au moral. D’ailleurs, il profitait
pour s’instruire de tous les loisirs que lui laissaient les
occupations manuelles, il lisait les quelques livres trouvés dans
la caisse, et, après les leçons pratiques qui ressortaient de la
nécessité même de sa position, il trouvait dans l’ingénieur pour
les sciences, dans le reporter pour les langues, des maîtres qui
se plaisaient à compléter son éducation.

L’idée fixe de l’ingénieur était de transmettre au jeune garçon
tout ce qu’il savait, de l’instruire par l’exemple autant que par
la parole, et Harbert profitait largement des leçons de son
professeur.

«Si je meurs, pensait Cyrus Smith, c’est lui qui me remplacera!»

La tempête prit fin vers le 9 mars, mais le ciel demeura couvert
de nuages pendant tout ce dernier mois de l’été. L’atmosphère,
violemment troublée par ces commotions électriques, ne put
recouvrer sa pureté antérieure, et il y eut presque invariablement
des pluies et des brouillards, sauf trois ou quatre belles
journées qui favorisèrent des excursions de toutes sortes.

Vers cette époque, l’onagga femelle mit bas un petit qui
appartenait au même sexe que sa mère, et qui vint à merveille. Au
corral, il y eut, dans les mêmes circonstances, accroissement du
troupeau de mouflons, et plusieurs agneaux bêlaient déjà sous les
hangars, à la grande joie de Nab et d’Harbert, qui avaient chacun
leur favori parmi les nouveaux-nés.

On tenta aussi un essai de domestication pour les pécaris, essai
qui réussit pleinement. Une étable fut construite près de la
basse-cour et compta bientôt plusieurs petits en train de se
civiliser, c’est-à-dire de s’engraisser par les soins de Nab.

Maître Jup, chargé de leur apporter la nourriture quotidienne,
eaux de vaisselle, rognures de cuisine, etc., s’acquittait
consciencieusement de sa tâche. Il lui arrivait bien, parfois, de
s’égayer aux dépens de ses petits pensionnaires et de leur tirer
la queue, mais c’était malice et non méchanceté, car ces petites
queues tortillées l’amusaient comme un jouet, et son instinct
était celui d’un enfant. Un jour de ce mois de mars, Pencroff,
causant avec l’ingénieur, rappela à Cyrus Smith une promesse que
celui-ci n’avait pas encore eu le temps de remplir.

«Vous aviez parlé d’un appareil qui supprimerait les longues
échelles de Granite-House, Monsieur Cyrus, lui dit-il. Est-ce que
vous ne l’établirez pas quelque jour?

-- Vous voulez parler d’une sorte d’ascenseur! répondit Cyrus
Smith.

-- Appelons cela un ascenseur, si vous voulez, répondit le marin.
Le nom n’y fait rien, pourvu que cela nous monte sans fatigue
jusqu’à notre demeure.

-- Rien ne sera plus facile, Pencroff, mais est-ce bien utile?

-- Certes, Monsieur Cyrus. Après nous être donné le nécessaire,
pensons un peu au confortable. Pour les personnes, ce sera du
luxe, si vous voulez; mais pour les choses, c’est indispensable!
Ce n’est pas déjà si commode de grimper à une longue échelle,
quand on est lourdement chargé!

-- Eh bien, Pencroff, nous allons essayer de vous contenter,
répondit Cyrus Smith.

-- Mais vous n’avez pas de machine à votre disposition.

-- Nous en ferons.

-- Une machine à vapeur?

-- Non, une machine à eau.»

Et, en effet, pour manoeuvrer son appareil, une force naturelle
était là à la disposition de l’ingénieur, et que celui-ci pouvait
utiliser sans grande difficulté.

Pour cela, il suffisait d’augmenter le débit de la petite
dérivation faite au lac qui fournissait l’eau à l’intérieur de
Granite-House. L’orifice ménagé entre les pierres et les herbes, à
l’extrémité supérieure du déversoir, fut donc accru, ce qui
produisit au fond du couloir une forte chute, dont le trop-plein
se déversa par le puits intérieur. Au-dessous de cette chute,
l’ingénieur installa un cylindre à palettes qui se raccordait à
l’extérieur avec une roue enroulée d’un fort câble supportant une
banne. De cette façon, au moyen d’une longue corde qui tombait
jusqu’au sol et qui permettait d’embrayer ou de désembrayer le
moteur hydraulique, on pouvait s’élever dans la banne jusqu’à la
porte de Granite-House.

Ce fut le 17 mars que l’ascenseur fonctionna pour la première
fois, et à la satisfaction commune.

Dorénavant, tous les fardeaux, bois, charbons, provisions et
colons eux-mêmes furent hissés par ce système si simple, qui
remplaça l’échelle primitive, que personne ne songea à regretter.
Top se montra particulièrement enchanté de cette amélioration, car
il n’avait pas et ne pouvait avoir l’adresse de maître Jup pour
gravir des échelons, et bien des fois c’était sur le dos de Nab,
ou même sur celui de l’orang, qu’il avait dû faire l’ascension de
Granite-House.

Vers cette époque aussi, Cyrus Smith essaya de fabriquer du verre,
et il dut d’abord approprier l’ancien four à poteries à cette
nouvelle destination.

Cela présentait d’assez grandes difficultés; mais après plusieurs
essais infructueux, il finit par réussir à monter un atelier de
verrerie, que Gédéon Spilett et Harbert, les aides naturels de
l’ingénieur, ne quittèrent pas pendant quelques jours.

Quant aux substances qui entrent dans la composition du verre, ce
sont uniquement du sable, de la craie et de la soude (carbonate ou
sulfate). Or, le rivage fournissait le sable, la chaux fournissait
la craie, les plantes marines fournissaient la soude, les pyrites
fournissaient l’acide sulfurique, et le sol fournissait la houille
pour chauffer le four à la température voulue. Cyrus Smith se
trouvait donc dans les conditions nécessaires pour opérer.

L’outil dont la fabrication offrit le plus de difficulté fut la
«canne» du verrier, tube de fer, long de cinq à six pieds, qui
sert à recueillir par un de ses bouts la matière que l’on
maintient à l’état de fusion. Mais au moyen d’une bande de fer,
longue et mince, qui fut roulée comme un canon de fusil, Pencroff
réussit à fabriquer cette canne, et elle fut bientôt en état de
fonctionner.

Le 28 mars, le four fut chauffé vivement. Cent parties de sable,
trente-cinq de craie, quarante de sulfate de soude, mêlées à deux
ou trois parties de charbon en poudre, composèrent la substance,
qui fut déposée dans les creusets en terre réfractaire. Lorsque la
température élevée du four l’eut réduite à l’état liquide ou
plutôt à l’état pâteux, Cyrus Smith «cueillit» avec la canne une
certaine quantité de cette pâte; il la tourna et la retourna sur
une plaque de métal préalablement disposée, de manière à lui
donner la forme convenable pour le soufflage; puis il passa la
canne à Harbert en lui disant de souffler par l’autre extrémité.

«Comme pour faire des bulles de savon? demanda le jeune garçon.

-- Exactement», répondit l’ingénieur.

Et Harbert, gonflant ses joues, souffla tant et si bien dans la
canne, en ayant soin de la tourner sans cesse, que son souffle
dilata la masse vitreuse.

D’autres quantités de substance en fusion furent ajoutées à la
première, et il en résulta bientôt une bulle qui mesurait un pied
de diamètre. Alors Cyrus Smith reprit la canne des mains
d’Harbert, et, lui imprimant un mouvement de pendule, il finit par
allonger la bulle malléable, de manière à lui donner une forme
cylindro-conique.

L’opération du soufflage avait donc donné un cylindre de verre
terminé par deux calottes hémisphériques, qui furent facilement
détachées au moyen d’un fer tranchant mouillé d’eau froide; puis,
par le même procédé, ce cylindre fut fendu dans sa longueur, et,
après avoir été rendu malléable par une seconde chauffe, il fut
étendu sur une plaque et plané au moyen d’un rouleau de bois.

La première vitre était donc fabriquée, et il suffisait de
recommencer cinquante fois l’opération pour avoir cinquante
vitres. Aussi les fenêtres de Granite-House furent-elles bientôt
garnies de plaques diaphanes, pas très blanches peut-être, mais
suffisamment transparentes.

Quant à la gobeleterie, verres et bouteilles, ce ne fut qu’un jeu.
On les acceptait, d’ailleurs, tels qu’ils venaient au bout de la
canne. Pencroff avait demandé la faveur de «souffler» à son tour,
et c’était un plaisir pour lui, mais il soufflait si fort que ses
produits affectaient les formes les plus réjouissantes, qui
faisaient son admiration.

Pendant une des excursions qui furent faites à cette époque, un
nouvel arbre fut découvert, dont les produits vinrent encore
accroître les ressources alimentaires de la colonie.

Cyrus Smith et Harbert, tout en chassant, s’étaient aventurés un
jour dans la forêt du Far-West, sur la gauche de la Mercy, et,
comme toujours, le jeune garçon faisait mille questions à
l’ingénieur, auxquelles celui-ci répondait de grand coeur. Mais il
en est de la chasse comme de toute occupation ici-bas, et quand on
n’y met pas le zèle voulu, il y a bien des raisons pour ne point
réussir.

Or, comme Cyrus Smith n’était pas chasseur et que, d’un autre
côté, Harbert parlait chimie et physique, ce jour-là, bien des
kangourous, des cabiais ou des agoutis passèrent à bonne portée,
qui échappèrent pourtant au fusil du jeune garçon. Il s’ensuivit
donc que, la journée étant déjà avancée, les deux chasseurs
risquaient fort d’avoir fait une excursion inutile, quand Harbert,
s’arrêtant et poussant un cri de joie, s’écria:

«Ah! Monsieur Cyrus, voyez-vous cet arbre?»

Et il montrait un arbuste plutôt qu’un arbre, car il ne se
composait que d’une tige simple, revêtue d’une écorce squammeuse,
qui portait des feuilles zébrées de petites veines parallèles.

«Et quel est cet arbre qui ressemble à un petit palmier? demanda
Cyrus Smith.

-- C’est un «cycas revoluta», dont j’ai le portrait dans notre
dictionnaire d’histoire naturelle!

-- Mais je ne vois point de fruit à cet arbuste?

-- Non, Monsieur Cyrus, répondit Harbert, mais son tronc contient
une farine que la nature nous fournit toute moulue.

-- C’est donc l’arbre à pain?

-- Oui! L’arbre à pain.

-- Eh bien, mon enfant, répondit l’ingénieur, voilà une précieuse
découverte, en attendant notre récolte de froment. À l’ouvrage, et
fasse le ciel que tu ne te sois pas trompé!»

Harbert ne s’était pas trompé. Il brisa la tige d’un cycas, qui
était composée d’un tissu glandulaire et renfermait une certaine
quantité de moelle farineuse, traversée de faisceaux ligneux,
séparés par des anneaux de même substance disposés
concentriquement. À cette fécule se mêlait un suc mucilagineux
d’une saveur désagréable, mais qu’il serait facile de chasser par
la pression. Cette substance cellulaire formait une véritable
farine de qualité supérieure, extrêmement nourrissante, et dont,
autrefois, les lois japonaises défendaient l’exportation.

Cyrus Smith et Harbert, après avoir bien étudié la portion du Far-
West où poussaient ces cycas, prirent des points de repère et
revinrent à Granite-House, où ils firent connaître leur
découverte.

Le lendemain, les colons allaient à la récolte, et Pencroff, de
plus en plus enthousiaste de son île, disait à l’ingénieur:

«Monsieur Cyrus, croyez-vous qu’il y ait des îles à naufragés?

-- Qu’entendez-vous par là, Pencroff?

-- Eh bien, j’entends des îles créées spécialement pour qu’on y
fasse convenablement naufrage, et sur lesquelles de pauvres
diables puissent toujours se tirer d’affaire!

-- Cela est possible, répondit en souriant l’ingénieur.

-- Cela est certain, monsieur, répondit Pencroff, et il est non
moins certain que l’île Lincoln en est une!»

On revint à Granite-House avec une ample moisson de tiges de
cycas. L’ingénieur établit une presse afin d’extraire le suc
mucilagineux mêlé à la fécule, et il obtint une notable quantité
de farine qui, sous la main de Nab, se transforma en gâteaux et en
puddings. Ce n’était pas encore le vrai pain de froment, mais on y
touchait presque.

À cette époque aussi, l’onagga, les chèvres et les brebis du
corral fournirent quotidiennement le lait nécessaire à la colonie.
Aussi le chariot, ou plutôt une sorte de carriole légère qui
l’avait remplacé, faisait-elle de fréquents voyages au corral, et
quand c’était à Pencroff de faire sa tournée, il emmenait Jup et
le faisait conduire, ce dont Jup, faisant claquer son fouet,
s’acquittait avec son intelligence habituelle.

Tout prospérait donc, aussi bien au corral qu’à Granite-House, et
véritablement les colons, si ce n’est qu’ils étaient loin de leur
patrie, n’avaient point à se plaindre. Ils étaient si bien faits à
cette vie, d’ailleurs, si accoutumés à cette île, qu’ils n’eussent
pas quitté sans regret son sol hospitalier!

Et cependant, tant l’amour du pays tient au coeur de l’homme, si
quelque bâtiment se fût inopinément présenté en vue de l’île, les
colons lui auraient fait des signaux, ils l’auraient attiré, et
ils seraient partis!... En attendant, ils vivaient de cette
existence heureuse, et ils avaient la crainte plutôt que le désir
qu’un événement quelconque vînt l’interrompre.

Mais qui pourrait se flatter d’avoir jamais fixé la fortune et
d’être à l’abri de ses revers!

Quoi qu’il en soit, cette île Lincoln, que les colons habitaient
déjà depuis plus d’un an, était souvent le sujet de leur
conversation, et, un jour, une observation fut faite qui devait
amener plus tard de graves conséquences.

C’était le 1er avril, un dimanche, le jour de pâques, que Cyrus
Smith et ses compagnons avaient sanctifié par le repos et la
prière. La journée avait été belle, telle que pourrait l’être une
journée d’octobre dans l’hémisphère boréal.

Tous, vers le soir, après dîner, étaient réunis sous la véranda, à
la lisière du plateau de Grande-vue, et ils regardaient monter la
nuit sur l’horizon. Quelques tasses de cette infusion de graines
de sureau, qui remplaçaient le café, avaient été servies par Nab.
On causait de l’île et de sa situation isolée dans le Pacifique,
quand Gédéon Spilett fut amené à dire:

«Mon cher Cyrus, est-ce que, depuis que vous possédez ce sextant
trouvé dans la caisse, vous avez relevé de nouveau la position de
notre île?

-- Non, répondit l’ingénieur.

-- Mais il serait peut-être à propos de le faire, avec cet
instrument qui est plus parfait que celui que vous avez employé.

-- À quoi bon? dit Pencroff. L’île est bien où elle est!

-- Sans doute, reprit Gédéon Spilett, mais il a pu arriver que
l’imperfection des appareils ait nui à la justesse des
observations, et puisqu’il est facile d’en vérifier
l’exactitude...

-- Vous avez raison, mon cher Spilett, répondit l’ingénieur, et
j’aurais dû faire cette vérification plus tôt, bien que, si j’ai
commis quelque erreur, elle ne doive pas dépasser cinq degrés en
longitude ou en latitude.

-- Eh! Qui sait? Reprit le reporter, qui sait si nous ne sommes
pas beaucoup plus près d’une terre habitée que nous ne le croyons?

-- Nous le saurons demain, répondit Cyrus Smith, et sans tant
d’occupations qui ne m’ont laissé aucun loisir, nous le saurions
déjà.

-- Bon! dit Pencroff, M Cyrus est un trop bon observateur pour
s’être trompé, et si elle n’a pas bougé de place, l’île est bien
où il l’a mise!

-- Nous verrons.»

Il s’ensuivit donc que le lendemain, au moyen du sextant,
l’ingénieur fit les observations nécessaires pour vérifier les
coordonnées qu’il avait déjà obtenues, et voici quel fut le
résultat de son opération: sa première observation lui avait donné
pour la situation de l’île Lincoln: en longitude ouest: de 150
degrés à 155 degrés; en latitude sud: de 30 degrés à 35 degrés.

La seconde donna exactement: en longitude ouest: 150 degrés 30
minutes; en latitude sud: 34 degrés 57 minutes.

Ainsi donc, malgré l’imperfection de ses appareils, Cyrus Smith
avait opéré avec tant d’habileté, que son erreur n’avait pas
dépassé cinq degrés.

«Maintenant, dit Gédéon Spilett, puisque, en même temps qu’un
sextant, nous possédons un atlas, voyons, mon cher Cyrus, la
position que l’île Lincoln occupe exactement dans le Pacifique.»

Harbert alla chercher l’atlas, qui, on le sait, avait été édité en
France, et dont, par conséquent, la nomenclature était en langue
française.

La carte du Pacifique fut développée, et l’ingénieur, son compas à
la main, s’apprêta à en déterminer la situation.

Soudain, le compas s’arrêta dans sa main, et il dit:

«Mais il existe déjà une île dans cette partie du Pacifique!

-- Une île? s’écria Pencroff.

-- La nôtre, sans doute? répondit Gédéon Spilett.

-- Non, reprit Cyrus Smith. Cette île est située par 153 degrés de
longitude et 37 degrés 11 minutes de latitude, c’est-à-dire à deux
degrés et demi plus à l’ouest et deux degrés plus au sud que l’île
Lincoln.

-- Et quelle est cette île? demanda Harbert.

-- L’île Tabor.

-- Une île importante?

-- Non, un îlot perdu dans le Pacifique, et qui n’a jamais été
visité peut-être!

-- Eh bien, nous le visiterons, dit Pencroff.

-- Nous?

-- Oui, Monsieur Cyrus. Nous construirons une barque pontée, et je
me charge de la conduire. -- À quelle distance sommes-nous de
cette île Tabor?

-- À cent cinquante milles environ dans le nord-est, répondit
Cyrus Smith.

-- Cent cinquante milles! Et qu’est cela? répondit Pencroff. En
quarante-huit heures et avec un bon vent, ce sera enlevé!

-- Mais à quoi bon? demanda le reporter.

-- On ne sait pas. Faut voir!»

Et sur cette réponse, il fut décidé qu’une embarcation serait
construite, de manière à pouvoir prendre la mer vers le mois
d’octobre prochain, au retour de la belle saison.

CHAPITRE X

Lorsque Pencroff s’était mis un projet en tête, il n’avait et ne
laissait pas de cesse qu’il n’eût été exécuté. Or, il voulait
visiter l’île Tabor, et, comme une embarcation d’une certaine
grandeur était nécessaire à cette traversée, il fallait construire
ladite embarcation.

Voici le plan qui fut arrêté par l’ingénieur, d’accord avec le
marin.

Le bateau mesurerait trente-cinq pieds de quille et neuf pieds de
bau, -- ce qui en ferait un marcheur, si ses fonds et ses lignes
d’eau étaient réussis, -- et ne devrait pas tirer plus de six
pieds, calant d’eau suffisant pour le maintenir contre la dérive.
Il serait ponté dans toute sa longueur, percé de deux écoutilles
qui donneraient accès dans deux chambres séparées par une cloison,
et gréé en sloop, avec brigantine, trinquette, fortune, flèche,
foc, voilure très maniable, amenant bien en cas de grains, et très
favorable pour tenir le plus près. Enfin, sa coque serait
construite à francs bords, c’est-à-dire que les bordages
affleureraient au lieu de se superposer, et quant à sa membrure,
on l’appliquerait à chaud après l’ajustement des bordages qui
seraient montés sur faux-couples. Quel bois serait employé à la
construction de ce bateau? L’orme ou le sapin, qui abondaient dans
l’île? On se décida pour le sapin, bois un peu «fendif», suivant
l’expression des charpentiers, mais facile à travailler, et qui
supporte aussi bien que l’orme l’immersion dans l’eau.

Ces détails arrêtés, il fut convenu que, puisque le retour de la
belle saison ne s’effectuerait pas avant six mois, Cyrus Smith et
Pencroff travailleraient seuls au bateau. Gédéon Spilett et
Harbert devaient continuer de chasser, et ni Nab, ni maître Jup,
son aide, n’abandonneraient les travaux domestiques qui leur
étaient dévolus. Aussitôt les arbres choisis, on les abattit, on
les débita, on les scia en planches, comme eussent pu faire des
scieurs de long. Huit jours après, dans le renfoncement qui
existait entre les Cheminées et la muraille, un chantier était
préparé, et une quille, longue de trente-cinq pieds, munie d’un
étambot à l’arrière et d’une étrave à l’avant, s’allongeait sur le
sable.

Cyrus Smith n’avait point marché en aveugle dans cette nouvelle
besogne. Il se connaissait en construction maritime comme en
presque toutes choses, et c’était sur le papier qu’il avait
d’abord cherché le gabarit de son embarcation. D’ailleurs, il
était bien servi par Pencroff, qui, ayant travaillé quelques
années dans un chantier de Brooklyn, connaissait la pratique du
métier. Ce ne fut donc qu’après calculs sévères et mûres
réflexions que les faux-couples furent emmanchés sur la quille.

Pencroff, on le croira volontiers, était tout feu pour mener à
bien sa nouvelle entreprise, et il n’eût pas voulu l’abandonner un
instant. Une seule opération eut le privilège de l’arracher, mais
pour un jour seulement, à son chantier de construction. Ce fut la
deuxième récolte de blé, qui se fit le 15 avril. Elle avait réussi
comme la première, et donna la proportion de grains annoncée
d’avance.

«Cinq boisseaux! Monsieur Cyrus, dit Pencroff, après avoir
scrupuleusement mesuré ses richesses.

-- Cinq boisseaux, répondit l’ingénieur, et, à cent trente mille
grains par boisseau, cela fait six cent cinquante mille grains.

-- Eh bien! Nous sèmerons tout cette fois, dit le marin, moins une
petite réserve cependant!

-- Oui, Pencroff, et, si la prochaine récolte donne un rendement
proportionnel, nous aurons quatre mille boisseaux.

-- Et on mangera du pain?

-- On mangera du pain.

-- Mais il faudra faire un moulin?

-- On fera un moulin.»

Le troisième champ de blé fut donc incomparablement plus étendu
que les deux premiers, et la terre, préparée avec un soin extrême,
reçut la précieuse semence. Cela fait, Pencroff revint à ses
travaux.

Pendant ce temps, Gédéon Spilett et Harbert chassaient dans les
environs, et ils s’aventurèrent assez profondément dans les
parties encore inconnues du Far-West, leurs fusils chargés à
balle, prêts à toute mauvaise rencontre. C’était un inextricable
fouillis d’arbres magnifiques et pressés les uns contre les autres
comme si l’espace leur eût manqué. L’exploration de ces masses
boisées était extrêmement difficile, et le reporter ne s’y
hasardait jamais sans emporter la boussole de poche, car le soleil
perçait à peine les épaisses ramures, et il eût été difficile de
retrouver son chemin. Il arrivait naturellement que le gibier
était plus rare en ces endroits, où il n’aurait pas eu une assez
grande liberté d’allures. Cependant, trois gros herbivores furent
tués pendant cette dernière quinzaine d’avril. C’étaient des
koulas, dont les colons avaient déjà vu un échantillon au nord du
lac, qui se laissèrent tuer stupidement entre les grosses branches
des arbres sur lesquels ils avaient cherché refuge. Leurs peaux
furent rapportées à Granite-House, et, l’acide sulfurique aidant,
elles furent soumises à une sorte de tannage qui les rendit
utilisables. Une découverte, précieuse à un autre point de vue,
fut faite aussi pendant une de ces excursions, et celle-là, on la
dut à Gédéon Spilett.

C’était le 30 avril. Les deux chasseurs s’étaient enfoncés dans le
sud-ouest du Far-West, quand le reporter, précédant Harbert d’une
cinquantaine de pas, arriva dans une sorte de clairière, sur
laquelle les arbres, plus espacés, laissaient pénétrer quelques
rayons.

Gédéon Spilett fut tout d’abord surpris de l’odeur qu’exhalaient
certains végétaux à tiges droites, cylindriques et rameuses, qui
produisaient des fleurs disposées en grappes et de très petites
graines. Le reporter arracha une ou deux de ces tiges et revint
vers le jeune garçon, auquel il dit:

«Vois donc ce que c’est que cela, Harbert?

-- Et où avez-vous trouvé cette plante, Monsieur Spilett?

-- Là, dans une clairière, où elle pousse très abondamment.

-- Eh bien! Monsieur Spilett, dit Harbert, voilà une trouvaille
qui vous assure tous les droits à la reconnaissance de Pencroff!

-- C’est donc du tabac?

-- Oui, et, s’il n’est pas de première qualité, ce n’en est pas
moins du tabac!

-- Ah! Ce brave Pencroff! Va-t-il être content! Mais il ne fumera
pas tout, que diable! Et il nous en laissera bien notre part!

-- Ah! Une idée, Monsieur Spilett, répondit Harbert. Ne disons
rien à Pencroff, prenons le temps de préparer ces feuilles, et, un
beau jour, on lui présentera une pipe toute bourrée!

-- Entendu, Harbert, et ce jour-là notre digne compagnon n’aura
plus rien à désirer en ce monde!»

Le reporter et le jeune garçon firent une bonne provision de la
précieuse plante, et ils revinrent à Granite-House, où ils
l’introduisirent «en fraude», et avec autant de précaution que si
Pencroff eût été le plus sévère des douaniers.

Cyrus Smith et Nab furent mis dans la confidence, et le marin ne
se douta de rien, pendant tout le temps, assez long, qui fut
nécessaire pour sécher les feuilles minces, les hacher, les
soumettre à une certaine torréfaction sur des pierres chaudes.
Cela demanda deux mois; mais toutes ces manipulations purent être
faites à l’insu de Pencroff, car, occupé de la construction du
bateau, il ne remontait à Granite-House qu’à l’heure du repos.

Une fois encore, cependant, et quoi qu’il en eût, sa besogne
favorite fut interrompue le 1er mai, par une aventure de pêche, à
laquelle tous les colons durent prendre part. Depuis quelques
jours, on avait pu observer en mer, à deux ou trois milles au
large, un énorme animal qui nageait dans les eaux de l’île
Lincoln. C’était une baleine de la plus grande taille, qui,
vraisemblablement, devait appartenir à l’espèce australe, dite
«baleine du Cap.»

«Quelle bonne fortune ce serait de nous en emparer! s’écria le
marin. Ah! Si nous avions une embarcation convenable et un harpon
en bon état, comme je dirais: «Courons à la bête, car elle vaut la
peine qu’on la prenne!»

-- Eh! Pencroff, dit Gédéon Spilett, j’aurais aimé à vous voir
manoeuvrer le harpon. Cela doit être curieux!

-- Très curieux et non sans danger, dit l’ingénieur; mais, puisque
nous n’avons pas les moyens d’attaquer cet animal, il est inutile
de s’occuper de lui.

-- Je m’étonne, dit le reporter, de voir une baleine sous cette
latitude relativement élevée.

-- Pourquoi donc, Monsieur Spilett? répondit Harbert. Nous sommes
précisément sur cette partie du Pacifique que les pêcheurs anglais
et américains appellent le «whale-field», et c’est ici, entre la
Nouvelle-Zélande et l’Amérique du Sud, que les baleines de
l’hémisphère austral se rencontrent en plus grand nombre.

-- Rien n’est plus vrai, répondit Pencroff, et ce qui me surprend,
moi, c’est que nous n’en ayons pas vu davantage. Après tout,
puisque nous ne pouvons les approcher, peu importe!»

Et Pencroff retourna à son ouvrage, non sans pousser un soupir de
regret, car, dans tout marin, il y a un pêcheur, et si le plaisir
de la pêche est en raison directe de la grosseur de l’animal, on
peut juger de ce qu’un baleinier éprouve en présence d’une
baleine!

Et si ce n’avait été que le plaisir! Mais on ne pouvait se
dissimuler qu’une telle proie eût été bien profitable à la
colonie, car l’huile, la graisse, les fanons pouvaient être
employés à bien des usages!

Or, il arriva ceci, c’est que la baleine signalée sembla ne point
vouloir abandonner les eaux de l’île.

Donc, soit des fenêtres de Granite-House, soit du plateau de
Grande-vue, Harbert et Gédéon Spilett, quand ils n’étaient pas à
la chasse, Nab, tout en surveillant ses fourneaux, ne quittaient
pas la lunette et observaient tous les mouvements de l’animal. Le
cétacé, profondément engagé dans la vaste baie de l’Union, la
sillonnait rapidement depuis le cap Mandibule jusqu’au cap Griffe,
poussé par sa nageoire caudale prodigieusement puissante, sur
laquelle il s’appuyait et se mouvait par soubresauts avec une
vitesse qui allait quelquefois jusqu’à douze milles à l’heure.
Quelquefois aussi, il s’approchait si près de l’îlot, qu’on
pouvait le distinguer complètement.

C’était bien la baleine australe, qui est entièrement noire, et
dont la tête est plus déprimée que celle des baleines du nord.

On la voyait aussi rejeter par ses évents, et à une grande
hauteur, un nuage de vapeur... ou d’eau, car -- si bizarre que le
fait paraisse-les naturalistes et les baleiniers ne sont pas
encore d’accord à ce sujet.

Est-ce de l’air, est-ce de l’eau qui est ainsi chassé? On admet
généralement que c’est de la vapeur, qui, se condensant soudain au
contact de l’air froid, retombe en pluie.

Cependant la présence de ce mammifère marin préoccupait les
colons. Cela agaçait surtout Pencroff et lui donnait des
distractions pendant son travail.

Il finissait par en avoir envie, de cette baleine, comme un enfant
d’un objet qu’on lui interdit. La nuit, il en rêvait à voix haute,
et certainement, s’il avait eu des moyens de l’attaquer, si la
chaloupe eût été en état de tenir la mer, il n’aurait pas hésité à
se mettre à sa poursuite.

Mais ce que les colons ne pouvaient faire, le hasard le fit pour
eux, et le 3 mai, des cris de Nab, posté À la fenêtre de sa
cuisine, annoncèrent que la baleine était échouée sur le rivage de
l’île.

Harbert et Gédéon Spilett, qui allaient partir pour la chasse,
abandonnèrent leur fusil, Pencroff jeta sa hache, Cyrus Smith et
Nab rejoignirent leurs compagnons, et tous se dirigèrent
rapidement vers le lieu d’échouage.

Cet échouement s’était produit sur la grève de la pointe de
l’épave, à trois milles de Granite-House et à mer haute. Il était
donc probable que le cétacé ne pourrait pas se dégager facilement.
En tout cas, il fallait se hâter, afin de lui couper la retraite
au besoin. On courut avec pics et épieux ferrés, on passa le pont
de la Mercy, on redescendit la rive droite de la rivière, on prit
par la grève, et, en moins de vingt minutes, les colons étaient
auprès de l’énorme animal, au-dessus duquel fourmillait déjà un
monde d’oiseaux.

«Quel monstre!» s’écria Nab.

Et l’expression était juste, car c’était une baleine australe,
longue de quatre-vingts pieds, un géant de l’espèce, qui ne devait
pas peser moins de cent cinquante mille livres!

Cependant le monstre, ainsi échoué, ne remuait pas et ne cherchait
pas, en se débattant, à se remettre à flot pendant que la mer
était haute encore.

Les colons eurent bientôt l’explication de son immobilité, quand,
à marée basse, ils eurent fait le tour de l’animal.

Il était mort, et un harpon sortait de son flanc gauche.

«Il y a donc des baleiniers sur nos parages? dit aussitôt Gédéon
Spilett.

-- Pourquoi cela? demanda le marin.

-- Puisque ce harpon est encore là...

-- Eh! Monsieur Spilett, cela ne prouve rien, répondit Pencroff.
On a vu des baleines faire des milliers de milles avec un harpon
au flanc, et celle-ci aurait été frappée au nord de l’Atlantique
et serait venue mourir au sud du Pacifique, qu’il ne faudrait pas
s’en étonner!

-- Cependant... dit Gédéon Spilett, que l’affirmation de Pencroff
ne satisfaisait pas.

-- Cela est parfaitement possible, répondit Cyrus Smith; mais
examinons ce harpon. Peut-être, suivant un usage assez répandu,
les baleiniers ont-ils gravé sur celui-ci le nom de leur navire?»

En effet, Pencroff, ayant arraché le harpon que l’animal avait au
flanc, y lut cette inscription: Maria-Stella Vineyard.

«Un navire du Vineyard! Un navire de mon pays! s’écria-t-il. La
Maria-Stella! un beau baleinier, ma foi! Et que je connais bien!
Ah! Mes amis, un bâtiment du Vineyard, un baleinier du Vineyard!»

Et le marin, brandissant le harpon, répétait non sans émotion ce
nom qui lui tenait au coeur, ce nom de son pays natal!

Mais, comme on ne pouvait attendre que la Maria-Stella vînt
réclamer l’animal harponné par elle, on résolut de procéder au
dépeçage avant que la décomposition se fît. Les oiseaux de proie,
qui épiaient depuis quelques jours cette riche proie, voulaient,
sans plus tarder, faire acte de possesseurs, et il fallut les
écarter à coups de fusil.

Cette baleine était une femelle dont les mamelles fournirent une
grande quantité d’un lait qui, conformément à l’opinion du
naturaliste Dieffenbach, pouvait passer pour du lait de vache, et,
en effet, il n’en diffère ni par le goût, ni par la coloration, ni
par la densité.

Pencroff avait autrefois servi sur un navire baleinier, et il put
diriger méthodiquement l’opération du dépeçage, -- opération assez
désagréable, qui dura trois jours, mais devant laquelle aucun des
colons ne se rebuta, pas même Gédéon Spilett, qui, au dire du
marin, finirait par faire «un très bon naufragé.»

Le lard, coupé en tranches parallèles de deux pieds et demi
d’épaisseur, puis divisé en morceaux qui pouvaient peser mille
livres chacun, fut fondu dans de grands vases de terre, apportés
sur le lieu même du dépeçage, -- car on ne voulait pas empester
les abords du plateau de Grande-vue, -- et dans cette fusion il
perdit environ un tiers de son poids. Mais il y en avait à
profusion: la langue seule donna six mille livres d’huile, et la
lèvre inférieure quatre mille. Puis, avec cette graisse, qui
devait assurer pour longtemps la provision de stéarine et de
glycérine, il y avait encore les fanons, qui trouveraient, sans
doute, leur emploi, bien qu’on ne portât ni parapluies ni corsets
à Granite-House. La partie supérieure de la bouche du cétacé
était, en effet, pourvue, sur les deux côtés, de huit cents lames
cornées, très élastiques, de contexture fibreuse, et effilées à
leurs bords comme deux grands peignes, dont les dents, longues de
six pieds, servent à retenir les milliers d’animalcules, de petits
poissons et de mollusques dont se nourrit la baleine.

L’opération terminée, à la grande satisfaction des opérateurs, les
restes de l’animal furent abandonnés aux oiseaux, qui devraient en
faire disparaître jusqu’aux derniers vestiges, et les travaux
quotidiens furent repris à Granite-House.

Toutefois, avant de rentrer au chantier de construction, Cyrus
Smith eut l’idée de fabriquer certains engins qui excitèrent
vivement la curiosité de ses compagnons. Il prit une douzaine de
fanons de baleine qu’il coupa en six parties égales et qu’il
aiguisa à leur extrémité.

«Et cela, Monsieur Cyrus, demanda Harbert, quand l’opération fut
terminée, cela servira?...

-- À tuer des loups, des renards, et même des jaguars, répondit
l’ingénieur.

-- Maintenant?

-- Non, cet hiver, quand nous aurons de la glace à notre
disposition.

-- Je ne comprends pas... répondit Harbert.

-- Tu vas comprendre, mon enfant, répondit l’ingénieur. Cet engin
n’est pas de mon invention, et il est fréquemment employé par les
chasseurs aléoutiens dans l’Amérique russe. Ces fanons que vous
voyez, mes amis, eh bien! Lorsqu’il gèlera, je les recourberai, je
les arroserai d’eau jusqu’à ce qu’ils soient entièrement enduits
d’une couche de glace qui maintiendra leur courbure, et je les
sèmerai sur la neige, après les avoir préalablement dissimulés
sous une couche de graisse. Or, qu’arrivera-t-il si un animal
affamé avale un de ces appâts? C’est que la chaleur de son estomac
fera fondre la glace, et que le fanon, se détendant, le percera de
ses bouts aiguisés.

-- Voilà qui est ingénieux! dit Pencroff.

-- Et qui épargnera la poudre et les balles, répondit Cyrus Smith.

-- Cela vaut mieux que les trappes! ajouta Nab.

-- Attendons donc l’hiver!

-- Attendons l’hiver.»

Cependant la construction du bateau avançait, et, vers la fin du
mois, il était à demi bordé. On pouvait déjà reconnaître que ses
formes seraient excellentes pour qu’il tînt bien la mer.

Pencroff travaillait avec une ardeur sans pareille, et il fallait
sa robuste nature pour résister à ces fatigues; mais ses
compagnons lui préparaient en secret une récompense pour tant de
peines, et, le 31 mai, il devait éprouver une des plus grandes
joies de sa vie.

Ce jour-là, à la fin du dîner, au moment où il allait quitter la
table, Pencroff sentit une main s’appuyer sur son épaule.

C’était la main de Gédéon Spilett, lequel lui dit:

«Un instant, maître Pencroff, on ne s’en va pas ainsi! Et le
dessert que vous oubliez?

-- Merci, Monsieur Spilett, répondit le marin, je retourne au
travail.

-- Eh bien, une tasse de café, mon ami?

-- Pas davantage.

-- Une pipe, alors?»

Pencroff s’était levé soudain, et sa bonne grosse figure pâlit,
quand il vit le reporter qui lui présentait une pipe toute
bourrée, et Harbert, une braise ardente.

Le marin voulut articuler une parole sans pouvoir y parvenir;
mais, saisissant la pipe, il la porta à ses lèvres; puis, y
appliquant la braise, il aspira coup sur coup cinq ou six gorgées.
Un nuage bleuâtre et parfumé se développa, et, des profondeurs de
ce nuage, on entendit une voix délirante qui répétait:

«Du tabac! Du vrai tabac!

-- Oui, Pencroff, répondit Cyrus Smith, et même de l’excellent
tabac!

-- Oh! Divine providence! Auteur sacré de toutes choses! s’écria
le marin. Il ne manque donc plus rien à notre île!»

Et Pencroff fumait, fumait, fumait!

«Et qui a fait cette découverte? demanda-t-il enfin. Vous, sans
doute, Harbert?

-- Non, Pencroff, c’est Monsieur Spilett.

-- Monsieur Spilett! s’écria le marin en serrant sur sa poitrine
le reporter, qui n’avait jamais subi pareille étreinte.

-- Ouf! Pencroff, répondit Gédéon Spilett, en reprenant sa
respiration, un instant compromise. Faites une part dans votre
reconnaissance à Harbert qui a reconnu cette plante, à Cyrus qui
l’a préparée, et à Nab qui a eu bien de la peine à nous garder le
secret!

-- Eh bien, mes amis, je vous revaudrai cela quelque jour!
répondit le marin. Maintenant, c’est à la vie, à la mort!»

CHAPITRE XI

Cependant l’hiver arrivait avec ce mois de juin, qui est le
décembre des zones boréales, et la grande occupation fut la
confection de vêtements chauds et solides.

Les mouflons du corral avaient été dépouillés de leur laine, et
cette précieuse matière textile, il ne s’agissait donc plus que de
la transformer en étoffe.

Il va sans dire que Cyrus Smith n’ayant à sa disposition ni
cardeuses, ni peigneuses, ni lisseuses, ni étireuses, ni
retordeuses, ni «mule-jenny», ni «self-acting» pour filer la
laine, ni métier pour la tisser, dut procéder d’une façon plus
simple, de manière à économiser le filage et le tissage. Et, en
effet, il se proposait tout bonnement d’utiliser la propriété
qu’ont les filaments de laine, quand on les presse en tous sens,
de s’enchevêtrer et de constituer, par leur simple
entrecroisement, cette étoffe qu’on appelle feutre. Ce feutre
pouvait donc s’obtenir par un simple foulage, opération qui, si
elle diminue la souplesse de l’étoffe, augmente notamment ses
propriétés conservatrices de la chaleur. Or, précisément, la laine
fournie par les mouflons était faite de brins très courts, et
c’est une bonne condition pour le feutrage.

L’ingénieur, aidé de ses compagnons, y compris Pencroff, -- il dut
encore une fois abandonner son bateau! -- commença les opérations
préliminaires, qui eurent pour but de débarrasser la laine de
cette substance huileuse et grasse dont elle est imprégnée et
qu’on nomme le suint. Ce dégraissage se fit dans des cuves
remplies d’eau, qui furent portées à la température de soixante-
dix degrés, et dans lesquelles la laine plongea pendant vingt-
quatre heures; on en fit, ensuite, un lavage à fond au moyen de
bains de soude; puis cette laine, lorsqu’elle eut été suffisamment
séchée par la pression, fut en état d’être foulée, c’est-à-dire de
produire une solide étoffe, grossière sans doute et qui n’aurait
eu aucune valeur dans un centre industriel d’Europe ou d’Amérique,
mais dont on devait faire un extrême cas sur les «marchés de l’île
Lincoln.»

On comprend que ce genre d’étoffe doit avoir été connu dès les
époques les plus reculées, et, en effet, les premières étoffes de
laine ont été fabriquées par ce procédé qu’allait employer Cyrus
Smith.

Où sa qualité d’ingénieur le servit fort, ce fut dans la
construction de la machine destinée à fouler la laine, car il sut
habilement profiter de la force mécanique, inutilisée jusqu’alors,
que possédait la chute d’eau de la grève, pour mouvoir un moulin à
foulon.

Rien ne fut plus rudimentaire. Un arbre, muni de cames qui
soulevaient et laissaient retomber tour à tour des pilons
verticaux, des auges destinées à recevoir la laine, à l’intérieur
desquelles retombaient ces pilons, un fort bâtis en charpente
contenant et reliant tout le système: telle fut la machine en
question, et telle elle avait été pendant des siècles, jusqu’au
moment où l’on eut l’idée de remplacer les pilons par des
cylindres compresseurs et de soumettre la matière, non plus à un
battage, mais à un laminage véritable.

L’opération, bien dirigée par Cyrus Smith, réussit à souhait. La
laine, préalablement imprégnée d’une dissolution savonneuse,
destinée, d’une part, à en faciliter le glissement, le
rapprochement, la compression et le ramollissement, de l’autre, à
empêcher son altération par le battage, sortit du moulin sous
forme d’une épaisse nappe de feutre. Les stries et aspérités dont
le brin de laine est naturellement pourvu s’étaient si bien
accrochées et enchevêtrées les unes aux autres, qu’elles formaient
une étoffe également propre à faire des vêtements ou des
couvertures. Ce n’était évidemment ni du mérinos, ni de la
mousseline, ni du cachemire d’écosse, ni du stoff, ni du reps, ni
du satin de Chine, ni de l’Orléans, ni de l’alpaga, ni du drap, ni
de la flanelle! C’était du «feutre lincolnien», et l’île Lincoln
comptait une industrie de plus.

Les colons eurent donc, avec de bons vêtements, d’épaisses
couvertures, et ils purent voir venir sans crainte l’hiver de
1866-67.

Les grands froids commencèrent véritablement à se faire sentir
vers le 20 juin, et, à son grand regret, Pencroff dut suspendre la
construction du bateau, qui, d’ailleurs, ne pouvait manquer d’être
achevé pour le printemps prochain.

L’idée fixe du marin était de faire un voyage de reconnaissance à
l’île Tabor, bien que Cyrus Smith n’approuvât pas ce voyage, tout
de curiosité, car il n’y avait évidemment aucun secours à trouver
sur ce rocher désert et à demi aride. Un voyage de cent cinquante
milles, sur un bateau relativement petit, au milieu de mers
inconnues, cela ne laissait pas de lui causer quelque
appréhension. Que l’embarcation, une fois au large, fût mise dans
l’impossibilité d’atteindre Tabor et ne pût revenir à l’île
Lincoln, que deviendrait-elle au milieu de ce Pacifique, si fécond
en sinistres?

Cyrus Smith causait souvent de ce projet avec Pencroff, et il
trouvait dans le marin un entêtement assez bizarre à accomplir ce
voyage, entêtement dont peut-être celui-ci ne se rendait pas bien
compte.

«Car enfin, lui dit un jour l’ingénieur, je vous ferai observer,
mon ami, qu’après avoir dit tant de bien de l’île Lincoln, après
avoir tant de fois manifesté le regret que vous éprouveriez s’il
vous fallait l’abandonner, vous êtes le premier à vouloir la
quitter.

-- La quitter pour quelques jours seulement, répondit Pencroff,
pour quelques jours seulement, Monsieur Cyrus! Le temps d’aller et
de revenir, de voir ce que c’est que cet îlot!

-- Mais il ne peut valoir l’île Lincoln!

-- J’en suis sûr d’avance!

-- Alors pourquoi vous aventurer?

-- Pour savoir ce qui se passe à l’île Tabor!

-- Mais il ne s’y passe rien! Il ne peut rien s’y passer!

-- Qui sait?

-- Et si vous êtes pris par quelque tempête?

-- Cela n’est pas à craindre dans la belle saison, répondit
Pencroff. Mais, Monsieur Cyrus, comme il faut tout prévoir, je
vous demanderai la permission de n’emmener qu’Harbert avec moi
dans ce voyage.

-- Pencroff, répondit l’ingénieur en mettant la main sur l’épaule
du marin, s’il vous arrivait malheur à vous et à cet enfant, dont
le hasard a fait notre fils, croyez-vous que nous nous en
consolerions jamais?

-- Monsieur Cyrus, répondit Pencroff avec une inébranlable
confiance, nous ne vous causerons pas ce chagrin-là. D’ailleurs,
nous reparlerons de ce voyage, quand le temps sera venu de le
faire. Puis, j’imagine que, lorsque vous aurez vu notre bateau
bien gréé, bien accastillé, quand vous aurez observé comment il se
comporte à la mer, quand nous aurons fait le tour de notre île, --
car nous le ferons ensemble, -- j’imagine, dis-je, que vous
n’hésiterez plus à me laisser partir! Je ne vous cache pas que ce
sera un chef-d’oeuvre, votre bateau!

-- Dites au moins: notre bateau, Pencroff!» répondit l’ingénieur,
momentanément désarmé.

La conversation finit ainsi pour recommencer plus tard, sans
convaincre ni le marin ni l’ingénieur.

Les premières neiges tombèrent vers la fin du mois de juin.
Préalablement, le corral avait été approvisionné largement et ne
nécessita plus de visites quotidiennes, mais il fut décidé qu’on
ne laisserait jamais passer une semaine sans s’y rendre.

Les trappes furent tendues de nouveau, et l’on fit l’essai des
engins fabriqués par Cyrus Smith. Les fanons recourbés,
emprisonnés dans un étui de glace et recouverts d’une épaisse
couche de graisse, furent placés sur la lisière de la forêt, à
l’endroit où passaient communément les animaux pour se rendre au
lac.

À la grande satisfaction de l’ingénieur, cette invention,
renouvelée des pêcheurs aléoutiens, réussit parfaitement. Une
douzaine de renards, quelques sangliers et même un jaguar s’y
laissèrent prendre, et on trouva ces animaux morts, l’estomac
perforé par les fanons détendus.

Ici se place un essai qu’il convient de rapporter, car ce fut la
première tentative faite par les colons pour communiquer avec
leurs semblables.

Gédéon Spilett avait déjà songé plusieurs fois, soit à jeter à la
mer une notice renfermée dans une bouteille que les courants
porteraient peut-être à une côte habitée, soit à la confier à des
pigeons. Mais comment sérieusement espérer que pigeons ou
bouteilles pussent franchir la distance qui séparait l’île de
toute terre et qui était de douze cents milles?

C’eut été pure folie.

Mais, le 30 juin, capture fut faite, non sans peine, d’un albatros
qu’un coup de fusil d’Harbert avait légèrement blessé à la patte.
C’était un magnifique oiseau de la famille de ces grands voiliers,
dont les ailes étendues mesurent dix pieds d’envergure, et qui
peuvent traverser des mers aussi larges que le Pacifique.

Harbert aurait bien voulu garder ce superbe oiseau, dont la
blessure guérit promptement et qu’il prétendait apprivoiser, mais
Gédéon Spilett lui fit comprendre que l’on ne pouvait négliger
cette occasion de tenter de correspondre par ce courrier avec les
terres du Pacifique, et Harbert dut se rendre, car si l’albatros
était venu de quelque région habitée, il ne manquerait pas d’y
retourner dès qu’il serait libre.

Peut-être, au fond, Gédéon Spilett, chez qui le chroniqueur
reparaissait quelquefois, n’était-il pas fâché de lancer à tout
hasard un attachant article relatant les aventures des colons de
l’île Lincoln! Quel succès pour le reporter attitré du New-York
Herald, et pour le numéro qui contiendrait la chronique, si jamais
elle arrivait à l’adresse de son directeur, l’honorable John
Benett!

Gédéon Spilett rédigea donc une notice succincte qui fut mise dans
un sac de forte toile gommée, avec prière instante, à quiconque la
trouverait, de la faire parvenir aux bureaux du New-York Herald.

Ce petit sac fut attaché au cou de l’albatros, et non à sa patte,
car ces oiseaux ont l’habitude de se reposer à la surface de la
mer; puis, la liberté fut rendue à ce rapide courrier de l’air, et
ce ne fut pas sans quelque émotion que les colons le virent
disparaître au loin dans les brumes de l’ouest.

«Où va-t-il ainsi? demanda Pencroff.

-- Vers la Nouvelle-Zélande, répondit Harbert.

-- Bon voyage!» s’écria le marin, qui, lui, n’attendait pas grand
résultat de ce mode de correspondance.

Avec l’hiver, les travaux avaient été repris à l’intérieur de
Granite-House, réparation de vêtements, confections diverses, et
entre autres des voiles de l’embarcation, qui furent taillées dans
l’inépuisable enveloppe de l’aérostat...

Pendant le mois de juillet, les froids furent intenses, mais on
n’épargna ni le bois, ni le charbon.

Cyrus Smith avait installé une seconde cheminée dans la grande
salle, et c’était là que se passaient les longues soirées.
Causerie pendant que l’on travaillait, lecture quand les mains
restaient oisives, et le temps s’écoulait avec profit pour tout le
monde.

C’était une vraie jouissance pour les colons, quand, de cette
salle bien éclairée de bougies, bien chauffée de houille, après un
dîner réconfortant, le café de sureau fumant dans la tasse, les
pipes s’empanachant d’une odorante fumée, ils entendaient la
tempête mugir au dehors! Ils eussent éprouvé un bien-être complet,
si le bien-être pouvait jamais exister pour qui est loin de ses
semblables et sans communication possible avec eux! Ils causaient
toujours de leur pays, des amis qu’ils avaient laissés, de cette
grandeur de la république américaine, dont l’influence ne pouvait
que s’accroître, et Cyrus Smith, qui avait été très mêlé aux
affaires de l’Union, intéressait vivement ses auditeurs par ses
récits, ses aperçus et ses pronostics.

Il arriva, un jour, que Gédéon Spilett fut amené À lui dire:

«Mais enfin, mon cher Cyrus, tout ce mouvement industriel et
commercial auquel vous prédisez une progression constante, est-ce
qu’il ne court pas le danger d’être absolument arrêté tôt ou tard?

-- Arrêté! Et par quoi?

-- Mais par le manque de ce charbon, qu’on peut justement appeler
le plus précieux des minéraux!

-- Oui, le plus précieux, en effet, répondit l’ingénieur, et il
semble que la nature ait voulu constater qu’il l’était, en faisant
le diamant, qui n’est uniquement que du carbone pur cristallisé.

-- Vous ne voulez pas dire, Monsieur Cyrus, repartit Pencroff,
qu’on brûlera du diamant en guise de houille dans les foyers des
chaudières?

-- Non, mon ami, répondit Cyrus Smith.

-- Cependant j’insiste, reprit Gédéon Spilett. Vous ne niez pas
qu’un jour le charbon sera entièrement consommé?

-- Oh! Les gisements houillers sont encore considérables, et les
cent mille ouvriers qui leur arrachent annuellement cent millions
de quintaux métriques ne sont pas près de les avoir épuisés!

-- Avec la proportion croissante de la consommation du charbon de
terre, répondit Gédéon Spilett, on peut prévoir que ces cent mille
ouvriers seront bientôt deux cent mille et que l’extraction sera
doublée?

-- Sans doute; mais, après les gisements d’Europe, que de
nouvelles machines permettront bientôt d’exploiter plus à fond,
les houillères d’Amérique et d’Australie fourniront longtemps
encore à la consommation de l’industrie.

-- Combien de temps? demanda le reporter.

-- Au moins deux cent cinquante ou trois cents ans.

-- C’est rassurant pour nous, répondit Pencroff, mais inquiétant
pour nos arrière-petits-cousins!

-- On trouvera autre chose, dit Harbert.

-- Il faut l’espérer, répondit Gédéon Spilett, car enfin sans
charbon, plus de machines, et sans machines, plus de chemins de
fer, plus de bateaux à vapeur, plus d’usines, plus rien de ce
qu’exige le progrès de la vie moderne!

-- Mais que trouvera-t-on? demanda Pencroff. L’imaginez-vous,
Monsieur Cyrus?

-- À peu près, mon ami.

-- Et qu’est-ce qu’on brûlera à la place du charbon?

-- L’eau, répondit Cyrus Smith.

-- L’eau, s’écria Pencroff, l’eau pour chauffer les bateaux à
vapeur et les locomotives, l’eau pour chauffer l’eau!

-- Oui, mais l’eau décomposée en ses éléments constitutifs,
répondit Cyrus Smith, et décomposée, sans doute, par
l’électricité, qui sera devenue alors une force puissante et
maniable, car toutes les grandes découvertes, par une loi
inexplicable, semblent concorder et se compléter au même moment.
Oui, mes amis, je crois que l’eau sera un jour employée comme
combustible, que l’hydrogène et l’oxygène, qui la constituent,
utilisés isolément ou simultanément, fourniront une source de
chaleur et de lumière inépuisables et d’une intensité que la
houille ne saurait avoir. Un jour, les soutes des steamers et les
tenders des locomotives, au lieu de charbon, seront chargés de ces
deux gaz comprimés, qui brûleront dans les foyers avec une énorme
puissance calorifique. Ainsi donc, rien à craindre. Tant que cette
terre sera habitée, elle fournira aux besoins de ses habitants, et
ils ne manqueront jamais ni de lumière ni de chaleur, pas plus
qu’ils ne manqueront des productions des règnes végétal, minéral
ou animal. Je crois donc que lorsque les gisements de houille
seront épuisés, on chauffera et on se chauffera avec de l’eau.
L’eau est le charbon de l’avenir.

-- Je voudrais voir cela, dit le marin.

-- Tu t’es levé trop tôt, Pencroff», répondit Nab, qui n’intervint
que par ces mots dans la discussion.

Toutefois, ce ne furent pas les paroles de Nab qui terminèrent la
conversation, mais bien les aboiements de Top, qui éclatèrent de
nouveau avec cette intonation étrange dont s’était déjà préoccupé
l’ingénieur. En même temps, Top recommençait à tourner autour de
l’orifice du puits, qui s’ouvrait à l’extrémité du couloir
intérieur.

«Qu’est-ce que Top a donc encore à aboyer ainsi? demanda Pencroff.

-- Et Jup à grogner de cette façon?» ajouta Harbert.

En effet, l’orang, se joignant au chien, donnait des signes non
équivoques d’agitation, et, détail singulier, ces deux animaux
paraissaient être plutôt inquiets qu’irrités.

«Il est évident, dit Gédéon Spilett, que ce puits est en
communication directe avec la mer, et que quelque animal marin
vient de temps en temps respirer au fond.

-- C’est évident, répondit le marin, et il n’y a pas d’autre
explication à donner... allons, silence, Top, ajouta Pencroff en
se tournant vers le chien, et toi, Jup, à ta chambre!»

Le singe et le chien se turent. Jup retourna se coucher, mais Top
resta dans le salon, et il continua à faire entendre de sourds
grognements pendant toute la soirée.

Il ne fut plus question de l’incident, qui, cependant, assombrit
le front de l’ingénieur.

Pendant le reste du mois de juillet, il y eut des alternatives de
pluie et de froid. La température ne s’abaissa pas autant que
pendant le précédent hiver, et son maximum ne dépassa pas huit
degrés fahrenheit (13, 33 degrés centigrades au-dessous de zéro).
Mais si cet hiver fut moins froid, du moins fut-il plus troublé
par les tempêtes et les coups de vent. Il y eut encore de violents
assauts de la mer qui compromirent plus d’une fois les Cheminées.
C’était à croire qu’un raz de marée, provoqué par quelque
commotion sous-marine, soulevait ces lames monstrueuses et les
précipitait sur la muraille de Granite-House.

Lorsque les colons, penchés à leurs fenêtres, observaient ces
énormes masses d’eau qui se brisaient sous leurs yeux, ils ne
pouvaient qu’admirer le magnifique spectacle de cette impuissante
fureur de l’océan. Les flots rebondissaient en écume éblouissante,
la grève entière disparaissait sous cette rageuse inondation, et
le massif semblait émerger de la mer elle-même, dont les embruns
s’élevaient à une hauteur de plus de cent pieds.

Pendant ces tempêtes, il était difficile de s’aventurer sur les
routes de l’île, dangereux même, car les chutes d’arbres y étaient
fréquentes.

Cependant les colons ne laissèrent jamais passer une semaine sans
aller visiter le corral. Heureusement, cette enceinte, abritée par
le contrefort sud-est du mont Franklin, ne souffrit pas trop des
violences de l’ouragan, qui épargna ses arbres, ses hangars, sa
palissade. Mais la basse-cour, établie sur le plateau de Grande-
vue, et, par conséquent, directement exposée aux coups du vent
d’est, eut à subir des dégâts assez considérables. Le pigeonnier
fut décoiffé deux fois, et la barrière s’abattit également. Tout
cela demandait à être refait d’une façon plus solide, car, on le
voyait clairement, l’île Lincoln était située dans les parages les
plus mauvais du Pacifique. Il semblait vraiment qu’elle formât le
point central de vastes cyclones, qui la fouettaient comme fait le
fouet de la toupie.

Seulement, ici, c’était la toupie qui était immobile, et le fouet
qui tournait.

Pendant la première semaine du mois d’août, les rafales
s’apaisèrent peu à peu, et l’atmosphère recouvra un calme qu’elle
semblait avoir à jamais perdu. Avec le calme, la température
s’abaissa, le froid redevint très vif, et la colonne
thermométrique tomba à huit degrés fahrenheit au-dessous de zéro
(22 degrés centigrades au-dessous de glace).

Le 3 août, une excursion, projetée depuis quelques jours, fut
faite dans le sud-est de l’île, vers le marais des tadornes. Les
chasseurs étaient tentés par tout le gibier aquatique, qui
établissait là ses quartiers d’hiver. Canards sauvages,
bécassines, pilets, sarcelles, grèbes, y abondaient, et il fut
décidé qu’un jour serait consacré à une expédition contre ces
volatiles.

Non seulement Gédéon Spilett et Harbert, mais aussi Pencroff et
Nab prirent part à l’expédition. Seul, Cyrus Smith, prétextant
quelque travail, ne se joignit point à eux et demeura à Granite-
House.

Les chasseurs prirent donc la route de port ballon pour se rendre
au marais, après avoir promis d’être revenus le soir. Top et Jup
les accompagnaient. Dès qu’ils eurent passé le pont de la Mercy,
l’ingénieur le releva et revint, avec la pensée de mettre à
exécution un projet pour lequel il voulait être seul.

Or, ce projet, c’était d’explorer minutieusement ce puits
intérieur dont l’orifice s’ouvrait au niveau du couloir de
Granite-House, et qui communiquait avec la mer, puisqu’autrefois
il servait de passage aux eaux du lac.

Pourquoi Top tournait-il si souvent autour de cet orifice?
Pourquoi laissait-il échapper de si étranges aboiements, quand une
sorte d’inquiétude le ramenait vers ce puits? Pourquoi Jup se
joignait-il à Top dans une sorte d’anxiété commune? Ce puits
avait-il d’autres branchements que la communication verticale avec
la mer? Se ramifiait-il vers d’autres portions de l’île? Voilà ce
que Cyrus Smith voulait savoir, et, d’abord, être seul à savoir.
Il avait donc résolu de tenter l’exploration du puits pendant une
absence de ses compagnons, et l’occasion se présentait de le
faire.

Il était facile de descendre jusqu’au fond du puits, en employant
l’échelle de corde qui ne servait plus depuis l’installation de
l’ascenseur, et dont la longueur était suffisante. C’est ce que
fit l’ingénieur. Il traîna l’échelle jusqu’à ce trou, dont le
diamètre mesurait six pieds environ, et il la laissa se dérouler,
après avoir solidement attaché son extrémité supérieure. Puis,
ayant allumé une lanterne, pris un revolver et passé un coutelas à
sa ceinture, il commença à descendre les premiers échelons.

Partout, la paroi était pleine; mais quelques saillies du roc se
dressaient de distance en distance, et, au moyen de ces saillies,
il eût été réellement possible à un être agile de s’élever jusqu’à
l’orifice du puits.

C’est une remarque que fit l’ingénieur; mais, en promenant avec
soin sa lanterne sur ces saillies, il ne trouva aucune empreinte,
aucune cassure, qui pût donner à penser qu’elles eussent servi à
une escalade ancienne ou récente.

Cyrus Smith descendit plus profondément, en éclairant tous les
points de la paroi. Il n’y vit rien de suspect.

Lorsque l’ingénieur eut atteint les derniers échelons, il sentit
la surface de l’eau, qui était alors parfaitement calme. Ni à son
niveau, ni dans aucune autre partie du puits, ne s’ouvrait aucun
couloir latéral qui pût se ramifier à l’intérieur du massif. La
muraille, que Cyrus Smith frappa du manche de son coutelas,
sonnait le plein. C’était un granit compact, à travers lequel nul
être vivant ne pouvait se frayer un chemin. Pour arriver au fond
du puits et s’élever ensuite jusqu’à son orifice, il fallait
nécessairement passer par ce canal, toujours immergé, qui le
mettait en communication avec la mer à travers le sous-sol rocheux
de la grève, et cela n’était possible qu’à des animaux marins.
Quant à la question de savoir où aboutissait ce canal, en quel
point du littoral et à quelle profondeur sous les flots, on ne
pouvait la résoudre.

Donc, Cyrus Smith, ayant terminé son exploration, remonta, retira
l’échelle, recouvrit l’orifice du puits et revint, tout pensif, à
la grande salle de Granite-House, en se disant: «Je n’ai rien vu,
et pourtant il y a quelque chose!»

CHAPITRE XII

Le soir même, les chasseurs revinrent, ayant fait bonne chasse,
et, littéralement chargés de gibier, ils portaient tout ce que
pouvaient porter quatre hommes.

Top avait un chapelet de pilets autour du cou, et Jup, des
ceintures de bécassines autour du corps.

«Voilà, mon maître, s’écria Nab, voilà de quoi employer notre
temps! Conserves, pâtés, nous aurons là une réserve agréable! Mais
il faut que quelqu’un m’aide. Je compte sur toi, Pencroff.

-- Non, Nab, répondit le marin. Le gréement du bateau me réclame,
et tu voudras bien te passer de moi.

-- Et vous, Monsieur Harbert?

-- Moi, Nab, il faut que j’aille demain au corral, répondit le
jeune garçon.

-- Ce sera donc vous, Monsieur Spilett, qui m’aiderez?

-- Pour t’obliger, Nab, répondit le reporter, mais je te préviens
que si tu me dévoiles tes recettes, je les publierai.

-- À votre convenance, Monsieur Spilett, répondit Nab, à votre
convenance!»

Et voilà comment, le lendemain, Gédéon Spilett, devenu l’aide de
Nab, fut installé dans son laboratoire culinaire. Mais auparavant,
l’ingénieur lui avait fait connaître le résultat de l’exploration
qu’il avait faite la veille, et, à cet égard, le reporter partagea
l’opinion de Cyrus Smith, que, bien qu’il n’eût rien trouvé, il
restait toujours un secret à découvrir!

Les froids persévérèrent pendant une semaine encore, et les colons
ne quittèrent pas Granite-House, si ce n’est pour les soins à
donner à la basse-cour. La demeure était parfumée des bonnes
odeurs qu’émettaient les manipulations savantes de Nab et du
reporter; mais tout le produit de la chasse aux marais ne fut pas
transformé en conserves, et comme le gibier, par ce froid intense,
se gardait parfaitement, canards sauvages et autres furent mangés
frais et déclarés supérieurs à toutes autres bêtes aquatiques du
monde connu.

Pendant cette semaine, Pencroff, aidé par Harbert, qui maniait
habilement l’aiguille du voilier, travailla avec tant d’ardeur,
que les voiles de l’embarcation furent terminées. Le cordage de
chanvre ne manquait pas, grâce au gréement qui avait été retrouvé
avec l’enveloppe du ballon. Les câbles, les cordages du filet,
tout cela était fait d’un filin excellent, dont le marin tira bon
parti. Les voiles furent bordées de fortes ralingues, et il
restait encore de quoi fabriquer les drisses, les haubans, les
écoutes, etc. Quant au pouliage, sur les conseils de Pencroff et
au moyen du tour qu’il avait installé, Cyrus Smith fabriqua les
poulies nécessaires. Il arriva donc que le gréement était
entièrement paré bien avant que le bateau fût fini. Pencroff
dressa même un pavillon bleu, rouge et blanc, dont les couleurs
avaient été fournies par certaines plantes tinctoriales, très
abondantes dans l’île. Seulement, aux trente-sept étoiles
représentant les trente-sept états de l’union qui resplendissent
sur le yacht des pavillons américains, le marin en avait ajouté
une trente-huitième, l’étoile de «l’état de Lincoln», car il
considérait son île comme déjà rattachée à la grande république.

«Et, disait-il, elle l’est de coeur, si elle ne l’est pas encore
de fait!» en attendant, ce pavillon fut arboré à la fenêtre
centrale de Granite-House, et les colons le saluèrent de trois
hurrahs.

Cependant on touchait au terme de la saison froide, et il semblait
que ce second hiver allait se passer sans incident grave, quand,
dans la nuit du 11 août, le plateau de Grande-vue fut menacé d’une
dévastation complète.

Après une journée bien remplie, les colons dormaient profondément,
lorsque, vers quatre heures du matin, ils furent subitement
réveillés par les aboiements de Top.

Le chien n’aboyait pas, cette fois, près de l’orifice du puits,
mais au seuil de la porte, et il se jetait dessus comme s’il eût
voulu l’enfoncer. Jup, de son côté, poussait des cris aigus.

«Eh bien, Top!» cria Nab, qui fut le premier éveillé.

Mais le chien continua d’aboyer avec plus de fureur.

«Qu’est-ce donc?» demanda Cyrus Smith.

Et tous, vêtus à la hâte, se précipitèrent vers les fenêtres de la
chambre, qu’ils ouvrirent.

Sous leurs yeux se développait une couche de neige qui paraissait
à peine blanche dans cette nuit très obscure. Les colons ne virent
rien, mais ils entendirent de singuliers aboiements qui éclataient
dans l’ombre. Il était évident que la grève avait été envahie par
un certain nombre d’animaux que l’on ne pouvait distinguer.

«Qu’est-ce? s’écria Pencroff.

-- Des loups, des jaguars ou des singes! répondit Nab.

-- Diable! Mais ils peuvent gagner le haut du plateau! dit le
reporter.

-- Et notre basse-cour, s’écria Harbert, et nos plantations?...

-- Par où ont-ils donc passé? demanda Pencroff.

-- Ils auront franchi le ponceau de la grève, répondit
l’ingénieur, que l’un de nous aura oublié de refermer.

-- En effet, dit Spilett, je me rappelle l’avoir laissé ouvert...

-- Un beau coup que vous avez fait là, Monsieur Spilett! s’écria
le marin.

-- Ce qui est fait est fait, répondit Cyrus Smith. Avisons à ce
qu’il faut faire!»

Telles furent les demandes et les réponses qui furent rapidement
échangées entre Cyrus Smith et ses compagnons. Il était certain
que le ponceau avait été franchi, que la grève était envahie par
des animaux, et que ceux-ci, quels qu’ils fussent, pouvaient, en
remontant la rive gauche de la Mercy, arriver au plateau de
Grande-vue. Il fallait donc les gagner de vitesse et les
combattre, au besoin.

«Mais quelles sont ces bêtes-là?» fut-il demandé une seconde fois,
au moment où les aboiements retentissaient avec plus de force.

Ces aboiements firent tressaillir Harbert, et il se souvint de les
avoir déjà entendus pendant sa première visite aux sources du
creek-rouge.

«Ce sont des culpeux, ce sont des renards! dit-il.

-- En avant!» s’écria le marin.

Et tous, s’armant de haches, de carabines et de revolvers, se
précipitèrent dans la banne de l’ascenseur et prirent pied sur la
grève.

Ce sont de dangereux animaux que ces culpeux, quand ils sont en
grand nombre et que la faim les irrite.

Néanmoins, les colons n’hésitèrent pas à se jeter au milieu de la
bande, et leurs premiers coups de revolver, lançant de rapides
éclairs dans l’obscurité, firent reculer les premiers assaillants.

Ce qui importait avant tout, c’était d’empêcher ces pillards de
s’élever jusqu’au plateau de Grande-vue, car les plantations, la
basse-cour, eussent été à leur merci, et d’immenses dégâts, peut-
être irréparables, surtout en ce qui concernait le champ de blé,
se seraient inévitablement produits.

Mais comme l’envahissement du plateau ne pouvait se faire que par
la rive gauche de la Mercy, il suffisait d’opposer aux culpeux une
barrière insurmontable sur cette étroite portion de la berge
comprise entre la rivière et la muraille de granit.

Ceci fut compris de tous, et, sur un ordre de Cyrus Smith, ils
gagnèrent l’endroit désigné, pendant que la troupe des culpeux
bondissait dans l’ombre.

Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff et Nab se
disposèrent donc de manière à former une ligne infranchissable.
Top, ses formidables mâchoires ouvertes, précédait les colons, et
il était suivi de Jup, armé d’un gourdin noueux qu’il brandissait
comme une massue.

La nuit était extrêmement obscure. Ce n’était qu’à la lueur des
décharges, dont chacune devait porter, qu’on apercevait les
assaillants, qui devaient être au moins une centaine, et dont les
yeux brillaient comme des braises.

«Il ne faut pas qu’ils passent! s’écria Pencroff.

-- Ils ne passeront pas!» répondit l’ingénieur.

Mais s’ils ne passèrent pas, ce ne fut pas faute de l’avoir tenté.
Les derniers rangs poussaient les premiers, et ce fut une lutte
incessante à coups de revolver et à coups de hache. Bien des
cadavres de culpeux devaient déjà joncher le sol, mais la bande ne
semblait pas diminuer, et on eût dit qu’elle se renouvelait sans
cesse par le ponceau de la grève.

Bientôt, les colons durent lutter corps à corps, et ils n’étaient
pas sans avoir reçu quelques blessures, légères fort heureusement.
Harbert avait, d’un coup de revolver, débarrassé Nab, sur le dos
duquel un culpeux venait de s’abattre comme un chat-tigre. Top se
battait avec une fureur véritable, sautant à la gorge des renards
et les étranglant net. Jup, armé de son bâton, tapait comme un
sourd, et c’était en vain qu’on voulait le faire rester en
arrière. Doué, sans doute, d’une vue qui lui permettait de percer
cette obscurité, il était toujours au plus fort du combat et
poussait de temps en temps un sifflement aigu, qui était chez lui
la marque d’une extrême jubilation. À un certain moment, il
s’avança même si loin, qu’à la lueur d’un coup de revolver, on put
le voir entouré de cinq ou six grands culpeux, auxquels il tenait
tête avec un rare sang-froid.

Cependant la lutte devait finir à l’avantage des colons, mais
après qu’ils eurent résisté deux grandes heures! Les premières
lueurs de l’aube, sans doute, déterminèrent la retraite des
assaillants, qui détalèrent vers le nord, de manière à repasser le
ponceau, que Nab courut relever immédiatement.

Quand le jour eut suffisamment éclairé le champ de bataille, les
colons purent compter une cinquantaine de cadavres épars sur la
grève.

«Et Jup! s’écria Pencroff. Où est donc Jup?»

Jup avait disparu. Son ami Nab l’appela, et, pour la première
fois, Jup ne répondit pas à l’appel de son ami.

Chacun se mit en quête de Jup, tremblant de le compter parmi les
morts. On déblaya la place des cadavres, qui tachaient la neige de
leur sang, et Jup fut retrouvé au milieu d’un véritable monceau de
culpeux dont les mâchoires fracassées, les reins brisés,
témoignaient qu’ils avaient eu affaire au terrible gourdin de
l’intrépide animal. Le pauvre Jup tenait encore à la main le
tronçon de son bâton rompu; mais privé de son arme, il avait été
accablé par le nombre, et de profondes blessures labouraient sa
poitrine.

«Il est vivant! s’écria Nab, qui se pencha sur lui.

-- Et nous le sauverons, répondit le marin, nous le soignerons
comme l’un de nous!»

Il semblait que Jup comprît, car il inclina sa tête sur l’épaule
de Pencroff, comme pour le remercier.

Le marin était blessé lui-même, mais ses blessures, ainsi que
celles de ses compagnons, étaient insignifiantes, car, grâce à
leurs armes à feu, presque toujours ils avaient pu tenir les
assaillants à distance. Il n’y avait donc que l’orang dont l’état
fût grave.

Jup, porté par Nab et Pencroff, fut amené jusqu’à l’ascenseur, et
c’est à peine si un faible gémissement sortit de ses lèvres. On le
remonta doucement à Granite-House. Là, il fut installé sur un des
matelas empruntés à l’une des couchettes, et ses blessures furent
lavées avec le plus grand soin.

Il ne paraissait pas qu’elles eussent atteint quelque organe
essentiel, mais Jup avait été très affaibli par la perte de son
sang, et la fièvre se déclara à un degré assez fort.

On le coucha donc, après son pansement, on lui imposa une diète
sévère», tout comme à une personne naturelle», dit Nab, et on lui
fit boire quelques tasses de tisane rafraîchissante, dont la
pharmacie végétale de Granite-House fournit les ingrédients.

Jup s’endormit d’un sommeil agité d’abord; mais peu à peu sa
respiration devint plus régulière, et on le laissa reposer dans le
plus grand calme. De temps en temps, Top, marchant, on peut dire
«sur la pointe des pieds», venait visiter son ami et semblait
approuver tous les soins que l’on prenait de lui. Une des mains de
Jup pendait hors de la couche, et Top la léchait d’un air contrit.

Ce matin même, on procéda à l’ensevelissement des morts, qui
furent traînés jusqu’à la forêt du Far-West et enterrés
profondément.

Cette attaque, qui aurait pu avoir des conséquences si graves, fut
une leçon pour les colons, et désormais ils ne se couchèrent plus
sans que l’un d’eux se fût assuré que tous les ponts étaient
relevés et qu’aucune invasion n’était possible.

Cependant Jup, après avoir donné des craintes sérieuses pendant
quelques jours, réagit vigoureusement contre le mal. Sa
constitution l’emporta, la fièvre diminua peu à peu, et Gédéon
Spilett, qui était un peu médecin, le considéra bientôt comme tiré
d’affaire. Le 16 août, Jup commença à manger. Nab lui faisait de
bons petits plats sucrés que le malade dégustait avec sensualité,
car, s’il avait un défaut mignon, c’était d’être un tantinet
gourmand, et Nab n’avait jamais rien fait pour le corriger de ce
défaut-là.

«Que voulez-vous? Disait-il à Gédéon Spilett, qui lui reprochait
quelquefois de le gâter, il n’a pas d’autre plaisir que celui de
la bouche, ce pauvre Jup, et je suis trop heureux de pouvoir
reconnaître ainsi ses services!»

Dix jours après avoir pris le lit, le 21 août, maître Jup se leva.
Ses blessures étaient cicatrisées, et on vit bien qu’il ne
tarderait pas à recouvrer sa souplesse et sa vigueur habituelles.
Comme tous les convalescents, il fut alors pris d’une faim
dévorante, et le reporter le laissa manger à sa fantaisie, car il
se fiait à cet instinct qui manque trop souvent aux êtres
raisonnants et qui devait préserver l’orang de tout excès. Nab
était ravi de voir revenir l’appétit de son élève.

«Mange, lui disait-il, mon Jup, et ne te fais faute de rien! Tu as
versé ton sang pour nous, et c’est bien le moins que je t’aide à
le refaire!»

Enfin, le 25 août, on entendit la voix de Nab qui appelait ses
compagnons.

«Monsieur Cyrus, Monsieur Gédéon, Monsieur Harbert, Pencroff,
venez! Venez!»

Les colons, réunis dans la grande salle, se levèrent à l’appel de
Nab, qui était alors dans la chambre réservée à Jup.

«Qu’y a-t-il? demanda le reporter.

-- Voyez!» répondit Nab en poussant un vaste éclat de rire.

Et que vit-on? Maître Jup, qui fumait, tranquillement et
sérieusement, accroupi comme un turc sur la porte de Granite-
House!

«Ma pipe! s’écria Pencroff. Il a pris ma pipe! Ah! Mon brave Jup,
je t’en fais cadeau! Fume, mon ami, fume!»

Et Jup lançait gravement d’épaisses bouffées de tabac, ce qui
semblait lui procurer des jouissances sans pareilles.

Cyrus Smith ne se montra pas autrement étonné de l’incident, et il
cita plusieurs exemples de singes apprivoisés, auxquels l’usage du
tabac était devenu familier.

Mais, à partir de ce jour, maître Jup eut sa pipe à lui, l’ex-pipe
du marin, qui fut suspendue dans sa chambre, près de sa provision
de tabac. Il la bourrait lui-même, il l’allumait à un charbon
ardent et paraissait être le plus heureux des quadrumanes. On
pense bien que cette communauté de goût ne fit que resserrer entre
Jup et Pencroff ces étroits liens d’amitié qui unissaient déjà le
digne singe et l’honnête marin.

«C’est peut-être un homme, disait quelquefois Pencroff à Nab. Est-
ce que ça t’étonnerait si un jour il se mettait à nous parler?

-- Ma foi non, répondait Nab. Ce qui m’étonne, c’est plutôt qu’il
ne parle pas, car enfin, il ne lui manque que la parole!

-- Ça m’amuserait tout de même, reprenait le marin, si un beau
jour il me disait: «si nous changions de pipe, Pencroff!»

-- Oui, répondait Nab. Quel malheur qu’il soit muet de naissance!»

Avec le mois de septembre, l’hiver fut entièrement terminé, et les
travaux reprirent avec ardeur.

La construction du bateau avança rapidement. Il était entièrement
bordé déjà, et on le membra intérieurement, de manière à relier
toutes les parties de la coque, avec des membrures assouplies par
la vapeur d’eau, qui se prêtèrent à toutes les exigences du
gabarit.

Comme le bois ne manquait pas, Pencroff proposa à l’ingénieur de
doubler intérieurement la coque avec un vaigrage étanche, ce qui
assurerait complètement la solidité de l’embarcation.

Cyrus Smith ne sachant pas ce que réservait l’avenir, approuva
l’idée du marin de rendre son embarcation aussi solide que
possible.

Le vaigrage et le pont du bateau furent entièrement finis vers le
15 septembre. Pour calfater les coutures, on fit de l’étoupe avec
du zostère sec, qui fut introduit à coups de maillet entre les
bordages de la coque, du vaigrage et du pont; puis, ces coutures
furent recouvertes de goudron bouillant, que les pins de la forêt
fournirent avec abondance.

L’aménagement de l’embarcation fut des plus simples.

Elle avait d’abord été lestée avec de lourds morceaux de granit,
maçonnés dans un lit de chaux, et dont on arrima douze mille
livres environ. Un tillac fut posé par-dessus ce lest, et
l’intérieur fut divisé en deux chambres, le long desquelles
s’étendaient deux bancs, qui servaient de coffres. Le pied du mât
devait épontiller la cloison qui séparait les deux chambres, dans
lesquelles on parvenait par deux écoutilles, ouvertes sur le pont
et munies de capots.

Pencroff n’eut aucune peine à trouver un arbre convenable pour la
mâture. Il choisit un jeune sapin, bien droit, sans noeuds, qu’il
n’eut qu’à équarrir à son emplanture et à arrondir à sa tête. Les
ferrures du mât, celles du gouvernail et celles de la coque
avaient été grossièrement, mais solidement fabriquées à la forge
des cheminées. Enfin, vergues, mât de flèche, gui, espars,
avirons, etc., tout était terminé dans la première semaine
d’octobre, et il fut convenu qu’on ferait l’essai du bateau aux
abords de l’île, afin de reconnaître comment il se comportait à la
mer et dans quelle mesure on pouvait se fier à lui.

Pendant tout ce temps, les travaux nécessaires n’avaient point été
négligés. Le corral était réaménagé, car le troupeau de mouflons
et de chèvres comptait un certain nombre de petits qu’il fallait
loger et nourrir. Les visites des colons n’avaient manqué ni au
parc aux huîtres, ni à la garenne, ni aux gisements de houille et
de fer, ni à quelques parties jusque-là inexplorées des forêts du
Far-West, qui étaient fort giboyeuses.

Certaines plantes indigènes furent encore découvertes, et, si
elles n’avaient pas une utilité immédiate, elles contribuèrent à
varier les réserves végétales de Granite-House. C’étaient des
espèces de ficoïdes, les unes semblables à celles du cap, avec des
feuilles charnues comestibles, les autres produisant des graines
qui contenaient une sorte de farine.

Le 10 octobre, le bateau fut lancé à la mer. Pencroff était
radieux. L’opération réussit parfaitement.

L’embarcation, toute gréée, ayant été poussée sur des rouleaux à
la lisière du rivage, fut prise par la mer montante et flotta aux
applaudissements des colons, et particulièrement de Pencroff, qui
ne montra aucune modestie en cette occasion. D’ailleurs, sa vanité
devait survivre à l’achèvement du bateau, puisque, après l’avoir
construit, il allait être appelé à le commander. Le grade de
capitaine lui fut décerné de l’agrément de tous.

Pour satisfaire le capitaine Pencroff, il fallut tout d’abord
donner un nom à l’embarcation, et, après plusieurs propositions
longuement discutées, les suffrages se réunirent sur celui de
Bonadventure, qui était le nom de baptême de l’honnête marin.

Dès que le Bonadventure eut été soulevé par la marée montante, on
put voir qu’il se tenait parfaitement dans ses lignes d’eau, et
qu’il devait convenablement naviguer sous toutes les allures.

Du reste, l’essai en allait être fait, le jour même, dans une
excursion au large de la côte. Le temps était beau, la brise
fraîche, et la mer facile, surtout sur le littoral du sud, car le
vent soufflait du nord-ouest depuis une heure déjà.

«Embarque! Embarque!» criait le capitaine Pencroff.

Mais il fallait déjeuner avant de partir, et il parut même bon
d’emporter des provisions à bord, pour le cas où l’excursion se
prolongerait jusqu’au soir.

Cyrus Smith avait hâte, également, d’essayer cette embarcation,
dont les plans venaient de lui, bien que, sur le conseil du marin,
il en eût souvent modifié quelques parties; mais il n’avait pas en
elle la confiance que manifestait Pencroff, et comme celui-ci ne
reparlait plus du voyage à l’île Tabor, Cyrus Smith espérait même
que le marin y avait renoncé. Il lui eût répugné, en effet, de
voir deux ou trois de ses compagnons s’aventurer au loin sur cette
barque, si petite en somme, et qui ne jaugeait pas plus de quinze
tonneaux.

À dix heures et demie, tout le monde était à bord, même Jup, même
Top. Nab et Harbert levèrent l’ancre qui mordait le sable près de
l’embouchure de la Mercy, la brigantine fut hissée, le pavillon
lincolnien flotta en tête du mât, et le Bonadventure, dirigé par
Pencroff, prit le large.

Pour sortir de la baie de l’union, il fallut d’abord faire vent
arrière, et l’on put constater que, sous cette allure, la vitesse
de l’embarcation était satisfaisante.

Après avoir doublé la pointe de l’épave et le cap griffe, Pencroff
dut tenir le plus près, afin de prolonger la côte méridionale de
l’île, et, après avoir couru quelques bords, il observa que le
Bonadventure pouvait marcher environ à cinq quarts du vent, et
qu’il se soutenait convenablement contre la dérive. Il virait très
bien vent devant, ayant du «coup», comme disent les marins, et
gagnant même dans son virement.

Les passagers du Bonadventure étaient véritablement enchantés. Ils
avaient là une bonne embarcation, qui, le cas échéant, pourrait
leur rendre de grands services, et par ce beau temps, avec cette
brise bien faite, la promenade fut charmante.

Pencroff se porta au large, à trois ou quatre milles de la côte,
par le travers du port ballon. L’île apparut alors dans tout son
développement et sous un nouvel aspect, avec le panorama varié de
son littoral depuis le cap griffe jusqu’au promontoire du reptile,
ses premiers plans de forêts dans lesquels les conifères
tranchaient encore sur le jeune feuillage des autres arbres à
peine bourgeonnés, et ce mont Franklin, qui dominait l’ensemble et
dont quelques neiges blanchissaient la tête.

«Que c’est beau! s’écria Harbert.

-- Oui, notre île est belle et bonne, répondit Pencroff. Je l’aime
comme j’aimais ma pauvre mère! Elle nous a reçus, pauvres et
manquant de tout, et que manque-t-il à ces cinq enfants qui lui
sont tombés du ciel?

-- Rien! répondit Nab, rien, capitaine!»

Et les deux braves gens poussèrent trois formidables hurrahs en
l’honneur de leur île!

Pendant ce temps, Gédéon Spilett, appuyé au pied du mât, dessinait
le panorama qui se développait sous ses yeux.

Cyrus Smith regardait en silence.

«Eh bien, Monsieur Cyrus, demanda Pencroff, que dites-vous de
notre bateau?

-- Il paraît se bien comporter, répondit l’ingénieur.

-- Bon! Et croyez-vous, à présent, qu’il pourrait entreprendre un
voyage de quelque durée?

-- Quel voyage, Pencroff?

-- Celui de l’île Tabor, par exemple?

-- Mon ami, répondit Cyrus Smith, je crois que, dans un cas
pressant, il ne faudrait pas hésiter à se confier au Bonadventure,
même pour une traversée plus longue; mais, vous le savez, je vous
verrais partir avec peine pour l’île Tabor, puisque rien ne vous
oblige à y aller.

-- On aime à connaître ses voisins, répondit Pencroff, qui
s’entêtait dans son idée. L’île Tabor, c’est notre voisine, et
c’est la seule! La politesse veut qu’on aille, au moins, lui faire
une visite!

-- Diable! fit Gédéon Spilett, notre ami Pencroff est à cheval sur
les convenances!

-- Je ne suis à cheval sur rien du tout, riposta le marin, que
l’opposition de l’ingénieur vexait un peu, mais qui n’aurait pas
voulu lui causer quelque peine.

-- Songez, Pencroff, répondit Cyrus Smith, que vous ne pouvez
aller seul à l’île Tabor.

-- Un compagnon me suffira.

-- Soit, répondit l’ingénieur. C’est donc de deux colons sur cinq
que vous risquez de priver la colonie de l’île Lincoln?

-- Sur six! répondit Pencroff. Vous oubliez Jup.

-- Sur sept! ajouta Nab. Top en vaut bien un autre!

-- Il n’y a pas de risque, Monsieur Cyrus, reprit Pencroff.

-- C’est possible, Pencroff; mais, je vous le répète, c’est
s’exposer sans nécessité!»

L’entêté marin ne répondit pas et laissa tomber la conversation,
bien décidé à la reprendre. Mais il ne se doutait guère qu’un
incident allait lui venir en aide et changer en une oeuvre
d’humanité ce qui n’était qu’un caprice, discutable après tout. En
effet, après s’être tenu au large, le Bonadventure venait de se
rapprocher de la côte, en se dirigeant vers le port Ballon. Il
était important de vérifier les passes ménagées entre les bancs de
sable et les récifs, pour les baliser au besoin, puisque cette
petite crique devait être le port d’attache du bateau.

On n’était plus qu’à un demi-mille de la côte, et il avait fallu
louvoyer pour gagner contre le vent. La vitesse du Bonadventure
n’était que très modérée alors, parce que la brise, en partie
arrêtée par la haute terre, gonflait à peine ses voiles, et la
mer, unie comme une glace, ne se ridait qu’au souffle des risées
qui passaient capricieusement.

Harbert se tenait à l’avant, afin d’indiquer la route à suivre au
milieu des passes, lorsqu’il s’écria tout d’un coup:

«Lofe, Pencroff, lofe.

-- Qu’est-ce qu’il y a? répondit le marin en se levant. Une roche?

-- Non... attends, dit Harbert... je ne vois pas bien... lofe
encore... bon... arrive un peu...»

Et ce disant, Harbert, couché le long du bord, plongea rapidement
son bras dans l’eau et se releva en disant:

«Une bouteille!»

Il tenait à la main une bouteille fermée, qu’il venait de saisir à
quelques encablures de la côte.

Cyrus Smith prit la bouteille. Sans dire un seul mot, il en fit
sauter le bouchon, et il tira un papier humide, sur lequel se
lisaient ces mots:

Naufragé... île Tabor: 153 degrés o. long -- 37 degrés 11 lat. s.

CHAPITRE XIII

«Un naufragé! s’écria Pencroff, abandonné à quelques cents milles
de nous sur cette île Tabor! Ah! Monsieur Cyrus, vous ne vous
opposerez plus maintenant à mon projet de voyage!

-- Non, Pencroff, répondit Cyrus Smith, et vous partirez le plus
tôt possible.

-- Dès demain?

-- Dès demain.»

L’ingénieur tenait à la main le papier qu’il avait retiré de la
bouteille. Il le médita pendant quelques instants, puis, reprenant
la parole:

«De ce document, mes amis, dit-il, de la forme même dans laquelle
il est conçu, on doit d’abord conclure ceci: c’est, premièrement,
que le naufragé de l’île Tabor est un homme ayant des
connaissances assez avancées en marine, puisqu’il donne la
latitude et la longitude de l’île, conformes à celles que nous
avons trouvées, et jusqu’à une minute d’approximation;
secondement, qu’il est anglais ou américain, puisque le document
est écrit en langue anglaise.

-- Ceci est parfaitement logique, répondit Gédéon Spilett, et la
présence de ce naufragé explique l’arrivée de la caisse sur les
rivages de l’île. Il y a eu naufrage, puisqu’il y a un naufragé.
Quant à ce dernier, quel qu’il soit, il est heureux pour lui que
Pencroff ait eu l’idée de construire ce bateau et de l’essayer
aujourd’hui même, car, un jour de retard, et cette bouteille
pouvait se briser sur les récifs.

-- En effet, dit Harbert, c’est une chance heureuse que le
Bonadventure ait passé là, précisément quand cette bouteille
flottait encore!

-- Et cela ne vous semble pas bizarre? demanda Cyrus Smith à
Pencroff.

-- Cela me semble heureux, voilà tout, répondit le marin. Est-ce
que vous voyez quelque chose d’extraordinaire à cela, Monsieur
Cyrus? Cette bouteille, il fallait bien qu’elle allât quelque
part, et pourquoi pas ici aussi bien qu’ailleurs?

-- Vous avez peut-être raison, Pencroff, répondit l’ingénieur, et
cependant...

-- Mais, fit observer Harbert, rien ne prouve que cette bouteille
flotte depuis longtemps sur la mer?

-- Rien, répondit Gédéon Spilett, et même le document paraît avoir
été récemment écrit. Qu’en pensez-vous, Cyrus?

-- Cela est difficile à vérifier, et, d’ailleurs, nous le
saurons!» répondit Cyrus Smith.

Pendant cette conversation, Pencroff n’était pas resté inactif. Il
avait viré de bord, et le Bonadventure, grand largue, toutes
voiles portant, filait rapidement vers le cap Griffe. Chacun
songeait à ce naufragé de l’île Tabor. Était-il encore temps de le
sauver? Grand événement dans la vie des colons!

Eux-mêmes n’étaient que des naufragés, mais il était à craindre
qu’un autre n’eût pas été aussi favorisé qu’eux, et leur devoir
était de courir au-devant de l’infortune.

Le cap griffe fut doublé, et le Bonadventure

Vint mouiller vers quatre heures à l’embouchure de la Mercy.

Le soir même, les détails relatifs à la nouvelle expédition
étaient réglés. Il parut convenable que Pencroff et Harbert, qui
connaissaient la manoeuvre d’une embarcation, fussent seuls à
entreprendre ce voyage. En partant le lendemain, 11 octobre, ils
pourraient arriver le 13 dans la journée, car, avec le vent qui
régnait, il ne fallait pas plus de quarante-huit heures pour faire
cette traversée de cent cinquante milles. Un jour dans l’île,
trois ou quatre jours pour revenir, on pouvait donc compter que,
le 17, ils seraient de retour à l’île Lincoln. Le temps était
beau, le baromètre remontait sans secousses, le vent semblait bien
établi, toutes les chances étaient donc en faveur de ces braves
gens, qu’un devoir d’humanité allait entraîner loin de leur île.

Ainsi donc, il avait été convenu que Cyrus Smith, Nab et Gédéon
Spilett resteraient à Granite-House; mais une réclamation se
produisit, et Gédéon Spilett, qui n’oubliait point son métier de
reporter du New-York Herald, ayant déclaré qu’il irait à la nage
plutôt que de manquer une pareille occasion, il fut admis à
prendre part au voyage.

La soirée fut employée à transporter à bord du Bonadventure
quelques objets de literie, des ustensiles, des armes, des
munitions, une boussole, des vivres pour une huitaine de jours,
et, ce chargement ayant été rapidement opéré, les colons
remontèrent à Granite-House.

Le lendemain, à cinq heures du matin, les adieux furent faits, non
sans une certaine émotion de part et d’autre, et Pencroff,
éventant ses voiles, se dirigea vers le cap griffe, qu’il devait
doubler pour prendre directement ensuite la route du sud-ouest.

Le Bonadventure était déjà à un quart de mille de la côte, quand
ses passagers aperçurent sur les hauteurs de Granite-House deux
hommes qui leur faisaient un signe d’adieu. C’étaient Cyrus Smith
et Nab.

«Nos amis! s’écria Gédéon Spilett. Voilà notre première séparation
depuis quinze mois!...»

Pencroff, le reporter et Harbert firent un dernier signe d’adieu,
et Granite-House disparut bientôt derrière les hautes roches du
cap.

Pendant les premières heures de la journée, le Bonadventure resta
constamment en vue de la côte méridionale de l’île Lincoln, qui
n’apparut bientôt plus que sous la forme d’une corbeille verte, de
laquelle émergeait le mont Franklin. Les hauteurs, amoindries par
l’éloignement, lui donnaient une apparence peu faite pour attirer
les navires sur ses atterrages.

Le promontoire du reptile fut dépassé vers une heure, mais à dix
milles au large. De cette distance, il n’était plus possible de
rien distinguer de la côte occidentale qui s’étendait jusqu’aux
croupes du mont Franklin, et, trois heures après, tout ce qui
était l’île Lincoln avait disparu au-dessous de l’horizon.

Le Bonadventure se conduisait parfaitement. Il s’élevait
facilement à la lame et faisait une route rapide. Pencroff avait
gréé sa voile de flèche, et, ayant tout dessus, il marchait
suivant une direction rectiligne, relevée à la boussole. De temps
en temps, Harbert le relayait au gouvernail, et la main du jeune
garçon était si sûre, que le marin n’avait pas une embardée à lui
reprocher.

Gédéon Spilett causait avec l’un, avec l’autre, et, au besoin, il
mettait la main à la manoeuvre. Le capitaine Pencroff était
absolument satisfait de son équipage, et ne parlait rien moins que
de le gratifier «d’un quart de vin par bordée»! au soir, le
croissant de la lune, qui ne devait être dans son premier quartier
que le 16, se dessina dans le crépuscule solaire et s’éteignit
bientôt. La nuit fut sombre, mais très étoilée, et une belle
journée s’annonçait encore pour le lendemain.

Pencroff, par prudence, amena la voile de flèche, ne voulant point
s’exposer à être surpris par quelque excès de brise avec de la
toile en tête de mât. C’était peut-être trop de précaution pour
une nuit si calme, mais Pencroff était un marin prudent, et on
n’aurait pu le blâmer.

Le reporter dormit une partie de la nuit. Pencroff et Harbert se
relayèrent de deux heures en deux heures au gouvernail. Le marin
se fiait à Harbert comme à lui-même, et sa confiance était
justifiée par le sang-froid et la raison du jeune garçon.

Pencroff lui donnait la route comme un commandant à son timonier,
et Harbert ne laissait pas le Bonadventure ne subissait pas
quelque courant inconnu, il devait terrir juste sur l’île Tabor.

Quant à cette mer que l’embarcation parcourait alors, elle était
absolument déserte. Parfois, quelque grand oiseau, albatros ou
frégate, passait à portée de fusil, et Gédéon Spilett se demandait
si ce n’était pas à l’un de ces puissants volateurs qu’il avait
confié sa dernière chronique adressée au New-York Herald. Ces
oiseaux étaient les seuls êtres qui parussent fréquenter cette
partie de l’océan comprise entre l’île Tabor et l’île Lincoln.

«Et cependant, fit observer Harbert, nous sommes à l’époque où les
baleiniers se dirigent ordinairement vers la partie méridionale du
Pacifique. En vérité, je ne crois pas qu’il y ait une mer plus
abandonnée que celle-ci!

-- Elle n’est point si déserte que cela! répondit Pencroff.

-- Comment l’entendez-vous? demanda le reporter.

-- Mais puisque nous y sommes! Est-ce que vous prenez notre bateau
pour une épave et nos personnes pour des marsouins?»

Et Pencroff de rire de sa plaisanterie. Au soir, d’après l’estime,
on pouvait penser que le Bonadventure avait franchi une distance
de cent vingt milles depuis son départ de l’île Lincoln, c’est-à-
dire depuis trente-six heures, ce qui donnait une vitesse de trois
milles un tiers à l’heure. La brise était faible et tendait à
calmir. Toutefois, on pouvait espérer que le lendemain, au point
du jour, si l’estime était juste et si la direction avait été
bonne, on aurait connaissance de l’île Tabor. Aussi, ni Gédéon
Spilett, ni Harbert, ni Pencroff ne dormirent pendant cette nuit
du 12 au 13 octobre. Dans l’attente du lendemain, ils ne pouvaient
se défendre d’une vive émotion. Il y avait tant d’incertitudes
dans l’entreprise qu’ils avaient tentée! Étaient-ils proche de
l’île Tabor? L’île était-elle encore habitée par ce naufragé au
secours duquel ils se portaient? Quel était cet homme? Sa présence
n’apporterait-elle pas quelque trouble dans la petite colonie, si
unie jusqu’alors?

Consentirait-il, d’ailleurs, à échanger sa prison pour une autre?
Toutes ces questions, qui allaient sans doute être résolues le
lendemain, les tenaient en éveil, et, aux premières nuances du
jour, ils fixèrent successivement leurs regards sur tous les
points de l’horizon de l’ouest.

«Terre!» cria Pencroff vers six heures du matin.

Et comme il était inadmissible que Pencroff se fût trompé, il
était évident que la terre était là. Que l’on juge de la joie du
petit équipage du Bonadventure! avant quelques heures, il serait
sur le littoral de l’île!

L’île Tabor, sorte de côte basse, à peine émergée des flots,
n’était pas éloignée de plus de quinze milles. Le cap du
Bonadventure, qui était un peu dans le sud de l’île, fut mis
directement dessus, et, à mesure que le soleil montait dans l’est,
quelques sommets se détachèrent çà et là.

«Ce n’est qu’un îlot beaucoup moins important que l’île Lincoln,
fit observer Harbert, et probablement dû comme elle à quelque
soulèvement sous-marin.»

À onze heures du matin, le Bonadventure n’en était plus qu’à deux
milles, et Pencroff, cherchant une passe pour atterrir, ne
marchait plus qu’avec une extrême prudence sur ces eaux inconnues.

On embrassait alors dans tout son ensemble l’îlot, sur lequel se
détachaient des bouquets de gommiers verdoyants et quelques autres
grands arbres, de la nature de ceux qui poussaient à l’île
Lincoln. Mais, chose assez étonnante, pas une fumée ne s’élevait
qui indiquât que l’îlot fût habité, pas un signal n’apparaissait
sur un point quelconque du littoral!

Et pourtant le document était formel: il y avait un naufragé, et
ce naufragé aurait dû être aux aguets!

Cependant le Bonadventure s’aventurait entre des passes assez
capricieuses que les récifs laissaient entre eux et dont Pencroff
observait les moindres sinuosités avec la plus extrême attention.
Il avait mis Harbert au gouvernail, et, posté à l’avant, il
examinait les eaux, prêt à amener sa voile, dont il tenait la
drisse en main. Gédéon Spilett, la lunette aux yeux, parcourait
tout le rivage sans rien apercevoir. Enfin, à midi à peu près, le
Bonadventure vint heurter de son étrave une grève de sable.
L’ancre fut jetée, les voiles amenées, et l’équipage de la petite
embarcation prit terre.

Et il n’y avait pas à douter que ce fût bien l’île Tabor, puisque,
d’après les cartes les plus récentes, il n’existait aucune autre
île sur cette portion du Pacifique, entre la Nouvelle-Zélande et
la côte américaine.

L’embarcation fut solidement amarrée, afin que le reflux de la mer
ne pût l’emporter; puis, Pencroff et ses deux compagnons, après
s’être bien armés, remontèrent le rivage, afin de gagner une
espèce de cône, haut de deux cent cinquante à trois cents pieds,
qui s’élevait à un demi-mille.

«Du sommet de cette colline, dit Gédéon Spilett, nous pourrons
sans doute avoir une connaissance sommaire de l’îlot, ce qui
facilitera nos recherches.

-- C’est faire ici, répondit Harbert, ce que M Cyrus a fait tout
d’abord à l’île Lincoln, en gravissant le mont Franklin.

-- Identiquement, répondit le reporter, et c’est la meilleure
manière de procéder!»

Tout en causant, les explorateurs s’avançaient en suivant la
lisière d’une prairie qui se terminait au pied même du cône. Des
bandes de pigeons de roche et d’hirondelles de mer, semblables à
ceux de l’île Lincoln, s’envolaient devant eux. Sous le bois qui
longeait la prairie à gauche, ils entendirent des frémissements de
broussailles, ils entrevirent des remuements d’herbes qui
indiquaient la présence d’animaux très fuyards; mais rien
jusqu’alors n’indiquait que l’îlot fût habité.

Arrivés au pied du cône, Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett le
gravirent en quelques instants, et leurs regards parcoururent les
divers points de l’horizon.

Ils étaient bien sur un îlot, qui ne mesurait pas plus de six
milles de tour, et dont le périmètre, peu frangé de caps ou de
promontoires, peu creusé d’anses ou de criques, présentait la
forme d’un ovale allongé. Tout autour, la mer, absolument déserte,
s’étendait jusqu’aux limites du ciel. Il n’y avait pas une terre,
pas une voile en vue!

Cet îlot, boisé sur toute sa surface, n’offrait pas cette
diversité d’aspect de l’île Lincoln, aride et sauvage sur une
partie, mais fertile et riche sur l’autre. Ici, c’était une masse
uniforme de verdure, que dominaient deux ou trois collines peu
élevées. Obliquement à l’ovale de l’îlot, un ruisseau coulait à
travers une large prairie et allait se jeter à la mer sur la côte
occidentale par une étroite embouchure.

«Le domaine est restreint, dit Harbert.

-- Oui, répondit Pencroff, c’eût été un peu petit pour nous!

-- Et de plus, répondit le reporter, il semble inhabité.

-- En effet, répondit Harbert, rien n’y décèle la présence de
l’homme.

-- Descendons, dit Pencroff, et cherchons.»

Le marin et ses deux compagnons revinrent au rivage, à l’endroit
où ils avaient laissé le Bonadventure.

Ils avaient décidé de faire à pied le tour de l’îlot, avant de
s’aventurer à l’intérieur, de telle façon que pas un point
n’échappât à leurs investigations.

La grève était facile à suivre, et, en quelques endroits
seulement, de grosses roches la coupaient, que l’on pouvait
facilement tourner. Les explorateurs descendirent vers le sud, en
faisant fuir de nombreuses bandes d’oiseaux aquatiques et des
troupeaux de phoques qui se jetaient à la mer du plus loin qu’ils
les apercevaient.

«Ces bêtes-là, fit observer le reporter, n’en sont pas à voir des
hommes pour la première fois. Ils les craignent, donc ils les
connaissent.»

Une heure après leur départ, tous trois étaient arrivés à la
pointe sud de l’îlot, terminée par un cap aigu, et ils remontèrent
vers le nord en longeant la côte occidentale, également formée de
sable et de roches, que d’épais bois bordaient en arrière-plan.

Nulle part il n’y avait trace d’habitation, nulle part l’empreinte
d’un pied humain, sur tout ce périmètre de l’îlot, qui, après
quatre heures de marche, fut entièrement parcouru.

C’était au moins fort extraordinaire, et on devait croire que
l’île Tabor n’était pas ou n’était plus habitée. Peut-être, après
tout, le document avait-il plusieurs mois ou plusieurs années de
date déjà, et il était possible, dans ce cas, ou que le naufragé
eût été rapatrié, ou qu’il fût mort de misère.

Pencroff, Gédéon Spilett et Harbert, formant des hypothèses plus
ou moins plausibles, dînèrent rapidement à bord du Bonadventure,
de manière à reprendre leur excursion et à la continuer jusqu’à la
nuit.

C’est ce qui fut fait à cinq heures du soir, heure à laquelle ils
s’aventurèrent sous bois. De nombreux animaux s’enfuirent à leur
approche, et principalement, on pourrait même dire uniquement, des
chèvres et des porcs, qui, il était facile de le voir,
appartenaient aux espèces européennes. Sans doute quelque
baleinier les avait débarqués sur l’île, où ils s’étaient
rapidement multipliés.

Harbert se promit bien d’en prendre un ou deux couples vivants,
afin de les rapporter à l’île Lincoln.

Il n’était donc plus douteux que des hommes, à une époque
quelconque, eussent visité cet îlot. Et cela parut plus évident
encore, quand, à travers la forêt, apparurent des sentiers tracés,
des troncs d’arbres abattus à la hache, et partout la marque du
travail humain; mais ces arbres, qui tombaient en pourriture,
avaient été renversés depuis bien des années déjà, les entailles
de hache étaient veloutées de mousse, et les herbes croissaient,
longues et drues, à travers les sentiers, qu’il était malaisé de
reconnaître.

«Mais, fit observer Gédéon Spilett, cela prouve que non seulement
des hommes ont débarqué sur cet îlot, mais encore qu’ils l’ont
habité pendant un certain temps. Maintenant, quels étaient ces
hommes? Combien étaient-ils? Combien en reste-t-il?

-- Le document, dit Harbert, ne parle que d’un seul naufragé.

-- Eh bien, s’il est encore sur l’île, répondit Pencroff, il est
impossible que nous ne le trouvions pas!»

L’exploration continua donc. Le marin et ses compagnons suivirent
naturellement la route qui coupait diagonalement l’îlot, et ils
arrivèrent ainsi à côtoyer le ruisseau qui se dirigeait vers la
mer.

Si les animaux d’origine européenne, si quelques travaux dus à une
main humaine démontraient incontestablement que l’homme était déjà
venu sur cette île, plusieurs échantillons du règne végétal ne le
prouvèrent pas moins. En de certains endroits, au milieu de
clairières, il était visible que la terre avait été plantée de
plantes potagères à une époque assez reculée probablement. Aussi,
quelle fut la joie d’Harbert quand il reconnut des pommes de
terre, des chicorées, de l’oseille, des carottes, des choux, des
navets, dont il suffisait de recueillir la graine pour enrichir le
sol de l’île Lincoln!

«Bon! Bien! répondit Pencroff. Cela fera joliment l’affaire de Nab
et la nôtre. Si donc nous ne retrouvons pas le naufragé, du moins
notre voyage n’aura pas été inutile, et Dieu nous aura
récompensés!

-- Sans doute, répondit Gédéon Spilett; mais à voir l’état dans
lequel se trouvent ces plantations, on peut craindre que l’îlot ne
soit plus habité depuis longtemps.

-- En effet, répondit Harbert, un habitant, quel qu’il fût,
n’aurait pas négligé une culture si importante!

-- Oui! dit Pencroff, ce naufragé est parti!... cela est à
supposer...

-- Il faut donc admettre que le document a une date déjà ancienne?

-- Évidemment.

-- Et que cette bouteille n’est arrivée à l’île Lincoln qu’après
avoir longtemps flotté sur la mer?

-- Pourquoi pas? répondit Pencroff. -- mais voici la nuit qui
vient, ajouta-t-il, et je pense qu’il vaut mieux suspendre nos
recherches.

-- Revenons à bord, et demain nous recommencerons», dit le
reporter.

C’était le plus sage, et le conseil allait être suivi, quand
Harbert, montrant une masse confuse entre les arbres, s’écria:

«Une habitation!» aussitôt, tous trois se dirigèrent vers
l’habitation indiquée. Aux lueurs du crépuscule, il fut possible
de voir qu’elle avait été construite en planches recouvertes d’une
épaisse toile goudronnée.

La porte, à demi fermée, fut repoussée par Pencroff, qui entra
d’un pas rapide... l’habitation était vide!

CHAPITRE XIV

Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett étaient restés silencieux au
milieu de l’obscurité.

Pencroff appela d’une voix forte. Aucune réponse ne lui fut faite.

Le marin battit alors le briquet et alluma une brindille. Cette
lumière éclaira pendant un instant une petite salle, qui parut
être absolument abandonnée. Au fond était une cheminée grossière,
avec quelques cendres froides, supportant une brassée de bois sec.
Pencroff y jeta la brindille enflammée, le bois pétilla et donna
une vive lueur.

Le marin et ses deux compagnons aperçurent alors un lit en
désordre, dont les couvertures, humides et jaunies, prouvaient
qu’il ne servait plus depuis longtemps; dans un coin de la
cheminée, deux bouilloires couvertes de rouille et une marmite
renversée; une armoire, avec quelques vêtements de marin à demi
moisis; sur la table, un couvert d’étain et une bible rongée par
l’humidité; dans un angle, quelques outils, pelle, pioche, pic,
deux fusils de chasse, dont l’un était brisé; sur une planche
formant étagère, un baril de poudre encore intact, un baril de
plomb et plusieurs boîtes d’amorces; le tout couvert d’une épaisse
couche de poussière, que de longues années, peut-être, avaient
accumulée.

«Il n’y a personne, dit le reporter.

-- Personne! répondit Pencroff.

-- Voilà longtemps que cette chambre n’a été habitée, fit observer
Harbert.

-- Oui, bien longtemps! répondit le reporter.

-- Monsieur Spilett, dit alors Pencroff, au lieu de retourner à
bord, je pense qu’il vaut mieux passer la nuit dans cette
habitation.

-- Vous avez raison, Pencroff, répondit Gédéon Spilett, et si son
propriétaire revient, eh bien! Il ne se plaindra peut-être pas de
trouver la place prise!

-- Il ne reviendra pas! dit le marin en hochant la tête.

-- Vous croyez qu’il a quitté l’île? demanda le reporter.

-- S’il avait quitté l’île, il eût emporté ses armes et ses
outils, répondit Pencroff. Vous savez le prix que les naufragés
attachent à ces objets, qui sont les dernières épaves du naufrage.
Non! non! répéta le marin d’une voix convaincue, non! Il n’a pas
quitté l’île! S’il s’était sauvé sur un canot fait par lui, il eût
encore moins abandonné ces objets de première nécessité! Non, il
est sur l’île!

-- Vivant?... demanda Harbert.

-- Vivant ou mort. Mais s’il est mort, il ne s’est pas enterré
lui-même, je suppose, répondit Pencroff, et nous retrouverons au
moins ses restes!»

Il fut donc convenu que l’on passerait la nuit dans l’habitation
abandonnée, qu’une provision de bois qui se trouvait dans un coin
permettrait de chauffer suffisamment. La porte fermée, Pencroff,
Harbert et Gédéon Spilett, assis sur un banc, demeurèrent là,
causant peu, mais réfléchissant beaucoup. Ils se trouvaient dans
une disposition d’esprit à tout supposer, comme à tout attendre,
et ils écoutaient avidement les bruits du dehors. La porte se fût
ouverte soudain, un homme se serait présenté à eux, qu’ils n’en
auraient pas été autrement surpris, malgré tout ce que cette
demeure révélait d’abandon, et ils avaient leurs mains prêtes à
serrer les mains de cet homme, de ce naufragé, de cet ami inconnu
que des amis attendaient!

Mais aucun bruit ne se fit entendre, la porte ne s’ouvrit pas, et
les heures se passèrent ainsi. Que cette nuit parut longue au
marin et à ses deux compagnons! Seul, Harbert avait dormi pendant
deux heures, car, à son âge, le sommeil est un besoin. Ils avaient
hâte, tous les trois, de reprendre leur exploration de la veille
et de fouiller cet îlot jusque dans ses coins les plus secrets!
Les conséquences déduites par Pencroff étaient absolument justes,
et il était presque certain que, puisque la maison était
abandonnée et que les outils, les ustensiles, les armes s’y
trouvaient encore, c’est que son hôte avait succombé. Il convenait
donc de chercher ses restes et de leur donner au moins une
sépulture chrétienne.

Le jour parut. Pencroff et ses compagnons procédèrent
immédiatement à l’examen de l’habitation.

Elle avait été bâtie, vraiment, dans une heureuse situation, au
revers d’une petite colline que cinq ou six magnifiques gommiers
abritaient. Devant sa façade et à travers les arbres, la hache
avait ménagé une large éclaircie, qui permettait aux regards de
s’étendre sur la mer. Une petite pelouse, entourée d’une barrière
de bois qui tombait en ruines, conduisait au rivage, sur la gauche
duquel s’ouvrait l’embouchure du ruisseau.

Cette habitation avait été construite en planches, et il était
facile de voir que ces planches provenaient de la coque ou du pont
d’un navire. Il était donc probable qu’un bâtiment désemparé avait
été jeté à la côte sur l’île, que tout au moins un homme de
l’équipage avait été sauvé, et qu’au moyen des débris du navire,
cet homme, ayant des outils à sa disposition, avait construit
cette demeure.

Et cela fut bien plus évident encore, quand Gédéon Spilett, après
avoir tourné autour de l’habitation, vit sur une planche --
probablement une de celles qui formaient les pavois du navire
naufragé -- ces lettres à demi effacées déjà: Br.tan.. a

«Britannia! s’écria Pencroff, que le reporter avait appelé, c’est
un nom commun à bien des navires, et je ne pourrais dire si celui-
ci était anglais ou américain!

-- Peu importe, Pencroff!

-- Peu importe, en effet, répondit le marin, et le survivant de
son équipage, s’il vit encore, nous le sauverons, à quelque pays
qu’il appartienne! Mais, avant de recommencer notre exploration,
retournons d’abord au Bonadventure!»

Une sorte d’inquiétude avait pris Pencroff au sujet de son
embarcation. Si pourtant l’îlot était habité, et si quelque
habitant s’était emparé... mais il haussa les épaules à cette
invraisemblable supposition.

Toujours est-il que le marin n’était pas fâché d’aller déjeuner à
bord. La route, toute tracée d’ailleurs, n’était pas longue, -- un
mille à peine.

On se remit donc en marche, tout en fouillant du regard les bois
et les taillis, à travers lesquels chèvres et porcs s’enfuyaient
par centaines.

Vingt minutes après avoir quitté l’habitation, Pencroff et ses
compagnons revoyaient la côte orientale de l’île et le
Bonadventure, maintenu par son ancre, qui mordait profondément le
sable.

Pencroff ne put retenir un soupir de satisfaction.

Après tout, ce bateau, c’était son enfant, et le droit des pères
est d’être souvent inquiet plus que de raison.

On remonta à bord, on déjeuna, de manière à n’avoir besoin de
dîner que très tard; puis, le repas terminé, l’exploration fut
reprise et conduite avec le soin le plus minutieux.

En somme, il était très probable que l’unique habitant de l’îlot
avait succombé. Aussi était-ce plutôt un mort qu’un vivant dont
Pencroff et ses compagnons cherchaient à retrouver les traces!
Mais leurs recherches furent vaines, et, pendant la moitié de la
journée, ils fouillèrent inutilement ces massifs d’arbres qui
couvraient l’îlot. Il fallut bien admettre alors que, si le
naufragé était mort, il ne restait plus maintenant aucune trace de
son cadavre, et que quelque fauve, sans doute, l’avait dévoré
jusqu’au dernier ossement.

«Nous repartirons demain au point du jour, dit Pencroff à ses deux
compagnons, qui, vers deux heures après midi, se couchèrent à
l’ombre d’un bouquet de pins, afin de se reposer quelques
instants.

-- Je crois que nous pouvons sans scrupule, ajouta Harbert,
emporter les ustensiles qui ont appartenu au naufragé?

-- Je le crois aussi, répondit Gédéon Spilett, et ces armes, ces
outils compléteront le matériel de Granite-House. Si je ne me
trompe, la réserve de poudre et de plomb est importante.

-- Oui, répondit Pencroff, mais n’oublions pas de capturer un ou
deux couples de ces porcs, dont l’île Lincoln est dépourvue...

-- Ni de récolter ces graines, ajouta Harbert, qui nous donneront
tous les légumes de l’ancien et du nouveau continent.

-- Il serait peut-être convenable alors, dit le reporter, de
rester un jour de plus à l’île Tabor, afin d’y recueillir tout ce
qui peut nous être utile.

-- Non, Monsieur Spilett, répondit Pencroff, et je vous demanderai
de partir dès demain, au point du jour. Le vent me paraît avoir
une tendance à tourner dans l’ouest, et, après avoir eu bon vent
pour venir, nous aurons bon vent pour nous en aller.

-- Alors ne perdons pas de temps! dit Harbert en se levant.

-- Ne perdons pas de temps, répondit Pencroff. Vous, Harbert,
occupez-vous de récolter ces graines, que vous connaissez mieux
que nous. Pendant ce temps, M Spilett et moi, nous allons faire la
chasse aux porcs, et, même en l’absence de Top, j’espère bien que
nous réussirons à en capturer quelques-uns!»

Harbert prit donc à travers le sentier qui devait le ramener vers
la partie cultivée de l’îlot, tandis que le marin et le reporter
rentraient directement dans la forêt.

Bien des échantillons de la race porcine s’enfuirent devant eux,
et ces animaux, singulièrement agiles, ne paraissaient pas
d’humeur à se laisser approcher.

Cependant, après une demi-heure de poursuites, les chasseurs
étaient parvenus à s’emparer d’un couple qui s’était baugé dans un
épais taillis, lorsque des cris retentirent à quelques centaines
de pas dans le nord de l’îlot. À ces cris se mêlaient d’horribles
rauquements qui n’avaient rien d’humain.

Pencroff et Gédéon Spilett se redressèrent, et les porcs
profitèrent de ce mouvement pour s’enfuir, au moment où le marin
préparait des cordes pour les lier.

«C’est la voix d’Harbert! dit le reporter.

-- Courons!» s’écria Pencroff.

Et aussitôt le marin et Gédéon Spilett de se porter de toute la
vitesse de leurs jambes vers l’endroit d’où partaient ces cris.

Ils firent bien de se hâter, car, au tournant du sentier, près
d’une clairière, ils aperçurent le jeune garçon terrassé par un
être sauvage, un gigantesque singe sans doute, qui allait lui
faire un mauvais parti.

Se jeter sur ce monstre, le terrasser à son tour, lui arracher
Harbert, puis le maintenir solidement, ce fut l’affaire d’un
instant pour Pencroff et Gédéon Spilett. Le marin était d’une
force herculéenne, le reporter très robuste aussi, et, malgré la
résistance du monstre, il fut solidement attaché, de manière à ne
plus pouvoir faire un mouvement.

«Tu n’as pas de mal, Harbert? demanda Gédéon Spilett.

-- Non! Non!

-- Ah! S’il t’avait blessé, ce singe!... s’écria Pencroff.

-- Mais ce n’est pas un singe!» répondit Harbert.

Pencroff et Gédéon Spilett, à ces paroles, regardèrent alors
l’être singulier qui gisait à terre. En vérité, ce n’était point
un singe! C’était une créature humaine, c’était un homme! Mais
quel homme! Un sauvage, dans toute l’horrible acception du mot, et
d’autant plus épouvantable, qu’il semblait être tombé au dernier
degré de l’abrutissement!

Chevelure hérissée, barbe inculte descendant jusqu’à la poitrine,
corps à peu près nu, sauf un lambeau de couverture sur les reins,
yeux farouches, mains énormes, ongles démesurément longs, teint
sombre comme l’acajou, pieds durcis comme s’ils eussent été faits
de corne: telle était la misérable créature qu’il fallait bien,
pourtant, appeler un homme!

Mais on avait droit, vraiment, de se demander si dans ce corps il
y avait encore une âme, ou si le vulgaire instinct de la brute
avait seul survécu en lui!

«Êtes-vous bien sûr que ce soit un homme ou qu’il l’ait été?
demanda Pencroff au reporter.

-- Hélas! Ce n’est pas douteux, répondit celui-ci.

-- Ce serait donc le naufragé? dit Harbert.

-- Oui, répondit Gédéon Spilett, mais l’infortuné n’a plus rien
d’humain!»

Le reporter disait vrai. Il était évident que, si le naufragé
avait jamais été un être civilisé, l’isolement en avait fait un
sauvage, et pis, peut-être, un véritable homme des bois. Des sons
rauques sortaient de sa gorge, entre ses dents, qui avaient
l’acuité des dents de carnivores, faites pour ne plus broyer que
de la chair crue. La mémoire devait l’avoir abandonné depuis
longtemps, sans doute, et, depuis longtemps aussi, il ne savait
plus se servir de ses outils, de ses armes, il ne savait plus
faire de feu! On voyait qu’il était leste, souple, mais que toutes
les qualités physiques s’étaient développées chez lui au détriment
des qualités morales!

Gédéon Spilett lui parla. Il ne parut pas comprendre, ni même
entendre... Et cependant, en le regardant bien dans les yeux, le
reporter crut voir que toute raison n’était pas éteinte en lui.

Cependant, le prisonnier ne se débattait pas, et il n’essayait
point à briser ses liens. Était-il anéanti par la présence de ces
hommes dont il avait été le semblable? Retrouvait-il dans un coin
de son cerveau quelque fugitif souvenir qui le ramenait à
l’humanité? Libre, aurait-il tenté de s’enfuir, où serait-il
resté? On ne sait, mais on n’en fit pas l’épreuve, et, après avoir
considéré le misérable avec une extrême attention:

«Quel qu’il soit, dit Gédéon Spilett, quel qu’il ait été et quoi
qu’il puisse devenir, notre devoir est de le ramener avec nous à
l’île Lincoln!

-- Oui! Oui! répondit Harbert, et peut-être pourra-t-on, avec des
soins, réveiller en lui quelque lueur d’intelligence!

-- L’âme ne meurt pas, dit le reporter, et ce serait une grande
satisfaction que d’arracher cette créature de Dieu à
l’abrutissement!»

Pencroff secouait la tête d’un air de doute.

«Il faut l’essayer, en tout cas, répondit le reporter, et
l’humanité nous le commande.»

C’était, en effet, leur devoir d’êtres civilisés et chrétiens.
Tous trois le comprirent, et ils savaient bien que Cyrus Smith les
approuverait d’avoir agi ainsi.

«Le laisserons-nous lié? demanda le marin.

-- Peut-être marcherait-il, si on détachait ses pieds? dit
Harbert.

-- Essayons», répondit Pencroff.

Les cordes qui entravaient les pieds du prisonnier furent
défaites, mais ses bras demeurèrent fortement attachés. Il se leva
de lui-même et ne parut manifester aucun désir de s’enfuir. Ses
yeux secs dardaient un regard aigu sur les trois hommes qui
marchaient près de lui, et rien ne dénotait qu’il se souvînt
d’être leur semblable ou au moins de l’avoir été. Un sifflement
continu s’échappait de ses lèvres, et son aspect était farouche,
mais il ne chercha pas à résister. Sur le conseil du reporter, cet
infortuné fut ramené À sa maison. Peut-être la vue des objets qui
lui appartenaient ferait-elle quelque impression sur lui!

Peut-être suffisait-il d’une étincelle pour raviver sa pensée
obscurcie, pour rallumer son âme éteinte!

L’habitation n’était pas loin. En quelques minutes, tous y
arrivèrent; mais là, le prisonnier ne reconnut rien, et il
semblait qu’il eût perdu conscience de toutes choses! Que pouvait-
on conjecturer de ce degré d’abrutissement auquel ce misérable
être était tombé, si ce n’est que son emprisonnement sur l’îlot
datait de loin déjà, et qu’après y être arrivé raisonnable,
l’isolement l’avait réduit à un tel état?

Le reporter eut alors l’idée que la vue du feu agirait peut-être
sur lui, et, en un instant, une de ces belles flambées qui
attirent même les animaux illumina le foyer.

La vue de la flamme sembla d’abord fixer l’attention du
malheureux; mais bientôt il recula, et son regard inconscient
s’éteignit.

Évidemment, il n’y avait rien à faire, pour le moment du moins,
qu’à le ramener à bord du Bonadventure, ce qui fut fait, et là il
resta sous la garde de Pencroff.

Harbert et Gédéon Spilett retournèrent sur l’îlot pour y terminer
leurs opérations, et, quelques heures après, ils revenaient au
rivage, rapportant les ustensiles et les armes, une récolte de
graines potagères, quelques pièces de gibier et deux couples de
porcs. Le tout fut embarqué, et le Bonadventure se tint prêt à
lever l’ancre, dès que la marée du lendemain matin se ferait
sentir.

Le prisonnier avait été placé dans la chambre de l’avant, où il
resta calme, silencieux, sourd et muet tout ensemble.

Pencroff lui offrit à manger, mais il repoussa la viande cuite qui
lui fut présentée et qui sans doute ne lui convenait plus. Et, en
effet, le marin lui ayant montré un des canards qu’Harbert avait
tués, il se jeta dessus avec une avidité bestiale et le dévora.

«Vous croyez qu’il en reviendra? dit Pencroff en secouant la tête.

-- Peut-être, répondit le reporter. Il n’est pas impossible que
nos soins ne finissent par réagir sur lui, car c’est l’isolement
qui l’a fait ce qu’il est, et il ne sera plus seul désormais!

-- Il y a longtemps, sans doute, que le pauvre homme est en cet
état! dit Harbert.

-- Peut-être, répondit Gédéon Spilett.

-- Quel âge peut-il avoir? demanda le jeune garçon.

-- Cela est difficile à dire, répondit le reporter, car il est
impossible de voir ses traits sous l’épaisse barbe qui lui couvre
la face, mais il n’est plus jeune, et je suppose qu’il doit avoir
au moins cinquante ans.

-- Avez-vous remarqué, Monsieur Spilett, combien ses yeux sont
profondément enfoncés sous leur arcade? demanda le jeune garçon.

-- Oui, Harbert, mais j’ajoute qu’ils sont plus humains qu’on ne
serait tenté de le croire à l’aspect de sa personne.

-- Enfin, nous verrons, répondit Pencroff, et je suis curieux de
connaître le jugement que portera M Smith sur notre sauvage. Nous
allions chercher une créature humaine, et c’est un monstre que
nous ramenons! Enfin, on fait ce qu’on peut!»

La nuit se passa, et si le prisonnier dormit ou non, on ne sait,
mais, en tout cas, bien qu’il eût été délié, il ne remua pas. Il
était comme ces fauves que les premiers moments de séquestration
accablent et que la rage reprend plus tard. Au lever du jour, le
lendemain, -- 15 octobre, -- le changement de temps prévu par
Pencroff s’était produit. Le vent avait halé le nord ouest, et il
favorisait le retour du Bonadventure; mais, en même temps, il
fraîchissait et devait rendre la navigation plus difficile.

À cinq heures du matin, l’ancre fut levée. Pencroff prit un ris
dans sa grande voile et mit le cap à l’est-nord-est, de manière à
cingler directement vers l’île Lincoln.

Le premier jour de la traversée ne fut marqué par aucun incident.
Le prisonnier était demeuré calme dans la cabine de l’avant, et
comme il avait été marin, il semblait que les agitations de la mer
produisissent sur lui une sorte de salutaire réaction.

Lui revenait-il donc à la mémoire quelque souvenir de son ancien
métier? En tout cas, il se tenait tranquille, étonné plutôt
qu’abattu.

Le lendemain, -- 16 octobre, -- le vent fraîchit beaucoup, en
remontant encore plus au nord, et, par conséquent, dans une
direction moins favorable à la marche du Bonadventure, qui
bondissait sur les lames. Pencroff en fut bientôt arrivé à tenir
le plus près, et, sans en rien dire, il commença à être inquiet de
l’état de la mer, qui déferlait violemment sur l’avant de son
embarcation.

Certainement, si le vent ne se modifiait pas, il mettrait plus de
temps à atteindre l’île Lincoln qu’il n’en avait employé à gagner
l’île Tabor. En effet, le 17 au matin, il y avait quarante-huit
heures que le Bonadventure était parti, et rien n’indiquait qu’il
fût dans les parages de l’île. Il était impossible, d’ailleurs,
pour évaluer la route parcourue, de s’en rapporter à l’estime, car
la direction et la vitesse avaient été trop irrégulières.

Vingt-quatre heures après, il n’y avait encore aucune terre en
vue. Le vent était tout à fait debout alors et la mer détestable.
Il fallut manoeuvrer avec rapidité les voiles de l’embarcation,
que des coups de mer couvraient en grand, prendre des ris, et
souvent changer les amures, en courant de petits bords. Il arriva
même que, dans la journée du 18, le Bonadventure fut entièrement
coiffé par une lame, et si ses passagers n’eussent pas pris
d’avance la précaution de s’attacher sur le pont, ils auraient été
emportés.

Dans cette occasion, Pencroff et ses compagnons, très occupés à se
dégager, reçurent une aide inespérée du prisonnier, qui s’élança
par l’écoutille, comme si son instinct de marin eût pris le
dessus, et brisa les pavois d’un vigoureux coup d’espar, afin de
faire écouler plus vite l’eau qui emplissait le pont; puis,
l’embarcation dégagée, sans avoir prononcé une parole, il
redescendit dans sa chambre.

Pencroff, Gédéon Spilett et Harbert, absolument stupéfaits,
l’avaient laissé agir.

Cependant la situation était mauvaise, et le marin avait lieu de
se croire égaré sur cette immense mer, sans aucune possibilité de
retrouver sa route!

La nuit du 18 au 19 fut obscure et froide. Toutefois, vers onze
heures, le vent calmit, la houle tomba, et le Bonadventure, moins
secoué, acquit une vitesse plus grande. Du reste, il avait
merveilleusement tenu la mer.

Ni Pencroff, ni Gédéon Spilett, ni Harbert ne songèrent à prendre
même une heure de sommeil. Ils veillèrent avec un soin extrême,
car ou l’île Lincoln ne pouvait être éloignée, et on en aurait
connaissance au lever du jour, ou le Bonadventure, emporté par des
courants, avait dérivé sous le vent, et il devenait presque
impossible alors de rectifier sa direction.

Pencroff, inquiet au dernier degré, ne désespérait pas cependant,
car il avait une âme fortement trempée, et, assis au gouvernail,
il cherchait obstinément à percer cette ombre épaisse qui
l’enveloppait.

Vers deux heures du matin, il se leva tout à coup:

«Un feu! Un feu!» s’écria-t-il.

Et, en effet, une vive lueur apparaissait à vingt milles dans le
nord-est. L’île Lincoln était là, et cette lueur, évidemment
allumée par Cyrus Smith, montrait la route à suivre.

Pencroff, qui portait beaucoup trop au nord, modifia sa direction,
et il mit le cap sur ce feu qui brillait au-dessus de l’horizon
comme une étoile de première grandeur.

CHAPITRE XV

Le lendemain, -- 20 octobre, -- à sept heures du matin, après
quatre jours de voyage, le Bonadventure venait s’échouer doucement
sur la grève, à l’embouchure de la Mercy.

Cyrus Smith et Nab, très inquiets de ce mauvais temps et de la
prolongation d’absence de leurs compagnons, étaient montés dès
l’aube sur le plateau de Grande-vue, et ils avaient enfin aperçu
l’embarcation qui avait tant tardé à revenir!

«Dieu soit loué! Les voilà!» s’était écrié Cyrus Smith.

Quant à Nab, dans sa joie, il s’était mis à danser, à tourner sur
lui-même en battant des mains et en criant: «oh! Mon maître!»
pantomime plus touchante que le plus beau discours!

La première idée de l’ingénieur, en comptant les personnes qu’il
pouvait apercevoir sur le pont du Bonadventure, avait été que
Pencroff n’avait pas retrouvé le naufragé de l’île Tabor, ou que,
tout au moins, cet infortuné s’était refusé à quitter son île et à
changer sa prison pour une autre.

Et, en effet, Pencroff, Gédéon Spilett et Harbert étaient seuls
sur le pont du Bonadventure. Au moment où l’embarcation accosta,
l’ingénieur et Nab l’attendaient sur le rivage, et avant que les
passagers eussent sauté sur le sable, Cyrus Smith leur disait:

«Nous avons été bien inquiets de votre retard, mes amis! Vous
serait-il arrivé quelque malheur?

-- Non, répondit Gédéon Spilett, et tout s’est passé à merveille,
au contraire. Nous allons vous conter cela.

-- Cependant, reprit l’ingénieur, vous avez échoué dans votre
recherche, puisque vous n’êtes que trois comme au départ?

-- Faites excuse, Monsieur Cyrus, répondit le marin, nous sommes
quatre!

-- Vous avez retrouvé ce naufragé?

-- Oui.

-- Et vous l’avez ramené?

-- Oui.

-- Vivant?

-- Oui.

-- Où est-il? Quel est-il?

-- C’est, répondit le reporter, ou plutôt c’était un homme! Voilà,
Cyrus, tout ce que nous pouvons vous dire!»

L’ingénieur fut aussitôt mis au courant de ce qui s’était passé
pendant le voyage. On lui raconta dans quelles conditions les
recherches avaient été conduites, comment la seule habitation de
l’îlot était depuis longtemps abandonnée, comment enfin la capture
s’était faite d’un naufragé qui semblait ne plus appartenir à
l’espèce humaine.

«Et c’est au point, ajouta Pencroff, que je ne sais pas si nous
avons bien fait de l’amener ici.

-- Certes, vous avez bien fait, Pencroff! répondit vivement
l’ingénieur.

-- Mais ce malheureux n’a plus de raison?

-- Maintenant, c’est possible, répondit Cyrus Smith; mais, il y a
quelques mois à peine, ce malheureux était un homme comme vous et
moi. Et qui sait ce que deviendrait le dernier vivant de nous,
après une longue solitude sur cette île? Malheur à qui est seul,
mes amis, et il faut croire que l’isolement a vite fait de
détruire la raison, puisque vous avez retrouvé ce pauvre être dans
un tel état!

-- Mais, Monsieur Cyrus, demanda Harbert, qui vous porte à croire
que l’abrutissement de ce malheureux ne remonte qu’à quelques mois
seulement?

-- Parce que le document que nous avons trouvé avait été récemment
écrit, répondit l’ingénieur, et que le naufragé seul a pu écrire
ce document.

-- À moins toutefois, fit observer Gédéon Spilett, qu’il n’ait été
rédigé par un compagnon de cet homme, mort depuis.

-- C’est impossible, mon cher Spilett.

-- Pourquoi donc? demanda le reporter.

-- Parce que le document eût parlé de deux naufragés, répondit
Cyrus Smith, et qu’il ne parle que d’un seul.»

Harbert raconta en quelques mots les incidents de la traversée et
insista sur ce fait curieux d’une sorte de résurrection passagère
qui s’était faite dans l’esprit du prisonnier, quand, pour un
instant, il était redevenu marin au plus fort de la tourmente.

«Bien, Harbert, répondit l’ingénieur, tu as raison d’attacher une
grande importance à ce fait. Cet infortuné ne doit pas être
incurable, et c’est le désespoir qui en a fait ce qu’il est. Mais
ici, il retrouvera ses semblables, et puisqu’il a encore une âme
en lui, cette âme, nous la sauverons!»

Le naufragé de l’île Tabor, à la grande pitié de l’ingénieur et au
grand étonnement de Nab, fut alors extrait de la cabine qu’il
occupait sur l’avant du Bonadventure, et, une fois mis à terre, il
manifesta tout d’abord la volonté de s’enfuir.

Mais Cyrus Smith, s’approchant, lui mit la main sur l’épaule par
un geste plein d’autorité, et il le regarda avec une douceur
infinie. Aussitôt, le malheureux, subissant comme une sorte de
domination instantanée, se calma peu à peu, ses yeux se
baissèrent, son front s’inclina, et il ne fit plus aucune
résistance.

«Pauvre abandonné!» murmura l’ingénieur.

Cyrus Smith l’avait attentivement observé. À en juger par
l’apparence, ce misérable être n’avait plus rien d’humain, et
cependant Cyrus Smith, ainsi que l’avait déjà fait le reporter,
surprit dans son regard comme une insaisissable lueur
d’intelligence.

Il fut décidé que l’abandonné, ou plutôt l’inconnu, -- car ce fut
ainsi que ses nouveaux compagnons le désignèrent désormais, --
demeurerait dans une des chambres de Granite-House, d’où il ne
pouvait s’échapper, d’ailleurs. Il s’y laissa conduire sans
difficulté, et, les bons soins aidant, peut-être pouvait-on
espérer qu’un jour il ferait un compagnon de plus aux colons de
l’île Lincoln.

Cyrus Smith, pendant le déjeuner, que Nab avait hâté, -- le
reporter, Harbert et Pencroff mourant de faim, -- se fit raconter
en détail tous les incidents qui avaient marqué le voyage
d’exploration à l’îlot.

Il fut d’accord avec ses amis sur ce point, que l’inconnu devait
être anglais ou américain, car le nom de Britannia le donnait à
penser, et, d’ailleurs, à travers cette barbe inculte, sous cette
broussaille qui lui servait de chevelure, l’ingénieur avait cru
reconnaître les traits caractérisés de l’anglo-saxon.

«Mais, au fait, dit Gédéon Spilett en s’adressant à Harbert, tu ne
nous as pas dit comment tu avais fait la rencontre de ce sauvage;
et nous ne savons rien, sinon qu’il t’aurait étranglé, si nous
n’avions eu la chance d’arriver à temps pour te secourir!

-- Ma foi, répondit Harbert, je serais bien embarrassé de raconter
ce qui s’est passé. J’étais, je crois, occupé à faire ma
cueillette de plantes, quand j’ai entendu comme le bruit d’une
avalanche qui tombait d’un arbre très élevé. J’eus à peine le
temps de me retourner... ce malheureux, qui était sans doute
blotti dans un arbre, s’était précipité sur moi en moins de temps
que je n’en mets à vous le dire, et sans M Spilett et Pencroff...

-- Mon enfant! dit Cyrus Smith, tu as couru là un vrai danger,
mais peut-être, sans cela, ce pauvre être se fût-il toujours
dérobé à vos recherches, et nous n’aurions pas un compagnon de
plus.

-- Vous espérez donc, Cyrus, réussir à en refaire un homme?
demanda le reporter.

-- Oui», répondit l’ingénieur.

Le déjeuner terminé, Cyrus Smith et ses compagnons quittèrent
Granite-House et revinrent sur la grève.

On opéra alors le déchargement du Bonadventure, et l’ingénieur,
ayant examiné les armes, les outils, ne vit rien qui pût le mettre
à même d’établir l’identité de l’inconnu.

La capture des porcs faite à l’îlot fut regardée comme devant être
très profitable à l’île Lincoln, et ces animaux furent conduits
aux étables, où ils devaient s’acclimater facilement.

Les deux tonneaux contenant de la poudre et du plomb, ainsi que
les paquets d’amorces, furent très bien reçus. On convint même
d’établir une petite poudrière, soit en dehors de Granite-House,
soit même dans la caverne supérieure, où il n’y avait aucune
explosion à craindre. Toutefois, l’emploi du pyroxyle dut être
continué, car, cette substance donnant d’excellents résultats, il
n’y avait aucune raison pour y substituer la poudre ordinaire.

Lorsque le déchargement de l’embarcation fut terminé:

«Monsieur Cyrus, dit Pencroff, je pense qu’il serait prudent de
mettre notre Bonadventure en lieu sûr.

-- N’est-il donc pas convenablement à l’embouchure de la Mercy?
demanda Cyrus Smith.

-- Non, Monsieur Cyrus, répondit le marin. La moitié du temps, il
est échoué sur le sable, et cela le fatigue. C’est que c’est une
bonne embarcation, voyez-vous, et qui s’est admirablement
comportée pendant ce coup de vent qui nous a assaillis si
violemment au retour.

-- Ne pourrait-on la tenir à flot dans la rivière même?

-- Sans doute, Monsieur Cyrus, on le pourrait, mais cette
embouchure ne présente aucun abri, et, par les vents d’est, je
crois que le Bonadventure aurait beaucoup à souffrir des coups de
mer.

-- Eh bien, où voulez-vous le mettre, Pencroff?

-- Au port ballon, répondit le marin. Cette petite crique,
couverte par les roches, me paraît être justement le port qu’il
lui faut.

-- N’est-il pas un peu loin?

-- Bah! Il ne se trouve pas à plus de trois milles de Granite-
House, et nous avons une belle route toute droite pour nous y
mener!

-- Faites, Pencroff, et conduisez votre Bonadventure, répondit
l’ingénieur, et cependant je l’aimerais mieux sous notre
surveillance plus immédiate. Il faudra, quand nous aurons le
temps, que nous lui aménagions un petit port.

-- Fameux! s’écria Pencroff. Un port avec un phare, un môle et un
bassin de radoubs! Ah! Vraiment, avec vous, Monsieur Cyrus, tout
devient trop facile!

-- Oui, mon brave Pencroff, répondit l’ingénieur, mais à la
condition, toutefois, que vous m’aidiez, car vous êtes bien pour
les trois quarts dans toutes nos besognes!»

Harbert et le marin se rembarquèrent donc sur le Bonadventure,
dont l’ancre fut levée, la voile hissée, et que le vent du large
conduisit rapidement au cap griffe. Deux heures après, il reposait
sur les eaux tranquilles du port ballon.

Pendant les premiers jours que l’inconnu passa à Granite-House,
avait-il déjà donné à penser que sa sauvage nature se fût
modifiée? Une lueur plus intense brillait-elle au fond de cet
esprit obscurci? L’âme, enfin, revenait-elle au corps?

Oui, à coup sûr, et à ce point même que Cyrus Smith et le reporter
se demandèrent si jamais la raison de l’infortuné avait été
totalement éteinte.

Tout d’abord, habitué au grand air, à cette liberté sans limites
dont il jouissait à l’île Tabor, l’inconnu avait manifesté
quelques sourdes fureurs, et on dut craindre qu’il ne se
précipitât sur la grève par une des fenêtres de Granite-House.
Mais peu à peu il se calma, et on put lui laisser la liberté de
ses mouvements.

On avait donc lieu d’espérer, et beaucoup. Déjà, oubliant ses
instincts de carnassier, l’inconnu acceptait une nourriture moins
bestiale que celle dont il se repaissait à l’îlot, et la chair
cuite ne produisait plus sur lui le sentiment de répulsion qu’il
avait manifesté à bord du Bonadventure.

Cyrus Smith avait profité d’un moment où il dormait pour lui
couper cette chevelure et cette barbe incultes, qui formaient
comme une sorte de crinière et lui donnaient un aspect si sauvage.
Il l’avait aussi vêtu plus convenablement, après l’avoir
débarrassé de ce lambeau d’étoffe qui le couvrait.

Il en résulta que, grâce à ces soins, l’inconnu reprit figure
humaine, et il sembla même que ses yeux fussent redevenus plus
doux. Certainement, quand l’intelligence l’éclairait autrefois, la
figure de cet homme devait avoir une sorte de beauté.

Chaque jour, Cyrus Smith s’imposa la tâche de passer quelques
heures dans sa compagnie. Il venait travailler près de lui et
s’occupait de diverses choses, de manière à fixer son attention.
Il pouvait suffire, en effet, d’un éclair pour rallumer cette âme,
d’un souvenir qui traversât ce cerveau pour y rappeler la raison.
On l’avait bien vu, pendant la tempête, à bord du Bonadventure!

L’ingénieur ne négligeait pas non plus de parler à haute voix, de
manière à pénétrer à la fois par les organes de l’ouïe et de la
vue jusqu’au fond de cette intelligence engourdie. Tantôt l’un de
ses compagnons, tantôt l’autre, quelquefois tous, se joignaient à
lui. Ils causaient le plus souvent de choses ayant rapport à la
marine, qui devaient toucher davantage un marin. Par moments,
l’inconnu prêtait comme une vague attention à ce qui se disait, et
les colons arrivèrent bientôt à cette persuasion qu’il les
comprenait en partie. Quelquefois même l’expression de son visage
était profondément douloureuse, preuve qu’il souffrait
intérieurement; car sa physionomie n’aurait pu tromper à ce point;
mais il ne parlait pas, bien qu’à diverses reprises, cependant, on
pût croire que quelques paroles allaient s’échapper de ses lèvres.

Quoi qu’il en fût, le pauvre être était calme et triste! Mais son
calme n’était-il qu’apparent?

Sa tristesse n’était-elle que la conséquence de sa séquestration?
On ne pouvait rien affirmer encore.

Ne voyant plus que certains objets et dans un champ limité, sans
cesse en contact avec les colons, auxquels il devait finir par
s’habituer, n’ayant aucun désir à satisfaire, mieux nourri, mieux
vêtu, il était naturel que sa nature physique se modifiât peu à
peu; mais s’était-il pénétré d’une vie nouvelle, ou bien, pour
employer un mot qui pouvait justement s’appliquer à lui, ne
s’était-il qu’apprivoisé comme un animal vis-à-vis de son maître?
C’était là une importante question, que Cyrus Smith avait hâte de
résoudre, et cependant il ne voulait pas brusquer son malade!

Pour lui, l’inconnu n’était qu’un malade! Serait-ce jamais un
convalescent? Aussi, comme l’ingénieur l’observait à tous moments!

Comme il guettait son âme, si l’on peut parler ainsi!

Comme il était prêt à la saisir!

Les colons suivaient avec une sincère émotion toutes les phases de
cette cure entreprise par Cyrus Smith.

Ils l’aidaient aussi dans cette oeuvre d’humanité, et tous, sauf
peut-être l’incrédule Pencroff, ils en arrivèrent bientôt à
partager son espérance et sa foi.

Le calme de l’inconnu était profond, on l’a dit, et il montrait
pour l’ingénieur, dont il subissait visiblement l’influence, une
sorte d’attachement.

Cyrus Smith résolut donc de l’éprouver, en le transportant dans un
autre milieu, devant cet océan que ses yeux avaient autrefois
l’habitude de contempler, à la lisière de ces forêts qui devaient
lui rappeler celles où s’étaient passées tant d’années de sa vie!

«Mais, dit Gédéon Spilett, pouvons-nous espérer que, mis en
liberté, il ne s’échappera pas?

-- C’est une expérience à faire, répondit l’ingénieur.

-- Bon! dit Pencroff. Quand ce gaillard-là aura l’espace devant
lui et sentira le grand air, il filera à toutes jambes!

-- Je ne le crois pas, répondit Cyrus Smith.

-- Essayons, dit Gédéon Spilett.

-- Essayons», répondit l’ingénieur.

Ce jour-là était le 30 octobre, et, par conséquent, il y avait
neuf jours que le naufragé de l’île Tabor était prisonnier à
Granite-House. Il faisait chaud, et un beau soleil dardait ses
rayons sur l’île.

Cyrus Smith et Pencroff allèrent à la chambre occupée par
l’inconnu, qu’ils trouvèrent couché près de la fenêtre et
regardant le ciel.

«Venez, mon ami», lui dit l’ingénieur.

L’inconnu se leva aussitôt. Son oeil se fixa sur Cyrus Smith, et
il le suivit, tandis que le marin marchait derrière lui, peu
confiant dans les résultats de l’expérience.

Arrivés à la porte, Cyrus Smith et Pencroff lui firent prendre
place dans l’ascenseur, tandis que Nab, Harbert et Gédéon Spilett
les attendaient au bas de Granite-House. La banne descendit, et en
quelques instants tous furent réunis sur la grève.

Les colons s’éloignèrent un peu de l’inconnu, de manière à lui
laisser quelque liberté.

Celui-ci fit quelques pas, en s’avançant vers la mer, et son
regard brilla avec une animation extrême, mais il ne chercha
aucunement à s’échapper. Il regardait les petites lames qui,
brisées par l’îlot, venaient mourir sur le sable.

«Ce n’est encore que la mer, fit observer Gédéon Spilett, et il
est possible qu’elle ne lui inspire pas le désir de s’enfuir!

-- Oui, répondit Cyrus Smith, il faut le conduire au plateau, sur
la lisière de la forêt. Là, l’expérience sera plus concluante.

-- D’ailleurs, il ne pourra pas s’échapper, fit observer Nab,
puisque les ponts sont relevés.

-- Oh! fit Pencroff, c’est bien là un homme à s’embarrasser d’un
ruisseau comme le creek-glycérine! Il aurait vite fait de le
franchir, même d’un seul bond!

-- Nous verrons bien», se contenta de répondre Cyrus Smith, dont
les yeux ne quittaient pas ceux de son malade.

Celui-ci fut alors conduit vers l’embouchure de la Mercy, et tous,
remontant la rive gauche de la rivière, gagnèrent le plateau de
Grande-vue.

Arrivé à l’endroit où croissaient les premiers beaux arbres de la
forêt, dont la brise agitait légèrement le feuillage, l’inconnu
parut humer avec ivresse cette senteur pénétrante qui imprégnait
l’atmosphère, et un long soupir s’échappa de sa poitrine!

Les colons se tenaient en arrière, prêts à le retenir, s’il eût
fait un mouvement pour s’échapper!

Et, en effet, le pauvre être fut sur le point de s’élancer dans le
creek qui le séparait de la forêt, et ses jambes se détendirent un
instant comme un ressort... mais, presque aussitôt, il se replia
sur lui-même, il s’affaissa à demi, et une grosse larme coula de
ses yeux!

«Ah! s’écria Cyrus Smith, te voilà donc redevenu homme, puisque tu
pleures!»

CHAPITRE XVI

Oui! Le malheureux avait pleuré! Quelque souvenir, sans doute,
avait traversé son esprit, et, suivant l’expression de Cyrus
Smith, il s’était refait homme par les larmes.

Les colons le laissèrent pendant quelque temps sur le plateau, et
s’éloignèrent même un peu, de manière qu’il se sentît libre; mais
il ne songea aucunement à profiter de cette liberté, et Cyrus
Smith se décida bientôt à le ramener à Granite-House. Deux jours
après cette scène, l’inconnu sembla vouloir se mêler peu à peu à
la vie commune. Il était évident qu’il entendait, qu’il
comprenait, mais non moins évident qu’il mettait une étrange
obstination à ne pas parler aux colons, car, un soir, Pencroff,
prêtant l’oreille à la porte de sa chambre, entendit ces mots
s’échapper de ses lèvres: «Non! Ici! Moi! Jamais!»

Le marin rapporta ces paroles à ses compagnons.

«Il y a là quelque douloureux mystère!» dit Cyrus Smith.

L’inconnu avait commencé à se servir des outils de labourage, et
il travaillait au potager. Quand il s’arrêtait dans sa besogne, ce
qui arrivait souvent, il demeurait comme concentré en lui-même;
mais, sur la recommandation de l’ingénieur, on respectait
l’isolement qu’il paraissait vouloir garder. Si l’un des colons
s’approchait de lui, il reculait, et des sanglots soulevaient sa
poitrine, comme si elle en eût été trop pleine!

Était-ce donc le remords qui l’accablait ainsi?

On pouvait le croire, et Gédéon Spilett ne put s’empêcher de
faire, un jour, cette observation:

«S’il ne parle pas, c’est qu’il aurait, je crois, des choses trop
graves à dire!»

Il fallait être patient et attendre. Quelques jours plus tard, le
3 novembre, l’inconnu, travaillant sur le plateau, s’était arrêté,
après avoir laissé tomber sa bêche à terre, et Cyrus Smith, qui
l’observait à peu de distance, vit encore une fois des larmes qui
coulaient de ses yeux. Une sorte de pitié irrésistible le
conduisit vers lui, et il lui toucha le bras légèrement.

«Mon ami?» dit-il.

Le regard de l’inconnu chercha à l’éviter, et Cyrus Smith, ayant
voulu lui prendre la main, il recula vivement.

«Mon ami, dit Cyrus Smith d’une voix plus ferme, regardez-moi, je
le veux!»

L’inconnu regarda l’ingénieur et sembla être sous son influence,
comme un magnétisé sous la puissance de son magnétiseur. Il voulut
fuir. Mais alors il se fit dans sa physionomie comme une
transformation. Son regard lança des éclairs. Des paroles
cherchèrent à s’échapper de ses lèvres. Il ne pouvait plus se
contenir!... enfin, il croisa les bras; puis, d’une voix sourde:

«Qui êtes-vous? demanda-t-il à Cyrus Smith.

-- Des naufragés comme vous, répondit l’ingénieur, dont l’émotion
était profonde. Nous vous avons amené ici, parmi vos semblables.

-- Mes semblables!... je n’en ai pas!

-- Vous êtes au milieu d’amis...

-- Des amis!... À moi! Des amis! s’écria l’inconnu en cachant sa
tête dans ses mains... non... jamais... laissez-moi! Laissez-moi!»

Puis, il s’enfuit du côté du plateau qui dominait la mer, et là il
demeura longtemps immobile.

Cyrus Smith avait rejoint ses compagnons et leur racontait ce qui
venait de se passer.

«Oui! Il y a un mystère dans la vie de cet homme, dit Gédéon
Spilett, et il semble qu’il ne soit rentré dans l’humanité que par
la voie du remords.

-- Je ne sais trop quelle espèce d’homme nous avons ramené là, dit
le marin. Il a des secrets...

-- Que nous respecterons, répondit vivement Cyrus Smith. S’il a
commis quelque faute, il l’a cruellement expiée, et, à nos yeux,
il est absous.»

Pendant deux heures, l’inconnu demeura seul sur la plage,
évidemment sous l’influence de souvenirs qui lui refaisaient tout
son passé, -- un passé funeste sans doute, -- et les colons, sans
le perdre de vue, ne cherchèrent point à troubler son isolement.

Cependant, après deux heures, il parut avoir pris une résolution,
et il vint trouver Cyrus Smith. Ses yeux étaient rouges des larmes
qu’il avait versées, mais il ne pleurait plus. Toute sa
physionomie était empreinte d’une humilité profonde. Il semblait
craintif, honteux, se faire tout petit, et son regard était
constamment baissé vers la terre.

«Monsieur, dit-il à Cyrus Smith, vos compagnons et vous, êtes-vous
anglais?

-- Non, répondit l’ingénieur, nous sommes américains.

-- Ah!» fit l’inconnu, et il murmura ces mots:

«J’aime mieux cela!

-- Et vous, mon ami? demanda l’ingénieur.

-- Anglais», répondit-il précipitamment.

Et, comme si ces quelques mots lui eussent pesé à dire, il
s’éloigna de la grève, qu’il parcourut depuis la cascade jusqu’à
l’embouchure de la Mercy, dans un état d’extrême agitation.

Puis, ayant passé à un certain moment près d’Harbert, il s’arrêta,
et, d’une voix étranglée:

«Quel mois? lui demanda-t-il.

-- Décembre, répondit Harbert.

-- Quelle année?

-- 1866.

-- Douze ans! Douze ans!» s’écria-t-il.

Puis il le quitta brusquement.

Harbert avait rapporté aux colons les demandes et la réponse qui
lui avaient été faites.

«Cet infortuné, fit observer Gédéon Spilett, n’était plus au
courant ni des mois ni des années!

-- Oui! ajouta Harbert, et il était depuis douze ans déjà sur
l’îlot quand nous l’y avons trouvé!

-- Douze ans! répondit Cyrus Smith. Ah! Douze ans d’isolement,
après une existence maudite peut-être, peuvent bien altérer la
raison d’un homme!

-- Je suis porté à croire, dit alors Pencroff, que cet homme n’est
point arrivé à l’île Tabor par naufrage, mais qu’à la suite de
quelque crime, il y aura été abandonné.

-- Vous devez avoir raison, Pencroff, répondit le reporter, et si
cela est, il n’est pas impossible que ceux qui l’ont laissé sur
l’île ne reviennent l’y rechercher un jour!

-- Et ils ne le trouveront plus, dit Harbert.

-- Mais alors, reprit Pencroff, il faudrait retourner, et...

-- Mes amis, dit Cyrus Smith, ne traitons pas cette question avant
de savoir à quoi nous en tenir. Je crois que ce malheureux a
souffert, qu’il a durement expié ses fautes, quelles qu’elles
soient, et que le besoin de s’épancher l’étouffe. Ne le provoquons
pas à nous raconter son histoire! Il nous la dira sans doute, et,
quand nous l’aurons apprise, nous verrons quel parti il conviendra
de suivre. Lui seul, d’ailleurs, peut nous apprendre s’il a
conservé plus que l’espoir, la certitude d’être rapatrié un jour,
mais j’en doute!

-- Et pourquoi? demanda le reporter.

-- Parce que, dans le cas où il eût été sûr d’être délivré dans un
temps déterminé, il aurait attendu l’heure de sa délivrance et
n’eût pas jeté ce document à la mer. Non, il est plutôt probable
qu’il était condamné à mourir sur cet îlot et qu’il ne devait plus
jamais revoir ses semblables!

-- Mais, fit observer le marin, il y a une chose que je ne puis
pas m’expliquer.

-- Laquelle?

-- S’il y a douze ans que cet homme a été abandonné sur l’île
Tabor, on peut bien supposer qu’il était depuis plusieurs années
déjà dans cet état de sauvagerie où nous l’avons trouvé!

-- Cela est probable, répondit Cyrus Smith.

-- Il y aurait donc, par conséquent, plusieurs années qu’il aurait
écrit ce document!

-- Sans doute..., et cependant le document semblait récemment
écrit!...

-- D’ailleurs, comment admettre que la bouteille qui renfermait le
document ait mis plusieurs années à venir de l’île Tabor à l’île
Lincoln?

-- Ce n’est pas absolument impossible, répondit le reporter. Ne
pouvait-elle être depuis longtemps déjà sur les parages de l’île?

-- Non, répondit Pencroff, car elle flottait encore. On ne peut
pas même supposer qu’après avoir séjourné plus ou moins longtemps
sur le rivage, elle ait pu être reprise par la mer, car c’est tout
rochers sur la côte sud, et elle s’y fût immanquablement brisée!

-- En effet, répondit Cyrus Smith, qui demeura songeur.

-- Et puis, ajouta le marin, si le document avait plusieurs années
de date, si depuis plusieurs années il était enfermé dans cette
bouteille, il eût été avarié par l’humidité. Or, il n’en était
rien, et il se trouvait dans un parfait état de conservation.»

L’observation du marin était très juste, et il y avait là un fait
incompréhensible, car le document semblait avoir été récemment
écrit, quand les colons le trouvèrent dans la bouteille. De plus,
il donnait la situation de l’île Tabor en latitude et en longitude
avec précision, ce qui impliquait chez son auteur des
connaissances assez complètes en hydrographie, qu’un simple marin
ne pouvait avoir.

«Il y a là, une fois encore, quelque chose d’inexplicable, dit
l’ingénieur, mais ne provoquons pas notre nouveau compagnon à
parler. Quand il le voudra, mes amis, nous serons prêts à
l’entendre!»

Pendant les jours qui suivirent, l’inconnu ne prononça pas une
parole et ne quitta pas une seule fois l’enceinte du plateau. Il
travaillait à la terre, sans perdre un instant, sans prendre un
moment de repos, mais toujours à l’écart. Aux heures du repas, il
ne remontait point à Granite-House, bien que l’invitation lui en
eût été faite à plusieurs reprises, et il se contentait de manger
quelques légumes crus. La nuit venue, il ne regagnait pas la
chambre qui lui avait été assignée, mais il restait là, sous
quelque bouquet d’arbres, ou, quand le temps était mauvais, il se
blottissait dans quelque anfractuosité des roches. Ainsi, il
vivait encore comme au temps où il n’avait d’autre abri que les
forêts de l’île Tabor, et toute insistance pour l’amener à
modifier sa vie ayant été vaine, les colons attendirent
patiemment. Mais le moment arrivait enfin où, impérieusement et
comme involontairement poussé par sa conscience, de terribles
aveux allaient lui échapper.

Le 10 novembre, vers huit heures du soir, au moment où l’obscurité
commençait à se faire, l’inconnu se présenta inopinément devant
les colons, qui étaient réunis sous la véranda. Ses yeux
brillaient étrangement, et toute sa personne avait repris son
aspect farouche des mauvais jours.

Cyrus Smith et ses compagnons furent comme atterrés en voyant que,
sous l’empire d’une terrible émotion, ses dents claquaient comme
celles d’un fiévreux.

Qu’avait-il donc? La vue de ses semblables lui était-elle
insupportable? En avait-il assez de cette existence dans ce milieu
honnête? Est-ce que la nostalgie de l’abrutissement le reprenait?
On dut le croire, quand on l’entendit s’exprimer ainsi en phrases
incohérentes:

«Pourquoi suis-je ici?... de quel droit m’avez-vous arraché à mon
îlot?... est-ce qu’il peut y avoir un lien entre vous et moi?...
savez-vous qui je suis... ce que j’ai fait... pourquoi j’étais là-
bas... seul? Et qui vous dit qu’on ne m’y a pas abandonné... que
je n’étais pas condamné à mourir là?... connaissez-vous mon
passé?... savez-vous si je n’ai pas volé, assassiné... si je ne
suis pas un misérable... un être maudit... bon à vivre comme une
bête fauve... loin de tous... dites... le savez-vous?»

Les colons écoutaient sans interrompre le misérable, auquel ces
demi-aveux échappaient pour ainsi dire malgré lui. Cyrus Smith
voulut alors le calmer en s’approchant de lui, mais il recula
vivement.

«Non! Non! s’écria-t-il. Un mot seulement... suis-je libre?

-- Vous êtes libre, répondit l’ingénieur.

-- Adieu donc!» s’écria-t-il, et il s’enfuit comme un fou.

Nab, Pencroff, Harbert coururent aussitôt vers la lisière du
bois... mais ils revinrent seuls.

«Il faut le laisser faire! dit Cyrus Smith.

-- Il ne reviendra jamais..., s’écria Pencroff.

-- Il reviendra», répondit l’ingénieur.

Et, depuis lors, bien des jours se passèrent; mais Cyrus Smith --
était-ce une sorte de pressentiment? -- persista dans
l’inébranlable idée que le malheureux reviendrait tôt ou tard.

«C’est la dernière révolte de cette rude nature, disait-il, que le
remords a touchée et qu’un nouvel isolement épouvanterait.»

Cependant, les travaux de toutes sortes furent continués, tant au
plateau de Grande-vue qu’au corral, où Cyrus Smith avait
l’intention de bâtir une ferme. Il va sans dire que les graines
récoltées par Harbert à l’île Tabor avaient été soigneusement
semées.

Le plateau formait alors un vaste potager, bien dessiné, bien
entretenu, et qui ne laissait pas chômer les bras des colons. Là,
il y avait toujours à travailler. À mesure que les plantes
potagères s’étaient multipliées, il avait fallu agrandir les
simples carrés, qui tendaient à devenir de véritables champs et à
remplacer les prairies. Mais le fourrage abondait dans les autres
portions de l’île, et les onaggas ne devaient pas craindre d’être
jamais rationnés. Mieux valait, d’ailleurs, transformer en potager
le plateau de Grande-vue, défendu par sa profonde ceinture de
creeks, et reporter en dehors les prairies qui n’avaient pas
besoin d’être protégées contre les déprédations des quadrumanes et
des quadrupèdes. Au 15 novembre, on fit la troisième moisson.
Voilà un champ qui s’était accru en surface, depuis dix-huit mois
que le premier grain de blé avait été semé! La seconde récolte de
six cent mille grains produisit cette fois quatre mille boisseaux,
soit plus de cinq cents millions de grains! La colonie était riche
en blé, car il suffisait de semer une dizaine de boisseaux pour
que la récolte fût assurée chaque année et que tous, hommes et
bêtes, pussent s’en nourrir.

La moisson fut donc faite, et l’on consacra la dernière quinzaine
du mois de novembre aux travaux de panification. En effet, on
avait le grain, mais non la farine, et l’installation d’un moulin
fut nécessaire. Cyrus Smith eût pu utiliser la seconde chute qui
s’épanchait sur la Mercy pour établir son moteur, la première
étant déjà occupée à mouvoir les pilons du moulin à foulon; mais,
après discussion, il fut décidé que l’on établirait un simple
moulin à vent sur les hauteurs de Grande-vue. La construction de
l’un n’offrait pas plus de difficulté que la construction de
l’autre, et on était sûr, d’autre part, que le vent ne manquerait
pas sur ce plateau, exposé aux brises du large.

«Sans compter, dit Pencroff, que ce moulin à vent sera plus gai et
fera bon effet dans le paysage!»

On se mit donc à l’oeuvre en choisissant des bois de charpente
pour la cage et le mécanisme du moulin. Quelques grands grès qui
se trouvaient dans le nord du lac pouvaient facilement se
transformer en meules, et quant aux ailes, l’inépuisable enveloppe
du ballon leur fournirait la toile nécessaire.

Cyrus Smith fit les plans, et l’emplacement du moulin fut choisi
un peu à droite de la basse-cour, près de la berge du lac. Toute
la cage devait reposer sur un pivot maintenu dans de grosses
charpentes, de manière à pouvoir tourner avec tout le mécanisme
qu’elle contenait selon les demandes du vent.

Ce travail s’accomplit rapidement. Nab et Pencroff étaient devenus
de très habiles charpentiers et n’avaient qu’à suivre les gabarits
fournis par l’ingénieur. Aussi une sorte de guérite cylindrique,
une vraie poivrière, coiffée d’un toit aigu, s’éleva-t-elle
bientôt à l’endroit désigné. Les quatre châssis qui formaient les
ailes avaient été solidement implantés dans l’arbre de couche, de
manière à faire un certain angle avec lui, et ils furent fixés au
moyen de tenons de fer. Quant aux diverses parties du mécanisme
intérieur, la boîte destinée à contenir les deux meules, la meule
gisante et la meule courante, la trémie, sorte de grande auge
carrée, large du haut, étroite du bas, qui devait permettre aux
grains de tomber sur les meules, l’auget oscillant destiné à
régler le passage du grain, et auquel son perpétuel tic-tac a fait
donner le nom de «babillard», et enfin le blutoir, qui, par
l’opération du tamisage, sépare le son de la farine, cela se
fabriqua sans peine. Les outils étaient bons, et le travail fut
peu difficile, car, en somme, les organes d’un moulin sont très
simples. Ce ne fut qu’une question de temps.

Tout le monde avait travaillé à la construction du moulin, et le
1er décembre il était terminé.

Comme toujours, Pencroff était enchanté de son ouvrage, et il ne
doutait pas que l’appareil ne fût parfait.

«Maintenant, un bon vent, dit-il, et nous allons joliment moudre
notre première récolte!

-- Un bon vent, soit, répondit l’ingénieur, mais pas trop de vent,
Pencroff.

-- Bah! Notre moulin n’en tournera que plus vite!

-- Il n’est pas nécessaire qu’il tourne si vite, répondit Cyrus
Smith. On sait par expérience que la plus grande quantité de
travail est produite par un moulin quand le nombre de tours
parcourus par les ailes en une minute est sextuple du nombre de
pieds parcourus par le vent en une seconde. Avec une brise
moyenne, qui donne vingt-quatre pieds à la seconde, il imprimera
seize tours aux ailes pendant une minute, et il n’en faut pas
davantage.

-- Justement! s’écria Harbert, il souffle une jolie brise de nord-
est qui fera bien notre affaire!»

Il n’y avait aucune raison de retarder l’inauguration du moulin,
car les colons avaient hâte de goûter au premier morceau de pain
de l’île Lincoln. Ce jour-là donc, dans la matinée, deux à trois
boisseaux de blé furent moulus, et le lendemain, au déjeuner, une
magnifique miche, un peu compacte peut-être, quoique levée avec de
la levure de bière, figurait sur la table de Granite-House. Chacun
y mordit à belles dents, et avec quel plaisir, on le comprend de
reste!

Cependant l’inconnu n’avait pas reparu. Plusieurs fois, Gédéon
Spilett et Harbert avaient parcouru la forêt aux environs de
Granite-House, sans le rencontrer, sans en trouver aucune trace.
Ils s’inquiétaient sérieusement de cette disparition prolongée.
Certainement, l’ancien sauvage de l’île Tabor ne pouvait être
embarrassé de vivre dans ces giboyeuses forêts du Far-West, mais
n’était-il pas à craindre qu’il ne reprît ses habitudes, et que
cette indépendance ne ravivât ses instincts farouches?

Toutefois, Cyrus Smith, par une sorte de pressentiment, sans
doute, persistait toujours à dire que le fugitif reviendrait.

«Oui, il reviendra! répétait-il avec une confiance que ses
compagnons ne pouvaient partager. Quand cet infortuné était à
l’île Tabor, il se savait seul! Ici, il sait que ses semblables
l’attendent! Puisqu’il a à moitié parlé de sa vie passée, ce
pauvre repenti, il reviendra la dire tout entière, et ce jour-là
il sera à nous!»

L’événement allait donner raison à Cyrus Smith.

Le 3 décembre, Harbert avait quitté le plateau de Grande-vue et
était allé pêcher sur la rive méridionale du lac. Il était sans
armes, et jusqu’alors il n’y avait jamais eu aucune précaution à
prendre, puisque les animaux dangereux ne se montraient pas dans
cette partie de l’île.

Pendant ce temps, Pencroff et Nab travaillaient à la basse-cour,
tandis que Cyrus Smith et le reporter étaient occupés aux
cheminées à fabriquer de la soude, la provision de savon étant
épuisée.

Soudain, des cris retentissent:

«Au secours! à moi!»

Cyrus Smith et le reporter, trop éloignés, n’avaient pu entendre
ces cris. Pencroff et Nab, abandonnant la basse-cour en toute
hâte, s’étaient précipités vers le lac.

Mais avant eux, l’inconnu, dont personne n’eût pu soupçonner la
présence en cet endroit, franchissait le creek-glycérine, qui
séparait le plateau de la forêt, et bondissait sur la rive
opposée.

Là, Harbert était en face d’un formidable jaguar, semblable à
celui qui avait été tué au promontoire du reptile. Inopinément
surpris, il se tenait debout contre un arbre, tandis que l’animal,
ramassé sur lui-même, allait s’élancer... mais l’inconnu, sans
autres armes qu’un couteau, se précipita sur le redoutable fauve,
qui se retourna contre ce nouvel adversaire.

La lutte fut courte. L’inconnu était d’une force et d’une adresse
prodigieuses. Il avait saisi le jaguar à la gorge d’une main
puissante comme une cisaille, sans s’inquiéter si les griffes du
fauve lui pénétraient dans les chairs, et, de l’autre, il lui
fouillait le coeur avec son couteau.

Le jaguar tomba. L’inconnu le poussa du pied, et il allait
s’enfuir au moment où les colons arrivaient sur le théâtre de la
lutte, quand Harbert, s’attachant à lui, s’écria:

«Non! Non! Vous ne vous en irez pas!»

Cyrus Smith alla vers l’inconnu, dont les sourcils se froncèrent,
lorsqu’il le vit s’approcher. Le sang coulait à son épaule sous sa
veste déchirée, mais il n’y prenait pas garde.

«Mon ami, lui dit Cyrus Smith, nous venons de contracter une dette
de reconnaissance envers vous. Pour sauver notre enfant, vous avez
risqué votre vie!

-- Ma vie! murmura l’inconnu. Qu’est-ce qu’elle vaut? Moins que
rien!

-- Vous êtes blessé?

-- Peu importe.

-- Voulez-vous me donner votre main?»

Et comme Harbert cherchait à saisir cette main, qui venait de le
sauver, l’inconnu se croisa les bras, sa poitrine se gonfla, son
regard se voila, et il parut vouloir fuir; mais, faisant un
violent effort sur lui-même, et d’un ton brusque:

«Qui êtes-vous? dit-il, et que prétendez-vous être pour moi?»

C’était l’histoire des colons qu’il demandait ainsi, et pour la
première fois. Peut-être, cette histoire racontée, dirait-il la
sienne? En quelques mots, Cyrus Smith raconta tout ce qui s’était
passé depuis leur départ de Richmond, comment ils s’étaient tirés
d’affaire, et quelles ressources étaient maintenant à leur
disposition.

L’inconnu l’écoutait avec une extrême attention.

Puis, l’ingénieur dit alors ce qu’ils étaient tous, Gédéon
Spilett, Harbert, Pencroff, Nab, lui, et il ajouta que la plus
grande joie qu’ils avaient éprouvée depuis leur arrivée dans l’île
Lincoln, c’était à leur retour de l’îlot, quand ils avaient pu
compter un compagnon de plus.

À ces mots, celui-ci rougit, sa tête s’abaissa sur sa poitrine, et
un sentiment de confusion se peignit sur toute sa personne.

«Et maintenant que vous nous connaissez, ajouta Cyrus Smith,
voulez-vous nous donner votre main?

-- Non, répondit l’inconnu d’une voix sourde, non! Vous êtes
d’honnêtes gens, vous! Et moi!...»

CHAPITRE XVII

Ces dernières paroles justifiaient les pressentiments des colons.
Il y avait dans la vie de ce malheureux quelque funeste passé,
expié peut-être aux yeux des hommes, mais dont sa conscience ne
l’avait pas encore absous. En tout cas, le coupable avait des
remords, il se repentait, et, cette main qu’ils lui demandaient,
ses nouveaux amis l’eussent cordialement pressée, mais il ne se
sentait pas digne de la tendre à d’honnêtes gens! Toutefois, après
la scène du jaguar, il ne retourna pas dans la forêt, et depuis ce
jour il ne quitta plus l’enceinte de Granite-House. Quel était le
mystère de cette existence? L’inconnu parlerait-il un jour? C’est
ce que l’avenir apprendrait. En tout cas, il fut bien convenu que
son secret ne lui serait jamais demandé et que l’on vivrait avec
lui comme si l’on n’eût rien soupçonné.

Pendant quelques jours, la vie commune continua donc d’être ce
qu’elle avait été. Cyrus Smith et Gédéon Spilett travaillaient
ensemble, tantôt chimistes, tantôt physiciens. Le reporter ne
quittait l’ingénieur que pour chasser avec Harbert, car il n’eût
pas été prudent de laisser le jeune garçon courir seul la forêt,
et il fallait se tenir sur ses gardes.

Quant à Nab et à Pencroff, un jour aux étables ou à la basse-cour,
un autre au corral, sans compter les travaux à Granite-House, ils
ne manquaient pas d’ouvrage.

L’inconnu travaillait à l’écart, et il avait repris son existence
habituelle, n’assistant point aux repas, couchant sous les arbres
du plateau, ne se mêlant jamais à ses compagnons. Il semblait
vraiment que la société de ceux qui l’avaient sauvé lui fût
insupportable!

«Mais alors, faisait observer Pencroff, pourquoi a-t-il réclamé le
secours de ses semblables? Pourquoi a-t-il jeté ce document à la
mer?

-- Il nous le dira, répondait invariablement Cyrus Smith.

-- Quand?

-- Peut-être plus tôt que vous ne le pensez, Pencroff.»

Et, en effet, le jour des aveux était proche.

Le 10 décembre, une semaine après son retour à Granite-House,
Cyrus Smith vit venir à lui l’inconnu, qui, d’une voix calme et
d’un ton humble, lui dit:

«Monsieur, j’aurais une demande à vous faire.

-- Parlez, répondit l’ingénieur; mais auparavant, laissez-moi vous
faire une question.»

À ces mots, l’inconnu rougit et fut sur le point de se retirer.
Cyrus Smith comprit ce qui se passait dans l’âme du coupable, qui
craignait sans doute que l’ingénieur ne l’interrogeât sur son
passé!

Cyrus Smith le retint de la main:

«Camarade, lui dit-il, non seulement nous sommes pour vous des
compagnons, mais nous sommes des amis. Je tenais à vous dire cela,
et maintenant je vous écoute.»

L’inconnu passa la main sur ses yeux. Il était pris d’une sorte de
tremblement, et demeura quelques instants sans pouvoir articuler
une parole.

«Monsieur, dit-il enfin, je viens vous prier de m’accorder une
grâce.

-- Laquelle?

-- Vous avez à quatre ou cinq milles d’ici, au pied de la
montagne, un corral pour vos animaux domestiques. Ces animaux ont
besoin d’être soignés. Voulez-vous me permettre de vivre là-bas
avec eux?»

Cyrus Smith regarda pendant quelques instants l’infortuné avec un
sentiment de commisération profonde. Puis:

«Mon ami, dit-il, le corral n’a que des étables, à peine
convenables pour les animaux...

-- Ce sera assez bon pour moi, monsieur.

-- Mon ami, reprit Cyrus Smith, nous ne vous contrarierons jamais
en rien. Il vous plaît de vivre au corral. Soit. Vous serez,
d’ailleurs, toujours le bienvenu à Granite-House. Mais puisque
vous voulez vivre au corral, nous prendrons les dispositions
nécessaires pour que vous y soyez convenablement installé.

-- N’importe comment, j’y serai toujours bien.

-- Mon ami, répondit Cyrus Smith, qui insistait à dessein sur
cette cordiale appellation, vous nous laisserez juger de ce que
nous devons faire à cet égard!

-- Merci, monsieur», répondit l’inconnu en se retirant.

L’ingénieur fit aussitôt part à ses compagnons de la proposition
qui lui avait été faite, et il fut décidé que l’on construirait au
corral une maison de bois que l’on rendrait aussi confortable que
possible.

Le jour même, les colons se rendirent au corral avec les outils
nécessaires, et la semaine ne s’était pas écoulée que la maison
était prête à recevoir son hôte. Elle avait été élevée à une
vingtaine de pieds des étables, et, de là, il serait facile de
surveiller le troupeau de mouflons, qui comptait alors plus de
quatre-vingts têtes. Quelques meubles, couchette, table, banc,
armoire, coffre, furent fabriqués, et des armes, des munitions,
des outils furent transportés au corral.

L’inconnu, d’ailleurs, n’avait point été voir sa nouvelle demeure,
et il avait laissé les colons y travailler sans lui, pendant qu’il
s’occupait sur le plateau, voulant sans doute mettre la dernière
main à sa besogne. Et de fait, grâce à lui, toutes les terres
étaient labourées et prêtes à être ensemencées, dès que le moment
en serait venu.

C’était le 20 décembre que les installations avaient été achevées
au corral. L’ingénieur annonça à l’inconnu que sa demeure était
prête à le recevoir, et celui-ci répondit qu’il irait y coucher le
soir même.

Ce soir-là, les colons étaient réunis dans la grande salle de
Granite-House. Il était alors huit heures, -- heure à laquelle
leur compagnon devait les quitter. Ne voulant pas le gêner en lui
imposant par leur présence des adieux qui lui auraient peut-être
coûté, ils l’avaient laissé seul et ils étaient remontés à
Granite-House.

Or, ils causaient dans la grande salle, depuis quelques instants,
quand un coup léger fut frappé à la porte. Presque aussitôt,
l’inconnu entra, et sans autre préambule:

«Messieurs, dit-il, avant que je vous quitte, il est bon que vous
sachiez mon histoire. La voici.»

Ces simples mots ne laissèrent pas d’impressionner très vivement
Cyrus Smith et ses compagnons.

L’ingénieur s’était levé.

«Nous ne vous demandons rien, mon ami, dit-il. C’est votre droit
de vous taire...

-- C’est mon devoir de parler.

-- Asseyez-vous donc.

-- Je resterai debout.

-- Nous sommes prêts à vous entendre», répondit Cyrus Smith.

L’inconnu se tenait dans un coin de la salle, un peu protégé par
la pénombre. Il était tête nue, les bras croisés sur la poitrine,
et c’est dans cette posture que, d’une voix sourde, parlant comme
quelqu’un qui se force à parler, il fit le récit suivant, que ses
auditeurs n’interrompirent pas une seule fois:

«Le 20 décembre 1854, un yacht de plaisance à vapeur, le Duncan,
appartenant au laird écossais, lord Glenarvan, jetait l’ancre au
cap Bernouilli, sur la côte occidentale de l’Australie, à la
hauteur du trente-septième parallèle. À bord de ce yacht étaient
lord Glenarvan, sa femme, un major de l’armée anglaise, un
géographe français, une jeune fille et un jeune garçon. Ces deux
derniers étaient les enfants du capitaine Grant, dont le navire le
Britannia avait péri corps et biens, une année auparavant. Le
Duncan était commandé par le capitaine John Mangles et monté par
un équipage de quinze hommes.

«Voici pourquoi ce yacht se trouvait à cette époque sur les côtes
de l’Australie.

«Six mois auparavant, une bouteille renfermant un document écrit
en anglais, en allemand et en français, avait été trouvée dans la
mer d’Irlande et ramassée par le Duncan. Ce document portait en
substance qu’il existait encore trois survivants du naufrage du
Britannia, que ces survivants étaient le capitaine Grant et deux
de ses hommes, et qu’ils avaient trouvé refuge sur une terre dont
le document donnait la latitude, mais dont la longitude, effacée
par l’eau de mer, n’était plus lisible.

«Cette latitude était celle de 37°11’ australe. Donc, la longitude
étant inconnue, si l’on suivait ce trente-septième parallèle à
travers les continents et les mers, on était certain d’arriver sur
la terre habitée par le capitaine Grant et ses deux compagnons.

«L’amirauté anglaise ayant hésité à entreprendre cette recherche,
lord Glenarvan résolut de tout tenter pour retrouver le capitaine.
Mary et Robert Grant avaient été mis en rapport avec lui. Le yacht
le Duncan fut équipé pour une campagne lointaine à laquelle la
famille du lord et les enfants du capitaine voulurent prendre
part, et le Duncan, quittant Glasgow, se dirigea vers
l’Atlantique, doubla le détroit de Magellan et remonta par le
Pacifique jusqu’à la Patagonie, où, suivant une première
interprétation du document, on pouvait supposer que le capitaine
Grant était prisonnier des indigènes.

«Le Duncan débarqua ses passagers sur la côte occidentale de la
Patagonie et repartit pour les reprendre sur la côte orientale, au
cap Corrientes.

«Lord Glenarvan traversa la Patagonie, en suivant le trente-
septième parallèle, et, n’ayant trouvé aucune trace du capitaine,
il se rembarqua le 13 novembre, afin de poursuivre ses recherches
à travers l’océan.

«Après avoir visité sans succès les îles Tristan d’Acunha et
d’Amsterdam, situées sur son parcours, le Duncan, ainsi que je
l’ai dit, arriva au cap Bernouilli, sur la côte australienne, le
20 décembre 1854.

«L’intention de lord Glenarvan était de traverser l’Australie
comme il avait traversé l’Amérique, et il débarqua. À quelques
milles du rivage était établie une ferme, appartenant à un
irlandais, qui offrit l’hospitalité aux voyageurs. Lord Glenarvan
fit connaître à cet irlandais, les raisons qui l’avaient amené
dans ces parages, et il lui demanda s’il avait connaissance qu’un
trois-mâts anglais, le Britannia, se fût perdu depuis moins de
deux ans sur la côte ouest de l’Australie.

«L’irlandais n’avait jamais entendu parler de ce naufrage; mais, à
la grande surprise des assistants, un des serviteurs de
l’irlandais, intervenant, dit:

«-- Milord, louez et remerciez Dieu. Si le capitaine Grant est
encore vivant, il est vivant sur la terre australienne.

«-- Qui êtes-vous? demanda lord Glenarvan.

«-- Un écossais comme vous, milord, répondit cet homme, et je suis
un des compagnons du capitaine Grant, un des naufragés du
Britannia.»

«Cet homme s’appelait Ayrton. C’était, en effet, le contre-maître
du Britannia, ainsi que le témoignaient ses papiers. Mais, séparé
du capitaine Grant au moment où le navire se brisait sur les
récifs, il avait cru jusqu’alors que son capitaine avait péri avec
tout l’équipage, et qu’il était lui, Ayrton, seul survivant du
Britannia.

«-- Seulement, ajouta-t-il, ce n’est pas sur la côte ouest, mais
sur la côte est de l’Australie que le Britannia s’est perdu, et si
le capitaine Grant est vivant encore, comme l’indique son
document, il est prisonnier des indigènes australiens, et c’est
sur l’autre côte qu’il faut le chercher.»

«Cet homme, en parlant ainsi, avait la voix franche, le regard
assuré. On ne pouvait douter de ses paroles. L’irlandais, qui
l’avait à son service depuis plus d’un an, en répondait. Lord
Glenarvan crut à la loyauté de cet homme, et, grâce à ses
conseils, il résolut de traverser l’Australie en suivant le
trente-septième parallèle. Lord Glenarvan, sa femme, les deux
enfants, le major, le français, le capitaine Mangles et quelques
matelots devaient composer la petite troupe sous la conduite
d’Ayrton, tandis que le Duncan, aux ordres du second, Tom Austin,
allait se rendre à Melbourne, où il attendrait les instructions de
lord Glenarvan.

«Ils partirent le 23 décembre 1854.

«Il est temps de dire que cet Ayrton était un traître. C’était, en
effet, le contre-maître du Britannia; mais, à la suite de
discussions avec son capitaine, il avait essayé d’entraîner son
équipage à la révolte et de s’emparer du navire, et le capitaine
Grant l’avait débarqué, le 8 avril 1852, sur la côte ouest de
l’Australie, puis il était reparti en l’abandonnant, -- ce qui
n’était que justice.

«Ainsi, ce misérable ne savait rien du naufrage du Britannia. Il
venait de l’apprendre par le récit de Glenarvan! Depuis son
abandon, il était devenu, sous le nom de Ben Joyce, le chef de
convicts évadés, et, s’il soutint impudemment que le naufrage
avait eu lieu sur la côte est, s’il poussa lord Glenarvan à se
lancer dans cette direction, c’est qu’il espérait le séparer de
son navire, s’emparer du Duncan et faire de ce yacht un pirate du
Pacifique.»

Ici, l’inconnu s’interrompit un instant. Sa voix tremblait, mais
il reprit en ces termes:

«L’expédition partit et se dirigea à travers la terre
australienne. Elle fut naturellement malheureuse, puisque Ayrton
ou Ben Joyce, comme on voudra l’appeler, la dirigeait, tantôt
précédé, tantôt suivi de sa bande de convicts, qui avait été
prévenue du coup à faire.

«Cependant le Duncan avait été envoyé à Melbourne pour s’y
réparer. Il s’agissait donc de décider lord Glenarvan à lui donner
l’ordre de quitter Melbourne et de se rendre sur la côte est de
l’Australie, où il serait facile de s’en emparer. Après avoir
conduit l’expédition assez près de cette côte, au milieu de vastes
forêts, où toutes ressources manquaient, Ayrton obtint une lettre
qu’il s’était chargé de porter au second du Duncan, lettre qui
donnait l’ordre au yacht de se rendre immédiatement sur la côte
est, à la baie Twofold, c’est-à-dire à quelques journées de
l’endroit où l’expédition s’était arrêtée. C’était là qu’Ayrton
avait donné rendez-vous à ses complices.

«Au moment où cette lettre allait lui être remise, le traître fut
démasqué et n’eut plus qu’à fuir. Mais cette lettre, qui devait
lui livrer le Duncan, il fallait l’avoir à tout prix. Ayrton
parvint à s’en emparer, et, deux jours après, il arrivait à
Melbourne.

«Jusqu’alors le criminel avait réussi dans ses odieux projets. Il
allait pouvoir conduire le Duncan à cette baie Twofold, où il
serait facile aux convicts de s’en emparer, et, son équipage
massacré, Ben Joyce deviendrait le maître de ces mers... Dieu
devait l’arrêter au dénouement de ses funestes desseins.

«Ayrton, arrivé à Melbourne, remit la lettre au second, Tom
Austin, qui en prit connaissance et appareilla aussitôt; mais que
l’on juge du désappointement et de la colère d’Ayrton, quand, le
lendemain de l’appareillage, il apprit que le second conduisait le
navire, non sur la côte est de l’Australie, à la baie de Twofold,
mais bien sur la côte est de la Nouvelle-Zélande. Il voulut s’y
opposer, Austin lui montra la lettre!... Et, en effet, par une
erreur providentielle du géographe français qui avait rédigé cette
lettre, la côte est de la Nouvelle-Zélande était indiquée comme
lieu de destination.

«Tous les plans d’Ayrton échouaient! Il voulut se révolter. On
l’enferma. Il fut donc emmené sur la côte de la Nouvelle-Zélande,
ne sachant plus ni ce que deviendraient ses complices, ni ce que
deviendrait lord Glenarvan.

«Le Duncan resta à croiser sur cette côte jusqu’au 3 mars. Ce
jour-là, Ayrton entendit des détonations. C’étaient les caronades
du Duncan qui faisaient feu, et, bientôt, lord Glenarvan et tous
les siens arrivaient à bord.

«Voici ce qui s’était passé.

«Après mille fatigues, mille dangers, lord Glenarvan avait pu
achever son voyage et arriver à la côte est de l’Australie, sur la
baie de Twofold. Pas de Duncan! il télégraphia à Melbourne. On lui
répondit: «Duncan parti depuis le 18 courant pour une destination
inconnue.»

«Lord Glenarvan ne put plus penser qu’une chose: c’est que
l’honnête yacht était tombé aux mains de Ben Joyce et qu’il était
devenu un navire de pirates!

«Cependant lord Glenarvan ne voulut pas abandonner la partie.
C’était un homme intrépide et généreux. Il s’embarqua sur un
navire marchand, se fit conduire à la côte ouest de la Nouvelle-
Zélande, la traversa sur le trente-septième parallèle, sans
rencontrer aucune trace du capitaine Grant; mais, sur l’autre
côte, à sa grande surprise, et par la volonté du ciel, il retrouva
le Duncan, sous les ordres du second, qui l’attendait depuis cinq
semaines!

«On était au 3 mars 1855. Lord Glenarvan était donc à bord du
Duncan, mais Ayrton y était aussi. Il comparut devant le lord, qui
voulut tirer de lui tout ce que le bandit pouvait savoir au sujet
du capitaine Grant. Ayrton refusa de parler. Lord Glenarvan lui
dit alors qu’à la première relâche, on le remettrait aux autorités
anglaises. Ayrton resta muet.

«Le Duncan reprit la route du trente-septième parallèle.
Cependant, lady Glenarvan entreprit de vaincre la résistance du
bandit. Enfin, son influence l’emporta, et Ayrton, en échange de
ce qu’il pourrait dire, proposa à lord Glenarvan de l’abandonner
sur une des îles du Pacifique, au lieu de le livrer aux autorités
anglaises. Lord Glenarvan, décidé à tout pour apprendre ce qui
concernait le capitaine Grant, y consentit.

«Ayrton raconta alors toute sa vie, et il fut constant qu’il ne
savait rien depuis le jour où le capitaine Grant l’avait débarqué
sur la côte australienne.

«Néanmoins, lord Glenarvan tint la parole qu’il avait donnée. Le
Duncan continua sa route et arriva à l’île Tabor. C’était là
qu’Ayrton devait être déposé, et ce fut là aussi que, par un vrai
miracle, on retrouva le capitaine Grant et ses deux hommes,
précisément sur ce trente-septième parallèle. Le convict allait
donc les remplacer sur cet îlot désert, et voici, au moment où il
quitta le yacht, les paroles que prononça lord Glenarvan: «-- Ici,
Ayrton, vous serez éloigné de toute terre et sans communication
possible avec vos semblables. Vous ne pourrez fuir cet îlot où le
Duncan vous laisse. Vous serez seul, sous l’oeil d’un dieu qui lit
au plus profond des coeurs, mais vous ne serez ni perdu, ni ignoré
comme le fut le capitaine Grant. Si indigne que vous soyez du
souvenir des hommes, les hommes se souviendront de vous. Je sais
où vous êtes, Ayrton, et je sais où vous trouver. Je ne
l’oublierai jamais!»

«Et le Duncan, appareillant, disparut bientôt.

«On était au 18 mars 1855.

«Ayrton était seul, mais ni les munitions, ni les armes, ni les
outils, ni les graines ne lui manquaient. À lui, le convict, à sa
disposition était la maison construite par l’honnête capitaine
Grant. Il n’avait qu’à se laisser vivre et à expier dans
l’isolement les crimes qu’il avait commis.

«Messieurs, il se repentit, il eut honte de ses crimes et il fut
bien malheureux! Il se dit que si les hommes venaient le
rechercher un jour sur cet îlot, il fallait qu’il fût digne de
retourner parmi eux! Comme il souffrit, le misérable! Comme il
travailla pour se refaire par le travail! Comme il pria pour se
régénérer par la prière!

«Pendant deux ans, trois ans, ce fut ainsi; mais Ayrton, abattu
par l’isolement, regardant toujours si quelque navire ne
paraîtrait pas à l’horizon de son île, se demandant si le temps
d’expiation était bientôt complet, souffrait comme on n’a jamais
souffert! Ah! quelle est dure cette solitude, pour une âme que
rongent les remords!

«Mais sans doute le ciel ne le trouvait pas assez puni, le
malheureux, car il sentit peu à peu qu’il devenait un sauvage! Il
sentit peu à peu l’abrutissement le gagner! Il ne peut vous dire
si ce fut après deux ou quatre ans d’abandon, mais enfin, il
devint le misérable que vous avez trouvé!

«Je n’ai pas besoin de vous dire, messieurs, que Ayrton ou Ben
Joyce et moi, nous ne faisons qu’un!»

Cyrus Smith et ses compagnons s’étaient levés à la fin de ce
récit. Il est difficile de dire à quel point ils étaient émus!
Tant de misère, tant de douleurs et de désespoir étalés à nu
devant eux!

«Ayrton, dit alors Cyrus Smith, vous avez été un grand criminel,
mais le ciel doit certainement trouver que vous avez expié vos
crimes! Il l’a prouvé en vous ramenant parmi vos semblables.
Ayrton, vous êtes pardonné! Et maintenant, voulez-vous être notre
compagnon?»

Ayrton s’était reculé.

«Voici ma main!» dit l’ingénieur.

Ayrton se précipita sur cette main que lui tendait Cyrus Smith, et
de grosses larmes coulèrent de ses yeux.

«Voulez-vous vivre avec nous? demanda Cyrus Smith.

-- Monsieur Smith, laissez-moi quelque temps encore, répondit
Ayrton, laissez-moi seul dans cette habitation du corral!

-- Comme vous le voudrez, Ayrton», répondit Cyrus Smith.

Ayrton allait se retirer, quand l’ingénieur lui adressa une
dernière question:

«Un mot encore, mon ami. Puisque votre dessein était de vivre
isolé, pourquoi avez-vous donc jeté à la mer ce document qui nous
a mis sur vos traces?

-- Un document? répondit Ayrton, qui paraissait ne pas savoir ce
dont on lui parlait.

-- Oui, ce document enfermé dans une bouteille que nous avons
trouvé, et qui donnait la situation exacte de l’île Tabor!»

Ayrton passa sa main sur son front. Puis, après avoir réfléchi:

«Je n’ai jamais jeté de document à la mer! répondit-il.

-- Jamais? s’écria Pencroff.

-- Jamais!»

Et Ayrton, s’inclinant, regagna la porte et partit.

CHAPITRE XVIII

«Le pauvre homme!» dit Harbert, qui, après s’être élancé vers la
porte, revint, après avoir vu Ayrton glisser par la corde de
l’ascenseur et disparaître au milieu de l’obscurité.

«Il reviendra, dit Cyrus Smith.

-- Ah çà, Monsieur Cyrus, s’écria Pencroff, qu’est-ce que cela
veut dire? Comment! Ce n’est pas Ayrton qui a jeté cette bouteille
à la mer? Mais qui donc alors?»

À coup sûr, si jamais question dut être faite, c’était bien celle-
là!

«C’est lui, répondit Nab, seulement le malheureux était déjà à
demi fou.

-- Oui! dit Harbert, et il n’avait plus conscience de ce qu’il
faisait.

-- Cela ne peut s’expliquer qu’ainsi, mes amis, répondit vivement
Cyrus Smith, et je comprends maintenant qu’Ayrton ait pu indiquer
exactement la situation de l’île Tabor, puisque les événements
même qui avaient précédé son abandon dans l’île la lui faisaient
connaître.

-- Cependant, fit observer Pencroff, s’il n’était pas encore une
brute au moment où il rédigeait son document, et s’il y a sept ou
huit ans qu’il l’a jeté à la mer, comment ce papier n’a-t-il pas
été altéré par l’humidité?

-- Cela prouve, répondit Cyrus Smith, qu’Ayrton n’a été privé
d’intelligence qu’à une époque beaucoup plus récente qu’il ne le
croit.

-- Il faut bien qu’il en soit ainsi, répondit Pencroff; sans quoi,
la chose serait inexplicable.

-- Inexplicable, en effet, répondit l’ingénieur, qui semblait ne
pas vouloir prolonger cette conversation.

-- Mais Ayrton a-t-il dit la vérité? demanda le marin.

-- Oui, répondit le reporter. L’histoire qu’il a racontée est
vraie de tous points. Je me rappelle fort bien que les journaux
ont rapporté la tentative faite par lord Glenarvan et le résultat
qu’il avait obtenu.

-- Ayrton a dit la vérité, ajouta Cyrus Smith, n’en doutez pas,
Pencroff, car elle était assez cruelle pour lui. On dit vrai quand
on s’accuse ainsi!»

Le lendemain, -- 21 décembre, -- les colons étaient descendus à la
grève, et, ayant gravi le plateau, ils n’y trouvèrent plus Ayrton.
Ayrton avait gagné pendant la nuit sa maison du corral, et les
colons jugèrent bon de ne point l’importuner de leur présence. Le
temps ferait sans doute ce que les encouragements n’avaient pu
faire.

Harbert, Pencroff et Nab reprirent alors leurs occupations
accoutumées. Précisément, ce jour-là, les mêmes travaux réunirent
Cyrus Smith et le reporter à l’atelier des cheminées.

«Savez-vous, mon cher Cyrus, dit Gédéon Spilett, que l’explication
que vous avez donnée hier au sujet de cette bouteille ne m’a pas
satisfait du tout! Comment admettre que ce malheureux ait pu
écrire ce document et jeter cette bouteille à la mer, sans en
avoir aucunement gardé le souvenir?

-- Aussi n’est-ce pas lui qui l’a jetée, mon cher Spilett.

-- Alors, vous croyez encore...

-- Je ne crois rien, je ne sais rien! répondit Cyrus Smith, en
interrompant le reporter. Je me contente de ranger cet incident
parmi ceux que je n’ai pu expliquer jusqu’à ce jour!

-- En vérité, Cyrus, dit Gédéon Spilett, ces choses sont
incroyables! Votre sauvetage, la caisse échouée sur le sable, les
aventures de Top, cette bouteille enfin... n’aurons-nous donc
jamais le mot de ces énigmes?

-- Si! répondit vivement l’ingénieur, si, quand je devrais
fouiller cette île jusque dans ses entrailles!

-- Le hasard nous donnera peut-être la clef de ce mystère!

-- Le hasard! Spilett! Je ne crois guère au hasard, pas plus que
je ne crois aux mystères en ce monde. Il y a une cause à tout ce
qui se passe d’inexplicable ici, et cette cause, je la
découvrirai. Mais en attendant, observons et travaillons.»

Le mois de janvier arriva. C’était l’année 1867 qui commençait.
Les travaux d’été furent menés assidûment. Pendant les jours qui
suivirent, Harbert et Gédéon Spilett étant allés du côté du
corral, purent constater qu’Ayrton avait pris possession de la
demeure qui lui avait été préparée. Il s’occupait du nombreux
troupeau confié à ses soins, et il devait épargner à ses
compagnons la fatigue de venir tous les deux ou trois jours
visiter le corral.

Cependant, afin de ne plus laisser Ayrton trop longtemps isolé,
les colons lui faisaient assez souvent visite.

Il n’était pas indifférent, non plus, -- étant donnés certains
soupçons que partageaient l’ingénieur et Gédéon Spilett, -- que
cette partie de l’île fût soumise à une certaine surveillance, et
Ayrton, si quelque incident survenait, ne négligerait pas d’en
informer les habitants de Granite-House.

Cependant il pouvait se faire que l’incident fût subit et exigeât
d’être rapidement porté à la connaissance de l’ingénieur. En
dehors même de tous faits se rapportant au mystère de l’île
Lincoln, bien d’autres pouvaient se produire, qui eussent appelé
une prompte intervention des colons, tels que l’apparition d’un
navire passant au large et en vue de la côte occidentale, un
naufrage sur les atterrages de l’ouest, l’arrivée possible de
pirates, etc. Aussi Cyrus Smith résolut-il de mettre le corral en
communication instantanée avec Granite-House.

Ce fut le 10 janvier qu’il fit part de son projet à ses
compagnons.

«Ah çà! Comment allez-vous vous y prendre, Monsieur Cyrus? demanda
Pencroff. Est-ce que, par hasard, vous songeriez à installer un
télégraphe?

-- Précisément, répondit l’ingénieur.

-- Électrique? s’écria Harbert.

-- Électrique, répondit Cyrus Smith. Nous avons tous les éléments
nécessaires pour confectionner une pile, et le plus difficile sera
d’étirer des fils de fer, mais au moyen d’une filière, je pense
que nous en viendrons à bout.

-- Eh bien, après cela, répliqua le marin, je ne désespère plus de
nous voir un jour rouler en chemin de fer!»

On se mit donc à l’ouvrage, en commençant par le plus difficile,
c’est-à-dire par la confection des fils, car si on eût échoué, il
devenait inutile de fabriquer la pile et autres accessoires.

Le fer de l’île Lincoln, on le sait, était de qualité excellente,
et, par conséquent, très propre à se laisser étirer. Cyrus Smith
commença par fabriquer une filière, c’est-à-dire une plaque
d’acier, qui fut percée de trous coniques de divers calibres qui
devaient amener successivement le fil au degré de ténuité voulue.
Cette pièce d’acier, après avoir été trempée», de tout son dur»,
comme on dit en métallurgie, fut fixée d’une façon inébranlable
sur un bâtis solidement enfoncé dans le sol, à quelques pieds
seulement de la grande chute, dont l’ingénieur allait encore
utiliser la force motrice. En effet, là était le moulin à foulon,
qui ne fonctionnait pas alors, mais dont l’arbre de couche, mû
avec une extrême puissance, pouvait servir à étirer le fil, en
l’enroulant autour de lui.

L’opération fut délicate et demanda beaucoup de soins.

Le fer, préalablement préparé en longues et minces tiges, dont les
extrémités avaient été amincies à la lime, ayant été introduit
dans le grand calibre de la filière, fut étiré par l’arbre de
couche, enroulé sur une longueur de vingt-cinq à trente pieds,
puis déroulé et représenté successivement aux calibres de moindre
diamètre! Finalement, l’ingénieur obtint des fils longs de
quarante à cinquante pieds, qu’il était facile de raccorder et de
tendre sur cette distance de cinq milles qui séparait le corral de
l’enceinte de Granite-House.

Il ne fallut que quelques jours pour mener à bien cette besogne,
et même, dès que la machine eut été mise en train, Cyrus Smith
laissa ses compagnons faire le métier de tréfileurs et s’occupa de
fabriquer sa pile.

Il s’agissait, dans l’espèce, d’obtenir une pile à courant
constant. On sait que les éléments des piles modernes se composent
généralement de charbon de cornue, de zinc et de cuivre. Le cuivre
manquait absolument à l’ingénieur, qui, malgré ses recherches,
n’en avait pas trouvé trace dans l’île Lincoln, et il fallait s’en
passer. Le charbon de cornue, c’est-à-dire ce dur graphite qui se
trouve dans les cornues des usines à gaz, après que la houille a
été déshydrogénée, on eût pu le produire, mais il eût fallu
installer des appareils spéciaux, ce qui aurait été une grosse
besogne. Quant au zinc, on se souvient que la caisse trouvée à la
pointe de l’épave était doublée d’une enveloppe de ce métal, qui
ne pouvait pas être mieux utilisée que dans cette circonstance.

Cyrus Smith, après mûres réflexions, résolut donc de fabriquer une
pile très simple, se rapprochant de celle que Becquerel imagina en
1820, et dans laquelle le zinc est uniquement employé. Quant aux
autres substances, acide azotique et potasse, tout cela était à sa
disposition.

Voici donc comment fut composée cette pile, dont les effets
devaient être produits par la réaction de l’acide et de la potasse
l’un sur l’autre. Un certain nombre de flacons de verre furent
fabriqués et remplis d’acide azotique. L’ingénieur les boucha au
moyen d’un bouchon que traversait un tube de verre fermé à son
extrémité inférieure et destiné À plonger dans l’acide au moyen
d’un tampon d’argile maintenu par un linge. Dans ce tube, par son
extrémité supérieure, il versa alors une dissolution de potasse
qu’il avait préalablement obtenue par l’incinération de diverses
plantes, et, de cette façon, l’acide et la potasse purent réagir
l’un sur l’autre à travers l’argile.

Cyrus Smith prit ensuite deux lames de zinc, dont l’une fut
plongée dans l’acide azotique, l’autre dans la dissolution de
potasse. Aussitôt un courant se produisit, qui alla de la lame du
flacon à celle du tube, et ces deux lames ayant été reliées par un
fil métallique, la lame du tube devint le pôle positif et celle du
flacon le pôle négatif de l’appareil.

Chaque flacon produisit donc autant de courants, qui, réunis,
devaient suffire à provoquer tous les phénomènes de la télégraphie
électrique.

Tel fut l’ingénieux et très simple appareil que construisit Cyrus
Smith, appareil qui allait lui permettre d’établir une
communication télégraphique entre Granite-House et le corral.

Ce fut le 6 février que fut commencée la plantation des poteaux,
munis d’isoloirs en verre, et destinés à supporter le fil, qui
devait suivre la route du corral. Quelques jours après, le fil
était tendu, prêt à produire, avec une vitesse de cent mille
kilomètres par seconde, le courant électrique que la terre se
chargerait de ramener à son point de départ. Deux piles avaient
été fabriquées, l’une pour Granite-House, l’autre pour le corral,
car si le corral devait communiquer avec Granite-House, il pouvait
être utile aussi que Granite-House communiquât avec le corral.

Quant au récepteur et au manipulateur, ils furent très simples.
Aux deux stations, le fil s’enroulait sur un électro-aimant,
c’est-à-dire sur un morceau de fer doux entouré d’un fil. La
communication était-elle établie entre les deux pôles, le courant,
partant du pôle positif, traversait le fil, passait dans
l’électro-aimant, qui s’aimantait temporairement, et revenait par
le sol au pôle négatif. Le courant était-il interrompu, l’électro-
aimant se désaimantait aussitôt. Il suffisait donc de placer une
plaque de fer doux devant l’électro-aimant, qui, attirée pendant
le passage du courant, retombait, quand le courant était
interrompu. Ce mouvement de la plaque ainsi obtenu, Cyrus Smith
put très facilement y rattacher une aiguille disposée sur un
cadran, qui portait en exergue les lettres de l’alphabet, et, de
cette façon, correspondre d’une station à l’autre.

Le tout fut complètement installé le 12 février. Ce jour-là, Cyrus
Smith, ayant lancé le courant à travers le fil, demanda si tout
allait bien au corral, et reçut, quelques instants après, une
réponse satisfaisante d’Ayrton.

Pencroff ne se tenait pas de joie, et chaque matin et chaque soir
il lançait un télégramme au corral, qui ne restait jamais sans
réponse.

Ce mode de communication présenta deux avantages très réels,
d’abord parce qu’il permettait de constater la présence d’Ayrton
au corral, et ensuite parce qu’il ne le laissait pas dans un
complet isolement. D’ailleurs, Cyrus Smith ne laissait jamais
passer une semaine sans l’aller voir, et Ayrton venait de temps en
temps à Granite-House, où il trouvait toujours bon accueil.

La belle saison s’écoula ainsi au milieu des travaux habituels.
Les ressources de la colonie, particulièrement en légumes et en
céréales, s’accroissaient de jour en jour, et les plants rapportés
de l’île Tabor avaient parfaitement réussi. Le plateau de Grande-
vue présentait un aspect très rassurant. La quatrième récolte de
blé avait été admirable, et, on le pense bien, personne ne s’avisa
de compter si les quatre cents milliards de grains figuraient à la
moisson. Cependant, Pencroff avait eu l’idée de le faire, mais
Cyrus Smith lui ayant appris que, quand bien même il parviendrait
à compter trois cents grains par minute, soit neuf mille à
l’heure, il lui faudrait environ cinq mille cinq cents ans pour
achever son opération, le brave marin crut devoir y renoncer.

Le temps était magnifique, la température très chaude dans la
journée; mais, le soir, les brises du large venaient tempérer les
ardeurs de l’atmosphère et procuraient des nuits fraîches aux
habitants de Granite-House. Cependant il y eut quelques orages,
qui, s’ils n’étaient pas de longue durée, tombaient, du moins, sur
l’île Lincoln avec une force extraordinaire. Durant quelques
heures, les éclairs ne cessaient d’embraser le ciel et les
roulements du tonnerre ne discontinuaient pas.

Vers cette époque, la petite colonie était extrêmement prospère.
Les hôtes de la basse-cour pullulaient, et l’on vivait sur son
trop-plein, car il devenait urgent de ramener sa population à un
chiffre plus modéré. Les porcs avaient déjà produit des petits, et
l’on comprend que les soins à donner à ces animaux absorbaient une
grande partie du temps de Nab et de Pencroff. Les onaggas, qui
avaient donné deux jolies bêtes, étaient le plus souvent montés
par Gédéon Spilett et Harbert, devenu un excellent cavalier sous
la direction du reporter, et on les attelait aussi au chariot,
soit pour transporter à Granite-House le bois et la houille, soit
les divers produits minéraux que l’ingénieur employait.

Plusieurs reconnaissances furent poussées, vers cette époque,
jusque dans les profondeurs des forêts du Far-West. Les
explorateurs pouvaient s’y hasarder sans avoir à redouter les
excès de la température, car les rayons solaires perçaient à peine
l’épaisse ramure qui s’enchevêtrait au-dessus de leur tête. Ils
visitèrent ainsi toute la rive gauche de la Mercy, que bordait la
route qui allait du corral à l’embouchure de la rivière de la
chute.

Mais, pendant ces excursions, les colons eurent soin d’être bien
armés, car ils rencontraient fréquemment certains sangliers, très
sauvages et très féroces, contre lesquels il fallait lutter
sérieusement.

Il y fut aussi fait, pendant cette saison, une guerre terrible aux
jaguars. Gédéon Spilett leur avait voué une haine toute spéciale,
et son élève Harbert le secondait bien. Armés comme ils l’étaient,
ils ne redoutaient guère la rencontre de l’un de ces fauves.

La hardiesse d’Harbert était superbe, et le sang-froid du reporter
étonnant. Aussi une vingtaine de magnifiques peaux ornaient-elles
déjà la grande salle de Granite-House, et si cela continuait, la
race des jaguars serait bientôt éteinte dans l’île, but que
poursuivaient les chasseurs.

L’ingénieur prit part quelquefois à diverses reconnaissances qui
furent faites dans les portions inconnues de l’île, qu’il
observait avec une minutieuse attention. C’étaient d’autres traces
que celles des animaux qu’il cherchait dans les portions les plus
épaisses de ces vastes bois, mais jamais rien de suspect n’apparut
à ses yeux. Ni Top, ni Jup, qui l’accompagnaient, ne laissaient
pressentir par leur attitude qu’il y eût rien d’extraordinaire, et
pourtant, plus d’une fois encore, le chien aboya à l’orifice de ce
puits que l’ingénieur avait exploré sans résultat.

Ce fut à cette époque que Gédéon Spilett, aidé d’Harbert, prit
plusieurs vues des parties les plus pittoresques de l’île, au
moyen de l’appareil photographique qui avait été trouvé dans la
caisse et dont on n’avait pas fait usage jusqu’alors.

Cet appareil, muni d’un puissant objectif, était très complet.
Substances nécessaires à la reproduction photographique, collodion
pour préparer la plaque de verre, nitrate d’argent pour la
sensibiliser, hyposulfate de soude pour fixer l’image obtenue,
chlorure d’ammonium pour baigner le papier destiné à donner
l’épreuve positive, acétate de soude et chlorure d’or pour
imprégner cette dernière, rien ne manquait. Les papiers mêmes
étaient là, tout chlorurés, et avant de les poser dans le châssis
sur les épreuves négatives, il suffisait de les tremper pendant
quelques minutes dans le nitrate d’argent étendu d’eau.

Le reporter et son aide devinrent donc, en peu de temps, d’habiles
opérateurs, et ils obtinrent d’assez belles épreuves de paysages,
tels que l’ensemble de l’île, pris du plateau de Grande-vue, avec
le mont Franklin à l’horizon, l’embouchure de la Mercy, si
pittoresquement encadrée dans ses hautes roches, la clairière et
le corral adossé aux premières croupes de la montagne, tout le
développement si curieux du cap griffe, de la pointe de l’épave,
etc.

Les photographes n’oublièrent pas de faire le portrait de tous les
habitants de l’île, sans excepter personne.

«Ça peuple», disait Pencroff.

Et le marin était enchanté de voir son image, fidèlement
reproduite, orner les murs de Granite-House, et il s’arrêtait
volontiers devant cette exposition comme il eût fait aux plus
riches vitrines de Broadway.

Mais, il faut le dire, le portrait le mieux réussi fut
incontestablement celui de maître Jup. Maître Jup avait posé avec
un sérieux impossible à décrire, et son image était parlante!

«On dirait qu’il va faire la grimace!» s’écriait Pencroff.

Et si maître Jup n’eût pas été content, c’est qu’il aurait été
bien difficile; mais il l’était, et il contemplait son image d’un
air sentimental, qui laissait percer une légère dose de fatuité.

Les grandes chaleurs de l’été se terminèrent avec le mois de mars.
Le temps fut quelquefois pluvieux, mais l’atmosphère était chaude
encore. Ce mois de mars, qui correspond au mois de septembre des
latitudes boréales, ne fut pas aussi beau qu’on aurait pu
l’espérer. Peut-être annonçait-il un hiver précoce et rigoureux.

On put même croire, un matin, -- le 21, -- que les premières
neiges avaient fait leur apparition. En effet, Harbert, s’étant
mis de bonne heure à l’une des fenêtres de Granite-House, s’écria:

«Tiens! L’îlot est couvert de neige!

-- De la neige à cette époque?» répondit le reporter, qui avait
rejoint le jeune garçon.

Leurs compagnons furent bientôt près d’eux, et ils ne purent
constater qu’une chose, c’est que non seulement l’îlot, mais toute
la grève, au bas de Granite-House, était couverte d’une couche
blanche, uniformément répandue sur le sol.

«C’est bien de la neige! dit Pencroff.

-- Ou cela lui ressemble beaucoup! répondit Nab.

-- Mais le thermomètre marque cinquante-huit degrés (14
centigrades au-dessus de zéro)!» fit observer Gédéon Spilett.

Cyrus Smith regardait la nappe blanche sans se prononcer, car il
ne savait vraiment pas comment expliquer ce phénomène, à cette
époque de l’année et par une telle température.

«Mille diables! s’écria Pencroff, nos plantations vont être
gelées!»

Et le marin se disposait à descendre, quand il fut précédé par
l’agile Jup, qui se laissa couler jusqu’au sol.

Mais l’orang n’avait pas touché terre, que l’énorme couche de
neige se soulevait et s’éparpillait dans l’air en flocons
tellement innombrables, que la lumière du soleil en fut voilée
pendant quelques minutes.

«Des oiseaux!» s’écria Harbert.

C’étaient, en effet, des essaims d’oiseaux de mer, au plumage d’un
blanc éclatant. Ils s’étaient abattus par centaines de mille sur
l’îlot et sur la côte, et ils disparurent au loin, laissant les
colons ébahis comme s’ils eussent assisté à un changement à vue,
qui eût fait succéder l’été à l’hiver dans un décor de féerie.
Malheureusement, le changement avait été si subit, que ni le
reporter ni le jeune garçon ne parvinrent à abattre un de ces
oiseaux, dont ils ne purent reconnaître l’espèce. Quelques jours
après, c’était le 26 mars, et il y avait deux ans que les
naufragés de l’air avaient été jetés sur l’île Lincoln!

CHAPITRE XIX

Deux ans déjà! Et depuis deux ans les colons n’avaient eu aucune
communication avec leurs semblables! Ils étaient sans nouvelles du
monde civilisé, perdus sur cette île, aussi bien que s’ils eussent
été sur quelque infime astéroïde du monde solaire! Que se passait-
il alors dans leur pays? L’image de la patrie était toujours
présente à leurs yeux, cette patrie déchirée par la guerre civile,
au moment où ils l’avaient quittée, et que la rébellion du sud
ensanglantait peut-être encore! C’était pour eux une grande
douleur, et souvent ils s’entretenaient de ces choses, sans jamais
douter, cependant, que la cause du nord ne dût triompher pour
l’honneur de la confédération américaine.

Pendant ces deux années, pas un navire n’avait passé en vue de
l’île, ou du moins pas une voile n’avait été aperçue. Il était
évident que l’île Lincoln se trouvait en dehors des routes
suivies, et même qu’elle était inconnue, -- ce que prouvaient les
cartes, d’ailleurs, -- car à défaut d’un port, son aiguade aurait
dû attirer les bâtiments désireux de renouveler leur provision
d’eau. Mais la mer qui l’entourait était toujours déserte, aussi
loin que pouvait s’étendre le regard, et les colons ne devaient
guère compter que sur eux-mêmes pour se rapatrier.

Cependant une chance de salut existait, et cette chance fut
précisément discutée, un jour de la première semaine d’avril, par
les colons, qui étaient réunis dans la salle de Granite-House.

Précisément, il avait été question de l’Amérique, et on avait
parlé du pays natal, qu’on avait si peu d’espérance de revoir.

«Décidément, nous n’aurons qu’un moyen, dit Gédéon Spilett, un
seul de quitter l’île Lincoln, ce sera de construire un bâtiment
assez grand pour tenir la mer pendant quelques centaines de
milles. Il me semble que, quand on a fait une chaloupe, on peut
bien faire un navire!

-- Et que l’on peut bien aller aux Pomotou, ajouta Harbert, quand
on est allé à l’île Tabor!

-- Je ne dis pas non, répondit Pencroff, qui avait toujours voix
prépondérante dans les questions maritimes, je ne dis pas non,
quoique ce ne soit pas tout à fait la même chose d’aller près et
d’aller loin! Si notre chaloupe avait été menacée de quelque
mauvais coup de vent pendant le voyage à l’île Tabor, nous savions
que le port n’était éloigné ni d’un côté ni de l’autre; mais douze
cents milles à franchir, c’est un joli bout de chemin, et la terre
la plus rapprochée est au moins à cette distance!

-- Est-ce que, le cas échéant, Pencroff, vous ne tenteriez pas
l’aventure? demanda le reporter.

-- Je tenterai tout ce que l’on voudra, Monsieur Spilett, répondit
le marin, et vous savez bien que je ne suis point homme à reculer!

-- Remarque, d’ailleurs, que nous comptons un marin de plus parmi
nous, fit observer Nab.

-- Qui donc? demanda Pencroff.

-- Ayrton.

-- C’est juste, répondit Harbert.

-- S’il consentait à venir! fit observer Pencroff.

-- Bon! dit le reporter, croyez-vous donc que si le yacht de lord
Glenarvan se fût présenté à l’île Tabor pendant qu’il l’habitait
encore, Ayrton aurait refusé de partir?

-- Vous oubliez, mes amis, dit alors Cyrus Smith, qu’Ayrton
n’avait plus sa raison pendant les dernières années de son séjour.
Mais la question n’est pas là. Il s’agit de savoir si nous devons
compter parmi nos chances de salut ce retour du navire écossais.
Or, lord Glenarvan a promis à Ayrton de venir le reprendre à l’île
Tabor, quand il jugerait ses crimes suffisamment expiés, et je
crois qu’il reviendra.

-- Oui, dit le reporter, et j’ajouterai qu’il reviendra bientôt,
car voilà douze ans qu’Ayrton a été abandonné!

-- Eh! répondit Pencroff, je suis bien d’accord avec vous que le
lord reviendra, et bientôt même. Mais où relâchera-t-il? à l’île
Tabor, et non à l’île Lincoln.

-- Cela est d’autant plus certain, répondit Harbert, que l’île
Lincoln n’est pas même portée sur la carte.

-- Aussi, mes amis, reprit l’ingénieur, devons-nous prendre les
précautions nécessaires pour que notre présence et celle d’Ayrton
à l’île Lincoln soient signalées à l’île Tabor.

-- Évidemment, répondit le reporter, et rien n’est plus aisé que
de déposer, dans cette cabane qui fut la demeure du capitaine
Grant et d’Ayrton, une notice donnant la situation de notre île,
notice que lord Glenarvan ou son équipage ne pourront manquer de
trouver.

-- Il est même fâcheux, fit observer le marin, que nous ayons
oublié de prendre cette précaution lors de notre premier voyage à
l’île Tabor.

-- Et pourquoi l’aurions-nous prise? répondit Harbert. Nous ne
connaissions pas l’histoire d’Ayrton, à ce moment; nous ignorions
qu’on dût venir le rechercher un jour, et quand nous avons su
cette histoire, la saison était trop avancée pour nous permettre
de retourner à l’île Tabor.

-- Oui, répondit Cyrus Smith, il était trop tard, et il faut
remettre cette traversée au printemps prochain.

-- Mais si le yacht écossais venait d’ici là? dit Pencroff.

-- Ce n’est pas probable, répondit l’ingénieur, car lord Glenarwan
ne choisirait pas la saison d’hiver pour s’aventurer dans ces mers
lointaines. Ou il est déjà revenu à l’île Tabor depuis que Ayrton
est avec nous, c’est-à-dire depuis cinq mois, et il en est
reparti, ou il ne viendra que plus tard, et il sera temps, dès les
premiers beaux jours d’octobre, d’aller à l’île Tabor et d’y
laisser une notice.

-- Il faut avouer, dit Nab, que ce serait bien malheureux si le
Duncan avait reparu dans ces mers depuis quelques mois seulement!

-- J’espère qu’il n’en est rien, répondit Cyrus Smith, et que le
ciel ne nous aura pas enlevé la meilleure chance qui nous reste!

-- Je crois, fit observer le reporter, qu’en tous les cas nous
saurons à quoi nous en tenir lorsque nous serons retournés à l’île
Tabor, car si les écossais y sont revenus, ils auront
nécessairement laissé quelques traces de leur passage.

-- Cela est évident, répondit l’ingénieur. Ainsi donc, mes amis,
puisque nous avons cette chance de rapatriement, attendons avec
patience, et si elle nous est enlevée, nous verrons alors ce que
nous devrons faire.

-- En tout cas, dit Pencroff, il est bien entendu que si nous
quittons l’île Lincoln d’une façon ou d’une autre, ce ne sera pas
parce que nous nous y trouvons mal!

-- Non, Pencroff, répondit l’ingénieur, ce sera parce que nous y
sommes loin de tout ce qu’un homme doit chérir le plus au monde,
sa famille, ses amis, son pays natal!»

Les choses étant ainsi décidées, il ne fut plus question
d’entreprendre la construction d’un navire assez grand pour
s’aventurer, soit jusqu’aux archipels, dans le nord, soit jusqu’à
la Nouvelle-Zélande, dans l’ouest, et on ne s’occupa que des
travaux accoutumés en vue d’un troisième hivernage à Granite-
House.

Toutefois, il fut aussi décidé que la chaloupe serait employée,
avant les mauvais jours, à faire un voyage autour de l’île. La
reconnaissance complète des côtes n’était pas terminée encore, et
les colons n’avaient qu’une idée imparfaite du littoral à l’ouest
et au nord, depuis l’embouchure de la rivière de la chute
jusqu’aux caps mandibule, non plus que de l’étroite baie qui se
creusait entre eux comme une mâchoire de requin.

Le projet de cette excursion fut mis en avant par Pencroff, et
Cyrus Smith y donna pleine adhésion, car il voulait voir par lui-
même toute cette portion de son domaine.

Le temps était variable alors, mais le baromètre n’oscillait pas
par mouvements brusques, et l’on pouvait donc compter sur un temps
maniable.

Précisément, pendant la première semaine d’avril, après une forte
baisse barométrique, la reprise de la hausse fut signalée par un
fort coup de vent d’ouest qui dura cinq à six jours; puis,
l’aiguille de l’instrument redevint stationnaire à une hauteur de
vingt-neuf pouces et neuf dixièmes (759, 45 mm), et les
circonstances parurent propices à l’exploration.

Le jour du départ fut fixé au 16 avril, et le Bonadventure,
mouillé au port ballon, fut approvisionné pour un voyage qui
pouvait avoir quelque durée.

Cyrus Smith prévint Ayrton de l’expédition projetée et lui proposa
d’y prendre part; mais, Ayrton ayant préféré rester à terre, il
fut décidé qu’il viendrait à Granite-House pendant l’absence de
ses compagnons. Maître Jup devait lui tenir compagnie et ne fit
aucune récrimination.

Le 16 avril, au matin, tous les colons, accompagnés de Top,
étaient embarqués. Le vent soufflait de la partie du sud-ouest, en
belle brise, et le Bonadventure dut louvoyer en quittant le port
ballon, afin de gagner le promontoire du reptile. Sur les quatre-
vingt-dix milles que mesurait le périmètre de l’île, la côte sud
en comptait une vingtaine depuis le port jusqu’au promontoire. De
là, nécessité d’enlever ces vingt milles au plus près, car le vent
était absolument debout.

Il ne fallut pas moins de la journée entière pour atteindre le
promontoire, car l’embarcation, en quittant le port, ne trouva
plus que deux heures de jusant et eut, au contraire, six heures de
flot qu’il fut très difficile d’étaler. La nuit était donc venue,
quand le promontoire fut doublé.

Pencroff proposa alors à l’ingénieur de continuer la route à
petite vitesse, avec deux ris dans sa voile. Mais Cyrus Smith
préféra mouiller à quelques encablures de terre, afin de revoir
cette partie de la côte pendant le jour. Il fut même convenu que,
puisqu’il s’agissait d’une exploration minutieuse du littoral de
l’île, on ne naviguerait pas la nuit, et que, le soir venu, on
jetterait l’ancre près de terre, tant que le temps le permettrait.

La nuit se passa donc au mouillage sous le promontoire, et le vent
étant tombé avec la brume, le silence ne fut plus troublé. Les
passagers, à l’exception du marin, dormirent peut-être un peu
moins bien à bord du Bonadventure qu’ils n’eussent fait dans leurs
chambres de Granite-House, mais enfin ils dormirent.

Le lendemain, 17 avril, Pencroff appareilla dès le point du jour,
et, grand largue et bâbord amures, il put ranger de très près la
côte occidentale.

Les colons connaissaient cette côte boisée, si magnifique,
puisqu’ils en avaient déjà parcouru à pied la lisière, et pourtant
elle excita encore toute leur admiration. Ils côtoyaient la terre
d’aussi près que possible, en modérant leur vitesse, de manière à
tout observer, prenant garde seulement de heurter quelques troncs
d’arbres qui flottaient çà et là.

Plusieurs fois même, ils jetèrent l’ancre, et Gédéon Spilett prit
des vues photographiques de ce superbe littoral.

Vers midi, le Bonadventure était arrivé à l’embouchure de la
rivière de la chute. Au delà, sur la rive droite, les arbres
reparaissaient, mais plus clairsemés, et, trois milles plus loin,
ils ne formaient plus que des bouquets isolés entre les
contreforts occidentaux du mont, dont l’aride échine se
prolongeait jusqu’au littoral. Quel contraste entre la portion sud
et la portion nord de cette côte! Autant celle-là était boisée et
verdoyante, autant l’autre était âpre et sauvage! On eût dit une
de ces «côtes de fer», comme on les appelle en certains pays, et
sa contexture tourmentée semblait indiquer qu’une véritable
cristallisation s’était brusquement produite dans le basalte
encore bouillant des époques géologiques. Entassement d’un aspect
terrible, qui eût épouvanté tout d’abord les colons, si le hasard
les eût jetés sur cette partie de l’île! Lorsqu’ils étaient au
sommet du mont Franklin, ils n’avaient pu reconnaître l’aspect
profondément sinistre de ce rivage, car ils le dominaient de trop
haut; mais, vu de la mer, ce littoral se présentait avec un
caractère d’étrangeté, dont l’équivalent ne se rencontrait peut-
être pas en aucun coin du monde.

Le Bonadventure passa devant cette côte, qu’il prolongea à la
distance d’un demi-mille. Il fut facile de voir qu’elle se
composait de blocs de toutes dimensions, depuis vingt pieds
jusqu’à trois cents pieds de hauteur, et de toutes formes,
cylindriques comme des tours, prismatiques comme des clochers,
pyramidaux comme des obélisques, coniques comme des cheminées
d’usine. Une banquise des mers glaciales n’eût pas été plus
capricieusement dressée dans sa sublime horreur! Ici, des ponts
jetés d’un roc à l’autre; là, des arceaux disposés comme ceux
d’une nef, dont le regard ne pouvait découvrir la profondeur; en
un endroit, de larges excavations, dont les voûtes présentaient un
aspect monumental; en un autre, une véritable cohue de pointes, de
pyramidions, de flèches comme aucune cathédrale gothique n’en a
jamais compté. Tous les caprices de la nature, plus variés encore
que ceux de l’imagination, dessinaient ce littoral grandiose, qui
se prolongeait sur une longueur de huit à neuf milles.

Cyrus Smith et ses compagnons regardaient avec un sentiment de
surprise qui touchait à la stupéfaction.

Mais, s’ils restaient muets, Top, lui, ne se gênait pas pour jeter
des aboiements que répétaient les mille échos de la muraille
basaltique. L’ingénieur observa même que ces aboiements avaient
quelque chose de bizarre, comme ceux que le chien faisait entendre
à l’orifice du puits de Granite-House.

«Accostons», dit-il.

Et le Bonadventure vint raser d’aussi près que possible les
rochers du littoral. Peut-être existait-il là quelque grotte qu’il
convenait d’explorer? Mais Cyrus Smith ne vit rien, pas une
caverne, pas une anfractuosité qui pût servir de retraite à un
être quelconque, car le pied des roches baignait dans le ressac
même des eaux. Bientôt les aboiements de Top cessèrent, et
l’embarcation reprit sa distance à quelques encablures du
littoral.

Dans la portion nord-ouest de l’île, le rivage redevint plat et
sablonneux. Quelques rares arbres se profilaient au-dessus d’une
terre basse et marécageuse, que les colons avaient déjà entrevue,
et, par un contraste violent avec l’autre côte si déserte, la vie
se manifestait alors par la présence de myriades d’oiseaux
aquatiques.

Le soir, le Bonadventure mouilla dans un léger renfoncement du
littoral, au nord de l’île, près de terre, tant les eaux étaient
profondes en cet endroit.

La nuit se passa paisiblement, car la brise s’éteignit, pour ainsi
dire, avec les dernières lueurs du jour, et elle ne reprit qu’avec
les premières nuances de l’aube.

Comme il était facile d’accoster la terre, ce matin-là, les
chasseurs attitrés de la colonie, c’est-à-dire Harbert et Gédéon
Spilett, allèrent faire une promenade de deux heures et revinrent
avec plusieurs chapelets de canards et de bécassines.

Top avait fait merveille, et pas un gibier n’avait été perdu,
grâce à son zèle et à son adresse.

À huit heures du matin, le Bonadventure

Appareillait et filait très rapidement en s’élevant vers le cap
mandibule-nord, car il avait vent arrière, et la brise tendait à
fraîchir.

«Du reste, dit Pencroff, je ne serais pas étonné qu’il se préparât
quelque coup de vent d’ouest. Hier, le soleil s’est couché sur un
horizon très rouge, et voici, ce matin, des «queues de chat «qui
ne présagent rien de bon.»

Ces queues de chat étaient des cirrus effilés, éparpillés au
zénith, et dont la hauteur n’est jamais inférieure à cinq mille
pieds au-dessus du niveau de la mer. On eût dit de légers morceaux
de ouate, dont la présence annonce ordinairement quelque trouble
prochain dans les éléments.

«Eh bien, dit Cyrus Smith, portons autant de toile que nous en
pouvons porter, et allons chercher refuge dans le golfe du requin.
Je pense que le Bonadventure y sera en sûreté.

-- Parfaitement, répondit Pencroff, et, d’ailleurs, la côte nord
n’est formée que de dunes peu intéressantes à considérer.

-- Je ne serais pas fâché, ajouta l’ingénieur, de passer non
seulement la nuit, mais encore la journée de demain dans cette
baie, qui mérite d’être explorée avec soin.

-- Je crois que nous y serons forcés, que nous le voulions ou non,
répondit Pencroff, car l’horizon commence à devenir menaçant dans
la partie de l’ouest. Voyez comme il s’encrasse!

-- En tout cas, nous avons bon vent pour gagner le cap mandibule,
fit observer le reporter.

-- Très bon vent, répondit le marin; mais pour entrer dans le
golfe, il faudra louvoyer, et j’aimerais assez y voir clair dans
ces parages que je ne connais pas!

-- Parages qui doivent être semés d’écueils, ajouta Harbert, si
nous en jugeons par ce que nous avons vu à la côte sud du golfe du
requin.

-- Pencroff, dit alors Cyrus Smith, faites pour le mieux, nous
nous en rapportons à vous.

-- Soyez tranquille, Monsieur Cyrus, répondit le marin, je ne
m’exposerai pas sans nécessité! J’aimerais mieux un coup de
couteau dans mes oeuvres vives qu’un coup de roche dans celles de
mon Bonadventure!»

Ce que Pencroff appelait oeuvres vives, c’était la partie immergée
de la carène de son embarcation, et il y tenait plus qu’à sa
propre peau!

«Quelle heure est-il? demanda Pencroff.

-- Dix heures, répondit Gédéon Spilett.

-- Et quelle distance avons-nous à parcourir jusqu’au cap,
Monsieur Cyrus?

-- Environ quinze milles, répondit l’ingénieur.

-- C’est l’affaire de deux heures et demie, dit alors le marin, et
nous serons par le travers du cap entre midi et une heure.
Malheureusement, la marée renversera à ce moment, et le jusant
sortira du golfe. Je crains donc bien qu’il ne soit difficile d’y
entrer, ayant vent et mer contre nous.

-- D’autant plus que c’est aujourd’hui pleine lune, fit observer
Harbert, et que ces marées d’avril sont très fortes.

-- Eh bien, Pencroff, demanda Cyrus Smith, ne pouvez-vous mouiller
à la pointe du cap?

-- Mouiller près de terre, avec du mauvais temps en perspective!
s’écria le marin. Y pensez-vous, Monsieur Cyrus? Ce serait vouloir
se mettre volontairement à la côte!

-- Alors, que ferez-vous?

-- J’essayerai de tenir le large jusqu’au flot, c’est-à-dire
jusqu’à sept heures du soir, et s’il fait encore un peu jour, je
tenterai d’entrer dans le golfe; sinon, nous resterons à courir
bord sur bord pendant toute la nuit, et nous entrerons demain au
soleil levant.

-- Je vous l’ai dit, Pencroff, nous nous en rapportons à vous,
répondit Cyrus Smith.

-- Ah! fit Pencroff, s’il y avait seulement un phare sur cette
côte, ce serait plus commode pour les navigateurs!

-- Oui, répondit Harbert, et cette fois-ci, nous n’aurons pas
d’ingénieur complaisant qui nous allume un feu pour nous guider au
port!

-- Tiens, au fait, mon cher Cyrus, dit Gédéon Spilett, nous ne
vous avons jamais remercié; mais franchement, sans ce feu, nous
n’aurions jamais pu atteindre...

-- Un feu...? demanda Cyrus Smith, très étonné des paroles du
reporter.

-- Nous voulons dire, Monsieur Cyrus, répondit Pencroff, que nous
avons été très embarrassés à bord du Bonadventure, pendant les
dernières heures qui ont précédé notre retour, et que nous aurions
passé sous le vent de l’île, sans la précaution que vous avez
prise d’allumer un feu dans la nuit du 19 au 20 octobre, sur le
plateau de Granite-House.

-- Oui, oui!... c’est une heureuse idée que j’ai eue là! répondit
l’ingénieur.

-- Et cette fois, ajouta le marin, à moins que la pensée n’en
vienne à Ayrton, il n’y aura personne pour nous rendre ce petit
service!

-- Non! Personne!» répondit Cyrus Smith.

Et quelques instants après, se trouvant seul à l’avant de
l’embarcation avec le reporter, l’ingénieur se penchait à son
oreille et lui disait:

«S’il est une chose certaine en ce monde, Spilett, c’est que je
n’ai jamais allumé de feu dans la nuit du 19 au 20 octobre, ni sur
le plateau de Granite-House, ni en aucune autre partie de l’île!»

CHAPITRE XX

Les choses se passèrent ainsi que l’avait prévu Pencroff, car ses
pressentiments ne pouvaient tromper. Le vent vint à fraîchir, et,
de bonne brise, il passa à l’état de coup de vent, c’est-à-dire
qu’il acquit une vitesse de quarante à quarante-cinq milles à
l’heure, et qu’un bâtiment en pleine mer eût été au bas ris, avec
ses perroquets calés. Or, comme il était environ six heures quand
le Bonadventure fut par le travers du golfe, et qu’en ce moment le
jusant se faisait sentir, il fut impossible d’y entrer. Force fut
donc de tenir le large, car, lors même qu’il l’aurait voulu,
Pencroff n’eût pas même pu atteindre l’embouchure de la Mercy.
Donc, après avoir installé son foc au grand mât en guise de
tourmentin, il attendit, en présentant le cap à terre.

Très heureusement, si le vent fut très fort, la mer, couverte par
la côte, ne grossit pas extrêmement. On n’eut donc pas à redouter
les coups de lame, qui sont un grand danger pour les petites
embarcations.

Le Bonadventure n’aurait pas chaviré, sans doute, car il était
bien lesté; mais d’énormes paquets d’eau, tombant à bord, auraient
pu le compromettre, si les panneaux n’avaient pas résisté.
Pencroff, en habile marin, para à tout événement. Certes! Il avait
une confiance extrême dans son embarcation, mais il n’en attendit
pas moins le jour avec une certaine anxiété.

Pendant cette nuit, Cyrus Smith et Gédéon Spilett n’eurent pas
l’occasion de causer ensemble, et cependant la phrase prononcée à
l’oreille du reporter par l’ingénieur valait bien que l’on
discutât encore une fois cette mystérieuse influence qui semblait
régner sur l’île Lincoln. Gédéon Spilett ne cessa de songer à ce
nouvel et inexplicable incident, à cette apparition d’un feu sur
la côte de l’île. Ce feu, il l’avait bien réellement vu! Ses
compagnons, Harbert et Pencroff, l’avaient vu comme lui! Ce feu
leur avait servi à reconnaître la situation de l’île pendant cette
nuit sombre, et ils ne pouvaient douter que ce ne fût la main de
l’ingénieur qui l’eût allumé, et voilà que Cyrus Smith déclarait
formellement qu’il n’avait rien fait de tel!

Gédéon Spilett se promit de revenir sur cet incident, dès que le
Bonadventure serait de retour, et de pousser Cyrus Smith à mettre
ses compagnons au courant de ces faits étranges. Peut-être se
déciderait-on alors à faire, en commun, une investigation complète
de toutes les parties de l’île Lincoln.

Quoi qu’il en soit, ce soir-là aucun feu ne s’alluma sur ces
rivages, inconnus encore, qui formaient l’entrée du golfe, et la
petite embarcation continua de se tenir au large pendant toute la
nuit.

Quand les premières lueurs de l’aube se dessinèrent sur l’horizon
de l’est, le vent, qui avait légèrement calmi, tourna de deux
quarts et permit à Pencroff d’embouquer plus facilement l’étroite
entrée du golfe. Vers sept heures du matin, le Bonadventure, après
avoir laissé porter sur le cap mandibule-nord, entrait prudemment
dans la passe et se hasardait sur ces eaux, enfermées dans le plus
étrange cadre de laves.

«Voilà, dit Pencroff, un bout de mer qui ferait une rade
admirable, où des flottes pourraient évoluer à leur aise!

-- Ce qui est surtout curieux, fit observer Cyrus Smith, c’est que
ce golfe a été formé par deux coulées de laves, vomies par le
volcan, qui se sont accumulées par des éruptions successives. Il
en résulte donc que ce golfe est abrité complètement sur tous les
côtés, et il est à croire que, même par les plus mauvais vents, la
mer y est calme comme un lac.

-- Sans doute, reprit le marin, puisque le vent, pour y pénétrer,
n’a que cet étroit goulet creusé entre les deux caps, et encore le
cap du nord couvre-t-il celui du sud, de manière à rendre très
difficile l’entrée des rafales. En vérité, notre Bonadventure
pourrait y demeurer d’un bout de l’année à l’autre sans même se
raidir sur ses ancres!

-- C’est un peu grand pour lui! fit observer le reporter.

-- Eh! Monsieur Spilett, répondit le marin, je conviens que c’est
trop grand pour le Bonadventure, mais si les flottes de l’union
ont besoin d’un abri sûr dans le Pacifique, je crois qu’elles ne
trouveront jamais mieux que cette rade!

-- Nous sommes dans la gueule du requin, fit alors observer Nab,
en faisant allusion à la forme du golfe.

-- En pleine gueule, mon brave Nab! répondit Harbert, mais vous
n’avez pas peur qu’elle se referme sur nous, n’est-ce pas?

-- Non, Monsieur Harbert, répondit Nab, et pourtant ce golfe-là ne
me plaît pas beaucoup! Il a une physionomie méchante!

-- Bon! s’écria Pencroff, voilà Nab qui déprécie mon golfe, au
moment où je médite d’en faire hommage à l’Amérique!

-- Mais, au moins, les eaux sont-elles profondes? demanda
l’ingénieur, car ce qui suffit à la quille du Bonadventure ne
suffirait pas à celle de nos vaisseaux cuirassés.

-- Facile à vérifier», répondit Pencroff.

Et le marin envoya par le fond une longue corde qui lui servait de
ligne de sonde, et à laquelle était attaché un bloc de fer. Cette
ligne mesurait environ cinquante brasses, et elle se déroula
jusqu’au bout sans heurter le sol.

«Allons, fit Pencroff, nos vaisseaux peuvent venir ici! Ils
n’échoueront pas!

-- En effet, dit Cyrus Smith, c’est un véritable abîme que ce
golfe; mais, en tenant compte de l’origine plutonienne de l’île,
il n’est pas étonnant que le fond de la mer offre de pareilles
dépressions.

-- On dirait aussi, fit observer Harbert, que ces murailles ont
été coupées à pic, et je crois bien qu’à leur pied, même avec une
sonde cinq ou six fois plus longue, Pencroff ne trouverait pas de
fond.

-- Tout cela est bien, dit alors le reporter, mais je ferai
remarquer à Pencroff qu’il manque une chose importante à sa rade!

-- Et laquelle, Monsieur Spilett?

-- Une coupée, une tranchée quelconque, qui donne accès à
l’intérieur de l’île. Je ne vois pas un point sur lequel on puisse
prendre pied!»

Et, en effet, les hautes laves, très accores, n’offraient pas sur
tout le périmètre du golfe un seul endroit propice à un
débarquement. C’était une infranchissable courtine, qui rappelait,
mais avec plus d’aridité encore, les fiords de la Norvège. Le
Bonadventure, rasant ces hautes murailles à les toucher, ne trouva
pas même une saillie qui pût permettre aux passagers de quitter le
bord.

Pencroff se consola en disant que, la mine aidant, on saurait bien
éventrer cette muraille, lorsque cela serait nécessaire, et
puisque, décidément, il n’y avait rien à faire dans ce golfe, il
dirigea son embarcation vers le goulet et en sortit vers deux
heures du soir.

«Ouf!» fit Nab, en poussant un soupir de satisfaction.

On eût vraiment dit que le brave nègre ne se sentait pas à l’aise
dans cette énorme mâchoire!

Du cap mandibule à l’embouchure de la Mercy, on ne comptait guère
qu’une huitaine de milles. Le cap fut donc mis sur Granite-House,
et le Bonadventure, avec du largue dans ses voiles, prolongea la
côte à un mille de distance. Aux énormes roches laviques
succédèrent bientôt ces dunes capricieuses, entre lesquelles
l’ingénieur avait été si singulièrement retrouvé, et que les
oiseaux de mer fréquentaient par centaines.

Vers quatre heures, Pencroff, laissant sur sa gauche la pointe de
l’îlot, entrait dans le canal qui le séparait de la côte, et, à
cinq heures, l’ancre du Bonadventure mordait le fond de sable à
l’embouchure de la Mercy.

Il y avait trois jours que les colons avaient quitté leur demeure.
Ayrton les attendait sur la grève, et maître Jup vint joyeusement
au-devant d’eux, en faisant entendre de bons grognements de
satisfaction.

L’entière exploration des côtes de l’île était donc faite, et
nulle trace suspecte n’avait été observée.

Si quelque être mystérieux y résidait, ce ne pouvait être que sous
le couvert des bois impénétrables de la presqu’île serpentine, là
où les colons n’avaient encore porté leurs investigations.

Gédéon Spilett s’entretint de ces choses avec l’ingénieur, et il
fut convenu qu’ils attireraient l’attention de leurs compagnons
sur le caractère étrange de certains incidents qui s’étaient
produits dans l’île, et dont le dernier était l’un des plus
inexplicables. Aussi Cyrus Smith, revenant sur ce fait d’un feu
allumé par une main inconnue sur le littoral, ne put s’empêcher de
redire une vingtième fois au reporter:

«Mais êtes-vous sûr d’avoir bien vu? N’était-ce pas une éruption
partielle du volcan, un météore quelconque?

-- Non, Cyrus, répondit le reporter, c’était certainement un feu
allumé de main d’homme. Du reste, interrogez Pencroff et Harbert.
Ils ont vu comme j’ai vu moi-même, et ils confirmeront mes
paroles.»

Il s’ensuivit donc que, quelques jours après, le 25 avril, pendant
la soirée, au moment où tous les colons étaient réunis sur le
plateau de Grande-vue, Cyrus Smith prit la parole en disant:

«Mes amis, je crois devoir appeler votre attention sur certains
faits qui se sont passés dans l’île, et au sujet desquels je
serais bien aise d’avoir votre avis. Ces faits sont pour ainsi
dire surnaturels...

-- Surnaturels! s’écria le marin en lançant une bouffée de tabac.
Se pourrait-il que notre île fût surnaturelle?

-- Non, Pencroff, mais mystérieuse, à coup sûr, répondit
l’ingénieur, à moins que vous ne puissiez nous expliquer ce que,
Spilett et moi, nous n’avons pu comprendre jusqu’ici.

-- Parlez, Monsieur Cyrus, répondit le marin.

-- Eh bien! Avez-vous compris, dit alors l’ingénieur, comment il a
pu se faire qu’après être tombé à la mer, j’aie été retrouvé à un
quart de mille à l’intérieur de l’île, et cela sans que j’aie eu
conscience de ce déplacement?

-- À moins que, étant évanoui... dit Pencroff.

-- Ce n’est pas admissible, répondit l’ingénieur. Mais passons.
Avez-vous compris comment Top a pu découvrir votre retraite, à
cinq milles de la grotte où j’étais couché?

-- L’instinct du chien... répondit Harbert.

-- Singulier instinct! fit observer le reporter, puisque, malgré
la pluie et le vent qui faisaient rage pendant cette nuit, Top
arriva aux cheminées sec et sans une tache de boue!

-- Passons, reprit l’ingénieur. Avez-vous compris comment notre
chien fut si étrangement rejeté hors des eaux du lac, après sa
lutte avec le dugong?

-- Non! Pas trop, je l’avoue, répondit Pencroff, et la blessure
que le dugong avait au flanc, blessure qui semblait avoir été
faite par un instrument tranchant, ne se comprend pas davantage.

-- Passons encore, reprit Cyrus Smith. Avez-vous compris, mes
amis, comment ce grain de plomb s’est trouvé dans le corps du
jeune pécari, comment cette caisse s’est si heureusement échouée,
sans qu’il y ait eu trace de naufrage, comment cette bouteille
renfermant le document s’est offerte si à propos, lors de notre
première excursion en mer, comment notre canot, ayant rompu son
amarre, est venu par le courant de la Mercy nous rejoindre
précisément au moment où nous en avions besoin, comment, après
l’invasion des singes, l’échelle a été si opportunément renvoyée
des hauteurs de Granite-House, comment, enfin, le document
qu’Ayrton prétend n’avoir jamais écrit est tombé entre nos mains?»

Cyrus Smith venait d’énumérer, sans en oublier un seul, les faits
étranges qui s’étaient accomplis dans l’île. Harbert, Pencroff et
Nab se regardèrent, ne sachant que répondre, car la succession de
ces incidents, ainsi groupés pour la première fois, ne laissa pas
de les surprendre au plus haut point.

«Sur ma foi, dit enfin Pencroff, vous avez raison, Monsieur Cyrus,
et il est difficile d’expliquer ces choses-là!

-- Eh bien, mes amis, reprit l’ingénieur, un dernier fait est venu
s’ajouter à ceux-là, et il est non moins incompréhensible que les
autres!

-- Lequel, Monsieur Cyrus? demanda vivement Harbert.

-- Quand vous êtes revenu de l’île Tabor, Pencroff, reprit
l’ingénieur, vous dites qu’un feu vous est apparu sur l’île
Lincoln?

-- Certainement, répondit le marin.

-- Et vous êtes bien certain de l’avoir vu, ce feu?

-- Comme je vous vois.

-- Toi aussi, Harbert?

-- Ah! Monsieur Cyrus, s’écria Harbert, ce feu brillait comme une
étoile de première grandeur!

-- Mais n’était-ce point une étoile? demanda l’ingénieur en
insistant.

-- Non, répondit Pencroff, car le ciel était couvert de gros
nuages, et une étoile, en tout cas, n’aurait pas été si basse sur
l’horizon. Mais M Spilett l’a vu comme nous, et il peut confirmer
nos paroles!

-- J’ajouterai, dit le reporter, que ce feu était très vif et
qu’il projetait comme une nappe électrique.

-- Oui! Oui! Parfaitement... répondit Harbert, et il était
certainement placé sur les hauteurs de Granite-House.

-- Eh bien, mes amis, répondit Cyrus Smith, pendant cette nuit du
19 au 20 octobre, ni Nab, ni moi, nous n’avons allumé un feu sur
la côte.

-- Vous n’avez pas?... s’écria Pencroff, au comble de
l’étonnement, et qui ne put même achever sa phrase.

-- Nous n’avons pas quitté Granite-House, répondit Cyrus Smith, et
si un feu a paru sur la côte, c’est une autre main que la nôtre
qui l’a allumé!»

Pencroff, Harbert et Nab étaient stupéfaits. Il n’y avait pas eu
d’illusion possible, et un feu avait bien réellement frappé leurs
yeux pendant cette nuit du 19 au 20 octobre!

Oui! Ils durent en convenir, un mystère existait! Une influence
inexplicable, évidemment favorable aux colons, mais fort irritante
pour leur curiosité, se faisait sentir et comme à point nommé sur
l’île Lincoln. Y avait-il donc quelque être caché dans ses plus
profondes retraites? C’est ce qu’il faudrait savoir à tout prix!

Cyrus Smith rappela également à ses compagnons la singulière
attitude de Top et de Jup, quand ils rôdaient à l’orifice du puits
qui mettait Granite-House en communication avec la mer, et il leur
dit qu’il avait exploré ce puits sans y découvrir rien de suspect.
Enfin, la conclusion de cette conversation fut une détermination
prise par tous les membres de la colonie de fouiller entièrement
l’île, dès que la belle saison serait revenue.

Mais depuis ce jour, Pencroff parut être soucieux.

Cette île dont il faisait sa propriété personnelle, il lui sembla
qu’elle ne lui appartenait plus tout entière et qu’il la
partageait avec un autre maître, auquel, bon gré, mal gré, il se
sentait soumis.

Nab et lui causaient souvent de ces inexplicables choses, et tous
deux, très portés au merveilleux par leur nature même, n’étaient
pas éloignés de croire que l’île Lincoln fût subordonnée à quelque
puissance surnaturelle.

Cependant les mauvais jours étaient venus avec le mois de mai, --
novembre des zones boréales. L’hiver semblait devoir être rude et
précoce. Aussi les travaux d’hivernage furent-ils entrepris sans
retard.

Du reste, les colons étaient bien préparés à recevoir cet hiver,
si dur qu’il dût être. Les vêtements de feutre ne manquaient pas,
et les mouflons, nombreux alors, avaient abondamment fourni la
laine nécessaire à la fabrication de cette chaude étoffe.

Il va sans dire qu’Ayrton avait été pourvu de ces confortables
vêtements. Cyrus Smith lui offrit de venir passer la mauvaise
saison à Granite-House, où il serait mieux logé qu’au corral, et
Ayrton promit de le faire, dès que les derniers travaux du corral
seraient terminés. Ce qu’il fit vers la mi-avril. Depuis ce temps-
là, Ayrton partagea la vie commune et se rendit utile en toute
occasion; mais, toujours humble et triste, il ne prenait jamais
part aux plaisirs de ses compagnons!

Pendant la plus grande partie de ce troisième hiver que les colons
passaient à l’île Lincoln, ils demeurèrent confinés dans Granite-
House. Il y eut de très grandes tempêtes et des bourrasques
terribles, qui semblaient ébranler les roches jusque sur leur
base. D’immenses raz de marée menacèrent de couvrir l’île en
grand, et, certainement, tout navire mouillé sur les atterrages
s’y fût perdu corps et biens. Deux fois, pendant une de ces
tourmentes, la Mercy grossit au point de donner lieu de craindre
que le pont et les ponceaux ne fussent emportés, et il fallut même
consolider ceux de la grève, qui disparaissaient sous les couches
d’eau, quand la mer battait le littoral.

On pense bien que de tels coups de vent, comparables à des
trombes, où se mélangeaient la pluie et la neige, causèrent des
dégâts sur le plateau de Grande-vue. Le moulin et la basse-cour
eurent particulièrement à souffrir. Les colons durent souvent y
faire des réparations urgentes, sans quoi l’existence des
volatiles eût été sérieusement menacée.

Par ces grands mauvais temps, quelques couples de jaguars et des
bandes de quadrumanes s’aventuraient jusqu’à la lisière du
plateau, et il était toujours à craindre que les plus souples et
les plus audacieux, poussés par la faim, ne parvinssent à franchir
le ruisseau, qui, d’ailleurs, lorsqu’il était gelé, leur offrait
un passage facile. Plantations et animaux domestiques eussent été
infailliblement détruits alors sans une surveillance continuelle,
et souvent il fallut faire le coup de feu pour tenir à
respectueuse distance ces dangereux visiteurs. Aussi la besogne ne
manqua-t-elle pas aux hiverneurs, car, sans compter les soins du
dehors, il y avait toujours mille travaux d’aménagement à Granite-
House.

Il y eut aussi quelques belles chasses, qui furent faites par les
grands froids dans les vastes marais des tadornes. Gédéon Spilett
et Harbert, aidés de Jup et de Top, ne perdaient pas un coup au
milieu de ces myriades de canards, de bécassines, de sarcelles, de
pilets et de vanneaux. L’accès de ce giboyeux territoire était
facile, d’ailleurs, soit que l’on s’y rendît par la route du port
ballon, après avoir passé le pont de la Mercy, soit en tournant
les roches de la pointe de l’épave, et les chasseurs ne
s’éloignaient jamais de Granite-House au delà de deux ou trois
milles.

Ainsi se passèrent les quatre mois d’hiver, qui furent réellement
rigoureux, c’est-à-dire juin, juillet, août et septembre. Mais, en
somme, Granite-House ne souffrit pas trop des inclémences du
temps, et il en fut de même au corral, qui, moins exposé que le
plateau et couvert en grande partie par le mont Franklin, ne
recevait que les restes des coups de vent déjà brisés par les
forêts et les hautes roches du littoral. Les dégâts y furent donc
peu importants, et la main active et habile d’Ayrton suffit à les
réparer promptement, quand, dans la seconde quinzaine d’octobre,
il retourna passer quelques jours au corral.

Pendant cet hiver, il ne se produisit aucun nouvel incident
inexplicable. Rien d’étrange n’arriva, bien que Pencroff et Nab
fussent à l’affût des faits les plus insignifiants qu’ils eussent
pu rattacher à une cause mystérieuse. Top et Jup eux-mêmes ne
rôdaient plus autour du puits et ne donnaient aucun signe
d’inquiétude. Il semblait donc que la série des incidents
surnaturels fût interrompue, bien qu’on en causât souvent pendant
les veillées de Granite-House, et qu’il demeurât bien convenu que
l’île serait fouillée jusque dans ses parties les plus difficiles
à explorer. Mais un événement de la plus haute gravité, et dont
les conséquences pouvaient être funestes, vint momentanément
détourner de leurs projets Cyrus Smith et ses compagnons.

On était au mois d’octobre. La belle saison revenait à grands pas.
La nature se renouvelait sous les rayons du soleil, et, au milieu
du feuillage persistant des conifères qui formaient la lisière du
bois, apparaissait déjà le feuillage nouveau des micocouliers, des
banksias et des deodars.

On se rappelle que Gédéon Spilett et Harbert avaient pris, à
plusieurs reprises, des vues photographiques de l’île Lincoln.

Or, le 17 de ce mois d’octobre, vers trois heures du soir,
Harbert, séduit par la pureté du ciel, eut la pensée de reproduire
toute la baie de l’union qui faisait face au plateau de Grande-
vue, depuis le cap mandibule jusqu’au cap griffe.

L’horizon était admirablement dessiné, et la mer, ondulant sous
une brise molle, présentait à son arrière-plan l’immobilité des
eaux d’un lac, piquetées çà et là de paillons lumineux.

L’objectif avait été placé à l’une des fenêtres de la grande salle
de Granite-House, et par conséquent, il dominait la grève et la
baie. Harbert procéda comme il avait l’habitude de le faire, et,
le cliché obtenu, il alla le fixer au moyen des substances qui
étaient déposées dans un réduit obscur de Granite-House.

Revenu en pleine lumière, en l’examinant bien, Harbert aperçut sur
son cliché un petit point presque imperceptible qui tachait
l’horizon de mer.

Il essaya de le faire disparaître par un lavage réitéré, mais il
ne put y parvenir.

«C’est un défaut qui se trouve dans le verre», pensa-t-il.

Et alors il eut la curiosité d’examiner ce défaut avec une forte
lentille qu’il dévissa de l’une des lunettes.

Mais, à peine eut-il regardé, qu’il poussa un cri et que le cliché
faillit lui échapper des mains.

Courant aussitôt à la chambre où se tenait Cyrus Smith, il tendit
le cliché et la lentille à l’ingénieur, en lui indiquant la petite
tache.

Cyrus Smith examina ce point; puis, saisissant sa longue-vue, il
se précipita vers la fenêtre.

La longue-vue, après avoir parcouru lentement l’horizon, s’arrêta
enfin sur le point suspect, et Cyrus Smith, l’abaissant, ne
prononça que ce mot: «navire!»

Et, en effet, un navire était en vue de l’île Lincoln!

PARTIE 3
LE SECRET DE L’ÎLE
CHAPITRE I

Depuis deux ans et demi, les naufragés du ballon avaient été jetés
sur l’île Lincoln, et jusqu’alors aucune communication n’avait pu
s’établir entre eux et leurs semblables. Une fois, le reporter
avait tenté de se mettre en rapport avec le monde habité, en
confiant à un oiseau cette notice qui contenait le secret de leur
situation, mais c’était là une chance sur laquelle il était
impossible de compter sérieusement. Seul, Ayrton, et dans les
circonstances que l’on sait, était venu s’adjoindre aux membres de
la petite colonie. Or, voilà que, ce jour même, -- 17 octobre, --
d’autres hommes apparaissaient inopinément en vue de l’île, sur
cette mer toujours déserte!

On n’en pouvait plus douter! Un navire était là!

Mais passerait-il au large, ou relâcherait-il? Avant quelques
heures, les colons sauraient évidemment à quoi s’en tenir.

Cyrus Smith et Harbert, ayant aussitôt appelé Gédéon Spilett,
Pencroff et Nab dans la grande salle de Granite-House, les avaient
mis au courant de ce qui se passait. Pencroff, saisissant la
longue-vue, parcourut rapidement l’horizon, et, s’arrêtant sur le
point indiqué, c’est-à-dire sur celui qui avait fait
l’imperceptible tache du cliché photographique:

«Mille diables! C’est bien un navire! dit-il d’une voix qui ne
dénotait pas une satisfaction extraordinaire.

-- Vient-il à nous? demanda Gédéon Spilett.

-- Impossible de rien affirmer encore, répondit Pencroff, car sa
mâture seule apparaît au-dessus de l’horizon, et on ne voit pas un
morceau de sa coque!

-- Que faut-il faire? dit le jeune garçon.

-- Attendre», répondit Cyrus Smith.

Et, pendant un assez long temps, les colons demeurèrent
silencieux, livrés à toutes les pensées, à toutes les émotions, à
toutes les craintes, à toutes les espérances que pouvait faire
naître en eux cet incident, -- le plus grave qui se fût produit
depuis leur arrivée sur l’île Lincoln.

Certes, les colons n’étaient pas dans la situation de ces
naufragés abandonnés sur un îlot stérile, qui disputent leur
misérable existence à une nature marâtre et sont incessamment
dévorés de ce besoin de revoir les terres habitées. Pencroff et
Nab surtout, qui se trouvaient à la fois si heureux et si riches,
n’auraient pas quitté sans regret leur île. Ils étaient faits,
d’ailleurs, à cette vie nouvelle, au milieu de ce domaine que leur
intelligence avait pour ainsi dire civilisé! Mais enfin, ce
navire, c’était, en tout cas, des nouvelles du continent, c’était
peut-être un morceau de la patrie qui venait à leur rencontre! Il
portait des êtres semblables à eux, et l’on comprendra que leur
coeur eût vivement tressailli à sa vue! De temps en temps,
Pencroff reprenait la lunette et se postait à la fenêtre. De là,
il examinait avec une extrême attention le bâtiment, qui était à
une distance de vingt milles dans l’est. Les colons n’avaient donc
encore aucun moyen de signaler leur présence. Un pavillon n’eût
pas été aperçu; une détonation n’eût pas été entendue; un feu
n’aurait pas été visible.

Toutefois, il était certain que l’île, dominée par le mont
Franklin, n’avait pu échapper aux regards des vigies du navire.
Mais pourquoi ce bâtiment y atterrirait-il? N’était-ce pas un
simple hasard qui le poussait sur cette partie du Pacifique, où
les cartes ne mentionnaient aucune terre, sauf l’îlot Tabor, qui
lui-même était en dehors des routes ordinairement suivies par les
longs courriers des archipels polynésiens, de la Nouvelle-Zélande
et de la côte américaine?

À cette question que chacun se posait, une réponse fut soudain
faite par Harbert.

«Ne serait-ce pas le Duncan?» s’écria-t-il.

Le Duncan, on ne l’a pas oublié, c’était le yacht de lord
Glenarvan, qui avait abandonné Ayrton sur l’îlot et qui devait
revenir l’y chercher un jour. Or, l’îlot ne se trouvait pas
tellement éloigné de l’île Lincoln, qu’un bâtiment, faisant route
pour l’un, ne pût arriver à passer en vue de l’autre. Cent
cinquante milles seulement les séparaient en longitude, et
soixante-quinze milles en latitude.

«Il faut prévenir Ayrton, dit Gédéon Spilett, et le mander
immédiatement. Lui seul peut nous dire si c’est là le Duncan.»

Ce fut l’avis de tous, et le reporter, allant à l’appareil
télégraphique qui mettait en communication le corral et Granite-
House, lança ce télégramme: «Venez en toute hâte.»

Quelques instants après, le timbre résonnait.

«Je viens», répondait Ayrton.

Puis les colons continuèrent d’observer le navire.

«Si c’est le Duncan, dit Harbert, Ayrton le reconnaîtra sans
peine, puisqu’il a navigué à son bord pendant un certain temps.

-- Et s’il le reconnaît, ajouta Pencroff, cela lui fera une
fameuse émotion!

-- Oui, répondit Cyrus Smith, mais, maintenant, Ayrton est digne
de remonter à bord du Duncan, et fasse le ciel que ce soit, en
effet, le yacht de lord Glenarvan, car tout autre navire me
semblerait suspect! Ces mers sont mal fréquentées, et je crains
toujours pour notre île la visite de quelques pirates malais.

-- Nous la défendrions! s’écria Harbert.

-- Sans doute, mon enfant, répondit l’ingénieur en souriant, mais
mieux vaut ne pas avoir à la défendre.

-- Une simple observation, dit Gédéon Spilett. L’île Lincoln est
inconnue des navigateurs, puisqu’elle n’est même pas portée sur
les cartes les plus récentes. Ne trouvez-vous donc pas, Cyrus, que
c’est là un motif pour qu’un navire, se trouvant inopinément en
vue de cette terre nouvelle, cherche à la visiter plutôt qu’à la
fuir?

-- Certes, répondit Pencroff.

-- Je le pense aussi, ajouta l’ingénieur. On peut même affirmer
que c’est le devoir d’un capitaine de signaler, et par conséquent
de venir reconnaître toute terre ou île non encore cataloguée, et
l’île Lincoln est dans ce cas.

-- Eh bien, dit alors Pencroff, admettons que ce navire
atterrisse, qu’il mouille là, à quelques encablures de notre île,
que ferons-nous?»

Cette question, brusquement posée, demeura d’abord sans réponse.
Mais Cyrus Smith, après avoir réfléchi, répondit de ce ton calme
qui lui était ordinaire:

«Ce que nous ferons, mes amis, ce que nous devrons faire, le
voici: nous communiquerons avec le navire, nous prendrons passage
à son bord, et nous quitterons notre île, après en avoir pris
possession au nom des états de l’union. Puis, nous y reviendrons
avec tous ceux qui voudront nous suivre pour la coloniser
définitivement et doter la république américaine d’une station
utile dans cette partie de l’océan Pacifique!

-- Hurrah! s’écria Pencroff, et ce ne sera pas un petit cadeau que
nous ferons là à notre pays! La colonisation est déjà presque
achevée, les noms sont donnés à toutes les parties de l’île, il y
a un port naturel, une aiguade, des routes, une ligne
télégraphique, un chantier, une usine, et il n’y aura plus qu’à
inscrire l’île Lincoln sur les cartes!

-- Mais si on nous la prend pendant notre absence? fit observer
Gédéon Spilett.

-- Mille diables! s’écria le marin, j’y resterai plutôt tout seul
pour la garder, et, foi de Pencroff, on ne me la volerait pas
comme une montre dans la poche d’un badaud!»

Pendant une heure, il fut impossible de dire d’une façon certaine
si le bâtiment signalé faisait ou ne faisait pas route vers l’île
Lincoln. Il s’en était rapproché, cependant, mais sous quelle
allure naviguait-il? C’est ce que Pencroff ne put reconnaître.
Toutefois, comme le vent soufflait du nord-est, il était
vraisemblable d’admettre que ce navire naviguait tribord amures.
D’ailleurs, la brise était bonne pour le pousser sur les
atterrages de l’île, et, par cette mer calme, il ne pouvait
craindre de s’en approcher, bien que les sondes n’en fussent pas
relevées sur la carte.

Vers quatre heures, -- une heure après qu’il avait été mandé, --
Ayrton arrivait à Granite-House. Il entra dans la grande salle, en
disant:

«À vos ordres, messieurs.»

Cyrus Smith lui tendit la main, ainsi qu’il avait coutume de le
faire, et, le conduisant près de la fenêtre:

«Ayrton, lui dit-il, nous vous avons prié de venir pour un motif
grave. Un bâtiment est en vue de l’île.»

Ayrton, tout d’abord, pâlit légèrement, et ses yeux se troublèrent
un instant. Puis, se penchant en dehors de la fenêtre, il
parcourut l’horizon, mais il ne vit rien.

«Prenez cette longue-vue, dit Gédéon Spilett, et regardez bien,
Ayrton, car il serait possible que ce navire fût le Duncan, venu
dans ces mers pour vous rapatrier.

-- Le Duncan! murmura Ayrton. Déjà!»

Ce dernier mot s’échappa comme involontairement des lèvres
d’Ayrton, qui laissa tomber sa tête dans ses mains.

Douze ans d’abandon sur un îlot désert ne lui paraissaient donc
pas une expiation suffisante? Le coupable repentant ne se sentait-
il pas encore pardonné, soit à ses propres yeux, soit aux yeux des
autres?

«Non, dit-il, non! Ce ne peut être le Duncan.

-- Regardez, Ayrton, dit alors l’ingénieur, car il importe que
nous sachions d’avance à quoi nous en tenir.»

Ayrton prit la lunette et la braqua dans la direction indiquée.
Pendant quelques minutes, il observa l’horizon sans bouger, sans
prononcer une seule parole. Puis:

«En effet, c’est un navire, dit-il, mais je ne crois pas que ce
soit le Duncan.

-- Pourquoi ne serait-ce pas lui? demanda Gédéon Spilett.

-- Parce que le Duncan est un yacht à vapeur, et que je n’aperçois
aucune trace de fumée, ni au-dessus, ni auprès de ce bâtiment.

-- Peut-être navigue-t-il seulement à la voile? fit observer
Pencroff. Le vent est bon pour la route qu’il semble suivre, et il
doit avoir intérêt à ménager son charbon, étant si loin de toute
terre.

-- Il est possible que vous ayez raison, Monsieur Pencroff,
répondit Ayrton, et que ce navire ait éteint ses feux. Laissons-le
donc rallier la côte, et nous saurons bientôt à quoi nous en
tenir.»

Cela dit, Ayrton alla s’asseoir dans un coin de la grande salle et
y demeura silencieux. Les colons discutèrent encore à propos du
navire inconnu, mais sans qu’Ayrton prît part à la discussion.

Tous se trouvaient alors dans une disposition d’esprit qui ne leur
eût pas permis de continuer leurs travaux. Gédéon Spilett et
Pencroff étaient singulièrement nerveux, allant, venant, ne
pouvant tenir en place. Harbert éprouvait plutôt de la curiosité.
Nab, seul, conservait son calme habituel.

Son pays n’était-il pas là où était son maître?

Quant à l’ingénieur, il restait absorbé dans ses pensées, et, au
fond, il redoutait plutôt qu’il ne désirait l’arrivée de ce
navire.

Cependant, le bâtiment s’était un peu rapproché de l’île. La
lunette aidant, il avait été possible de reconnaître que c’était
un long-courrier, et non un de ces praos malais, dont se servent
habituellement les pirates du Pacifique. Il était donc permis de
croire que les appréhensions de l’ingénieur ne se justifieraient
pas, et que la présence de ce bâtiment dans les eaux de l’île
Lincoln ne constituait point un danger pour elle. Pencroff, après
une minutieuse attention, crut pouvoir affirmer que ce navire
était gréé en brick et qu’il courait obliquement à la côte,
tribord amures, sous ses basses voiles, ses huniers et ses
perroquets. Ce qui fut confirmé par Ayrton.

Mais, à continuer sous cette allure, il devait bientôt disparaître
derrière la pointe du cap griffe, car il faisait le sud-ouest, et,
pour l’observer, il serait alors nécessaire de gagner les hauteurs
de la baie Washington, près de port-ballon. Circonstance fâcheuse,
car il était déjà cinq heures du soir, et le crépuscule ne
tarderait pas à rendre toute observation bien difficile.

«Que ferons-nous, la nuit venue? demanda Gédéon Spilett.
Allumerons-nous un feu afin de signaler notre présence sur cette
côte?»

C’était là une grave question, et pourtant, quelques
pressentiments qu’eût gardés l’ingénieur, elle fut résolue
affirmativement. Pendant la nuit, le navire pouvait disparaître,
s’éloigner pour jamais, et, ce navire disparu, un autre
reviendrait-il dans les eaux de l’île Lincoln? Or, qui pouvait
prévoir ce que l’avenir réservait aux colons?

«Oui, dit le reporter, nous devons faire connaître à ce bâtiment,
quel qu’il soit, que l’île est habitée. Négliger la chance qui
nous est offerte, ce serait nous créer des regrets futurs!»

Il fut donc décidé que Nab et Pencroff se rendraient à port-
ballon, et que là, une fois la nuit venue, ils allumeraient un
grand feu dont l’éclat attirerait nécessairement l’attention de
l’équipage du brick.

Mais, au moment où Nab et le marin se préparaient à quitter
Granite-House, le bâtiment changea son allure et laissa porter
franchement sur l’île en se dirigeant vers la baie de l’union.
C’était un bon marcheur que ce brick, car il s’approcha
rapidement.

Nab et Pencroff suspendirent alors leur départ, et la lunette fut
mise entre les mains d’Ayrton, afin qu’il pût reconnaître d’une
façon définitive si ce navire était ou non le Duncan. Le yacht
écossais était, lui aussi, gréé en brick. La question était donc
de savoir si une cheminée s’élevait entre les deux mâts du
bâtiment observé, qui n’était plus alors qu’à une distance de dix
milles.

L’horizon était encore très clair. La vérification fut facile, et
Ayrton laissa bientôt retomber sa lunette en disant:

«Ce n’est point le Duncan! ce ne pouvait être lui!...»

Pencroff encadra de nouveau le brick dans le champ de la longue-
vue, et il reconnut que ce brick, d’une jauge de trois à quatre
cents tonneaux, merveilleusement effilé, hardiment mâté,
admirablement taillé pour la marche, devait être un rapide coureur
des mers. Mais à quelle nation appartenait-il? Cela était
difficile à dire.

«Et cependant, ajouta le marin, un pavillon flotte à sa corne,
mais je ne puis en distinguer les couleurs.

-- Avant une demi-heure, nous serons fixés à cet égard, répondit
le reporter. D’ailleurs, il est bien évident que le capitaine de
ce navire a l’intention d’atterrir, et par conséquent, si ce n’est
pas aujourd’hui, demain, au plus tard, nous ferons sa
connaissance.

-- N’importe! dit Pencroff. Mieux vaut savoir à qui on a affaire,
et je ne serais pas fâché de reconnaître ses couleurs, à ce
particulier-là!»

Et, tout en parlant ainsi, le marin ne quittait pas sa lunette.

Le jour commençait à baisser, et, avec le jour, le vent du large
tombait aussi. Le pavillon du brick, moins tendu, s’engageait dans
les drisses, et il devenait de plus en plus difficile à observer.

«Ce n’est point là un pavillon américain, disait de temps en temps
Pencroff, ni un anglais, dont le rouge se verrait aisément, ni les
couleurs françaises ou allemandes, ni le pavillon blanc de la
Russie, ni le jaune de l’Espagne... on dirait qu’il est d’une
couleur uniforme... voyons... dans ces mers... que trouverions-
nous plus communément?... le pavillon chilien? Mais il est
tricolore... brésilien? Il est vert... japonais? Il est noir et
jaune... tandis que celui-ci...»

En ce moment, une brise tendit le pavillon inconnu.

Ayrton, saisissant la lunette que le marin avait laissé retomber,
l’appliqua à son oeil, et, d’une voix sourde:

«Le pavillon noir!» s’écria-t-il.

En effet, une sombre étamine se développait à la corne du brick,
et c’était à bon droit qu’on pouvait maintenant le tenir pour un
navire suspect!

L’ingénieur avait-il donc raison dans ses pressentiments? Était-ce
un bâtiment de pirates? Écumait-il ces basses mers du Pacifique,
faisant concurrence aux praos malais qui les infestent encore? Que
venait-il chercher sur les atterrages de l’île Lincoln? Voyait-il
en elle une terre inconnue, ignorée, propre à devenir une
receleuse de cargaisons volées? Venait-il demander à ces côtes un
port de refuge pour les mois d’hiver? L’honnête domaine des colons
était-il destiné à se transformer en un refuge infâme, -- sorte de
capitale de la piraterie du Pacifique?

Toutes ces idées se présentèrent instinctivement à l’esprit des
colons. Il n’y avait pas à douter, d’ailleurs, de la signification
qu’il convenait d’attacher à la couleur du pavillon arboré.
C’était bien celui des écumeurs de mer! C’était celui que devait
porter le Duncan, si les convicts avaient réussi dans leurs
criminels projets!

On ne perdit pas de temps à discuter.

«Mes amis, dit Cyrus Smith, peut-être ce navire ne veut-il
qu’observer le littoral de l’île? Peut-être son équipage ne
débarquera-t-il pas? C’est une chance. Quoi qu’il en soit, nous
devons tout faire pour cacher notre présence ici. Le moulin,
établi sur le plateau de Grande-vue, est trop facilement
reconnaissable. Qu’Ayrton et Nab aillent en démonter les ailes.
Dissimulons également, sous des branchages plus épais, les
fenêtres de Granite-House. Que tous les feux soient éteints. Que
rien enfin ne trahisse la présence de l’homme sur cette île!

-- Et notre embarcation? dit Harbert.

-- Oh! répondit Pencroff, elle est abritée dans port-ballon, et je
défie bien ces gueux-là de l’y trouver!»

Les ordres de l’ingénieur furent immédiatement exécutés. Nab et
Ayrton montèrent sur le plateau et prirent les mesures nécessaires
pour que tout indice d’habitation fût dissimulé. Pendant qu’ils
s’occupaient de cette besogne, leurs compagnons allèrent à la
lisière du bois de jacamar et en rapportèrent une grande quantité
de branches et de lianes, qui devaient, à une certaine distance,
figurer une frondaison naturelle et voiler assez bien les baies de
la muraille granitique. En même temps, les munitions et les armes
furent disposées de manière à pouvoir être utilisées au premier
instant, dans le cas d’une agression inopinée.

Quand toutes ces précautions eurent été prises:

«Mes amis, dit Cyrus Smith, -- et on sentait à sa voix qu’il était
ému, -- si ces misérables veulent s’emparer de l’île Lincoln, nous
la défendrons, n’est-ce pas?

-- Oui, Cyrus, répondit le reporter, et, s’il le faut, nous
mourrons tous pour la défendre!»

L’ingénieur tendit la main à ses compagnons, qui la pressèrent
avec effusion.

Seul, Ayrton, demeuré dans son coin, ne s’était pas joint aux
colons. Peut-être, lui, l’ancien convict, se sentait-il indigne
encore!

Cyrus Smith comprit ce qui se passait dans l’âme d’Ayrton, et,
allant à lui:

«Et vous, Ayrton, lui demanda-t-il, que ferez-vous?

-- Mon devoir», répondit Ayrton.

Puis, il alla se poster près de la fenêtre et plongea ses regards
à travers le feuillage.

Il était sept heures et demie alors. Le soleil avait disparu
depuis vingt minutes environ, en arrière de Granite-House. En
conséquence, l’horizon de l’est s’assombrissait peu à peu.
Cependant, le brick s’avançait toujours vers la baie de l’union.
Il n’en était pas à plus de huit milles alors, et précisément par
le travers du plateau de Grande-vue, car, après avoir viré à la
hauteur du cap griffe, il avait largement gagné dans le nord,
étant servi par le courant de la marée montante. On peut même dire
que, à cette distance, il était déjà entré dans la vaste baie, car
une ligne droite, tirée du cap griffe au cap mandibule, lui fut
restée à l’ouest, sur sa hanche de tribord.

Le brick allait-il s’enfoncer dans la baie? C’était la première
question. Une fois en baie, y mouillerait-il? C’était la seconde.

Ne se contenterait-il pas seulement, après avoir observé le
littoral, de reprendre le large sans débarquer son équipage? On le
saurait avant une heure. Les colons n’avaient donc qu’à attendre.

Cyrus Smith n’avait pas vu sans une profonde anxiété le bâtiment
suspect arborer le pavillon noir.

N’était-ce pas une menace directe contre l’oeuvre que ses
compagnons et lui avaient menée à bien jusqu’alors? Les pirates, -
- on ne pouvait douter que les matelots de ce brick ne fussent
tels, -- avaient-ils donc déjà fréquenté cette île, puisque, en y
atterrissant, ils avaient hissé leurs couleurs?

Y avaient-ils antérieurement opéré quelque descente, ce qui aurait
expliqué certaines particularités restées inexplicables
jusqu’alors? Existait-il dans ses portions non encore explorées
quelque complice prêt à entrer en communication avec eux?

À toutes ces questions qu’il se posait silencieusement, Cyrus
Smith ne savait que répondre; mais il sentait que la situation de
la colonie ne pouvait être que très gravement compromise par
l’arrivée de ce brick.

Toutefois, ses compagnons et lui étaient décidés à résister
jusqu’à la dernière extrémité. Ces pirates étaient-ils nombreux et
mieux armés que les colons?

Voilà ce qu’il eût été bien important de savoir!

Mais le moyen d’arriver jusqu’à eux!

La nuit était faite. La lune nouvelle, emportée dans l’irradiation
solaire, avait disparu. Une profonde obscurité enveloppait l’île
et la mer. Les nuages, lourds, entassés à l’horizon, ne laissaient
filtrer aucune lueur. Le vent était tombé complètement avec le
crépuscule. Pas une feuille ne remuait aux arbres, pas une lame ne
murmurait sur la grève. Du navire on ne voyait rien, tous ses feux
étaient condamnés, et, s’il était encore en vue de l’île, on ne
pouvait même pas savoir quelle place il occupait.

«Eh! Qui sait? dit alors Pencroff. Peut-être ce damné bâtiment
aura-t-il fait route pendant la nuit, et ne le retrouverons-nous
plus au point du jour?»

Comme une réponse faite à l’observation du marin, une vive lueur
fusa au large, et un coup de canon retentit.

Le navire était toujours là, et il y avait des pièces d’artillerie
à bord.

Six secondes s’étaient écoulées entre la lumière et le coup.

Donc, le brick était environ à un mille un quart de la côte.

Et, en même temps, on entendit un bruit de chaînes qui couraient
en grinçant à travers les écubiers.

Le navire venait de mouiller en vue de Granite-House!

CHAPITRE II

Il n’y avait plus aucun doute à avoir sur les intentions des
pirates. Ils avaient jeté l’ancre à une courte distance de l’île,
et il était évident que, le lendemain, au moyen de leurs canots,
ils comptaient accoster le rivage!

Cyrus Smith et ses compagnons étaient prêts à agir, mais, si
résolus qu’ils fussent, ils ne devaient pas oublier d’être
prudents. Peut-être leur présence pouvait-elle encore être
dissimulée, au cas où les pirates se contenteraient de débarquer
sur le littoral sans remonter dans l’intérieur de l’île. Il se
pouvait, en effet, que ceux-ci n’eussent d’autre projet que de
faire de l’eau à l’aiguade de la Mercy, et il n’était pas
impossible que le pont, jeté à un mille et demi de l’embouchure,
et les aménagements des cheminées, échappassent à leurs regards.

Mais pourquoi ce pavillon arboré à la corne du brick?

Pourquoi ce coup de canon? Pure forfanterie sans doute, à moins
que ce ne fût l’indice d’une prise de possession! Cyrus Smith
savait maintenant que le navire était formidablement armé. Or,
pour répondre au canon des pirates, qu’avaient les colons de l’île
Lincoln? Quelques fusils seulement.

«Toutefois, fit observer Cyrus Smith, nous sommes ici dans une
situation inexpugnable. L’ennemi ne saurait découvrir l’orifice du
déversoir, maintenant qu’il est caché sous les roseaux et les
herbes, et, par conséquent, il lui est impossible de pénétrer dans
Granite-House.

-- Mais nos plantations, notre basse-cour, notre corral, tout
enfin, tout! s’écria Pencroff en frappant du pied. Ils peuvent
tout ravager, tout détruire en quelques heures!

-- Tout, Pencroff, répondit Cyrus Smith, et nous n’avons aucun
moyen de les en empêcher.

-- Sont-ils nombreux? Voilà la question, dit alors le reporter.
S’ils ne sont qu’une douzaine, nous saurons les arrêter, mais
quarante, cinquante, plus peut-être!...

-- Monsieur Smith, dit alors Ayrton, qui s’avança vers
l’ingénieur, voulez-vous m’accorder une permission?

-- Laquelle, mon ami!

-- Celle d’aller jusqu’au navire pour y reconnaître la force de
son équipage.

-- Mais, Ayrton... répondit en hésitant l’ingénieur, vous
risquerez votre vie...

-- Pourquoi pas, monsieur?

-- C’est plus que votre devoir, cela.

-- J’ai plus que mon devoir à faire, répondit Ayrton.

-- Vous iriez avec la pirogue jusqu’au bâtiment? demanda Gédéon
Spilett.

-- Non, monsieur, mais j’irai à la nage. La pirogue ne passerait
pas là où un homme peut se glisser entre deux eaux.

-- Savez-vous bien que le brick est à un mille un quart de la
côte? dit Harbert.

-- Je suis bon nageur, Monsieur Harbert.

-- C’est risquer votre vie, vous dis-je, reprit l’ingénieur.

-- Peu importe, répondit Ayrton. Monsieur Smith, je vous demande
cela comme une grâce. C’est peut-être là un moyen de me relever à
mes propres yeux!

-- Allez, Ayrton, répondit l’ingénieur, qui sentait bien qu’un
refus eût profondément attristé l’ancien convict, redevenu honnête
homme.

-- Je vous accompagnerai, dit Pencroff.

-- Vous vous défiez de moi!» répondit vivement Ayrton.

Puis, plus humblement:

«Hélas!

-- Non! Non! Reprit avec animation Cyrus Smith, non, Ayrton!
Pencroff ne se défie pas de vous! Vous avez mal interprété ses
paroles.

-- En effet, répondit le marin, je propose à Ayrton de
l’accompagner jusqu’à l’îlot seulement. Il se peut, quoique cela
soit peu probable, que l’un de ces coquins ait débarqué, et deux
hommes ne seront pas de trop, dans ce cas, pour l’empêcher de
donner l’éveil. J’attendrai Ayrton sur l’îlot, et il ira seul au
navire, puisqu’il a proposé de le faire.»

Les choses ainsi convenues, Ayrton fit ses préparatifs de départ.
Son projet était audacieux, mais il pouvait réussir, grâce à
l’obscurité de la nuit. Une fois arrivé au bâtiment, Ayrton,
accroché, soit aux sous-barbes, soit aux cadènes des haubans,
pourrait reconnaître le nombre et peut-être surprendre les
intentions des convicts.

Ayrton et Pencroff, suivis de leurs compagnons, descendirent sur
le rivage. Ayrton se déshabilla et se frotta de graisse, de
manière à moins souffrir de la température de l’eau, qui était
encore froide.

Il se pouvait, en effet, qu’il fût obligé d’y demeurer durant
plusieurs heures.

Pencroff et Nab, pendant ce temps, étaient allés chercher la
pirogue, amarrée quelques centaines de pas plus haut, sur la berge
de la Mercy, et, quand ils revinrent, Ayrton était prêt à partir.
Une couverture fut jetée sur les épaules d’Ayrton, et les colons
vinrent lui serrer la main.

Ayrton s’embarqua dans la pirogue avec Pencroff.

Il était dix heures et demie du soir, quand tous deux disparurent
dans l’obscurité. Leurs compagnons revinrent les attendre aux
cheminées.

Le canal fut aisément traversé, et la pirogue vint accoster le
rivage opposé de l’îlot. Cela fut fait non sans quelque
précaution, au cas où des pirates eussent rôdé en cet endroit.
Mais, après observation, il parut certain que l’îlot était désert.
Donc, Ayrton, suivi de Pencroff, le traversa d’un pas rapide,
effarouchant les oiseaux nichés dans les trous de roche; puis,
sans hésiter, il se jeta à la mer et nagea sans bruit dans la
direction du navire, dont quelques lumières, allumées depuis peu,
indiquaient alors la situation exacte.

Quant à Pencroff, il se blottit dans une anfractuosité du rivage
et il attendit le retour de son compagnon.

Cependant, Ayrton nageait d’un bras vigoureux et glissait à
travers la nappe d’eau sans y produire même le plus léger
frémissement. Sa tête sortait à peine, et ses yeux étaient fixés
sur la masse sombre du brick, dont les feux se reflétaient dans la
mer.

Il ne pensait qu’au devoir qu’il avait promis d’accomplir, et ne
songeait même pas aux dangers qu’il courait, non seulement à bord
du navire, mais encore dans ces parages que les requins
fréquentaient souvent. Le courant le portait, et il s’éloignait
rapidement de la côte. Une demi-heure après, Ayrton, sans avoir
été aperçu ni entendu, filait entre deux eaux, accostait le navire
et s’accrochait d’une main aux sous-barbes de beaupré. Il respira
alors, et, se haussant sur les chaînes, il parvint à atteindre
l’extrémité de la guibre. Là séchaient quelques culottes de
matelot.

Il en passa une. Puis, s’étant fixé solidement, il écouta.

On ne dormait pas à bord du brick. Au contraire. On discutait, on
chantait, on riait. Et voici les propos, accompagnés de jurons,
qui frappèrent principalement Ayrton:

«Bonne acquisition que notre brick!

-- Il marche bien, le speedy! Il mérite son nom!

-- Toute la marine de Norfolk peut se mettre à ses trousses! Cours
après!

-- Hurrah pour son commandant!

-- Hurrah pour Bob Harvey!»

Ce qu’Ayrton éprouva lorsqu’il entendit ce fragment de
conversation, on le comprendra, quand on saura que, dans ce Bob
Harvey, il venait de reconnaître un de ses anciens compagnons
d’Australie, un marin audacieux, qui avait repris la suite de ses
criminels projets. Bob Harvey s’était emparé, sur les parages de
l’île Norfolk, de ce brick, qui était chargé d’armes, de
munitions, d’ustensiles et outils de toutes sortes, destinés à
l’une des sandwich. Toute sa bande avait passé à bord, et, pirates
après avoir été convicts, ces misérables écumaient le Pacifique,
détruisant les navires, massacrant les équipages, plus féroces que
les malais eux-mêmes!

Ces convicts parlaient à haute voix, ils racontaient leurs
prouesses en buvant outre mesure, et voici ce qu’Ayrton put
comprendre:

L’équipage actuel du speedy se composait uniquement de prisonniers
anglais, échappés de Norfolk.

Or, voici ce qu’est Norfolk.

Par 292 de latitude sud et 16542 de longitude est, dans l’est de
l’Australie, se trouve une petite île de six lieues de tour, que
le mont Pitt domine à une hauteur de onze cents pieds au-dessus du
niveau de la mer. C’est l’île Norfolk, devenue le siège d’un
établissement, où sont parqués les plus intraitables condamnés des
pénitenciers anglais. Ils sont là cinq cents, soumis à une
discipline de fer, sous le coup de punitions terribles, gardés par
cent cinquante soldats et cent cinquante employés sous les ordres
d’un gouverneur. Il serait difficile d’imaginer une pire réunion
de scélérats. Quelquefois, -- quoique cela soit rare, -- malgré
l’excessive surveillance dont ils sont l’objet, plusieurs
parviennent à s’échapper, en s’emparant de navires qu’ils
surprennent et ils courent alors les archipels polynésiens.

Ainsi avait fait ce Bob Harvey et ses compagnons.

Ainsi avait voulu faire autrefois Ayrton. Bob Harvey s’était
emparé du brick le speedy, mouillé en vue de l’île Norfolk;
l’équipage avait été massacré, et, depuis un an, ce navire, devenu
bâtiment de pirates, battait les mers du Pacifique, sous le
commandement d’Harvey, autrefois capitaine au long cours,
maintenant écumeur de mers, et que connaissait bien Ayrton!

Les convicts étaient, pour la plupart, réunis dans la dunette, à
l’arrière du navire, mais quelques-uns, étendus sur le pont,
causaient à haute voix.

La conversation continuant toujours au milieu des cris et des
libations, Ayrton apprit que le hasard seul avait amené le speedy
en vue de l’île Lincoln.

Bob Harvey n’y avait jamais encore mis le pied, mais, ainsi que
l’avait pressenti Cyrus Smith, trouvant sur sa route cette terre
inconnue, dont aucune carte n’indiquait la situation, il avait
formé le projet de la visiter, et, au besoin, si elle lui
convenait, d’en faire le port d’attache du brick.

Quant au pavillon noir arboré à la corne du speedy et au coup de
canon qui avait été tiré, à l’exemple des navires de guerre au
moment où ils amènent leurs couleurs, pure forfanterie de pirates.

Ce n’était point un signal, et aucune communication n’existait
encore entre les évadés de Norfolk et l’île Lincoln.

Le domaine des colons était donc menacé d’un immense danger.
Évidemment, l’île, avec son aiguade facile, son petit port, ses
ressources de toutes sortes si bien mises en valeur par les
colons, ses profondeurs cachées de Granite-House, ne pouvait que
convenir aux convicts; entre leurs mains, elle deviendrait un
excellent lieu de refuge, et, par cela même qu’elle était
inconnue, elle leur assurerait, pour longtemps peut-être,
l’impunité avec la sécurité.

Évidemment aussi, la vie des colons ne serait pas respectée, et le
premier soin de Bob Harvey et de ses complices serait de les
massacrer sans merci.

Cyrus Smith et les siens n’avaient donc pas même la ressource de
fuir, de se cacher dans l’île, puisque les convicts comptaient y
résider, et puisque, au cas où le speedy partirait pour une
expédition, il était probable que quelques hommes de l’équipage
resteraient à terre, afin de s’y établir. Donc, il fallait
combattre, il fallait détruire jusqu’au dernier ces misérables,
indignes de pitié, et contre lesquels tout moyen serait bon.

Voilà ce que pensa Ayrton, et il savait bien que Cyrus Smith
partagerait sa manière de voir.

Mais la résistance, et en dernier lieu la victoire, étaient-elles
possibles? Cela dépendait de l’armement du brick et du nombre
d’hommes qui le montaient. C’est ce qu’Ayrton résolut de
reconnaître à tout prix, et comme, une heure après son arrivée,
les vociférations avaient commencé à se calmer, et que bon nombre
des convicts étaient déjà plongés dans le sommeil de l’ivresse,
Ayrton n’hésita pas à s’aventurer sur le pont du speedy, que les
falots éteints laissaient alors dans une obscurité profonde.

Il se hissa donc sur la guibre, et, par le beaupré, il arriva au
gaillard d’avant du brick. Se glissant alors entre les convicts
étendus çà et là, il fit le tour du bâtiment, et il reconnut que
le speedy

Était armé de quatre canons, qui devaient lancer des boulets de
huit à dix livres. Il vérifia même, en les touchant, que ces
canons se chargeaient par la culasse. C’étaient donc des pièces
modernes, d’un emploi facile et d’un effet terrible.

Quant aux hommes couchés sur le pont, ils devaient être au nombre
de dix environ, mais il était supposable que d’autres, plus
nombreux, dormaient à l’intérieur du brick. Et d’ailleurs, en les
écoutant, Ayrton avait cru comprendre qu’ils étaient une
cinquantaine à bord. C’était beaucoup pour les six colons de l’île
Lincoln! Mais enfin, grâce au dévouement d’Ayrton, Cyrus Smith ne
serait pas surpris, il connaîtrait la force de ses adversaires et
il prendrait ses dispositions en conséquence.

Il ne restait donc plus à Ayrton qu’à revenir rendre compte à ses
compagnons de la mission dont il s’était chargé, et il se prépara
à regagner l’avant du brick, afin de se glisser jusqu’à la mer.

Mais, à cet homme qui voulait -- il l’avait dit -- faire plus que
son devoir, il vint alors une pensée héroïque. C’était sacrifier
sa vie, mais il sauverait l’île et les colons. Cyrus Smith ne
pourrait évidemment pas résister à cinquante bandits, armés de
toutes pièces, qui, soit en pénétrant de vive force dans Granite-
House, soit en y affamant les assiégés, auraient raison d’eux. Et
alors il se représenta ses sauveurs, ceux qui avaient refait de
lui un homme et un honnête homme, ceux auxquels il devait tout,
tués sans pitié, leurs travaux anéantis, leur île changée en un
repaire de pirates! Il se dit qu’il était, en somme, lui, Ayrton,
la cause première de tant de désastres, puisque son ancien
compagnon, Bob Harvey, n’avait fait que réaliser ses propres
projets, et un sentiment d’horreur s’empara de tout son être. Et
alors il fut pris de cette irrésistible envie de faire sauter le
brick, et avec lui tous ceux qu’il portait. Ayrton périrait dans
l’explosion, mais il ferait son devoir.

Ayrton n’hésita pas. Gagner la soute aux poudres, qui est toujours
située à l’arrière d’un bâtiment, c’était facile. La poudre ne
devait pas manquer à un navire qui faisait un pareil métier, et il
suffirait d’une étincelle pour l’anéantir en un instant.

Ayrton s’affala avec précaution dans l’entre-pont, jonché de
nombreux dormeurs, que l’ivresse, plus que le sommeil, tenait
appesantis. Un falot était allumé au pied du grand mât, autour
duquel était appendu un râtelier garni d’armes à feu de toutes
sortes.

Ayrton détacha du râtelier un revolver et s’assura qu’il était
chargé et amorcé. Il ne lui en fallait pas plus pour accomplir
l’oeuvre de destruction.

Il se glissa donc vers l’arrière, de manière à arriver sous la
dunette du brick, où devait être la soute.

Cependant, sur cet entre-pont qui était presque obscur, il était
difficile de ramper sans heurter quelque convict insuffisamment
endormi. De là des jurons et des coups. Ayrton fut, plus d’une
fois, forcé de suspendre sa marche. Mais, enfin, il arriva à la
cloison fermant le compartiment d’arrière, et il trouva la porte
qui devait s’ouvrir sur la soute même.

Ayrton, réduit à la forcer, se mit à l’oeuvre.

C’était une besogne difficile à accomplir sans bruit, car il
s’agissait de briser un cadenas. Mais sous la main vigoureuse
d’Ayrton, le cadenas sauta et la porte fut ouverte... en ce
moment, un bras s’appuya sur l’épaule d’Ayrton.

«Que fais-tu là?» demanda d’une voix dure un homme de haute
taille, qui, se dressant dans l’ombre, porta brusquement à la
figure d’Ayrton la lumière d’une lanterne.

Ayrton se rejeta en arrière. Dans un rapide éclat de la lanterne,
il avait reconnu son ancien complice, Bob Harvey, mais il ne
pouvait l’être de celui-ci, qui devait croire Ayrton mort depuis
longtemps.

«Que fais-tu là?» dit Bob Harvey, en saisissant Ayrton par la
ceinture de son pantalon.

Mais Ayrton, sans répondre, repoussa vigoureusement le chef des
convicts et chercha à s’élancer dans la soute. Un coup de revolver
au milieu de ces tonneaux de poudre, et tout eût été fini!...

«À moi, garçons!» s’était écrié Bob Harvey. Deux ou trois pirates,
réveillés à sa voix, s’étaient relevés, et, se jetant sur Ayrton,
ils essayèrent de le terrasser. Le vigoureux Ayrton se débarrassa
de leurs étreintes. Deux coups de son revolver retentirent, et
deux convicts tombèrent; mais un coup de couteau qu’il ne put
parer lui entailla les chairs de l’épaule.

Ayrton comprit bien qu’il ne pouvait plus exécuter son projet. Bob
Harvey avait refermé la porte de la soute, et il se faisait dans
l’entre-pont un mouvement qui indiquait un réveil général des
pirates.

Il fallait qu’Ayrton se réservât pour combattre aux côtés de Cyrus
Smith. Il ne lui restait plus qu’à fuir!

Mais la fuite était-elle encore possible? C’était douteux,
quoiqu’Ayrton fût résolu à tout tenter pour rejoindre ses
compagnons.

Quatre coups lui restaient à tirer. Deux éclatèrent alors, dont
l’un, dirigé sur Bob Harvey, ne l’atteignit pas, du moins
grièvement, et Ayrton, profitant d’un mouvement de recul de ses
adversaires, se précipita vers l’échelle du capot, de manière à
gagner le pont du brick. En passant devant le falot, il le brisa
d’un coup de crosse, et une obscurité profonde se fit, qui devait
favoriser sa fuite. Deux ou trois pirates, réveillés par le bruit,
descendaient l’échelle en ce moment. Un cinquième coup du revolver
d’Ayrton en jeta un en bas des marches, et les autres
s’effacèrent, ne comprenant rien à ce qui se passait. Ayrton, en
deux bonds, fut sur le pont du brick, et trois secondes plus tard,
après avoir déchargé une dernière fois son revolver à la face d’un
pirate qui venait de le saisir par le cou, il enjambait les
bastingages et se précipitait à la mer.

Ayrton n’avait pas fait six brasses que les balles crépitaient
autour de lui comme une grêle. Quelles durent être les émotions de
Pencroff, abrité sous une roche de l’îlot, celles de Cyrus Smith,
du reporter, d’Harbert, de Nab, blottis dans les cheminées, quand
ils entendirent ces détonations éclater à bord du brick. Ils
s’étaient élancés sur la grève, et, leurs fusils épaulés, ils se
tenaient prêts à repousser toute agression.

Pour eux, il n’y avait pas de doute possible!

Ayrton, surpris par les pirates, avait été massacré par eux, et
peut-être ces misérables allaient-ils profiter de la nuit pour
opérer une descente sur l’île! Une demi-heure se passa au milieu
de transes mortelles. Toutefois, les détonations avaient cessé, et
ni Ayrton ni Pencroff ne reparaissaient. L’îlot était-il donc
envahi? Ne fallait-il pas courir au secours d’Ayrton et de
Pencroff? Mais comment?

La mer, haute en ce moment, rendait le canal infranchissable. La
pirogue n’était plus là! Que l’on juge de l’horrible inquiétude
qui s’empara de Cyrus Smith et de ses compagnons!

Enfin, vers minuit et demi, une pirogue, portant deux hommes,
accosta la grève. C’était Ayrton, légèrement blessé à l’épaule, et
Pencroff, sain et sauf, que leurs amis reçurent à bras ouverts.
Aussitôt, tous se réfugièrent aux cheminées. Là, Ayrton raconta ce
qui s’était passé et ne cacha point ce projet de faire sauter le
brick qu’il avait tenté de mettre à exécution.

Toutes les mains se tendirent vers Ayrton, qui ne dissimula pas
combien la situation était grave.

Les pirates avaient l’éveil. Ils savaient que l’île Lincoln était
habitée. Ils n’y descendraient qu’en nombre et bien armés. Ils ne
respecteraient rien.

Si les colons tombaient entre leurs mains, ils n’avaient aucune
pitié à attendre!

«Eh bien! Nous saurons mourir! dit le reporter.

-- Rentrons et veillons, répondit l’ingénieur.

-- Avons-nous quelque chance de nous en tirer, Monsieur Cyrus?
demanda le marin.

-- Oui, Pencroff.

-- Hum! Six contre cinquante!

-- Oui! Six!... sans compter...

-- Qui donc?» demanda Pencroff.

Cyrus ne répondit pas, mais il montra le ciel de la main.

CHAPITRE III

La nuit s’écoula sans incident. Les colons s’étaient tenus sur le
qui-vive et n’avaient point abandonné le poste des cheminées. Les
pirates, de leur côté, ne semblaient avoir fait aucune tentative
de débarquement. Depuis que les derniers coups de fusil avaient
été tirés sur Ayrton, pas une détonation, pas un bruit même
n’avait décelé la présence du brick sur les atterrages de l’île. À
la rigueur, on aurait pu croire qu’il avait levé l’ancre, pensant
avoir affaire à trop forte partie, et qu’il s’était éloigné de ces
parages.

Mais il n’en était rien, et, quand l’aube commença à paraître, les
colons purent entrevoir dans les brumes du matin une masse
confuse. C’était le speedy.

«Voici, mes amis, dit alors l’ingénieur, les dispositions qu’il me
paraît convenable de prendre, avant que ce brouillard soit
complètement levé. Il nous dérobe aux yeux des pirates, et nous
pourrons agir sans éveiller leur attention. Ce qu’il importe,
surtout, de laisser croire aux convicts, c’est que les habitants
de l’île sont nombreux et, par conséquent, capables de leur
résister. Je vous propose donc de nous diviser en trois groupes
qui se posteront, le premier aux cheminées mêmes, le second à
l’embouchure de la Mercy. Quant au troisième, je crois qu’il
serait bon de le placer sur l’îlot, afin d’empêcher ou de
retarder, au moins, toute tentative de débarquement. Nous avons à
notre usage deux carabines et quatre fusils. Chacun de nous sera
donc armé, et, comme nous sommes amplement fournis de poudre et de
balles, nous n’épargnerons pas nos coups. Nous n’avons rien à
craindre des fusils, ni même des canons du brick. Que pourraient-
ils contre ces roches? Et, comme nous ne tirerons pas des fenêtres
de Granite-House, les pirates n’auront pas l’idée d’envoyer là des
obus qui pourraient causer d’irréparables dommages. Ce qui est à
redouter, c’est la nécessité d’en venir aux mains, puisque les
convicts ont le nombre pour eux. C’est donc à tout débarquement
qu’il faut tenter de s’opposer, mais sans se découvrir. Donc,
n’économisons pas les munitions. Tirons souvent, mais tirons
juste. Chacun de nous a huit ou dix ennemis à tuer, et il faut
qu’il les tue!»

Cyrus Smith avait chiffré nettement la situation, tout en parlant
de la voix la plus calme, comme s’il se fût agi de travaux à
diriger et non d’une bataille à régler. Ses compagnons
approuvèrent ces dispositions sans même prononcer une parole. Il
ne s’agissait plus pour chacun que de prendre son poste avant que
la brume se fût complètement dissipée.

Nab et Pencroff remontèrent aussitôt à Granite-House et en
rapportèrent des munitions suffisantes. Gédéon Spilett et Ayrton,
tous deux très bons tireurs, furent armés des deux carabines de
précision, qui portaient à près d’un mille de distance. Les quatre
autres fusils furent répartis entre Cyrus Smith, Nab, Pencroff et
Harbert.

Voici comment les postes furent composés.

Cyrus Smith et Harbert restèrent embusqués aux cheminées, et ils
commandaient ainsi la grève, au pied de Granite-House, sur un
assez large rayon.

Gédéon Spilett et Nab allèrent se blottir au milieu des roches, à
l’embouchure de la Mercy, -- dont le pont ainsi que les ponceaux
avaient été relevés, -- de manière à empêcher tout passage en
canot et même tout débarquement sur la rive opposée.

Quant à Ayrton et à Pencroff, ils poussèrent à l’eau la pirogue et
se disposèrent à traverser le canal pour occuper séparément deux
postes sur l’îlot. De cette façon, des coups de feu, éclatant sur
quatre points différents, donneraient à penser aux convicts que
l’île était à la fois suffisamment peuplée et sévèrement défendue.
Au cas où un débarquement s’effectuerait sans qu’ils pussent
l’empêcher, et même s’ils se voyaient sur le point d’être tournés
par quelque embarcation du brick, Pencroff et Ayrton devaient
revenir avec la pirogue reprendre pied sur le littoral et se
porter vers l’endroit le plus menacé.

Avant d’aller occuper leur poste, les colons se serrèrent une
dernière fois la main. Pencroff parvint à se rendre assez maître
de lui pour comprimer son émotion quand il embrassa Harbert, son
enfant!... et ils se séparèrent. Quelques instants après, Cyrus
Smith et Harbert d’un côté, le reporter et Nab de l’autre, avaient
disparu derrière les roches, et cinq minutes plus tard, Ayrton et
Pencroff, ayant heureusement traversé le canal, débarquaient sur
l’îlot et se cachaient dans les anfractuosités de sa rive
orientale. Aucun d’eux n’avait pu être vu, car eux-mêmes encore
distinguaient à peine le brick dans le brouillard.

Il était six heures et demie du matin.

Bientôt, le brouillard se déchira peu à peu dans les couches
supérieures de l’air, et la pomme des mâts du brick sortit des
vapeurs. Pendant quelques instants encore, de grosses volutes
roulèrent à la surface de la mer; puis, une brise se leva, qui
dissipa rapidement cet amas de brumes.

Le speedy apparut tout entier, mouillé sur deux ancres, le cap au
nord, et présentant à l’île sa hanche de bâbord. Ainsi que l’avait
estimé Cyrus Smith, il n’était pas à plus d’un mille un quart du
rivage.

Le sinistre pavillon noir flottait à sa corne.

L’ingénieur, avec sa lunette, put voir que les quatre canons
composant l’artillerie du bord avaient été braqués sur l’île. Ils
étaient évidemment prêts à faire feu au premier signal.

Cependant, le speedy restait muet. On voyait une trentaine de
pirates aller et venir sur le pont. Quelques-uns étaient montés
sur la dunette; deux autres, postés sur les barres du grand
perroquet et munis de longues-vues, observaient l’île avec une
extrême attention.

Certainement, Bob Harvey et son équipage ne pouvaient que très
difficilement se rendre compte de ce qui s’était passé pendant la
nuit à bord du brick.

Cet homme, à demi nu, qui venait de forcer la porte de la soute
aux poudres et contre lequel ils avaient lutté, qui avait déchargé
son revolver six fois sur eux, qui avait tué un des leurs et
blessé deux autres, cet homme avait-il échappé à leurs balles?
Avait-il pu regagner la côte à la nage? D’où venait-il? Que
venait-il faire à bord? Son projet avait-il réellement été de
faire sauter le brick, ainsi que le pensait Bob Harvey? Tout cela
devait être assez confus dans l’esprit des convicts. Mais ce dont
ils ne pouvaient plus douter, c’est que l’île inconnue devant
laquelle le speedy avait jeté l’ancre était habitée, et qu’il y
avait là, peut-être, toute une colonie prête à la défendre. Et
pourtant, personne ne se montrait, ni sur la grève, ni sur les
hauteurs. Le littoral paraissait être absolument désert. En tout
cas, il n’y avait aucune trace d’habitation. Les habitants
avaient-ils donc fui vers l’intérieur?

Voilà ce que devait se demander le chef des pirates, et, sans
doute, en homme prudent, il cherchait à reconnaître les localités
avant d’y engager sa bande.

Pendant une heure et demie, aucun indice d’attaque ni de
débarquement ne put être surpris à bord du brick. Il était évident
que Bob Harvey hésitait. Ses meilleures lunettes, sans doute, ne
lui avaient pas permis d’apercevoir un seul des colons blottis
dans les roches. Il n’était même pas probable que son attention
eût été éveillée par ce voile de branches vertes et de lianes qui
dissimulait les fenêtres de Granite-House et tranchaient sur la
muraille nue. En effet, comment eût-il imaginé qu’une habitation
était creusée, à cette hauteur, dans le massif granitique? Depuis
le cap griffe jusqu’aux caps mandibule, sur tout le périmètre de
la baie de l’union, rien n’avait dû lui apprendre que l’île fût et
pût être occupée.

À huit heures, cependant, les colons observèrent un certain
mouvement qui se produisait à bord du speedy. On halait sur les
palans des porte-embarcations, et un canot était mis à la mer.

Sept hommes y descendirent. Ils étaient armés de fusils; l’un
d’eux se mit à la barre, quatre aux avirons, et les deux autres,
accroupis à l’avant, prêts à tirer, examinaient l’île. Leur but
était, sans doute, d’opérer une première reconnaissance, mais non
de débarquer, car, dans ce dernier cas, ils seraient venus en plus
grand nombre.

Les pirates, juchés dans la mâture jusqu’aux barres de perroquet,
avaient évidemment pu voir qu’un îlot couvrait la côte et qu’il en
était séparé par un canal large d’un demi-mille environ.
Toutefois, il fut bientôt constant pour Cyrus Smith, en observant
la direction suivie par le canot, qu’il ne chercherait pas tout
d’abord à pénétrer dans ce canal, mais qu’il accosterait l’îlot,
mesure de prudence justifiée, d’ailleurs.

Pencroff et Ayrton, cachés chacun de son côté dans d’étroites
anfractuosités de roches, le virent venir directement sur eux, et
ils attendirent qu’il fût à bonne portée.

Le canot s’avançait avec une extrême précaution.

Les rames ne plongeaient dans l’eau qu’à de longs intervalles. On
pouvait voir aussi que l’un des convicts placés à l’avant tenait
une ligne de sonde à la main et qu’il cherchait à reconnaître le
chenal creusé par le courant de la Mercy. Cela indiquait chez Bob
Harvey l’intention de rapprocher autant qu’il le pourrait son
brick de la côte. Une trentaine de pirates, dispersés dans les
haubans, ne perdaient pas un des mouvements du canot et relevaient
certains amers qui devaient leur permettre d’atterrir sans danger.

Le canot n’était plus qu’à deux encablures de l’îlot quand il
s’arrêta. L’homme de barre, debout, cherchait le meilleur point
sur lequel il pût accoster. En un instant, deux coups de feu
éclatèrent. Une petite fumée tourbillonna au-dessus des roches de
l’îlot. L’homme de barre et l’homme de sonde tombèrent à la
renverse dans le canot. Les balles d’Ayrton et de Pencroff les
avaient frappés tous deux au même instant.

Presque aussitôt, une détonation plus violente se fit entendre, un
éclatant jet de vapeur fusa des flancs du brick, et un boulet,
frappant le haut des roches qui abritaient Ayrton et Pencroff, les
fit voler en éclats, mais les deux tireurs n’avaient pas été
touchés.

D’horribles imprécations s’étaient échappées du canot, qui reprit
aussitôt sa marche. L’homme de barre fut immédiatement remplacé
par un de ses camarades, et les avirons plongèrent vivement dans
l’eau.

Toutefois, au lieu de retourner à bord, comme on eût pu le croire,
le canot prolongea le rivage de l’îlot, de manière à le tourner
par sa pointe sud. Les pirates faisaient force de rames afin de se
mettre hors de la portée des balles.

Ils s’avancèrent ainsi jusqu’à cinq encablures de la partie
rentrante du littoral que terminait la pointe de l’épave, et,
après l’avoir contournée par une ligne semi-circulaire, toujours
protégés par les canons du brick, ils se dirigèrent vers
l’embouchure de la Mercy.

Leur évidente intention était de pénétrer ainsi dans le canal et
de prendre à revers les colons qui étaient postés sur l’îlot, de
manière que ceux-ci, quel que fût leur nombre, fussent placés
entre les feux du canot et les feux du brick, et se trouvassent
dans une position très désavantageuse. Un quart d’heure se passa
ainsi, pendant que le canot avançait dans cette direction. Silence
absolu, calme complet dans l’air et sur les eaux.

Pencroff et Ayrton, bien qu’ils comprissent qu’ils risquaient
d’être tournés, n’avaient point quitté leur poste, soit qu’ils ne
voulussent pas encore se montrer aux assaillants et s’exposer aux
canons du speedy, soit qu’ils comptassent sur Nab et Gédéon
Spilett, veillant à l’embouchure de la rivière, et sur Cyrus Smith
et Harbert, embusqués dans les roches des cheminées.

Vingt minutes après les premiers coups de feu, le canot était par
le travers de la Mercy à moins de deux encablures. Comme le flot
commençait à monter avec sa violence habituelle, que provoquait
l’étroitesse du pertuis, les convicts se sentirent entraînés vers
la rivière, et ce ne fut qu’à force de rames qu’ils se maintinrent
dans le milieu du canal. Mais, comme ils passaient à bonne portée
de l’embouchure de la Mercy, deux balles les saluèrent au passage,
et deux des leurs furent encore couchés dans l’embarcation.

Nab et Spilett n’avaient point manqué leur coup. Aussitôt le brick
envoya un second boulet sur le poste que trahissait la fumée des
armes à feu, mais sans autre résultat que d’écorner quelques
roches. En ce moment, le canot ne renfermait plus que trois hommes
valides. Pris par le courant, il fila dans le canal avec la
rapidité d’une flèche, passa devant Cyrus Smith et Harbert, qui,
ne le jugeant pas à bonne portée, restèrent muets; puis, tournant
la pointe nord de l’îlot avec les deux avirons qui lui restaient,
il se mit en mesure de regagner le brick.

Jusqu’ici les colons n’avaient point à se plaindre.

La partie s’engageait mal pour leurs adversaires. Ceux-ci
comptaient déjà quatre hommes blessés grièvement, morts peut-être;
eux, au contraire, sans blessures, n’avaient pas perdu une balle.
Si les pirates continuaient à les attaquer de cette façon, s’ils
renouvelaient quelque tentative de descente au moyen du canot, ils
pouvaient être détruits un à un.

On comprend combien les dispositions prises par l’ingénieur
étaient avantageuses. Les pirates pouvaient croire qu’ils avaient
affaire à des adversaires nombreux et bien armés, dont ils ne
viendraient pas facilement à bout. Une demi-heure s’écoula avant
que le canot, qui avait à lutter contre le courant du large, eût
rallié le speedy. Des cris épouvantables retentirent, quand il
revint à bord avec les blessés, et trois ou quatre coups de canon
furent tirés, qui ne pouvaient avoir aucun résultat.

Mais alors d’autres convicts, ivres de colère et peut-être encore
des libations de la veille, se jetèrent dans l’embarcation au
nombre d’une douzaine. Un second canot fut également lancé à la
mer dans lequel huit hommes prirent place, et tandis que le
premier se dirigeait droit sur l’îlot pour en débusquer les
colons, le second manoeuvrait de manière à forcer l’entrée de la
Mercy.

La situation devenait évidemment très périlleuse pour Pencroff et
Ayrton, et ils comprirent qu’ils devaient regagner la terre
franche.

Cependant, ils attendirent encore que le premier canot fût à bonne
portée, et deux balles, adroitement dirigées, vinrent encore
apporter le désordre dans son équipage. Puis, Pencroff et Ayrton,
abandonnant leur poste, non sans avoir essuyé une dizaine de coups
de fusil, traversèrent l’îlot de toute la rapidité de leurs
jambes, se jetèrent dans la pirogue, passèrent le canal au moment
où le second canot en atteignait la pointe sud, et coururent se
blottir aux cheminées; ils avaient à peine rejoint Cyrus Smith et
Harbert, que l’îlot était envahi et que les pirates de la première
embarcation le parcouraient en tous sens.

Presque au même instant, de nouvelles détonations éclataient au
poste de la Mercy, dont le second canot s’était rapidement
rapproché. Deux, sur huit, des hommes qui le montaient, furent
mortellement frappés par Gédéon Spilett et Nab, et l’embarcation
elle-même, irrésistiblement emportée sur les récifs, s’y brisa à
l’embouchure de la Mercy.

Mais les six survivants, élevant leurs armes au-dessus de leur
tête pour les préserver du contact de l’eau, parvinrent à prendre
pied sur la rive droite de la rivière. Puis, se voyant exposés de
trop près au feu du poste, ils s’enfuirent à toutes jambes dans la
direction de la pointe de l’épave, hors de la portée des balles.

La situation actuelle était donc celle-ci: sur l’îlot, douze
convicts dont plusieurs blessés, sans doute, mais ayant encore un
canot à leur disposition; sur l’île, six débarqués, mais qui
étaient dans l’impossibilité d’atteindre Granite-House, car ils ne
pouvaient traverser la rivière, dont les ponts étaient relevés.

«Cela va! Avait dit Pencroff en se précipitant dans les cheminées,
cela va, Monsieur Cyrus! Qu’en pensez-vous?

-- Je pense, répondit l’ingénieur, que le combat va prendre une
nouvelle forme, car on ne peut pas supposer que ces convicts
soient assez inintelligents pour le continuer dans des conditions
aussi défavorables pour eux!

-- Ils ne traverseront toujours pas le canal, dit le marin. Les
carabines d’Ayrton et de M Spilett sont là pour les en empêcher.
Vous savez bien qu’elles portent à plus d’un mille!

-- Sans doute, répondit Harbert, mais que pourraient faire deux
carabines contre les canons du brick?

-- Eh! Le brick n’est pas encore dans le canal, j’imagine!
répondit Pencroff.

-- Et s’il y vient? dit Cyrus Smith.

-- C’est impossible, car il risquerait de s’y échouer et de s’y
perdre!

-- C’est possible, répondit alors Ayrton. Les convicts peuvent
profiter de la mer haute pour entrer dans le canal, quitte à
s’échouer à mer basse, et alors, sous le feu de leurs canons, nos
postes ne seront plus tenables.

-- Par les mille diables d’enfer! s’écria Pencroff, il semble, en
vérité, que les gueux se préparent à lever l’ancre!

-- Peut-être serons-nous forcés de nous réfugier dans Granite-
House? fit observer Harbert.

-- Attendons! répondit Cyrus Smith.

-- Mais Nab et M Spilett?... dit Pencroff.

-- Ils sauront nous rejoindre en temps utile. Tenez-vous prêt,
Ayrton. C’est votre carabine et celle de Spilett qui doivent
parler maintenant.»

Ce n’était que trop vrai! Le speedy commençait à virer sur son
ancre et manifestait l’intention de se rapprocher de l’îlot. La
mer devait encore monter pendant une heure et demie, et, le
courant de flot étant déjà cassé, il serait facile au brick de
manoeuvrer. Mais, quant à entrer dans le canal, Pencroff,
contrairement à l’opinion d’Ayrton, ne pouvait pas admettre qu’il
osât le tenter.

Pendant ce temps, les pirates qui occupaient l’îlot s’étaient peu
à peu reportés vers le rivage opposé, et ils n’étaient plus
séparés de la terre que par le canal. Armés simplement de fusils,
ils ne pouvaient faire aucun mal aux colons, embusqués, soit aux
cheminées, soit à l’embouchure de la Mercy; mais, ne les sachant
pas munis de carabines à longue portée, ils ne croyaient pas, non
plus, être exposés de leur personne. C’était donc à découvert
qu’ils arpentaient l’îlot et en parcouraient la lisière.

Leur illusion fut de courte durée. Les carabines d’Ayrton et de
Gédéon Spilett parlèrent alors et dirent sans doute des choses
désagréables à deux de ces convicts, car ils tombèrent à la
renverse.

Ce fut une débandade générale. Les dix autres ne prirent même pas
le temps de ramasser leurs compagnons blessés ou morts, ils se
reportèrent en toute hâte sur l’autre côté de l’îlot, se jetèrent
dans l’embarcation qui les avait amenés, et ils rallièrent le bord
à force de rames.

«Huit de moins! S’était écrié Pencroff. Vraiment, on dirait que M
Spilett et Ayrton se donnent le mot pour opérer ensemble!

-- Messieurs, répondit Ayrton en rechargeant sa carabine, voilà
qui va devenir plus grave. Le brick appareille!

-- L’ancre est à pic!... s’écria Pencroff.

-- Oui, et elle dérape déjà.»

En effet, on entendait distinctement le cliquetis du linguet qui
frappait sur le guindeau, à mesure que virait l’équipage du brick.
Le speedy était d’abord venu à l’appel de son ancre; puis, quand
elle eut été arrachée du fond, il commença à dériver vers la
terre. Le vent soufflait du large; le grand foc et le petit hunier
furent hissés, et le navire se rapprocha peu à peu de terre. Des
deux postes de la Mercy et des cheminées, on le regardait
manoeuvrer sans donner signe de vie, mais non sans une certaine
émotion. Ce serait une situation terrible que celle des colons,
quand ils seraient exposés, à courte distance, au feu des canons
du brick, et sans être en mesure d’y répondre utilement. Comment
alors pourraient-ils empêcher les pirates de débarquer?

Cyrus Smith sentait bien cela, et il se demandait ce qu’il était
possible de faire. Avant peu, il serait appelé à prendre une
détermination. Mais laquelle?

Se renfermer dans Granite-House, s’y laisser assiéger, tenir
pendant des semaines, pendant des mois même, puisque les vivres y
abondaient? Bien! Mais après? Les pirates n’en seraient pas moins
maîtres de l’île, qu’ils ravageraient à leur guise, et, avec le
temps, ils finiraient par avoir raison des prisonniers de Granite-
House.

Cependant, une chance restait encore: c’était que Bob Harvey ne se
hasardât pas avec son navire dans le canal et qu’il se tînt en
dehors de l’îlot. Un demi-mille le séparerait encore de la côte,
et, à cette distance, ses coups pourraient ne pas être extrêmement
nuisibles.

«Jamais, répétait Pencroff, jamais ce Bob Harvey, puisqu’il est
bon marin, n’entrera dans le canal! Il sait bien que ce serait
risquer le brick, pour peu que la mer devînt mauvaise! Et que
deviendrait-il sans son navire?»

Cependant, le brick s’était approché de l’îlot, et on put voir
qu’il cherchait à en gagner l’extrémité inférieure. La brise était
légère, et, comme le courant avait alors beaucoup perdu de sa
force, Bob Harvey était absolument maître de manoeuvrer comme il
le voulait.

La route suivie précédemment par les embarcations lui avait permis
de reconnaître le chenal, et il s’y était effrontément engagé. Son
projet n’était que trop compréhensible: il voulait s’embosser
devant les cheminées et, de là, répondre par des obus et des
boulets aux balles qui avaient jusqu’alors décimé son équipage.

Bientôt le speedy atteignit la pointe de l’îlot; il la tourna avec
aisance; la brigantine fut alors éventée, et le brick, serrant le
vent, se trouva par le travers de la Mercy.

«Les bandits! Ils y viennent!» s’écria Pencroff.

En ce moment, Cyrus Smith, Ayrton, le marin et Harbert furent
rejoints par Nab et Gédéon Spilett.

Le reporter et son compagnon avaient jugé convenable d’abandonner
le poste de la Mercy, d’où ils ne pouvaient plus rien faire contre
le navire, et ils avaient sagement agi. Mieux valait que les
colons fussent réunis au moment où une action décisive allait sans
doute s’engager. Gédéon Spilett et Nab étaient arrivés en se
défilant derrière les roches, mais non sans essuyer une grêle de
balles qui ne les avait point atteints.

«Spilett! Nab! S’était écrié l’ingénieur. Vous n’êtes pas blessés?

-- Non! répondit le reporter, quelques contusions seulement, par
ricochet! Mais ce damné brick entre dans le canal!

-- Oui! répondit Pencroff, et, avant dix minutes, il aura mouillé
devant Granite-House!

-- Avez-vous un projet, Cyrus? demanda le reporter.

-- Il faut nous réfugier dans Granite-House, pendant qu’il en est
temps encore et que les convicts ne peuvent nous voir.

-- C’est aussi mon avis, répondit Gédéon Spilett; mais une fois
renfermés...

-- Nous prendrons conseil des circonstances, répondit l’ingénieur.

-- En route donc, et dépêchons! dit le reporter.

-- Vous ne voulez pas, Monsieur Cyrus, qu’Ayrton et moi nous
restions ici? demanda le marin.

-- À quoi bon, Pencroff? répondit Cyrus Smith. Non. Ne nous
séparons pas!»

Il n’y avait pas un instant à perdre. Les colons quittèrent les
cheminées. Un petit retour de la courtine empêchait qu’ils ne
fussent vus du brick; mais deux ou trois détonations et le fracas
des boulets sur les roches leur apprirent que le speedy n’était
plus qu’à courte distance.

Se précipiter dans l’ascenseur, se hisser jusqu’à la porte de
Granite-House, où Top et Jup étaient renfermés depuis la veille,
s’élancer dans la grande salle, ce fut l’affaire d’un moment.

Il était temps, car les colons, à travers les branchages,
aperçurent le speedy entouré de fumée, qui filait dans le canal.
Ils durent même se mettre de côté, car les décharges étaient
incessantes, et les boulets des quatre canons frappaient
aveuglément tant sur le poste de la Mercy, bien qu’il ne fût plus
occupé, que sur les cheminées. Les roches étaient fracassées, et
des hurrahs accompagnaient chaque détonation.

Cependant, on pouvait espérer que Granite-House serait épargné,
grâce à la précaution que Cyrus Smith avait prise d’en dissimuler
les fenêtres, quand un boulet, effleurant la baie de la porte,
pénétra dans le couloir.

«Malédiction! Nous sommes découverts?» s’écria Pencroff.

Peut-être les colons n’avaient-ils pas été vus, mais il était
certain que Bob Harvey avait jugé à propos d’envoyer un projectile
à travers le feuillage suspect qui masquait cette portion de la
haute muraille.

Bientôt même, il redoubla ses coups, quand un autre boulet, ayant
fendu le rideau de feuillage, laissa voir une ouverture béante
dans le granit.

La situation des colons était désespérée. Leur retraite était
découverte. Ils ne pouvaient opposer d’obstacle à ces projectiles,
ni préserver la pierre, dont les éclats volaient en mitraille
autour d’eux.

Ils n’avaient plus qu’à se réfugier dans le couloir supérieur de
Granite-House et à abandonner leur demeure à toutes les
dévastations, quand un bruit sourd se fit entendre, qui fut suivi
de cris épouvantables!

Cyrus Smith et les siens se précipitèrent à une des fenêtres...

Le brick, irrésistiblement soulevé sur une sorte de trombe
liquide, venait de s’ouvrir en deux, et, en moins de dix secondes,
il était englouti avec son criminel équipage!

CHAPITRE IV

«Ils ont sauté! s’écria Harbert.

-- Oui! Sauté comme si Ayrton eût mis le feu aux poudres! répondit
Pencroff en se jetant dans l’ascenseur, en même temps que Nab et
le jeune garçon.

-- Mais que s’est-il passé? demanda Gédéon Spilett, encore
stupéfait de ce dénouement inattendu.

-- Ah! Cette fois, nous saurons!... répondit vivement l’ingénieur.

-- Que saurons-nous?...

-- Plus tard! Plus tard! Venez, Spilett. L’important est que ces
pirates aient été exterminés!»

Et Cyrus Smith, entraînant le reporter et Ayrton, rejoignit sur la
grève Pencroff, Nab et Harbert.

On ne voyait plus rien du brick, pas même sa mâture.

Après avoir été soulevé par cette trombe, il s’était couché sur le
côté et avait coulé dans cette position, sans doute par suite de
quelque énorme voie d’eau. Mais, comme le canal en cet endroit ne
mesurait pas plus de vingt pieds de profondeur, il était certain
que les flancs du brick immergé reparaîtraient à marée basse.
Quelques épaves flottaient à la surface de la mer.

On voyait toute une drome, consistant en mâts et vergues de
rechange, des cages à poules avec leurs volatiles encore vivants,
des caisses et des barils qui, peu à peu, montaient à la surface,
après s’être échappés par les panneaux; mais il n’y avait en
dérive aucun débris, ni planches du pont, ni bordage de la coque,
-- ce qui rendait assez inexplicable l’engloutissement subit du
speedy.

Cependant, les deux mâts, qui avaient été brisés à quelques pieds
au-dessus de l’étambrai, après avoir rompu étais et haubans,
remontèrent bientôt sur les eaux du canal, avec leurs voiles, dont
les unes étaient déployées et les autres serrées. Mais il ne
fallait pas laisser au jusant le temps d’emporter toutes ces
richesses, et Ayrton et Pencroff se jetèrent dans la pirogue avec
l’intention d’amarrer toutes ces épaves soit au littoral de l’île,
soit au littoral de l’îlot.

Mais au moment où ils allaient s’embarquer, une réflexion de
Gédéon Spilett les arrêta.

«Et les six convicts qui ont débarqué sur la rive droite de la
Mercy?» dit-il.

En effet, il ne fallait pas oublier que les six hommes dont le
canot s’était brisé sur les roches avaient pris pied à la pointe
de l’épave.

On regarda dans cette direction. Aucun des fugitifs n’était
visible. Il était probable que, après avoir vu le brick
s’engloutir dans les eaux du canal, ils avaient pris la fuite à
l’intérieur de l’île.

«Plus tard, nous nous occuperons d’eux, dit alors Cyrus Smith. Ils
peuvent encore être dangereux, car ils sont armés, mais enfin, six
contre six, les chances sont égales. Allons donc au plus pressé.»

Ayrton et Pencroff s’embarquèrent dans la pirogue et nagèrent
vigoureusement vers les épaves.

La mer était étale alors, et très haute, car la lune était
nouvelle depuis deux jours. Une grande heure, au moins, devait
donc s’écouler avant que la coque du brick émergeât des eaux du
canal.

Ayrton et Pencroff eurent le temps d’amarrer les mâts et les
espars au moyen de cordages, dont le bout fut porté sur la grève
de Granite-House. Là, les colons, réunissant leurs efforts,
parvinrent à haler ces épaves. Puis la pirogue ramassa tout ce qui
flottait, cages à poules, barils, caisses, qui furent
immédiatement transportés aux cheminées.

Quelques cadavres surnageaient aussi. Entre autres, Ayrton
reconnut celui de Bob Harvey, et il le montra à son compagnon, en
disant d’une voix émue:

«Ce que j’ai été, Pencroff!

-- Mais ce que vous n’êtes plus, brave Ayrton!» répondit le marin.

Il était assez singulier que les corps qui surnageaient fussent en
si petit nombre. On en comptait cinq ou six à peine, que le jusant
commençait déjà à emporter vers la pleine mer.

Très probablement les convicts, surpris par l’engloutissement,
n’avaient pas eu le temps de fuir, et le navire, s’étant couché
sur le côté, la plupart étaient restés engagés sous les
bastingages. Or, le reflux, qui allait entraîner vers la haute mer
les cadavres de ces misérables, épargnerait aux colons la triste
besogne de les enterrer en quelque coin de leur île.

Pendant deux heures, Cyrus Smith et ses compagnons furent
uniquement occupés à haler les espars sur le sable et à déverguer,
puis à mettre au sec les voiles, qui étaient parfaitement
intactes. Ils causaient peu, tant le travail les absorbait, mais
que de pensées leur traversaient l’esprit! C’était une fortune que
la possession de ce brick, ou plutôt de tout ce qu’il renfermait.
En effet, un navire est comme un petit monde au complet, et le
matériel de la colonie allait s’augmenter de bon nombre d’objets
utiles. Ce serait», en grand», l’équivalent de la caisse trouvée à
la pointe de l’épave.

«Et en outre, pensait Pencroff, pourquoi serait-il impossible de
renflouer ce brick? S’il n’a qu’une voie d’eau, cela se bouche,
une voie d’eau, et un navire de trois à quatre cents tonneaux,
c’est un vrai navire auprès de notre Bonadventure! et l’on va loin
avec cela! Et l’on va où l’on veut! Il faudra que M Cyrus, Ayrton
et moi, nous examinions l’affaire! Elle en vaut la peine!»

En effet, si le brick était encore propre à naviguer, les chances
de rapatriement des colons de l’île Lincoln allaient être
singulièrement accrues.

Mais, pour décider cette importante question, il convenait
d’attendre que la mer fût tout à fait basse, afin que la coque du
brick pût être visitée dans toutes ses parties.

Lorsque les épaves eurent été mises en sûreté sur la grève, Cyrus
Smith et ses compagnons s’accordèrent quelques instants pour
déjeuner. Ils mouraient littéralement de faim. Heureusement,
l’office n’était pas loin, et Nab pouvait passer pour un maître-
coq expéditif. On mangea donc auprès des cheminées, et, pendant ce
repas, on le pense bien, il ne fut question que de l’événement
inattendu qui avait si miraculeusement sauvé la colonie.

«Miraculeusement est le mot, répétait Pencroff, car il faut bien
avouer que ces coquins ont sauté juste au moment convenable!
Granite-House commençait à devenir singulièrement inhabitable!

-- Et imaginez-vous, Pencroff, demanda le reporter, comment cela
s’est passé, et qui a pu provoquer cette explosion du brick?

-- Eh! Monsieur Spilett, rien de plus simple, répondit Pencroff.
Un navire de pirates n’est pas tenu comme un navire de guerre! Des
convicts ne sont pas des matelots! Il est certain que les soutes
du brick étaient ouvertes, puisqu’on nous canonnait sans relâche,
et il aura suffi d’un imprudent ou d’un maladroit pour faire
sauter la machine!

-- Monsieur Cyrus, dit Harbert, ce qui m’étonne, c’est que cette
explosion n’ait pas produit plus d’effet. La détonation n’a pas
été forte, et, en somme, il y a peu de débris et de bordages
arrachés. Il semblerait que le navire a plutôt coulé que sauté.

-- Cela t’étonne, mon enfant? demanda l’ingénieur.

-- Oui, Monsieur Cyrus.

-- Et moi aussi, Harbert, répondit l’ingénieur, cela m’étonne;
mais quand nous visiterons la coque du brick, nous aurons sans
doute l’explication de ce fait.

-- Ah çà! Monsieur Cyrus, dit Pencroff, vous n’allez pas prétendre
que le speedy a tout simplement coulé comme un bâtiment qui donne
contre un écueil?

-- Pourquoi pas? fit observer Nab, s’il y a des roches dans le
canal?

-- Bon! Nab, répondit Pencroff. Tu n’as pas ouvert les yeux au bon
moment. Un instant avant de s’engloutir, le brick, je l’ai
parfaitement vu, s’est élevé sur une énorme lame, et il est
retombé en s’abattant sur bâbord. Or, s’il n’avait fait que
toucher, il eût coulé tout tranquillement, comme un honnête navire
qui s’en va par le fond.

-- C’est que précisément ce n’était pas un honnête navire!
répondit Nab.

-- Enfin, nous verrons bien, Pencroff, reprit l’ingénieur.

-- Nous verrons bien, ajouta le marin, mais je parierais ma tête
qu’il n’y a pas de roches dans le canal. Voyons, Monsieur Cyrus,
de bon compte, est-ce que vous voudriez dire qu’il y a encore
quelque chose de merveilleux dans cet événement?»

Cyrus Smith ne répondit pas.

«En tout cas, dit Gédéon Spilett, choc ou explosion, vous
conviendrez, Pencroff, que cela est arrivé à point!

-- Oui!... oui!... répondit le marin... mais ce n’est pas la
question. Je demande à M Smith s’il voit en tout ceci quelque
chose de surnaturel.

-- Je ne me prononce pas, Pencroff, dit l’ingénieur. Voilà tout ce
que je puis vous répondre.»

Réponse qui ne satisfit aucunement Pencroff. Il tenait pour «une
explosion», et il n’en voulut pas démordre. Jamais il ne
consentirait à admettre que dans ce canal, formé d’un lit de sable
fin, comme la grève elle-même, et qu’il avait souvent traversé à
mer basse, il y eût un écueil ignoré. Et d’ailleurs, au moment où
le brick sombrait, la mer était haute, c’est-à-dire qu’il avait
plus d’eau qu’il ne lui en fallait pour franchir, sans les
heurter, toutes roches qui n’eussent pas découvert à mer basse.
Donc, il ne pouvait y avoir eu choc. Donc, le navire n’avait pas
touché. Donc, il avait sauté.

Et il faut convenir que le raisonnement du marin ne manquait pas
d’une certaine justesse.

Vers une heure et demie, les colons s’embarquèrent dans la pirogue
et se rendirent sur le lieu d’échouement. Il était regrettable que
les deux embarcations du brick n’eussent pu être sauvées; mais
l’une, on le sait, avait été brisée à l’embouchure de la Mercy et
était absolument hors d’usage; l’autre avait disparu dans
l’engloutissement du brick, et, sans doute écrasée par lui,
n’avait pas reparu.

À ce moment, la coque du speedy commençait à se montrer au-dessus
des eaux. Le brick était plus que couché sur le flanc, car, après
avoir rompu ses mâts sous le poids de son lest déplacé par la
chute, il se tenait presque la quille en l’air. Il avait été
véritablement retourné par l’inexplicable mais effroyable action
sous-marine, qui s’était en même temps manifestée par le
déplacement d’une énorme trombe d’eau.

Les colons firent le tour de la coque, et, à mesure que la mer
baissait, ils purent reconnaître, sinon la cause qui avait
provoqué la catastrophe, du moins l’effet produit. Sur l’avant,
des deux côtés de la quille, sept ou huit pieds avant la naissance
de l’étrave, les flancs du brick étaient effroyablement déchirés
sur une longueur de vingt pieds au moins. Là s’ouvraient deux
larges voies d’eau qu’il eût été impossible d’aveugler. Non
seulement le doublage de cuivre et le bordage avaient disparu,
réduits en poussière sans doute, mais encore de la membrure même,
des chevilles de fer et des gournables qui la liaient, il n’y
avait plus trace. Tout le long de la coque, jusqu’aux façons
d’arrière, les virures, déchiquetées, ne tenaient plus. La fausse
quille avait été séparée avec une violence inexplicable, et la
quille elle-même, arrachée de la carlingue en plusieurs points,
était rompue sur toute sa longueur.

«Mille diables! s’écria Pencroff. Voilà un navire qu’il sera
difficile de renflouer!

-- Ce sera même impossible, dit Ayrton.

-- En tout cas, fit observer Gédéon Spilett au marin, l’explosion,
s’il y a eu explosion, a produit là de singuliers effets! Elle a
crevé la coque du navire dans ses parties inférieures, au lieu
d’en faire sauter le pont et les oeuvres mortes! Ces larges
ouvertures paraissent avoir plutôt été faites par le choc d’un
écueil que par l’explosion d’une soute!

-- Il n’y a pas d’écueil dans le canal! répliqua le marin.
J’admets tout ce que vous voudrez, excepté le choc d’une roche!

-- Tâchons de pénétrer à l’intérieur du brick, dit l’ingénieur.
Peut-être saurons-nous à quoi nous en tenir sur la cause de sa
destruction.»

C’était le meilleur parti à prendre, et il convenait, d’ailleurs,
d’inventorier toutes les richesses contenues à bord, et de tout
disposer pour leur sauvetage.

L’accès à l’intérieur du brick était facile alors.

L’eau baissait toujours, et le dessous du pont, devenu maintenant
le dessus par le renversement de la coque, était praticable. Le
lest, composé de lourdes gueuses de fonte, l’avait défoncé en
plusieurs endroits. On entendait la mer qui bruissait, en
s’écoulant par les fissures de la coque.

Cyrus Smith et ses compagnons, la hache à la main, s’avancèrent
sur le pont à demi brisé. Des caisses de toutes sortes
l’encombraient, et, comme elles n’avaient séjourné dans l’eau que
pendant un temps très limité, peut-être leur contenu n’était-il
pas avarié.

On s’occupa donc de mettre toute cette cargaison en lieu sûr.
L’eau ne devait pas revenir avant quelques heures, et ces quelques
heures furent utilisées de la manière la plus profitable. Ayrton
et Pencroff avaient frappé, à l’ouverture pratiquée dans la coque,
un palan qui servait à hisser les barils et les caisses. La
pirogue les recevait et les transportait immédiatement sur la
plage. On prenait tout, indistinctement, quitte à faire plus tard
un triage de ces objets. En tout cas, ce que les colons purent
d’abord constater avec une extrême satisfaction, c’est que le
brick possédait une cargaison très variée, un assortiment
d’articles de toutes sortes, ustensiles, produits manufacturés,
outils, tels que chargent les bâtiments qui font le grand cabotage
de la Polynésie. Il était probable que l’on trouverait là un peu
de tout, et on conviendra que c’était précisément ce qu’il fallait
à la colonie de l’île Lincoln.

Toutefois, -- et Cyrus Smith l’observait dans un étonnement
silencieux, -- non seulement la coque du brick, ainsi qu’il a été
dit, avait énormément souffert du choc quelconque qui avait
déterminé la catastrophe, mais l’aménagement était dévasté,
surtout vers l’avant. Cloisons et épontilles étaient brisées comme
si quelque formidable obus eût éclaté à l’intérieur du brick. Les
colons purent aller facilement de l’avant à l’arrière, après avoir
déplacé les caisses qui étaient extraites au fur et à mesure. Ce
n’étaient point de lourds ballots, dont le déplacement eût été
difficile, mais de simples colis, dont l’arrimage, d’ailleurs,
n’était plus reconnaissable.

Les colons parvinrent alors jusqu’à l’arrière du brick, dans cette
partie que surmontait autrefois la dunette. C’était là que,
suivant l’indication d’Ayrton, il fallait chercher la soute aux
poudres. Cyrus Smith pensant qu’elle n’avait pas fait explosion,
il était possible que quelques barils pussent être sauvés, et que
la poudre, qui est ordinairement enfermée dans des enveloppes de
métal, n’eût pas souffert du contact de l’eau.

Ce fut, en effet, ce qui était arrivé. On trouva, au milieu d’une
grande quantité de projectiles, une vingtaine de barils, dont
l’intérieur était garni de cuivre, et qui furent extraits avec
précaution.

Pencroff se convainquit par ses propres yeux que la destruction du
speedy ne pouvait être attribuée à une explosion. La portion de la
coque dans laquelle se trouvait située la soute était précisément
celle qui avait le moins souffert.

«Possible! répondit l’entêté marin, mais, quant à une roche, il
n’y a pas de roche dans le canal!

-- Alors, que s’est-il passé? demanda Harbert.

-- Je n’en sais rien, répondit Pencroff, Monsieur Cyrus n’en sait
rien, et personne n’en sait et n’en saura jamais rien!»

Pendant ces diverses recherches, plusieurs heures s’étaient
écoulées, et le flot commençait à se faire sentir. Il fallut
suspendre les travaux de sauvetage.

Du reste, il n’y avait pas à craindre que la carcasse du brick fût
entraînée par la mer, car elle était déjà enlisée, et aussi
solidement fixée que si elle eût été affourchée sur ses ancres.

On pouvait donc sans inconvénient attendre le prochain jusant pour
reprendre les opérations. Mais, quant au bâtiment lui-même, il
était bien condamné, et il faudrait même se hâter de sauver les
débris de la coque, car elle ne tarderait pas à disparaître dans
les sables mouvants du canal.

Il était cinq heures du soir. La journée avait été rude pour les
travailleurs. Ils mangèrent de grand appétit, et, quelles que
fussent leurs fatigues, ils ne résistèrent pas, après leur dîner,
au désir de visiter les caisses dont se composait la cargaison du
speedy.

La plupart contenaient des vêtements confectionnés, qui, on le
pense, furent bien reçus. Il y avait là de quoi vêtir toute une
colonie, du linge à tout usage, des chaussures à tous pieds.

«Nous voilà trop riches! s’écriait Pencroff. Mais qu’est-ce que
nous allons faire de tout cela?»

Et, à chaque instant, éclataient les hurrahs du joyeux marin,
quand il reconnaissait des barils de tafia, des boucauts de tabac,
des armes à feu et des armes blanches, des balles de coton, des
instruments de labourage, des outils de charpentier, de menuisier,
de forgeron, des caisses de graines de toute espèce, que leur
court séjour dans l’eau n’avait point altérées. Ah! Deux ans
auparavant, comme ces choses seraient venues à point! Mais enfin,
même maintenant que ces industrieux colons s’étaient outillés eux-
mêmes, ces richesses trouveraient leur emploi.

La place ne manquait pas dans les magasins de Granite-House; mais,
ce jour-là, le temps fit défaut, on ne put emmagasiner le tout. Il
ne fallait pourtant pas oublier que six survivants de l’équipage
du speedy avaient pris pied sur l’île, que c’étaient
vraisemblablement des chenapans de premier ordre, et qu’il y avait
à se garder contre eux. Bien que le pont de la Mercy et que les
ponceaux fussent relevés, ces convicts n’en étaient pas à
s’embarrasser d’une rivière ou d’un ruisseau, et, poussés par le
désespoir, de tels coquins pouvaient être redoutables.

On verrait plus tard quel parti il conviendrait de prendre à leur
égard; mais, en attendant, il fallait veiller sur les caisses et
colis entassés auprès des cheminées, et c’est à quoi les colons,
pendant la nuit, s’employèrent tour à tour.

La nuit se passa, cependant, sans que les convicts eussent tenté
quelque agression. Maître Jup et Top, de garde au pied de Granite-
House, eussent vite fait de les signaler.

Les trois jours qui suivirent, 19, 20 et 21 octobre, furent
employés à sauver tout ce qui pouvait avoir une valeur ou une
utilité quelconque, soit dans la cargaison, soit dans le gréement
du brick. À mer basse, on déménageait la cale. À mer haute, on
emmagasinait les objets sauvés. Une grande partie du doublage en
cuivre put être arrachée de la coque, qui, chaque jour, s’enlisait
davantage. Mais, avant que les sables eussent englouti les objets
pesants qui avaient coulé par le fond, Ayrton et Pencroff, ayant
plusieurs fois plongé jusqu’au lit du canal, retrouvèrent les
chaînes et les ancres du brick, les gueuses de son lest, et
jusqu’aux quatre canons, qui, soulagés au moyen de barriques
vides, purent être amenés à terre.

On voit que l’arsenal de la colonie avait non moins gagné au
sauvetage que les offices et les magasins de Granite-House.
Pencroff, toujours enthousiaste dans ses projets, parlait déjà de
construire une batterie qui commanderait le canal et l’embouchure
de la rivière. Avec quatre canons, il s’engageait à empêcher toute
flotte, «si puissante qu’elle fût», de s’aventurer dans les eaux
de l’île Lincoln! Sur ces entrefaites, alors qu’il ne restait plus
du brick qu’une carcasse sans utilité, le mauvais temps vint, qui
acheva de la détruire. Cyrus Smith avait eu l’intention de la
faire sauter afin d’en recueillir les débris à la côte, mais un
gros vent de nord-est et une grosse mer lui permirent d’économiser
sa poudre. En effet, dans la nuit du 23 au 24, la coque du brick
fut entièrement démantibulée, et une partie des épaves s’échoua
sur la grève.

Quant aux papiers du bord, inutile de dire que, bien qu’il eût
fouillé minutieusement les armoires de la dunette, Cyrus Smith
n’en trouva pas trace. Les pirates avaient évidemment détruit tout
ce qui concernait, soit le capitaine, soit l’armateur du speedy,
et comme le nom de son port d’attache n’était pas porté au tableau
d’arrière, rien ne pouvait faire soupçonner sa nationalité.
Cependant, à certaines formes de son avant, Ayrton et Pencroff
avaient paru croire que ce brick devait être de construction
anglaise.

Huit jours après la catastrophe, ou plutôt après l’heureux mais
inexplicable dénouement auquel la colonie devait son salut, on ne
voyait plus rien du navire, même à mer basse. Ses débris avaient
été dispersés, et Granite-House était riche de presque tout ce
qu’il avait contenu.

Cependant, le mystère qui cachait son étrange destruction n’eût
jamais été éclairci, sans doute, si, le 30 novembre, Nab, rôdant
sur la grève, n’eût trouvé un morceau d’un épais cylindre de fer,
qui portait des traces d’explosion. Ce cylindre était tordu et
déchiré sur ses arêtes, comme s’il eût été soumis à l’action d’une
substance explosive.

Nab apporta ce morceau de métal à son maître, qui était alors
occupé avec ses compagnons à l’atelier des cheminées.

Cyrus Smith examina attentivement ce cylindre, puis, se tournant
vers Pencroff:

«Vous persistez, mon ami, lui dit-il, à soutenir que le speedy n’a
pas péri par suite d’un choc?

-- Oui, Monsieur Cyrus, répondit le marin. Vous savez aussi bien
que moi qu’il n’y a pas de roches dans le canal.

-- Mais s’il avait heurté ce morceau de fer? dit l’ingénieur en
montrant le cylindre brisé.

-- Quoi, ce bout de tuyau? s’écria Pencroff d’un ton d’incrédulité
complète.

-- Mes amis, reprit Cyrus Smith, vous rappelez-vous qu’avant de
sombrer, le brick s’est élevé au sommet d’une véritable trombe
d’eau?

-- Oui, Monsieur Cyrus! répondit Harbert.

-- Eh bien, voulez-vous savoir ce qui avait soulevé cette trombe?
C’est ceci, dit l’ingénieur en montrant le tube brisé.

-- Ceci? répliqua Pencroff.

-- Oui! Ce cylindre est tout ce qui reste d’une torpille!

-- Une torpille! s’écrièrent les compagnons de l’ingénieur.

-- Et qui l’avait mise là, cette torpille? demanda Pencroff, qui
ne voulait pas se rendre.

-- Tout ce que je puis vous dire, c’est que ce n’est pas moi!
répondit Cyrus Smith, mais elle y était, et vous avez pu juger de
son incomparable puissance!»

CHAPITRE V

Ainsi donc, tout s’expliquait par l’explosion sous-marine de cette
torpille. Cyrus Smith, qui pendant la guerre de l’union avait eu
l’occasion d’expérimenter ces terribles engins de destruction, ne
pouvait s’y tromper. C’est sous l’action de ce cylindre, chargé
d’une substance explosive, nitroglycérine, picrate ou autre
matière de même nature, que l’eau du canal s’était soulevée comme
une trombe, que le brick, foudroyé dans ses fonds, avait coulé
instantanément, et c’est pourquoi il avait été impossible de le
renflouer, tant les dégâts subis par sa coque avaient été
considérables. À une torpille qui eût détruit une frégate
cuirassée aussi facilement qu’une simple barque de pêche, le
speedy n’avait pu résister!

Oui! Tout s’expliquait, tout... excepté la présence de cette
torpille dans les eaux du canal!

«Mes amis, reprit alors Cyrus Smith, nous ne pouvons plus mettre
en doute la présence d’un être mystérieux, d’un naufragé comme
nous peut-être, abandonné sur notre île, et je le dis, afin
qu’Ayrton soit au courant de ce qui s’est passé d’étrange depuis
deux ans. Quel est ce bienfaisant inconnu dont l’intervention, si
heureuse pour nous, s’est manifestée en maintes circonstances? Je
ne puis l’imaginer. Quel intérêt a-t-il à agir ainsi, à se cacher
après tant de services rendus? Je ne puis le comprendre. Mais ses
services n’en sont pas moins réels, et de ceux que, seul, un homme
disposant d’une puissance prodigieuse pouvait nous rendre. Ayrton
est son obligé comme nous, car si c’est l’inconnu qui m’a sauvé
des flots après la chute du ballon, c’est évidemment lui qui a
écrit le document, qui a mis cette bouteille sur la route du canal
et qui nous a fait connaître la situation de notre compagnon.
J’ajouterai que cette caisse, si convenablement pourvue de tout ce
qui nous manquait, c’est lui qui l’a conduite et échouée à la
pointe de l’épave; que ce feu placé sur les hauteurs de l’île et
qui vous a permis d’y atterrir, c’est lui qui l’a allumé; que ce
grain de plomb trouvé dans le corps du pécari, c’est lui qui l’a
tiré; que cette torpille qui a détruit le brick, c’est lui qui l’a
immergée dans le canal; en un mot, que tout ces faits
inexplicables, dont nous ne pouvions nous rendre compte, c’est à
cet être mystérieux qu’ils sont dus. Donc, quel qu’il soit,
naufragé ou exilé sur cette île, nous serions ingrats, si nous
nous croyions dégagés de toute reconnaissance envers lui. Nous
avons contracté une dette, et j’ai l’espoir que nous la payerons
un jour.

-- Vous avez raison de parler ainsi, mon cher Cyrus, répondit
Gédéon Spilett. Oui, il y a un être, presque tout-puissant, caché
dans quelque partie de l’île, et dont l’influence a été
singulièrement utile pour notre colonie. J’ajouterai que cet
inconnu me paraît disposer de moyens d’action qui tiendraient du
surnaturel, si dans les faits de la vie pratique le surnaturel
était acceptable. Est-ce lui qui se met en communication secrète
avec nous par le puits de Granite-House, et a-t-il ainsi
connaissance de tous nos projets? Est-ce lui qui nous a tendu
cette bouteille, quand la pirogue a fait sa première excursion en
mer? Est-ce lui qui a rejeté Top des eaux du lac et donné la mort
au dugong? Est-ce lui, comme tout porte à le croire, qui vous a
sauvé des flots, Cyrus, et cela dans des circonstances où tout
autre qui n’eût été qu’un homme n’aurait pu agir? Si c’est lui, il
possède donc une puissance qui le rend maître des éléments.»

L’observation du reporter était juste, et chacun le sentait bien.

«Oui, répondit Cyrus Smith, si l’intervention d’un être humain
n’est plus douteuse pour nous, je conviens qu’il a à sa
disposition des moyens d’action en dehors de ceux dont l’humanité
dispose. Là est encore un mystère, mais si nous découvrons
l’homme, le mystère se découvrira aussi. La question est donc
celle-ci: devons-nous respecter l’incognito de cet être généreux
ou devons-nous tout faire pour arriver jusqu’à lui? Quelle est
votre opinion à cet égard?

-- Mon opinion, répondit Pencroff, c’est que, quel qu’il soit,
c’est un brave homme, et il a mon estime!

-- Soit, reprit Cyrus Smith, mais cela n’est pas répondre,
Pencroff.

-- Mon maître, dit alors Nab, j’ai l’idée que nous pouvons
chercher tant que nous voudrons le monsieur dont il s’agit, mais
que nous ne le découvrirons que quand il lui plaira.

-- Ce n’est pas bête, ce que tu dis là, Nab, répondit Pencroff.

-- Je suis de l’avis de Nab, répondit Gédéon Spilett, mais ce
n’est pas une raison pour ne point tenter l’aventure. Que nous
trouvions ou que nous ne trouvions pas cet être mystérieux, nous
aurons, au moins, rempli notre devoir envers lui.

-- Et toi, mon enfant, donne-nous ton avis, dit l’ingénieur en se
retournant vers Harbert.

-- Ah! s’écria Harbert, dont le regard s’animait, je voudrais le
remercier, celui qui vous a sauvé d’abord et qui nous a sauvés
ensuite!

-- Pas dégoûté, mon garçon, riposta Pencroff, et moi aussi, et
nous tous! Je ne suis pas curieux, mais je donnerais bien un de
mes yeux pour voir face à face ce particulier-là! Il me semble
qu’il doit être beau, grand, fort, avec une belle barbe, des
cheveux comme des rayons, et qu’il doit être couché sur des
nuages, une grosse boule à la main!

-- Eh mais, Pencroff, répondit Gédéon Spilett, c’est le portrait
de Dieu le père que vous nous faites là!

-- Possible, Monsieur Spilett, répliqua le marin, mais c’est ainsi
que je me le figure!

-- Et vous, Ayrton? demanda l’ingénieur.

-- Monsieur Smith, répondit Ayrton, je ne puis guère vous donner
mon avis en cette circonstance. Ce que vous ferez sera bien fait.
Quand vous voudrez m’associer à vos recherches, je serai prêt à
vous suivre.

-- Je vous remercie, Ayrton, reprit Cyrus Smith, mais je voudrais
une réponse plus directe à la demande que je vous ai faite. Vous
êtes notre compagnon; vous vous êtes déjà plusieurs fois dévoué
pour nous, et, comme tous ici, vous devez être consulté quand il
s’agit de prendre quelque décision importante. Parlez donc.

-- Monsieur Smith, répondit Ayrton, je pense que nous devons tout
faire pour retrouver ce bienfaiteur inconnu. Peut-être est-il
seul? Peut-être souffre-t-il? Peut-être est-ce une existence à
renouveler? Moi aussi, vous l’avez dit, j’ai une dette de
reconnaissance à lui payer. C’est lui, ce ne peut être que lui qui
soit venu à l’île Tabor, qui y ait trouvé le misérable que vous
avez connu, qui vous ait fait savoir qu’il y avait là un
malheureux à sauver!... c’est donc grâce à lui que je suis
redevenu un homme. Non, je ne l’oublierai jamais!

-- C’est décidé, dit alors Cyrus Smith. Nous commencerons nos
recherches le plus tôt possible. Nous ne laisserons pas une partie
de l’île inexplorée. Nous la fouillerons jusque dans ses plus
secrètes retraites, et que cet ami inconnu nous le pardonne en
faveur de notre intention!»

Pendant quelques jours, les colons s’employèrent activement aux
travaux de la fenaison et de la moisson. Avant de mettre à
exécution leur projet d’explorer les parties encore inconnues de
l’île, ils voulaient que toute indispensable besogne fût achevée.
C’était aussi l’époque à laquelle se récoltaient les divers
légumes provenant des plants de l’île Tabor. Tout était donc à
emmagasiner, et, heureusement, la place ne manquait pas à Granite-
House, où l’on aurait pu engranger toutes les richesses de l’île.
Les produits de la colonie étaient là, méthodiquement rangés, et
en lieu sûr, on peut le croire, autant à l’abri des bêtes que des
hommes. Nulle humidité n’était à craindre au milieu de cet épais
massif de granit.

Plusieurs des excavations naturelles situées dans le couloir
supérieur furent agrandies ou évidées, soit au pic, soit à la
mine, et Granite-House devint aussi un entrepôt général renfermant
les approvisionnements, les munitions, les outils et ustensiles de
rechange, en un mot tout le matériel de la colonie.

Quant aux canons provenant du brick, c’étaient de jolies pièces en
acier fondu qui, sur les instances de Pencroff, furent hissés au
moyen de caliornes et de grues jusqu’au palier même de Granite-
House; des embrasures furent ménagées entre les fenêtres, et on
put bientôt les voir allonger leur gueule luisante à travers la
paroi granitique. De cette hauteur, ces bouches à feu commandaient
véritablement toute la baie de l’union. C’était comme un petit
Gibraltar, et tout navire qui se fût embossé au large de l’îlot
eût été inévitablement exposé au feu de cette batterie aérienne.

«Monsieur Cyrus, dit un jour Pencroff, -- c’était le 8 novembre, -
- à présent que cet armement est terminé, il faut pourtant bien
que nous essayions la portée de nos pièces.

-- Croyez-vous que cela soit utile? répondit l’ingénieur.

-- C’est plus qu’utile, c’est nécessaire! Sans cela, comment
connaître la distance à laquelle nous pouvons envoyer un de ces
jolis boulets dont nous sommes approvisionnés?

-- Essayons donc, Pencroff, répondit l’ingénieur. Toutefois, je
pense que nous devons faire l’expérience en employant non la
poudre ordinaire, dont je tiens à laisser l’approvisionnement
intact, mais le pyroxile, qui ne nous manquera jamais.

-- Ces canons-là pourront-ils supporter la déflagration du
pyroxile? demanda le reporter, qui n’était pas moins désireux que
Pencroff d’essayer l’artillerie de Granite-House.

-- Je le crois. D’ailleurs, ajouta l’ingénieur, nous agirons
prudemment.»

L’ingénieur avait lieu de penser que ces canons étaient de
fabrication excellente, et il s’y connaissait. Faits en acier
forgé, et se chargeant par la culasse, ils devaient, par là même,
pouvoir supporter une charge considérable, et par conséquent avoir
une portée énorme. En effet, au point de vue de l’effet utile, la
trajectoire décrite par le boulet doit être aussi tendue que
possible, et cette tension ne peut s’obtenir qu’à la condition que
le projectile soit animé d’une très grande vitesse initiale.

«Or, dit Cyrus Smith à ses compagnons, la vitesse initiale est en
raison de la quantité de poudre utilisée. Toute la question se
réduit, dans la fabrication des pièces, à l’emploi d’un métal
aussi résistant que possible, et l’acier est incontestablement
celui de tous les métaux qui résiste le mieux. J’ai donc lieu de
penser que nos canons supporteront sans risque l’expansion des gaz
du pyroxile et donneront des résultats excellents.

-- Nous en serons bien plus certains quand nous aurons essayé!»
répondit Pencroff.

Il va sans dire que les quatre canons étaient en parfait état.
Depuis qu’ils avaient été retirés de l’eau, le marin s’était donné
la tâche de les astiquer consciencieusement. Que d’heures il avait
passées à les frotter, à les graisser, à les polir, à nettoyer le
mécanisme de l’obturateur, le verrou, la vis de pression! Et
maintenant ces pièces étaient aussi brillantes que si elles
eussent été à bord d’une frégate de la marine des États-Unis.

Ce jour-là donc, en présence de tout le personnel de la colonie,
maître Jup et Top compris, les quatre canons furent successivement
essayés. On les chargea avec du pyroxile, en tenant compte de sa
puissance explosive, qui, on l’a dit, est quadruple de celle de la
poudre ordinaire; le projectile qu’ils devaient lancer était
cylindro-conique.

Pencroff, tenant la corde de l’étoupille, était prêt à faire feu.
Sur un signe de Cyrus Smith, le coup partit. Le boulet, dirigé sur
la mer, passa au-dessus de l’îlot et alla se perdre au large, à
une distance qu’on ne put d’ailleurs apprécier avec exactitude.

Le second canon fut braqué sur les extrêmes roches de la pointe de
l’épave, et le projectile, frappant une pierre aiguë à près de
trois milles de Granite-House, la fit voler en éclats.

C’était Harbert qui avait braqué le canon et qui l’avait tiré, et
il fut tout fier de son coup d’essai.

Il n’y eut que Pencroff à en être plus fier que lui! Un coup
pareil, dont l’honneur revenait à son cher enfant!

Le troisième projectile, lancé, cette fois, sur les dunes qui
formaient la côte supérieure de la baie de l’union, frappa le
sable à une distance d’au moins quatre milles; puis, après avoir
ricoché, il se perdit en mer dans un nuage d’écume.

Pour la quatrième pièce, Cyrus Smith força un peu la charge, afin
d’en essayer l’extrême portée. Puis, chacun s’étant mis à l’écart
pour le cas où elle aurait éclaté, l’étoupille fut enflammée au
moyen d’une longue corde. Une violente détonation se fit entendre,
mais la pièce avait résisté, et les colons, s’étant précipités à
la fenêtre, purent voir le projectile écorner les roches du cap
mandibule, à près de cinq milles de Granite-House, et disparaître
dans le golfe du requin.

«Eh bien, Monsieur Cyrus, s’écria Pencroff, dont les hurrahs
auraient pu rivaliser avec les détonations produites, qu’est-ce
que vous dites de notre batterie? Tous les pirates du Pacifique
n’ont qu’à se présenter devant Granite-House! Pas un n’y
débarquera maintenant sans notre permission!

-- Si vous m’en croyez, Pencroff, répondit l’ingénieur, mieux vaut
n’en pas faire l’expérience.

-- À propos, reprit le marin, et les six coquins qui rôdent dans
l’île, qu’est-ce que nous en ferons? Est-ce que nous les
laisserons courir nos forêts, nos champs, nos prairies? Ce sont de
vrais jaguars, ces pirates-là, et il me semble que nous ne devons
pas hésiter à les traiter comme tels? Qu’en pensez-vous, Ayrton?»
ajouta Pencroff en se retournant vers son compagnon.

Ayrton hésita d’abord à répondre, et Cyrus Smith regretta que
Pencroff lui eût un peu étourdiment posé cette question. Aussi
fut-il fort ému, quand Ayrton répondit d’une voix humble:

«J’ai été un de ces jaguars, Monsieur Pencroff, et je n’ai pas le
droit de parler...»

Et d’un pas lent il s’éloigna.

Pencroff avait compris.

«Satanée bête que je suis! s’écria-t-il. Pauvre Ayrton! Il a
pourtant droit de parler ici autant que qui que ce soit!...

-- Oui, dit Gédéon Spilett, mais sa réserve lui fait honneur, et
il convient de respecter ce sentiment qu’il a de son triste passé.

-- Entendu, Monsieur Spilett, répondit le marin, et on ne m’y
reprendra plus! J’aimerais mieux avaler ma langue que de causer un
chagrin à Ayrton! Mais revenons à la question. Il me semble que
ces bandits n’ont droit à aucune pitié et que nous devons au plus
tôt en débarrasser l’île.

-- C’est bien votre avis, Pencroff? demanda l’ingénieur.

-- Tout à fait mon avis.

-- Et avant de les poursuivre sans merci, vous n’attendriez pas
qu’ils eussent de nouveau fait acte d’hostilité contre nous?

-- Ce qu’ils ont fait ne suffit donc pas? demanda Pencroff, qui ne
comprenait rien à ces hésitations.

-- Ils peuvent revenir à d’autres sentiments! dit Cyrus Smith, et
peut-être se repentir...

-- Se repentir, eux! s’écria le marin en levant les épaules.

-- Pencroff, pense à Ayrton! dit alors Harbert, en prenant la main
du marin. Il est redevenu un honnête homme!»

Pencroff regarda ses compagnons les uns après les autres. Il
n’aurait jamais cru que sa proposition dût soulever une hésitation
quelconque. Sa rude nature ne pouvait pas admettre que l’on
transigeât avec les coquins qui avaient débarqué sur l’île, avec
des complices de Bob Harvey, les assassins de l’équipage du
speedy, et il les regardait comme des bêtes fauves qu’il fallait
détruire sans hésitation et sans remords.

«Tiens! fit-il. J’ai tout le monde contre moi! Vous voulez faire
de la générosité avec ces gueux-là! Soit. Puissions-nous ne pas
nous en repentir!

-- Quel danger courons-nous, dit Harbert, si nous avons soin de
nous tenir sur nos gardes?

-- Hum! fit le reporter, qui ne se prononçait pas trop. Ils sont
six et bien armés. Que chacun d’eux s’embusque dans un coin et
tire sur l’un de nous, ils seront bientôt maîtres de la colonie!

-- Pourquoi ne l’ont-ils pas fait? répondit Harbert. Sans doute
parce que leur intérêt n’était pas de le faire. D’ailleurs, nous
sommes six aussi.

-- Bon! Bon! répondit Pencroff, qu’aucun raisonnement n’eût pu
convaincre. Laissons ces braves gens vaquer à leurs petites
occupations, et ne songeons plus à eux!

-- Allons, Pencroff, dit Nab, ne te fais pas si méchant que cela!
Un de ces malheureux serait ici, devant toi, à bonne portée de ton
fusil, que tu ne tirerais pas dessus...

-- Je tirerais sur lui comme sur un chien enragé, Nab, répondit
froidement Pencroff.

-- Pencroff, dit alors l’ingénieur, vous avez souvent témoigné
beaucoup de déférence à mes avis. Voulez-vous, dans cette
circonstance, vous en rapporter encore à moi?

-- Je ferai comme il vous plaira, Monsieur Smith, répondit le
marin, qui n’était nullement convaincu.

-- Eh bien, attendons, et n’attaquons que si nous sommes
attaqués.»

Ainsi fut décidée la conduite à tenir vis-à-vis des pirates, bien
que Pencroff n’en augurât rien de bon.

On ne les attaquerait pas, mais on se tiendrait sur ses gardes.
Après tout, l’île était grande et fertile. Si quelque sentiment
d’honnêteté leur était resté au fond de l’âme, ces misérables
pouvaient peut-être s’amender. Leur intérêt bien entendu n’était-
il pas, dans les conditions où ils avaient à vivre, de se refaire
une vie nouvelle. En tout cas, ne fût-ce que par humanité, on
devait attendre. Les colons n’auraient peut-être plus, comme
auparavant, la facilité d’aller et de venir sans défiance.

Jusqu’alors ils n’avaient eu à se garder que des fauves, et
maintenant six convicts, peut-être de la pire espèce, rôdaient sur
leur île. C’était grave, sans doute, et c’eût été, pour des gens
moins braves, la sécurité perdue.

N’importe! Dans le présent, les colons avaient raison contre
Pencroff. Auraient-ils raison dans l’avenir? On le verrait.

CHAPITRE VI

Cependant, la grande préoccupation des colons était d’opérer cette
exploration complète de l’île, qui avait été décidée, exploration
qui aurait maintenant deux buts: découvrir d’abord l’être
mystérieux dont l’existence n’était plus discutable, et, en même
temps, reconnaître ce qu’étaient devenus les pirates, quelle
retraite ils avaient choisie, quelle vie ils menaient et ce qu’on
pouvait avoir à craindre de leur part.

Cyrus Smith désirait partir sans retard; mais, l’expédition devant
durer plusieurs jours, il avait paru convenable de charger le
chariot de divers effets de campement et d’ustensiles qui
faciliteraient l’organisation des haltes. Or, en ce moment, un des
onaggas, blessé à la jambe, ne pouvait être attelé; quelques jours
de repos lui étaient nécessaires, et l’on crut pouvoir sans
inconvénient remettre le départ d’une semaine, c’est-à-dire au 20
novembre. Le mois de novembre, sous cette latitude, correspond au
mois de mai des zones boréales. On était donc dans la belle
saison. Le soleil arrivait sur le tropique du Capricorne et
donnait les plus longs jours de l’année. L’époque serait donc tout
à fait favorable à l’expédition projetée, expédition qui, si elle
n’atteignait pas son principal but, pouvait être féconde en
découvertes, surtout au point de vue des productions naturelles,
puisque Cyrus Smith se proposait d’explorer ces épaisses forêts du
Far-West, qui s’étendaient jusqu’à l’extrémité de la presqu’île
serpentine.

Pendant les neuf jours qui allaient précéder le départ, il fut
convenu que l’on mettrait la main aux derniers travaux du plateau
de Grande-vue.

Cependant, il était nécessaire qu’Ayrton retournât au corral, où
les animaux domestiques réclamaient ses soins. On décida donc
qu’il y passerait deux jours, et qu’il ne reviendrait à Granite-
House qu’après avoir largement approvisionné les étables. Au
moment où il allait partir, Cyrus Smith lui demanda s’il voulait
que l’un d’eux l’accompagnât, lui faisant observer que l’île était
moins sûre qu’autrefois.

Ayrton répondit que c’était inutile, qu’il suffirait à la besogne,
et que, d’ailleurs, il ne craignait rien. Si quelque incident se
produisait au corral ou dans les environs, il en préviendrait
immédiatement les colons par un télégramme à l’adresse de Granite-
House.

Ayrton partit donc le 9 dès l’aube, emmenant le chariot, attelé
d’un seul onagga, et, deux heures après, le timbre électrique
annonçait qu’il avait trouvé tout en ordre au corral.

Pendant ces deux jours, Cyrus Smith s’occupa d’exécuter un projet
qui devait mettre définitivement Granite-House à l’abri de toute
surprise. Il s’agissait de dissimuler absolument l’orifice
supérieur de l’ancien déversoir, qui était déjà maçonné et à demi
caché sous des herbes et des plantes, à l’angle sud du lac Grant.
Rien n’était plus aisé, puisqu’il suffisait de surélever de deux à
trois pieds le niveau des eaux du lac, sous lesquelles l’orifice
serait alors complètement noyé.

Or, pour rehausser ce niveau, il n’y avait qu’à établir un barrage
aux deux saignées faites au lac et par lesquelles s’alimentaient
le creek glycérine et le creek de la grande-chute. Les colons
furent conviés à ce travail, et les deux barrages, qui,
d’ailleurs, n’excédaient pas sept à huit pieds en largeur sur
trois de hauteur, furent dressés rapidement au moyen de quartiers
de roches bien cimentés.

Ce travail achevé, il était impossible de soupçonner qu’à la
pointe du lac existait un conduit souterrain par lequel se
déversait autrefois le trop-plein des eaux.

Il va sans dire que la petite dérivation qui servait à
l’alimentation du réservoir de Granite-House et à la manoeuvre de
l’ascenseur avait été soigneusement ménagée, et que l’eau ne
manquerait en aucun cas.

L’ascenseur une fois relevé, cette sûre et confortable retraite
défiait toute surprise ou coup de main.

Cet ouvrage avait été rapidement expédié, et Pencroff, Gédéon
Spilett et Harbert trouvèrent le temps de pousser une pointe
jusqu’à port-ballon.

Le marin était très désireux de savoir si la petite anse au fond
de laquelle était mouillé le Bonadventure avait été visitée par
les convicts.

«Précisément, fit-il observer, ces gentlemen ont pris terre sur la
côte méridionale, et, s’ils ont suivi le littoral, il est à
craindre qu’ils n’aient découvert le petit port, auquel cas je ne
donnerais pas un demi-dollar de notre Bonadventure.»

Les appréhensions de Pencroff n’étaient pas sans quelque
fondement, et une visite à port-ballon parut être fort opportune.

Le marin et ses compagnons partirent donc dans l’après-dînée du 10
novembre, et ils étaient bien armés. Pencroff, en glissant
ostensiblement deux balles dans chaque canon de son fusil,
secouait la tête, ce qui ne présageait rien de bon pour quiconque
l’approcherait de trop près, «bête ou homme», dit-il.

Gédéon Spilett et Harbert prirent aussi leur fusil, et, vers trois
heures, tous trois quittèrent Granite-House.

Nab les accompagna jusqu’au coude de la Mercy, et, après leur
passage, il releva le pont. Il était convenu qu’un coup de fusil
annoncerait le retour des colons, et que Nab, à ce signal,
reviendrait rétablir la communication entre les deux berges de la
rivière.

La petite troupe s’avança directement par la route du port vers la
côte méridionale de l’île. Ce n’était qu’une distance de trois
milles et demi, mais Gédéon Spilett et ses compagnons mirent deux
heures à la franchir. Aussi, avaient-ils fouillé toute la lisière
de la route, tant du côté de l’épaisse forêt que du côté du marais
des tadornes. Ils ne trouvèrent aucune trace des fugitifs, qui,
sans doute, n’étant pas encore fixés sur le nombre des colons et
sur les moyens de défense dont ils disposaient, avaient dû gagner
les portions les moins accessibles de l’île.

Pencroff, arrivé à port-ballon, vit avec une extrême satisfaction
le Bonadventure tranquillement mouillé dans l’étroite crique. Du
reste, port-ballon était si bien caché au milieu de ces hautes
roches, que ni de la mer, ni de la terre, on ne pouvait le
découvrir, à moins d’être dessus ou dedans.

«Allons, dit Pencroff, ces gredins ne sont pas encore venus ici.
Les grandes herbes conviennent mieux aux reptiles, et c’est
évidemment dans le Far-West que nous les retrouverons.

-- Et c’est fort heureux, car s’ils avaient trouvé le
Bonadventure, ajouta Harbert, ils s’en seraient emparés pour fuir,
ce qui nous eût empêchés de retourner prochainement à l’île Tabor.

-- En effet, répondit le reporter, il sera important d’y porter un
document qui fasse connaître la situation de l’île Lincoln et la
nouvelle résidence d’Ayrton, pour le cas où le yacht écossais
viendrait le reprendre.

-- Eh bien, le Bonadventure est toujours là, Monsieur Spilett!
répliqua le marin. Son équipage et lui sont prêts à partir au
premier signal!

-- Je pense, Pencroff, que ce sera chose à faire dès que notre
expédition dans l’île sera terminée. Il est possible, après tout,
que cet inconnu, si nous parvenons à le trouver, en sache long et
sur l’île Lincoln et sur l’île Tabor. N’oublions pas qu’il est
l’auteur incontestable du document, et il sait peut-être à quoi
s’en tenir sur le retour du yacht!

-- Mille diables! s’écria Pencroff, qui ça peut-il bien être? Il
nous connaît, ce personnage, et nous ne le connaissons pas! Si
c’est un simple naufragé, pourquoi se cache-t-il? Nous sommes de
braves gens, je suppose, et la société de braves gens n’est
désagréable à personne! Est-il venu volontairement ici? Peut-il
quitter l’île si cela lui plaît? Y est-il encore? N’y est-il
plus?...»

En causant ainsi, Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett s’étaient
embarqués et parcouraient le pont du Bonadventure. Tout à coup, le
marin, ayant examiné la bitte sur laquelle était tourné le câble
de l’ancre:

«Ah! Par exemple! s’écria-t-il. Voilà qui est fort!

-- Qu’y a-t-il, Pencroff? demanda le reporter.

-- Il y a que ce n’est pas moi qui ai fait ce noeud!»

Et Pencroff montrait une corde qui amarrait le câble sur la bitte
même, pour l’empêcher de déraper.

«Comment, ce n’est pas vous? demanda Gédéon Spilett.

-- Non! J’en jurerais. Ceci est un noeud plat, et j’ai l’habitude
de faire deux demi-clefs.

-- Vous vous serez trompé, Pencroff.

-- Je ne me suis pas trompé! Affirma le marin. On a ça dans la
main, naturellement, et la main ne se trompe pas!

-- Alors, les convicts seraient donc venus à bord? demanda
Harbert.

-- Je n’en sais rien, répondit Pencroff, mais ce qui est certain,
c’est qu’on a levé l’ancre du Bonadventure et qu’on l’a mouillée
de nouveau! Et tenez! Voilà une autre preuve. On a filé du câble
de l’ancre, et sa garniture n’est plus au portage de l’écubier. Je
vous répète qu’on s’est servi de notre embarcation!

-- Mais si les convicts s’en étaient servis, ou ils l’auraient
pillée, ou bien ils auraient fui...

-- Fui!... où cela?... À l’île Tabor?... répliqua Pencroff!
Croyez-vous donc qu’ils se seraient hasardés sur un bateau d’un
aussi faible tonnage?

-- Il faudrait, d’ailleurs, admettre qu’ils avaient connaissance
de l’îlot, répondit le reporter.

-- Quoi qu’il en soit, dit le marin, aussi vrai que je suis
Bonadventure Pencroff, du Vineyard, notre Bonadventure a navigué
sans nous!»

Le marin était tellement affirmatif que ni Gédéon Spilett ni
Harbert ne purent contester son dire.

Il était évident que l’embarcation avait été déplacée, plus ou
moins, depuis que Pencroff l’avait ramenée à port-ballon. Pour le
marin, il n’y avait aucun doute que l’ancre n’eût été levée, puis
ensuite renvoyée par le fond. Or, pourquoi ces deux manoeuvres, si
le bateau n’avait pas été employé à quelque expédition?

«Mais comment n’aurions-nous pas vu le Bonadventure passer au
large de l’île? fit observer le reporter, qui tenait à formuler
toutes les objections possibles.

-- Eh! Monsieur Spilett, répondit le marin, il suffit de partir la
nuit avec une bonne brise, et, en deux heures, on est hors de vue
de l’île!

-- Eh bien, reprit Gédéon Spilett, je le demande encore, dans quel
but les convicts se seraient-ils servis du Bonadventure, et
pourquoi, après s’en être servis, l’auraient-ils ramené au port?

-- Eh! Monsieur Spilett, répondit le marin, mettons cela au nombre
des choses inexplicables, et n’y pensons plus! L’important était
que le Bonadventure fût là, et il y est. Malheureusement, si les
convicts le prenaient une seconde fois, il pourrait bien ne plus
se retrouver à sa place!

-- Alors, Pencroff, dit Harbert, peut-être serait-il prudent de
ramener le Bonadventure devant Granite-House?

-- Oui et non, répondit Pencroff, ou plutôt non. L’embouchure de
la Mercy est un mauvais endroit pour un bateau, et la mer y est
dure.

-- Mais en le halant sur le sable, jusqu’au pied même des
cheminées?...

-- Peut-être... oui..., répondit Pencroff. En tout cas, puisque
nous devons quitter Granite-House pour une assez longue
expédition, je crois que le Bonadventure sera plus en sûreté ici
pendant notre absence, et que nous ferons bien de l’y laisser
jusqu’à ce que l’île soit purgée de ces coquins.

-- C’est aussi mon avis, dit le reporter. Au moins, en cas de
mauvais temps, il ne sera pas exposé comme il le serait à
l’embouchure de la Mercy.

-- Mais si les convicts allaient de nouveau lui rendre visite! dit
Harbert.

-- Eh bien, mon garçon, répondit Pencroff, ne le retrouvant plus
ici, ils auraient vite fait de le chercher du côté de Granite-
House, et, pendant notre absence, rien ne les empêcherait de s’en
emparer! Je pense donc, comme M Spilett, qu’il faut le laisser à
port-ballon. Mais lorsque nous serons revenus, si nous n’avons pas
débarrassé l’île de ces gredins-là, il sera prudent de ramener
notre bateau à Granite-House jusqu’au moment où il n’aura plus à
craindre aucune méchante visite.

-- C’est convenu. En route!» dit le reporter.

Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett, quand ils furent de retour à
Granite-House, firent connaître à l’ingénieur ce qui s’était
passé, et celui-ci approuva leurs dispositions pour le présent et
pour l’avenir. Il promit même au marin d’étudier la portion du
canal située entre l’îlot et la côte, afin de voir s’il ne serait
pas possible d’y créer un port artificiel au moyen de barrages. De
cette façon, le Bonadventure serait toujours à portée, sous les
yeux des colons, et au besoin sous clé.

Le soir même, on envoya un télégramme à Ayrton pour le prier de
ramener du corral une couple de chèvres que Nab voulait acclimater
sur les prairies du plateau. Chose singulière, Ayrton n’accusa pas
réception de la dépêche, ainsi qu’il avait l’habitude de le faire.
Cela ne laissa pas d’étonner l’ingénieur. Mais il pouvait se faire
qu’Ayrton ne fût pas en ce moment au corral, ou même qu’il fût en
route pour revenir à Granite-House. En effet, deux jours s’étaient
écoulés depuis son départ, et il avait été décidé que le 10 au
soir, ou le 11 au plus tard, dès le matin, il serait de retour.

Les colons attendirent donc qu’Ayrton se montrât sur les hauteurs
de Grande-vue. Nab et Harbert veillèrent même aux approches du
pont, afin de le baisser dès que leur compagnon se présenterait.

Mais, vers dix heures du soir, il n’était aucunement question
d’Ayrton. On jugea donc convenable de lancer une nouvelle dépêche,
demandant une réponse immédiate.

Le timbre de Granite-House resta muet.

Alors l’inquiétude des colons fut grande. Que s’était-il passé?
Ayrton n’était-il donc plus au corral, ou, s’il s’y trouvait
encore, n’avait-il plus la liberté de ses mouvements? Devait-on
aller au corral par cette nuit obscure?

On discuta. Les uns voulaient partir, les autres rester.

«Mais, dit Harbert, peut-être quelque accident s’est-il produit
dans l’appareil télégraphique et ne fonctionne-t-il plus?

-- Cela se peut, dit le reporter.

-- Attendons à demain, répondit Cyrus Smith. Il est possible, en
effet, qu’Ayrton n’ait pas reçu notre dépêche, ou même que nous
n’ayons pas reçu la sienne.»

On attendit, et, cela se comprend, non sans une certaine anxiété.

Dès les premières lueurs du jour, -- 11 novembre, -- Cyrus Smith
lançait encore le courant électrique à travers le fil et ne
recevait aucune réponse.

Il recommença: même résultat.

«En route pour le corral! dit-il.

-- Et bien armés!» ajouta Pencroff.

Il fut aussitôt décidé que Granite-House ne resterait pas seul et
que Nab y demeurerait. Après avoir accompagné ses compagnons
jusqu’au creek glycérine, il relèverait le pont, et, embusqué
derrière un arbre, il guetterait soit leur retour, soit celui
d’Ayrton. Au cas où les pirates se présenteraient et essayeraient
de franchir le passage, il tenterait de les arrêter à coups de
fusil, et, en fin de compte, il se réfugierait dans Granite-House,
où, l’ascenseur une fois relevé, il serait en sûreté.

Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert et Pencroff devaient se
rendre directement au corral, et, s’ils n’y trouvaient point
Ayrton, battre le bois dans les environs.

À six heures du matin, l’ingénieur et ses trois compagnons avaient
passé le creek glycérine, et Nab se postait derrière un léger
épaulement que couronnaient quelques grands dragonniers, sur la
rive gauche du ruisseau.

Les colons, après avoir quitté le plateau de Grande-vue, prirent
immédiatement la route du corral.

Ils portaient le fusil sur le bras, prêts à faire feu à la moindre
démonstration hostile. Les deux carabines et les deux fusils
avaient été chargés à balle. De chaque côté de la route, le fourré
était épais et pouvait aisément cacher des malfaiteurs, qui, grâce
à leurs armes, eussent été véritablement redoutables.

Les colons marchaient rapidement et en silence. Top les précédait,
tantôt courant sur la route, tantôt faisant quelque crochet sous
bois, mais toujours muet et ne paraissant rien pressentir
d’insolite.

Et l’on pouvait compter que le fidèle chien ne se laisserait pas
surprendre et qu’il aboierait à la moindre apparence de danger. En
même temps que la route, Cyrus Smith et ses compagnons suivaient
le fil télégraphique qui reliait le corral et Granite-House. Après
avoir marché pendant deux milles environ, ils n’y avaient encore
remarqué aucune solution de continuité. Les poteaux étaient en bon
état, les isoloirs intacts, le fil régulièrement tendu. Toutefois,
à partir de ce point, l’ingénieur observa que cette tension
paraissait être moins complète, et enfin, arrivé au poteau n° 74,
Harbert, qui tenait les devants, s’arrêta en criant: «le fil est
rompu!»

Ses compagnons pressèrent le pas et arrivèrent à l’endroit où le
jeune garçon s’était arrêté.

Là, le poteau renversé se trouvait en travers de la route. La
solution de continuité du fil était donc constatée, et il était
évident que les dépêches de Granite-House n’avaient pu être reçues
au corral, ni celles du corral à Granite-House.

«Ce n’est pas le vent qui a renversé ce poteau, fit observer
Pencroff.

-- Non, répondit Gédéon Spilett. La terre a été creusée à son
pied, et il a été déraciné de main d’homme.

-- En outre, le fil est brisé, ajouta Harbert, en montrant les
deux bouts du fil de fer, qui avait été violemment rompu.

-- La cassure est-elle fraîche? demanda Cyrus Smith.

-- Oui, répondit Harbert, et il y a certainement peu de temps que
la rupture a été produite.

-- Au corral! Au corral!» s’écria le marin.

Les colons se trouvaient alors à mi-chemin de Granite-House et du
corral. Il leur restait donc encore deux milles et demi à
franchir. Ils prirent le pas de course. En effet, on devait
craindre que quelque grave événement ne se fût accompli au corral.
Sans doute, Ayrton avait pu envoyer un télégramme qui n’était pas
arrivé, et ce n’était pas là la raison qui devait inquiéter ses
compagnons, mas, circonstance plus inexplicable, Ayrton, qui avait
promis de revenir la veille au soir, n’avait pas reparu. Enfin, ce
n’était pas sans motif que toute communication avait été
interrompue entre le corral et Granite-House, et quels autres que
les convicts avaient intérêt à interrompre cette communication?

Les colons couraient donc, le coeur serré par l’émotion. Ils
s’étaient sincèrement attachés à leur nouveau compagnon. Allaient-
ils le trouver frappé de la main même de ceux dont il avait été
autrefois le chef?

Bientôt ils arrivèrent à l’endroit où la route longeait ce petit
ruisseau dérivé du creek rouge, qui irriguait les prairies du
corral. Ils avaient alors modéré leur pas, afin de ne pas se
trouver essoufflés au moment où la lutte allait peut-être devenir
nécessaire. Les fusils n’étaient plus au cran de repos, mais
armés. Chacun surveillait un côté de la forêt. Top faisait
entendre quelques sourds grognements qui n’étaient pas de bon
augure. Enfin, l’enceinte palissadée apparut à travers les arbres.
On n’y voyait aucune trace de dégâts. La porte en était fermée
comme à l’ordinaire. Un silence profond régnait dans le corral. Ni
les bêlements accoutumés des mouflons, ni la voix d’Ayrton ne se
faisaient entendre.

«Entrons!» dit Cyrus Smith.

Et l’ingénieur s’avança, pendant que ses compagnons, faisant le
guet à vingt pas de lui, étaient prêts à faire feu.

Cyrus Smith leva le loquet intérieur de la porte, et il allait
repousser un des battants, quand Top aboya avec violence. Une
détonation éclata au-dessus de la palissade, et un cri de douleur
lui répondit.

Harbert, frappé d’une balle, gisait à terre!

CHAPITRE VIII

Au cri d’Harbert, Pencroff, laissant tomber son arme, s’était
élancé vers lui.

«Ils l’ont tué! s’écria-t-il! Lui, mon enfant! Ils l’ont tué!»

Cyrus Smith, Gédéon Spilett s’étaient précipités vers Harbert. Le
reporter écoutait si le coeur du pauvre enfant battait encore.

«Il vit, dit-il. Mais il faut le transporter...

-- À Granite-House? C’est impossible! répondit l’ingénieur.

-- Au corral, alors! s’écria Pencroff.

-- Un instant», dit Cyrus Smith.

Et il s’élança sur la gauche de manière à contourner l’enceinte.
Là, il se vit en présence d’un convict qui, l’ajustant, lui
traversa le chapeau d’une balle. Quelques secondes après, avant
même qu’il eût eu le temps de tirer son second coup, il tombait,
frappé au coeur par le poignard de Cyrus Smith, plus sûr encore
que son fusil.

Pendant ce temps, Gédéon Spilett et le marin se hissaient aux
angles de la palissade, ils en enjambaient le faîte, ils sautaient
dans l’enceinte, ils renversaient les étais qui maintenaient la
porte intérieurement, ils se précipitaient dans la maison qui
était vide, et, bientôt, le pauvre Harbert reposait sur le lit
d’Ayrton. Quelques instants après, Cyrus Smith était près de lui.

À voir Harbert inanimé, la douleur du marin fut terrible. Il
sanglotait, il pleurait, il voulait se briser la tête contre la
muraille. Ni l’ingénieur ni le reporter ne purent le calmer.
L’émotion les suffoquait eux-mêmes. Ils ne pouvaient parler.

Toutefois, ils firent tout ce qui dépendait d’eux pour disputer à
la mort le pauvre enfant qui agonisait sous leurs yeux. Gédéon
Spilett, après tant d’incidents dont sa vie avait été semée,
n’était pas sans avoir quelque pratique de médecine courante.

Il savait un peu de tout, et maintes circonstances s’étaient déjà
rencontrées dans lesquelles il avait dû soigner des blessures
produites soit par une arme blanche, soit par une arme à feu. Aidé
de Cyrus Smith, il procéda donc aux soins que réclamait l’état
d’Harbert.

Tout d’abord, le reporter fut frappé de la stupeur générale qui
l’accablait, stupeur due soit à l’hémorragie, soit même à la
commotion, si la balle avait heurté un os avec assez de force pour
déterminer une secousse violente.

Harbert était extrêmement pâle, et son pouls d’une faiblesse telle
que Gédéon Spilett ne le sentit battre qu’à de longs intervalles,
comme s’il eût été sur le point de s’arrêter. En même temps, il y
avait une résolution presque complète des sens et de
l’intelligence. Ces symptômes étaient très graves.

La poitrine d’Harbert fut mise à nu, et, le sang ayant été étanché
à l’aide de mouchoirs, elle fut lavée à l’eau froide.

La contusion, ou plutôt la plaie contuse apparut. Un trou ovalisé
existait sur la poitrine entre la troisième et la quatrième côte.
C’est là que la balle avait atteint Harbert.

Cyrus Smith et Gédéon Spilett retournèrent alors le pauvre enfant,
qui laissa échapper un gémissement si faible, qu’on eût pu croire
que c’était son dernier soupir. Une autre plaie contuse
ensanglantait le dos d’Harbert, et la balle qui l’avait frappé
s’en échappa aussitôt.

«Dieu soit loué! dit le reporter, la balle n’est pas restée dans
le corps, et nous n’aurons pas à l’extraire.

-- Mais le coeur?... demanda Cyrus Smith.

-- Le coeur n’a pas été touché, sans quoi Harbert serait mort!

-- Mort!» s’écria Pencroff, qui poussa un rugissement!

Le marin n’avait entendu que les derniers mots prononcés par le
reporter.

«Non, Pencroff, répondit Cyrus Smith, non! Il n’est pas mort. Son
pouls bat toujours! Il a fait même entendre un gémissement. Mais,
dans l’intérêt même de votre enfant, calmez-vous. Nous avons
besoin de tout notre sang-froid. Ne nous le faites pas perdre, mon
ami.»

Pencroff se tut, mais, une réaction s’opérant en lui, de grosses
larmes inondèrent son visage.

Cependant, Gédéon Spilett essayait de rappeler ses souvenirs et de
procéder avec méthode. D’après son observation, il n’était pas
douteux, pour lui, que la balle, entrée par devant, ne fût sortie
par derrière.

Mais quels ravages cette balle avait-elle causés dans son passage?
Quels organes essentiels étaient atteints? Voilà ce qu’un
chirurgien de profession eût à peine pu dire en ce moment, et, à
plus forte raison, le reporter.

Cependant, il savait une chose: c’est qu’il aurait à prévenir
l’étranglement inflammatoire des parties lésées, puis à combattre
l’inflammation locale et la fièvre qui résulteraient de cette
blessure, -- blessure mortelle peut-être! Or, quels topiques,
quels antiphlogistiques employer? Par quels moyens détourner cette
inflammation? En tout cas, ce qui était important, c’était que les
deux plaies fussent pansées sans retard. Il ne parut pas
nécessaire à Gédéon Spilett de provoquer un nouvel écoulement du
sang, en les lavant à l’eau tiède et en en comprimant les lèvres.
L’hémorragie avait été très abondante, et Harbert n’était déjà que
trop affaibli par la perte de son sang.

Le reporter crut donc devoir se contenter de laver les deux plaies
à l’eau froide.

Harbert était placé sur le côté gauche, et il fut maintenu dans
cette position.

«Il ne faut pas qu’il remue, dit Gédéon Spilett. Il est dans la
position la plus favorable pour que les plaies du dos et de la
poitrine puissent suppurer à l’aise, et un repos absolu est
nécessaire.

-- Quoi! Nous ne pouvons le transporter à Granite-House? demanda
Pencroff.

-- Non, Pencroff, répondit le reporter.

-- Malédiction! s’écria le marin, dont le poing se tourna vers le
ciel.

-- Pencroff!» dit Cyrus Smith.

Gédéon Spilett s’était remis à examiner l’enfant blessé avec une
extrême attention. Harbert était toujours si affreusement pâle que
le reporter se sentit troublé.

«Cyrus, dit-il, je ne suis pas médecin... je suis dans une
perplexité terrible... il faut que vous m’aidiez de vos conseils,
de votre expérience!...

-- Reprenez votre calme..., mon ami, répondit l’ingénieur, en
serrant la main du reporter... jugez avec sang-froid... ne pensez
qu’à ceci: il faut sauver Harbert!»

Ces paroles rendirent à Gédéon Spilett cette possession de lui-
même, que, dans un instant de découragement, le vif sentiment de
sa responsabilité lui avait fait perdre. Il s’assit près du lit.

Cyrus Smith se tint debout. Pencroff avait déchiré sa chemise, et,
machinalement, il faisait de la charpie.

Gédéon Spilett expliqua alors à Cyrus Smith qu’il croyait devoir,
avant tout, arrêter l’hémorragie, mais non pas fermer les deux
plaies, ni provoquer leur cicatrisation immédiate, parce qu’il y
avait eu perforation intérieure et qu’il ne fallait pas laisser la
suppuration s’accumuler dans la poitrine.

Cyrus Smith l’approuva complètement, et il fut décidé qu’on
panserait les deux plaies sans essayer de les fermer par une
coaptation immédiate. Fort heureusement, il ne sembla pas qu’elles
eussent besoin d’être débridées.

Et maintenant, pour réagir contre l’inflammation qui surviendrait,
les colons possédaient-ils un agent efficace?

Oui! Ils en avaient un, car la nature l’a généreusement prodigué.
Ils avaient l’eau froide, c’est-à-dire le sédatif le plus puissant
dont on puisse se servir contre l’inflammation des plaies, l’agent
thérapeutique le plus efficace dans les cas graves, et qui,
maintenant, est adopté de tous les médecins. L’eau froide a, de
plus, l’avantage de laisser la plaie dans un repos absolu et de la
préserver de tout pansement prématuré, avantage considérable,
puisqu’il est démontré par l’expérience que le contact de l’air
est funeste pendant les premiers jours.

Gédéon Spilett et Cyrus Smith raisonnèrent ainsi avec leur simple
bon sens, et ils agirent comme eût fait le meilleur chirurgien.
Des compresses de toile furent appliquées sur les deux blessures
du pauvre Harbert et durent être constamment imbibées d’eau
froide.

Le marin avait, tout d’abord, allumé du feu dans la cheminée de
l’habitation, qui ne manquait pas des choses nécessaires à la vie.
Du sucre d’érable, des plantes médicinales -- celles-là mêmes que
le jeune garçon avait cueillies sur les berges du lac Grant --
permirent de faire quelques rafraîchissantes tisanes, et on les
lui fit prendre sans qu’il s’en rendît compte. Sa fièvre était
extrêmement forte, et toute la journée et la nuit se passèrent
ainsi sans qu’il eût repris connaissance. La vie d’Harbert ne
tenait plus qu’à un fil, et ce fil pouvait se rompre à tout
instant.

Le lendemain, 12 novembre, Cyrus Smith et ses compagnons reprirent
quelque espoir. Harbert était revenu de sa longue stupeur. Il
ouvrit les yeux, il reconnut Cyrus Smith, le reporter, Pencroff.
Il prononça deux ou trois mots. Il ne savait ce qui s’était passé.
On le lui apprit, et Gédéon Spilett le supplia de garder un repos
absolu, lui disant que sa vie n’était pas en danger et que ses
blessures se cicatriseraient en quelques jours. Du reste, Harbert
ne souffrait presque pas, et cette eau froide, dont on les
arrosait incessamment, empêchait toute inflammation des plaies. La
suppuration s’établissait d’une façon régulière, la fièvre ne
tendait pas à augmenter, et l’on pouvait espérer que cette
terrible blessure n’entraînerait aucune catastrophe. Pencroff
sentit son coeur se dégonfler peu à peu. Il était comme une soeur
de charité, comme une mère au lit de son enfant.

Harbert s’assoupit de nouveau, mais son sommeil parut être
meilleur.

«Répétez-moi que vous espérez, Monsieur Spilett! dit Pencroff.
Répétez-moi que vous sauverez Harbert!

-- Oui, nous le sauverons! répondit le reporter. La blessure est
grave, et peut-être même la balle a-t-elle traversé le poumon,
mais la perforation de cet organe n’est pas mortelle.

-- Dieu vous entende!» répéta Pencroff.

Comme on le pense bien, depuis vingt-quatre heures qu’ils étaient
au corral, les colons n’avaient eu d’autre pensée que de soigner
Harbert. Ils ne s’étaient préoccupés ni du danger qui pouvait les
menacer si les convicts revenaient, ni des précautions à prendre
pour l’avenir.

Mais ce jour-là, pendant que Pencroff veillait au lit du malade,
Cyrus Smith et le reporter s’entretinrent de ce qu’il convenait de
faire.

Tout d’abord, ils parcoururent le corral. Il n’y avait aucune
trace d’Ayrton. Le malheureux avait-il été entraîné par ses
anciens complices? Avait-il été surpris par eux dans le corral?
Avait-il lutté et succombé dans la lutte? Cette dernière hypothèse
n’était que trop probable. Gédéon Spilett, au moment où il
escaladait l’enceinte palissadée, avait parfaitement aperçu l’un
des convicts qui s’enfuyait par le contrefort sud du mont Franklin
et vers lequel Top s’était précipité. C’était l’un de ceux dont le
canot s’était brisé sur les roches, à l’embouchure de la Mercy.
D’ailleurs, celui que Cyrus Smith avait tué, et dont le cadavre
fut retrouvé en dehors de l’enceinte, appartenait bien à la bande
de Bob Harvey.

Quant au corral, il n’avait encore subi aucune dévastation. Les
portes en étaient fermées, et les animaux domestiques n’avaient pu
se disperser dans la forêt. On ne voyait, non plus, aucune trace
de lutte, aucun dégât, ni à l’habitation, ni à la palissade.

Seulement, les munitions, dont Ayrton était approvisionné, avaient
disparu avec lui.

«Le malheureux aura été surpris, dit Cyrus Smith, et, comme il
était homme à se défendre, il aura succombé.

-- Oui! Cela est à craindre! répondit le reporter. Puis, sans
doute, les convicts se sont installés au corral, où ils trouvaient
tout en abondance, et ils n’ont pris la fuite que lorsqu’ils nous
ont vus arriver. Il est bien évident aussi qu’à ce moment Ayrton,
mort ou vivant, n’était plus ici.

-- Il faudra battre la forêt, dit l’ingénieur, et débarrasser
l’île de ces misérables. Les pressentiments de Pencroff ne le
trompaient pas, quand il voulait qu’on leur donnât la chasse comme
à des bêtes fauves. Cela nous eût épargné bien des malheurs!

-- Oui, répondit le reporter, mais maintenant nous avons le droit
d’être sans pitié!

-- En tout cas, dit l’ingénieur, nous sommes forcés d’attendre
quelque temps et de rester au corral jusqu’au moment où l’on
pourra sans danger transporter Harbert à Granite-House.

-- Mais Nab? demanda le reporter.

-- Nab est en sûreté.

-- Et si, inquiet de notre absence, il se hasardait à venir?

-- Il ne faut pas qu’il vienne! répondit vivement Cyrus Smith. Il
serait assassiné en route!

-- C’est qu’il est bien probable qu’il cherchera à nous rejoindre!

-- Ah! Si le télégraphe fonctionnait encore, on pourrait le
prévenir! Mais c’est impossible maintenant! Quant à laisser seuls
ici Pencroff et Harbert, nous ne le pouvons pas!... eh bien,
j’irai seul à Granite-House.

-- Non, non! Cyrus, répondit le reporter, il ne faut pas que vous
vous exposiez! Votre courage n’y pourrait rien. Ces misérables
surveillent évidemment le corral, ils sont embusqués dans les bois
épais qui l’entourent, et, si vous partiez, nous aurions bientôt à
regretter deux malheurs au lieu d’un!

-- Mais Nab? répétait l’ingénieur. Voilà vingt-quatre heures qu’il
est sans nouvelles de nous! Il voudra venir!

-- Et comme il sera encore moins sur ses gardes que nous ne le
serions nous-mêmes, répondit Gédéon Spilett, il sera frappé! ...

-- N’y a-t-il donc pas moyen de le prévenir?»

Pendant que l’ingénieur réfléchissait, ses regards tombèrent sur
Top, qui, allant et venant, semblait dire: «est-ce que je ne suis
pas là, moi?»

«Top!» s’écria Cyrus Smith.

L’animal bondit à l’appel de son maître.

«Oui, Top ira! dit le reporter, qui avait compris l’ingénieur. Top
passera où nous ne passerions pas! Il portera à Granite-House des
nouvelles du corral, et il nous rapportera celles de Granite-
House!

-- Vite! répondit Cyrus Smith. Vite!»

Gédéon Spilett avait rapidement déchiré une page de son carnet, et
il y écrivit ces lignes:

«Harbert blessé. Nous sommes au corral. Tiens-toi sur tes gardes.
Ne quitte pas Granite-House. Les convicts ont-ils paru aux
environs? réponse par Top.»

Ce billet laconique contenait tout ce que Nab devait apprendre et
lui demandait en même temps tout ce que les colons avaient intérêt
à savoir. Il fut plié et attaché au collier de Top, d’une façon
très apparente.

«Top! Mon chien, dit alors l’ingénieur en caressant l’animal, Nab,
Top! Nab! Va! Va!»

Top bondit à ces paroles. Il comprenait, il devinait ce qu’on
exigeait de lui. La route du corral lui était familière. En moins
d’une demi-heure, il pouvait l’avoir franchie, et il était permis
d’espérer que là où ni Cyrus Smith ni le reporter n’auraient pu se
hasarder sans danger, Top, courant dans les herbes ou sous la
lisière du bois, passerait inaperçu.

L’ingénieur alla à la porte du corral, et il en repoussa un des
battants.

«Nab! Top, Nab!» répéta encore une fois l’ingénieur, en étendant
la main dans la direction de Granite-House.

Top s’élança au dehors et disparut presque aussitôt.

«Il arrivera! dit le reporter.

-- Oui, et il reviendra, le fidèle animal!

-- Quelle heure est-il? demanda Gédéon Spilett.

-- Dix heures.

-- Dans une heure il peut être ici. Nous guetterons son retour.»

La porte du corral fut refermée. L’ingénieur et le reporter
rentrèrent dans la maison. Harbert était alors profondément
assoupi. Pencroff maintenait ses compresses dans un état permanent
d’humidité.

Gédéon Spilett, voyant qu’il n’y avait rien à faire en ce moment,
s’occupa de préparer quelque nourriture, tout en surveillant avec
soin la partie de l’enceinte adossée au contrefort, par laquelle
une agression pouvait se produire.

Les colons attendirent le retour de Top, non sans anxiété. Un peu
avant onze heures, Cyrus Smith et le reporter, la carabine à la
main, étaient derrière la porte, prêts à l’ouvrir au premier
aboiement de leur chien. Ils ne doutaient pas que si Top avait pu
arriver heureusement à Granite-House, Nab ne l’eût immédiatement
renvoyé.

Ils étaient tous deux là, depuis dix minutes environ, quand une
détonation retentit et fut aussitôt suivie d’aboiements répétés.

L’ingénieur ouvrit la porte, et, voyant encore un reste de fumée à
cent pas dans le bois, il fit feu dans cette direction.

Presque aussitôt Top bondit dans le corral, dont la porte fut
vivement refermée.

«Top, Top!» s’écria l’ingénieur, en prenant la bonne grosse tête
du chien entre ses bras. Un billet était attaché à son cou, et
Cyrus Smith lut ces mots, tracés de la grosse écriture de Nab:

«Point de pirates aux environs de Granite-House. Je ne bougerai
pas. Pauvre M Harbert!»

CHAPITRE VIII

Ainsi, les convicts étaient toujours là, épiant le corral, et
décidés à tuer les colons l’un après l’autre! Il n’y avait plus
qu’à les traiter en bêtes féroces. Mais de grandes précautions
devaient être prises, car ces misérables avaient, en ce moment,
l’avantage de la situation, voyant et n’étant pas vus, pouvant
surprendre par la brusquerie de leur attaque et ne pouvant être
surpris.

Cyrus Smith s’arrangea donc de manière à vivre au corral, dont les
approvisionnements, d’ailleurs, pouvaient suffire pendant un assez
long temps. La maison d’Ayrton avait été pourvue de tout ce qui
était nécessaire à la vie, et les convicts, effrayés par l’arrivée
des colons, n’avaient pas eu le temps de la mettre au pillage. Il
était probable, ainsi que le fit observer Gédéon Spilett, que les
choses s’étaient passées comme suit: les six convicts, débarqués
sur l’île, en avaient suivi le littoral sud, et, après avoir
parcouru le double rivage de la presqu’île serpentine, n’étant
point d’humeur à s’aventurer sous les bois du Far-West, ils
avaient atteint l’embouchure de la rivière de la chute. Une fois à
ce point, en remontant la rive droite du cours d’eau, ils étaient
arrivés aux contreforts du mont Franklin, entre lesquels il était
naturel qu’ils cherchassent quelque retraite, et ils n’avaient pu
tarder à découvrir le corral, alors inhabité. Là, ils s’étaient
vraisemblablement installés en attendant le moment de mettre à
exécution leurs abominables projets.

L’arrivée d’Ayrton les avait surpris, mais ils étaient parvenus à
s’emparer du malheureux, et... la suite se devinait aisément!

Maintenant, les convicts -- réduits à cinq, il est vrai, mais bien
armés -- rôdaient dans les bois, et s’y aventurer, c’était
s’exposer à leurs coups, sans qu’il y eût possibilité ni de les
parer, ni de les prévenir.

«Attendre! Il n’y a pas autre chose à faire! répétait Cyrus Smith.
Lorsque Harbert sera guéri, nous pourrons organiser une battue
générale de l’île et avoir raison de ces convicts. Ce sera l’objet
de notre grande expédition, en même temps...

-- Que la recherche de notre protecteur mystérieux, ajouta Gédéon
Spilett, en achevant la phrase de l’ingénieur. Ah! Il faut avouer,
mon cher Cyrus, que, cette fois, sa protection nous a fait défaut,
et au moment même où elle nous eût été le plus nécessaire!

-- Qui sait! répondit l’ingénieur.

-- Que voulez-vous dire? demanda le reporter.

-- Que nous ne sommes pas au bout de nos peines, mon cher Spilett,
et que la puissante intervention aura peut-être encore l’occasion
de s’exercer. Mais il ne s’agit pas de cela. La vie d’Harbert
avant tout.»

C’était la plus douloureuse préoccupation des colons. Quelques
jours se passèrent, et l’état du pauvre garçon n’avait
heureusement pas empiré. Or, du temps gagné sur la maladie,
c’était beaucoup. L’eau froide, toujours maintenue à la
température convenable, avait absolument empêché l’inflammation
des plaies. Il sembla même au reporter que cette eau, un peu
sulfureuse, -- ce qu’expliquait le voisinage du volcan, -- avait
une action plus directe sur la cicatrisation. La suppuration était
beaucoup moins abondante, et, grâce aux soins incessants dont il
était entouré, Harbert revenait à la vie, et sa fièvre tendait à
baisser. Il était, d’ailleurs, soumis à une diète sévère, et, par
conséquent, sa faiblesse était et devait être extrême; mais les
tisanes ne lui manquaient pas, et le repos absolu lui faisait le
plus grand bien.

Cyrus Smith, Gédéon Spilett et Pencroff étaient devenus très
habiles à panser le jeune blessé. Tout le linge de l’habitation
avait été sacrifié. Les plaies d’Harbert, recouvertes de
compresses et de charpie, n’étaient serrées ni trop ni trop peu,
de manière à provoquer leur cicatrisation sans déterminer de
réaction inflammatoire. Le reporter apportait à ces pansements un
soin extrême, sachant bien quelle en était l’importance, et
répétant à ses compagnons ce que la plupart des médecins
reconnaissent volontiers: c’est qu’il est plus rare peut-être de
voir un pansement bien fait qu’une opération bien faite. Au bout
de dix jours, le 22 novembre, Harbert allait sensiblement mieux.
Il avait commencé à prendre quelque nourriture. Les couleurs
revenaient à ses joues, et ses bons yeux souriaient à ses gardes-
malades. Il causait un peu, malgré les efforts de Pencroff, qui,
lui, parlait tout le temps pour l’empêcher de prendre la parole et
racontait les histoires les plus invraisemblables.

Harbert l’avait interrogé au sujet d’Ayrton, qu’il était étonné de
ne pas voir près de lui, pensant qu’il devait être au corral. Mais
le marin, ne voulant point affliger Harbert, s’était contenté de
répondre qu’Ayrton avait rejoint Nab, afin de défendre Granite-
House.

«Hein! disait-il, ces pirates! Voilà des gentlemen qui n’ont plus
droit à aucun égard! Et M Smith qui voulait les prendre par les
sentiments! Je leur enverrai du sentiment, moi, mais en bon plomb
de calibre!

-- Et on ne les a pas revus? demanda Harbert.

-- Non, mon enfant, répondit le marin, mais nous les retrouverons,
et, quand vous serez guéri, nous verrons si ces lâches, qui
frappent par derrière, oseront nous attaquer face à face!

-- Je suis encore bien faible, mon pauvre Pencroff!

-- Eh! Les forces reviendront peu à peu! Qu’est-ce qu’une balle à
travers la poitrine? Une simple plaisanterie! J’en ai vu bien
d’autres, et je ne m’en porte pas plus mal!»

Enfin, les choses paraissaient être pour le mieux, et, du moment
qu’aucune complication ne survenait, la guérison d’Harbert pouvait
être regardée comme assurée. Mais quelle eût été la situation des
colons si son état se fût aggravé, si, par exemple, la balle lui
fût restée dans le corps, si son bras ou sa jambe avaient dû être
amputés!

«Non, dit plus d’une fois Gédéon Spilett, je n’ai jamais pensé à
une telle éventualité sans frémir!

-- Et cependant, s’il avait fallu agir, lui répondit un jour Cyrus
Smith, vous n’auriez pas hésité?

-- Non, Cyrus! dit Gédéon Spilett, mais que Dieu soit béni de nous
avoir épargné cette complication!»

Ainsi que dans tant d’autres conjonctures, les colons avaient fait
appel à cette logique du simple bon sens qui les avait tant de
fois servis, et encore une fois, grâce à leurs connaissances
générales, ils avaient réussi! Mais le moment ne viendrait-il pas
où toute leur science serait mise en défaut? Ils étaient seuls sur
cette île. Or, les hommes se complètent par l’état de société, ils
sont nécessaires les uns aux autres. Cyrus Smith le savait bien,
et quelquefois il se demandait si quelque circonstance ne se
produirait pas, qu’ils seraient impuissants à surmonter!

Il lui semblait, d’ailleurs, que ses compagnons et lui, jusque-là
si heureux, fussent entrés dans une période néfaste. Depuis plus
de deux ans et demi qu’ils s’étaient échappés de Richmond, on peut
dire que tout avait été à leur gré. L’île leur avait abondamment
fourni minéraux, végétaux, animaux, et si la nature les avait
constamment comblés, leur science avait su tirer parti de ce
qu’elle leur offrait. Le bien-être matériel de la colonie était
pour ainsi dire complet. De plus, en de certaines circonstances,
une influence inexplicable leur était venue en aide!... mais tout
cela ne pouvait avoir qu’un temps!

Bref, Cyrus Smith croyait s’apercevoir que la chance semblait
tourner contre eux. En effet, le navire des convicts avait paru
dans les eaux de l’île, et si ces pirates avaient été pour ainsi
dire miraculeusement détruits, six d’entre eux, du moins, avaient
échappé à la catastrophe. Ils avaient débarqué sur l’île, et les
cinq qui survivaient y étaient à peu près insaisissables.

Ayrton avait été, sans aucun doute, massacré par ces misérables,
qui possédaient des armes à feu, et, au premier emploi qu’ils en
avaient fait, Harbert était tombé, frappé presque mortellement.
Étaient-ce donc là les premiers coups que la fortune contraire
adressait aux colons? Voilà ce que se demandait Cyrus Smith! Voilà
ce qu’il répétait souvent au reporter, et il leur semblait aussi
que cette intervention si étrange, mais si efficace, qui les avait
tant servis jusqu’alors, leur faisait maintenant défaut. Cet être
mystérieux, quel qu’il fût, dont ils ne pouvaient nier
l’existence, avait-il donc abandonné l’île? Avait-il succombé à
son tour?

À ces questions, aucune réponse n’était possible.

Mais qu’on ne s’imagine pas que Cyrus Smith et son compagnon,
parce qu’ils causaient de ces choses, fussent gens à désespérer!
Loin de là. Ils regardaient la situation en face, ils analysaient
les chances, ils se préparaient à tout événement, ils se posaient
fermes et droits devant l’avenir, et si l’adversité devait enfin
les frapper, elle trouverait en eux des hommes préparés à la
combattre.

CHAPITRE IX

La convalescence du jeune malade marchait régulièrement. Une seule
chose était maintenant à désirer, c’était que son état permît de
le ramener à Granite-House. Quelque bien aménagée et
approvisionnée que fût l’habitation du corral, on ne pouvait y
trouver le confortable de la saine demeure de granit. En outre,
elle n’offrait pas la même sécurité, et ses hôtes, malgré leur
surveillance, y étaient toujours sous la menace de quelque coup de
feu des convicts. Là-bas, au contraire, au milieu de cet
inexpugnable et inaccessible massif, ils n’auraient rien à
redouter, et toute tentative contre leurs personnes devrait
forcément échouer. Ils attendaient donc impatiemment le moment
auquel Harbert pourrait être transporté sans danger pour sa
blessure, et ils étaient décidés à opérer ce transport, bien que
les communications à travers les bois du jacamar fussent très
difficiles.

On était sans nouvelles de Nab, mais sans inquiétude à son égard.
Le courageux nègre, bien retranché dans les profondeurs de
Granite-House, ne se laisserait pas surprendre. Top ne lui avait
pas été renvoyé, et il avait paru inutile d’exposer le fidèle
chien à quelque coup de fusil qui eût privé les colons de leur
plus utile auxiliaire.

On attendait donc, mais les colons avaient hâte d’être réunis à
Granite-House. Il en coûtait à l’ingénieur de voir ses forces
divisées, car c’était faire le jeu des pirates. Depuis la
disparition d’Ayrton, ils n’étaient plus que quatre contre cinq,
car Harbert ne pouvait compter encore, et ce n’était pas le
moindre souci du brave enfant, qui comprenait bien les embarras
dont il était la cause!

La question de savoir comment, dans les conditions actuelles, on
agirait contre les convicts, fut traitée à fond dans la journée du
29 novembre entre Cyrus Smith, Gédéon Spilett et Pencroff, à un
moment où Harbert, assoupi, ne pouvait les entendre.

«Mes amis, dit le reporter, après qu’il eut été question de Nab et
de l’impossibilité de communiquer avec lui, je crois, comme vous,
que se hasarder sur la route du corral, ce serait risquer de
recevoir un coup de fusil sans pouvoir le rendre. Mais ne pensez-
vous pas que ce qu’il conviendrait de faire maintenant, ce serait
de donner franchement la chasse à ces misérables?

-- C’est à quoi je songeais, répondit Pencroff. Nous n’en sommes
pas, je suppose, à redouter une balle, et, pour mon compte, si
Monsieur Cyrus m’approuve, je suis prêt à me jeter sur la forêt!
Que diable! un homme en vaut un autre!

-- Mais en vaut-il cinq? demanda l’ingénieur.

-- Je me joindrai à Pencroff, répondit le reporter, et tous deux,
bien armés, accompagnés de Top...

-- Mon cher Spilett, et vous, Pencroff, reprit Cyrus Smith,
raisonnons froidement. Si les convicts étaient gîtés dans un
endroit de l’île, si cet endroit nous était connu, et s’il ne
s’agissait que de les en débusquer, je comprendrais une attaque
directe. Mais n’y a-t-il pas lieu de craindre, au contraire,
qu’ils ne soient assurés de tirer le premier coup de feu?

-- Eh, Monsieur Cyrus, s’écria Pencroff, une balle ne va pas
toujours à son adresse!

-- Celle qui a frappé Harbert ne s’est pas égarée, Pencroff,
répondit l’ingénieur. D’ailleurs, remarquez que si tous les deux
vous quittiez le corral, j’y resterais seul pour le défendre.
Répondez-vous que les convicts ne vous verront pas l’abandonner,
qu’ils ne vous laisseront pas vous engager dans la forêt, et
qu’ils ne l’attaqueront pas pendant votre absence, sachant qu’il
n’y aura plus ici qu’un enfant blessé et un homme.

-- Vous avez raison, Monsieur Cyrus, répondit Pencroff, dont une
sourde colère gonflait la poitrine, vous avez raison. Ils feront
tout pour reprendre le corral, qu’ils savent être bien
approvisionné! Et, seul, vous ne pourriez tenir contre eux! Ah! Si
nous étions à Granite-House!

-- Si nous étions à Granite-House, répondit l’ingénieur, la
situation serait très différente! Là, je ne craindrais pas de
laisser Harbert avec l’un de nous, et les trois autres iraient
fouiller les forêts de l’île. Mais nous sommes au corral, et il
convient d’y rester jusqu’au moment où nous pourrons le quitter
tous ensemble!»

Il n’y avait rien à répondre aux raisonnements de Cyrus Smith, et
ses compagnons le comprirent bien.

«Si seulement Ayrton eût encore été des nôtres! dit Gédéon
Spilett. Pauvre homme! Son retour à la vie sociale n’aura été que
de courte durée!

-- S’il est mort?... ajouta Pencroff d’un ton assez singulier.

-- Espérez-vous donc, Pencroff, que ces coquins l’aient épargné?
demanda Gédéon Spilett.

-- Oui! S’ils ont eu intérêt à le faire!

-- Quoi! Vous supposeriez qu’Ayrton, retrouvant ses anciens
complices, oubliant tout ce qu’il nous doit...

-- Que sait-on? répondit le marin, qui ne hasardait pas sans
hésiter cette fâcheuse supposition.

-- Pencroff, dit Cyrus Smith en prenant le bras du marin, vous
avez là une mauvaise pensée, et vous m’affligeriez beaucoup si
vous persistiez à parler ainsi! Je garantis la fidélité d’Ayrton!

-- Moi aussi, ajouta vivement le reporter.

-- Oui... oui!... Monsieur Cyrus... j’ai tort, répondit Pencroff.
C’est une mauvaise pensée, en effet, que j’ai eue là, et rien ne
la justifie! Mais que voulez-vous? Je n’ai plus tout à fait la
tête à moi. Cet emprisonnement au corral me pèse horriblement, et
je n’ai jamais été surexcité comme je le suis!

-- Soyez patient, Pencroff, répondit l’ingénieur.

-- Dans combien de temps, mon cher Spilett, croyez-vous qu’Harbert
puisse être transporté à Granite-House?

-- Cela est difficile à dire, Cyrus, répondit le reporter, car une
imprudence pourrait entraîner des conséquences funestes. Mais
enfin, sa convalescence se fait régulièrement, et si d’ici huit
jours les forces lui sont revenues, eh bien, nous verrons!»

Huit jours! Cela remettait le retour à Granite-House aux premiers
jours de décembre seulement.

À cette époque, le printemps avait déjà deux mois de date. Le
temps était beau, et la chaleur commençait à devenir forte. Les
forêts de l’île étaient en pleine frondaison, et le moment
approchait où les récoltes accoutumées devraient être faites. La
rentrée au plateau de Grande-vue serait donc suivie de grands
travaux agricoles qu’interromprait seule l’expédition projetée
dans l’île.

On comprend donc combien cette séquestration au corral devait
nuire aux colons. Mais s’ils étaient obligés de se courber devant
la nécessité, ils ne le faisaient pas sans impatience. Une ou deux
fois, le reporter se hasarda sur la route et fit le tour de
l’enceinte palissadée. Top l’accompagnait, et Gédéon Spilett, sa
carabine armée, était prêt à tout événement.

Il ne fit aucune mauvaise rencontre et ne trouva aucune trace
suspecte. Son chien l’eût averti de tout danger, et, comme Top
n’aboya pas, on pouvait en conclure qu’il n’y avait rien à
craindre, en ce moment du moins, et que les convicts étaient
occupés dans une autre partie de l’île.

Cependant, à sa seconde sortie, le 27 novembre, Gédéon Spilett,
qui s’était aventuré sous bois pendant un quart de mille, dans le
sud de la montagne, remarqua que Top sentait quelque chose.

Le chien n’avait plus son allure indifférente; il allait et
venait, furetant dans les herbes et les broussailles, comme si son
odorât lui eût révélé quelque objet suspect.

Gédéon Spilett suivit Top, l’encouragea, l’excita de la voix, tout
en ayant l’oeil aux aguets, la carabine épaulée, et en profitant
de l’abri des arbres pour se couvrir. Il n’était pas probable que
Top eût senti la présence d’un homme, car, dans ce cas, il
l’aurait annoncée par des aboiements à demi contenus et une sorte
de colère sourde. Or, puisqu’il ne faisait entendre aucun
grondement, c’est que le danger n’était ni prochain, ni proche.

Cinq minutes environ se passèrent ainsi, Top furetant, le reporter
le suivant avec prudence, quand, tout à coup, le chien se
précipita vers un épais buisson et en tira un lambeau d’étoffe.

C’était un morceau de vêtement, maculé, lacéré, que Gédéon Spilett
rapporta immédiatement au corral.

Là, les colons l’examinèrent, et ils reconnurent que c’était un
morceau de la veste d’Ayrton, morceau de ce feutre uniquement
fabriqué à l’atelier de Granite-House.

«Vous le voyez, Pencroff, fit observer Cyrus Smith, il y a eu
résistance de la part du malheureux Ayrton. Les convicts l’ont
entraîné malgré lui! Doutez-vous encore de son honnêteté?

-- Non, Monsieur Cyrus, répondit le marin, et voilà longtemps que
je suis revenu de ma défiance d’un instant! Mais il y a, ce me
semble, une conséquence à tirer de ce fait.

-- Laquelle? demanda le reporter.

-- C’est qu’Ayrton n’a pas été tué au corral! C’est qu’on l’a
entraîné vivant, puisqu’il a résisté! Or, peut-être vit-il encore!

-- Peut-être, en effet», répondit l’ingénieur, qui demeura pensif.

Il y avait là un espoir, auquel pouvaient se reprendre les
compagnons d’Ayrton. En effet, ils avaient dû croire que, surpris
au corral, Ayrton était tombé sous quelque balle, comme était
tombé Harbert. Mais, si les convicts ne l’avaient pas tué tout
d’abord, s’ils l’avaient emmené vivant dans quelque autre partie
de l’île, ne pouvait-on admettre qu’il fût encore leur prisonnier?
Peut-être même l’un d’eux avait-il retrouvé dans Ayrton un ancien
compagnon d’Australie, le Ben Joyce, le chef des convicts évadés?
Et qui sait s’ils n’avaient pas conçu l’espoir impossible de
ramener Ayrton à eux!

Il leur eût été si utile, s’ils avaient pu en faire un traître!...

Cet incident fut donc favorablement interprété au corral, et il ne
sembla plus impossible qu’on retrouvât Ayrton. De son côté, s’il
n’était que prisonnier, Ayrton ferait tout, sans doute, pour
échapper aux mains de ces bandits, et ce serait un puissant
auxiliaire pour les colons!

«En tout cas, fit observer Gédéon Spilett, si, par bonheur, Ayrton
parvient à se sauver, c’est à Granite-House qu’il ira directement,
car il ne connaît pas la tentative d’assassinat dont Harbert a été
victime, et, par conséquent, il ne peut croire que nous soyons
emprisonnés au corral.

-- Ah! Je voudrais qu’il y fût, à Granite-House! s’écria Pencroff,
et que nous y fussions aussi! Car enfin, si les coquins ne peuvent
rien tenter contre notre demeure, du moins peuvent-ils saccager le
plateau, nos plantations, notre basse-cour!»

Pencroff était devenu un vrai fermier, attaché de coeur à ses
récoltes. Mais il faut dire qu’Harbert était plus que tous
impatient de retourner à Granite-House, car il savait combien la
présence des colons y était nécessaire. Et c’était lui qui les
retenait au corral! Aussi cette idée unique occupait-elle son
esprit: quitter le corral, le quitter quand même! Il croyait
pouvoir supporter le transport à Granite-House. Il assurait que
les forces lui reviendraient plus vite dans sa chambre, avec l’air
et la vue de la mer!

Plusieurs fois il pressa Gédéon Spilett, mais celui-ci, craignant,
avec raison, que les plaies d’Harbert, mal cicatrisées, ne se
rouvrissent en route, ne donnait pas l’ordre de partir.

Cependant, un incident se produisit, qui entraîna Cyrus Smith et
ses deux amis à céder aux désirs du jeune garçon, et dieu sait ce
que cette détermination pouvait leur causer de douleurs et de
remords!

On était au 29 novembre. Il était sept heures du matin. Les trois
colons causaient dans la chambre d’Harbert, quand ils entendirent
Top pousser de vifs aboiements.

Cyrus Smith, Pencroff et Gédéon Spilett saisirent leurs fusils,
toujours prêts à faire feu, et ils sortirent de la maison.

Top, ayant couru au pied de l’enceinte palissadée, sautait,
aboyait, mais c’était contentement, non colère.

«Quelqu’un vient!

-- Oui!

-- Ce n’est pas un ennemi!

-- Nab, peut-être?

-- Ou Ayrton?»

À peine ces mots avaient-ils été échangés entre l’ingénieur et ses
deux compagnons, qu’un corps bondissait par-dessus la palissade et
retombait sur le sol du corral.

C’était Jup, maître Jup en personne, auquel Top fit un véritable
accueil d’ami!

«Jup! s’écria Pencroff.

-- C’est Nab qui nous l’envoie! dit le reporter.

-- Alors, répondit l’ingénieur, il doit avoir quelque billet sur
lui.»

Pencroff se précipita vers l’orang. Évidemment, si Nab avait eu
quelque fait important à faire connaître à son maître, il ne
pouvait employer un plus sûr et plus rapide messager, qui pouvait
passer là où ni les colons ni Top lui-même n’auraient peut-être pu
le faire.

Cyrus Smith ne s’était pas trompé. Au cou de Jup était pendu un
petit sac, et dans ce sac se trouvait un billet tracé de la main
de Nab. Que l’on juge du désespoir de Cyrus Smith et de ses
compagnons, quand ils lurent ces mots:

«Vendredi, 6 h. matin.
«Plateau envahi par les convicts!
«Nab.»

Ils se regardèrent sans prononcer un mot, puis ils rentrèrent dans
la maison. Que devaient-ils faire?

Les convicts au plateau de Grande-vue, c’était le désastre, la
dévastation, la ruine!

Harbert, en voyant rentrer l’ingénieur, le reporter et Pencroff,
comprit que la situation venait de s’aggraver, et quand il aperçut
Jup, il ne douta plus qu’un malheur ne menaçât Granite-House.

«Monsieur Cyrus, dit-il, je veux partir. Je puis supporter la
route! Je veux partir!»

Gédéon Spilett s’approcha d’Harbert. Puis, après l’avoir regardé.

«Partons donc!» dit-il.

La question fut vite décidée de savoir si Harbert serait
transporté sur une civière ou dans le chariot qui avait été amené
par Ayrton au corral. La civière aurait eu des mouvements plus
doux pour le blessé, mais elle nécessitait deux porteurs, c’est-à-
dire que deux fusils manqueraient à la défense, si une attaque se
produisait en route.

Ne pouvait-on, au contraire, en employant le chariot, laisser tous
les bras disponibles? Était-il donc impossible d’y placer les
matelas sur lesquels reposait Harbert et de s’avancer avec tant de
précaution que tout choc lui fût évité? On le pouvait.

Le chariot fut amené. Pencroff y attela l’onagga.

Cyrus Smith et le reporter soulevèrent les matelas d’Harbert, et
ils les posèrent sur le fond du chariot entre les deux ridelles.

Le temps était beau. De vifs rayons de soleil se glissaient à
travers les arbres.

«Les armes sont-elles prêtes?» demanda Cyrus Smith.

Elles l’étaient. L’ingénieur et Pencroff, armés chacun d’un fusil
à deux coups, et Gédéon Spilett, tenant sa carabine, n’avaient
plus qu’à partir.

«Es-tu bien, Harbert? demanda l’ingénieur.

-- Ah! Monsieur Cyrus, répondit le jeune garçon, soyez tranquille,
je ne mourrai pas en route!»

En parlant ainsi, on voyait que le pauvre enfant faisait appel à
toute son énergie, et que, par une suprême volonté, il retenait
ses forces prêtes à s’éteindre.

L’ingénieur sentit son coeur se serrer douloureusement.

Il hésita encore à donner le signal du départ. Mais c’eût été
désespérer Harbert, le tuer peut-être.

«En route!» dit Cyrus Smith.

La porte du corral fut ouverte. Jup et Top, qui savaient se taire
à propos, se précipitèrent en avant. Le chariot sortit, la porte
fut refermée, et l’onagga, dirigé par Pencroff, s’avança d’un pas
lent.

Certes, mieux aurait valu prendre une route autre que celle qui
allait directement du corral à Granite-House, mais le chariot eût
éprouvé de grandes difficultés à se mouvoir sous bois. Il fallut
donc suivre cette voie, bien qu’elle dût être connue des convicts.

Cyrus Smith et Gédéon Spilett marchaient de chaque côté du
chariot, prêts à répondre à toute attaque. Toutefois, il n’était
pas probable que les convicts eussent encore abandonné le plateau
de Grande-vue. Le billet de Nab avait évidemment été écrit et
envoyé dès que les convicts s’y étaient montrés. Or, ce billet
était daté de six heures du matin, et l’agile orang, habitué à
venir fréquemment au corral, avait mis à peine trois quarts
d’heure à franchir les cinq milles qui le séparaient de Granite-
House. La route devait donc être sûre en ce moment, et, s’il y
avait à faire le coup de feu, ce ne serait vraisemblablement
qu’aux approches de Granite-House.

Cependant, les colons se tenaient sévèrement sur leurs gardes. Top
et Jup, celui-ci armé de son bâton, tantôt en avant, tantôt
battant le bois sur les côtés du chemin, ne signalaient aucun
danger.

Le chariot avançait lentement, sous la direction de Pencroff. Il
avait quitté le corral à sept heures et demie. Une heure après,
quatre milles sur cinq avaient été franchis, sans qu’il se fût
produit aucun incident.

La route était déserte comme toute cette partie du bois de jacamar
qui s’étendait entre la Mercy et le lac. Aucune alerte n’eut lieu.
Les taillis semblaient être aussi déserts qu’au jour où les colons
atterrirent sur l’île.

On approchait du plateau. Un mille encore, et on apercevrait le
ponceau du creek glycérine. Cyrus Smith ne doutait pas que ce
ponceau ne fût en place, soit que les convicts fussent entrés par
cet endroit, soit que, après avoir passé un des cours d’eau qui
fermaient l’enceinte, ils eussent pris la précaution de
l’abaisser, afin de se ménager une retraite. Enfin, la trouée des
derniers arbres laissa voir l’horizon de mer. Mais le chariot
continua sa marche, car aucun de ses défenseurs ne pouvait songer
à l’abandonner. En ce moment, Pencroff arrêta l’onagga, et d’une
voix terrible:

«Ah! Les misérables!» s’écria-t-il.

Et de la main il montra une épaisse fumée qui tourbillonnait au-
dessus du moulin, des étables et des bâtiments de la basse-cour.
Un homme s’agitait au milieu de ces vapeurs.

C’était Nab.

Ses compagnons poussèrent un cri. Il les entendit et courut à
eux...

Les convicts avaient abandonné le plateau depuis une demi-heure
environ, après l’avoir dévasté!

«Et M Harbert?» s’écria Nab.

Gédéon Spilett revint en ce moment au chariot.

Harbert avait perdu connaissance!

CHAPITRE X

Des convicts, des dangers qui menaçaient Granite-House, des ruines
dont le plateau était couvert, il ne fut plus question. L’état
d’Harbert dominait tout. Le transport lui avait-il été funeste, en
provoquant quelque lésion intérieure? Le reporter ne pouvait le
dire, mais ses compagnons et lui étaient désespérés.

Le chariot fut amené au coude de la rivière. Là, quelques
branches, disposées en forme de civière, reçurent les matelas sur
lesquels reposait Harbert évanoui. Dix minutes après, Cyrus Smith,
Gédéon Spilett et Pencroff étaient au pied de la muraille,
laissant à Nab le soin de reconduire le chariot sur le plateau de
Grande-vue.

L’ascenseur fut mis en mouvement, et bientôt Harbert était étendu
sur sa couchette de Granite-House.

Les soins qui lui furent prodigués le ramenèrent à la vie. Il
sourit un instant en se retrouvant dans sa chambre, mais il put à
peine murmurer quelques paroles, tant sa faiblesse était grande.

Gédéon Spilett visita ses plaies. Il craignait qu’elles ne se
fussent rouvertes, étant imparfaitement cicatrisées... il n’en
était rien.

D’où venait donc cette prostration? Pourquoi l’état d’Harbert
avait-il empiré?

Le jeune garçon fut pris alors d’une sorte de sommeil fiévreux, et
le reporter et Pencroff demeurèrent près de son lit.

Pendant ce temps, Cyrus Smith mettait Nab au courant de ce qui
s’était passé au corral, et Nab racontait à son maître les
événements dont le plateau venait d’être le théâtre.

C’était seulement pendant la nuit précédente que les convicts
s’étaient montrés sur la lisière de la forêt, aux approches du
creek glycérine. Nab, qui veillait près de la basse-cour, n’avait
pas hésité à faire feu sur l’un de ces pirates, qui se disposait à
traverser le cours d’eau; mais, dans cette nuit assez obscure, il
n’avait pu savoir si ce misérable avait été atteint. En tout cas,
cela n’avait pas suffi pour écarter la bande, et Nab n’eut que le
temps de remonter à Granite-House, où il se trouva, du moins, en
sûreté.

Mais que faire alors? Comment empêcher les dévastations dont les
convicts menaçaient le plateau? Nab avait-il un moyen de prévenir
son maître? Et d’ailleurs, dans quelle situation se trouvaient
eux-mêmes les hôtes du corral?

Cyrus Smith et ses compagnons étaient partis depuis le 11
novembre, et l’on était au 29. Il y avait donc dix-neuf jours que
Nab n’avait eu d’autres nouvelles que celles que Top lui avait
apportées, nouvelles désastreuses: Ayrton disparu, Harbert
grièvement blessé, l’ingénieur, le reporter, le marin, pour ainsi
dire, emprisonnés dans le corral! Que faire? se demandait le
pauvre Nab. Pour lui personnellement, il n’avait rien à craindre,
car les convicts ne pouvaient l’atteindre dans Granite-House.

Mais les constructions, les plantations, tous ces aménagements à
la merci des pirates! Ne convenait-il pas de laisser Cyrus Smith
juge de ce qu’il aurait à faire et de le prévenir, au moins, du
danger qui le menaçait?

Nab eut alors la pensée d’employer Jup et de lui confier un
billet. Il connaissait l’extrême intelligence de l’orang, qui
avait été souvent mise à l’épreuve. Jup comprenait ce mot de
corral, qui avait été souvent prononcé devant lui, et l’on se
rappelle même que bien souvent il y avait conduit le chariot en
compagnie de Pencroff. Le jour n’avait pas encore paru. L’agile
orang saurait bien passer inaperçu dans ces bois, dont les
convicts, d’ailleurs, devraient le croire un des habitants
naturels.

Nab n’hésita pas. Il écrivit le billet, il l’attacha au cou de
Jup, il amena le singe à la porte de Granite-House, de laquelle il
laissa dérouler une longue corde jusqu’à terre; puis, à plusieurs
reprises, il répéta ces mots:

«Jup! Jup! Corral! Corral!»

L’animal comprit, saisit la corde, se laissa glisser rapidement
jusqu’à la grève et disparut dans l’ombre, sans que l’attention
des convicts eût été aucunement éveillée.

«Tu as bien fait, Nab, répondit Cyrus Smith, mais, en ne nous
prévenant pas, peut-être aurais-tu mieux fait encore!»

Et, en parlant ainsi, Cyrus Smith songeait à Harbert, dont le
transport semblait avoir si gravement compromis la convalescence.

Nab acheva son récit. Les convicts ne s’étaient point montrés sur
la grève. Ne connaissant pas le nombre des habitants de l’île, ils
pouvaient supposer que Granite-House était défendu par une troupe
importante. Ils devaient se rappeler que, pendant l’attaque du
brick, de nombreux coups de feu les avaient accueillis, tant des
roches inférieures que des roches supérieures, et, sans doute, ils
ne voulurent pas s’exposer. Mais le plateau de Grande-vue leur
était ouvert et n’était point enfilé par les feux de Granite-
House. Ils s’y livrèrent donc à leur instinct de déprédation,
saccageant, brûlant, faisant le mal pour le mal, et ils ne se
retirèrent qu’une demi-heure avant l’arrivée des colons, qu’ils
devaient croire encore confinés au corral.

Nab s’était précipité hors de sa retraite. Il était remonté sur le
plateau, au risque d’y recevoir quelque balle, il avait essayé
d’éteindre l’incendie qui consumait les bâtiments de la basse-
cour, et il avait lutté, mais inutilement, contre le feu, jusqu’au
moment où le chariot parut sur la lisière du bois.

Tels avaient été ces graves événements. La présence des convicts
constituait une menace permanente pour les colons de l’île
Lincoln, jusque-là si heureux, et qui pouvaient s’attendre à de
plus grands malheurs encore!

Gédéon Spilett demeura à Granite-House près d’Harbert et de
Pencroff, tandis que Cyrus Smith, accompagné de Nab, allait juger
par lui-même de l’étendue du désastre.

Il était heureux que les convicts ne se fussent pas avancés
jusqu’au pied de Granite-House. Les ateliers des cheminées
n’auraient pas échappé à la dévastation. Mais, après tout, ce mal
eût été peut-être plus facilement réparable que les ruines
accumulées sur le plateau de Grande-vue!

Cyrus Smith et Nab se dirigèrent vers la Mercy et en remontèrent
la rive gauche, sans rencontrer aucune trace du passage des
convicts. De l’autre côté de la rivière, dans l’épaisseur du bois,
ils n’aperçurent non plus aucun indice suspect.

D’ailleurs, voici ce qu’on pouvait admettre, suivant toute
probabilité: ou les convicts connaissaient le retour des colons à
Granite-House, car ils avaient pu les voir passer sur la route du
corral; ou, après la dévastation du plateau, ils s’étaient
enfoncés dans le bois de jacamar, en suivant le cours de la Mercy,
et ils ignoraient ce retour.

Dans le premier cas, ils avaient dû retourner vers le corral,
maintenant sans défenseurs, et qui renfermait des ressources
précieuses pour eux.

Dans le second, ils avaient dû regagner leur campement, et
attendre là quelque occasion de recommencer l’attaque.

Il y aurait donc lieu de les prévenir; mais toute entreprise
destinée à en débarrasser l’île était encore subordonnée à la
situation d’Harbert. En effet, Cyrus Smith n’aurait pas trop de
toutes ses forces, et personne ne pouvait, en ce moment, quitter
Granite-House.

L’ingénieur et Nab arrivèrent sur le plateau. C’était une
désolation. Les champs avaient été piétinés. Les épis de la
moisson, qui allait être faite, gisaient sur le sol. Les autres
plantations n’avaient pas moins souffert. Le potager était
bouleversé.

Heureusement, Granite-House possédait une réserve de graines qui
permettait de réparer ces dommages.

Quant au moulin et aux bâtiments de la basse-cour, à l’étable des
onaggas, le feu avait tout détruit. Quelques animaux effarés
rôdaient à travers le plateau. Les volatiles, qui s’étaient
réfugiés pendant l’incendie sur les eaux du lac, revenaient déjà à
leur emplacement habituel et barbotaient sur les rives. Là, tout
serait à refaire.

La figure de Cyrus Smith, plus pâle que d’ordinaire, dénotait une
colère intérieure qu’il ne dominait pas sans peine, mais il ne
prononça pas une parole.

Une dernière fois il regarda ses champs dévastés, la fumée qui
s’élevait encore des ruines, puis il revint à Granite-House.

Les jours qui suivirent furent les plus tristes que les colons
eussent jusqu’alors passés dans l’île! La faiblesse d’Harbert
s’accroissait visiblement. Il semblait qu’une maladie plus grave,
conséquence du profond trouble physiologique qu’il avait subi,
menaçât de se déclarer, et Gédéon Spilett pressentait une telle
aggravation dans son état, qu’il serait impuissant à la combattre!
En effet, Harbert demeurait dans une sorte d’assoupissement
presque continu, et quelques symptômes de délire commencèrent à se
manifester. Des tisanes rafraîchissantes, voilà les seuls remèdes
qui fussent à la disposition des colons. La fièvre n’était pas
encore très forte, mais bientôt elle parut vouloir s’établir par
accès réguliers.

Gédéon Spilett le reconnut le 6 décembre. Le pauvre enfant, dont
les doigts, le nez, les oreilles devinrent extrêmement pâles, fut
d’abord pris de frissons légers, d’horripilations, de
tremblements.

Son pouls était petit et irrégulier, sa peau sèche, sa soif
intense. À cette période succéda bientôt une période de chaleur;
le visage s’anima, la peau rougit, le pouls s’accéléra; puis une
sueur abondante se manifesta, à la suite de laquelle la fièvre
parut diminuer. L’accès avait duré cinq heures environ.

Gédéon Spilett n’avait pas quitté Harbert, qui était pris
maintenant d’une fièvre intermittente, ce n’était que trop
certain, et cette fièvre, il fallait à tout prix la couper avant
qu’elle devînt plus grave.

«Et pour la couper, dit Gédéon Spilett à Cyrus Smith, il faut un
fébrifuge.

-- Un fébrifuge!... répondit l’ingénieur. Nous n’avons ni
quinquina, ni sulfate de quinine!

-- Non, dit Gédéon Spilett, mais il y a des saules sur le bord du
lac, et l’écorce de saule peut quelquefois remplacer la quinine.

-- Essayons donc sans perdre un instant!» répondit Cyrus Smith.

L’écorce de saule, en effet, a été justement considérée comme un
succédané du quinquina, aussi bien que le marronnier de l’Inde, la
feuille de houx, la serpentaire, etc. Il fallait évidemment
essayer de cette substance, bien qu’elle ne valût pas le
quinquina, et l’employer à l’état naturel, puisque les moyens
manquaient pour en extraire l’alcaloïde, c’est-à-dire la salicine.

Cyrus Smith alla lui-même couper sur le tronc d’une espèce de
saule noir quelques morceaux d’écorce; il les rapporta à Granite-
House, il les réduisit en poudre, et cette poudre fut administrée
le soir même à Harbert.

La nuit se passa sans incidents graves. Harbert eut quelque
délire, mais la fièvre ne reparut pas dans la nuit, et elle ne
revint pas davantage le jour suivant.

Pencroff reprit quelque espoir. Gédéon Spilett ne disait rien. Il
pouvait se faire que les intermittences ne fussent pas
quotidiennes, que la fièvre fût tierce, en un mot, et qu’elle
revînt le lendemain. Aussi, ce lendemain, l’attendit-on avec la
plus vive anxiété.

On pouvait remarquer, en outre, que, pendant la période
apyrexique, Harbert demeurait comme brisé, ayant la tête lourde et
facile aux étourdissements. Autre symptôme qui effraya au dernier
point le reporter: le foie d’Harbert commençait à se
congestionner, et bientôt un délire plus intense démontra que son
cerveau se prenait aussi.

Gédéon Spilett fut atterré devant cette nouvelle complication. Il
emmena l’ingénieur à part.

«C’est une fièvre pernicieuse! lui dit-il.

-- Une fièvre pernicieuse! s’écria Cyrus Smith. Vous vous trompez,
Spilett. Une fièvre pernicieuse ne se déclare pas spontanément. Il
faut en avoir eu le germe!...

-- Je ne me trompe pas, répondit le reporter. Harbert aura sans
doute contracté ce germe dans les marais de l’île, et cela suffit.
Il a déjà éprouvé un premier accès. Si un second accès survient,
et si nous ne parvenons pas à empêcher le troisième... il est
perdu!...

-- Mais cette écorce de saule?...

-- Elle est insuffisante, répondit le reporter, et un troisième
accès de fièvre pernicieuse qu’on ne coupe pas au moyen de la
quinine est toujours mortel!»

Heureusement, Pencroff n’avait rien entendu de cette conversation.
Il fût devenu fou.

On comprend dans quelles inquiétudes furent l’ingénieur et le
reporter pendant cette journée du 7 novembre et pendant la nuit
qui la suivit.

Vers le milieu de la journée, le second accès se produisit. La
crise fut terrible. Harbert se sentait perdu! Il tendait ses bras
vers Cyrus Smith, vers Spilett, vers Pencroff! Il ne voulait pas
mourir!... cette scène fut déchirante. Il fallut éloigner
Pencroff.

L’accès dura cinq heures. Il était évident qu’Harbert n’en
supporterait pas un troisième.

La nuit fut affreuse. Dans son délire, Harbert disait des choses
qui fendaient le coeur de ses compagnons! Il divaguait, il luttait
contre les convicts, il appelait Ayrton! Il suppliait cet être
mystérieux, ce protecteur, disparu maintenant, et dont l’image
l’obsédait... Puis il retombait dans une prostration profonde qui
l’anéantissait tout entier... Plusieurs fois, Gédéon Spilett crut
que le pauvre garçon était mort!

La journée du lendemain, 8 décembre, ne fut qu’une succession de
faiblesses. Les mains amaigries d’Harbert se crispaient à ses
draps. On lui avait administré de nouvelles doses d’écorce pilée,
mais le reporter n’en attendait plus aucun résultat.

«Si avant demain matin nous ne lui avons pas donné un fébrifuge
plus énergique, dit le reporter, Harbert sera mort!»

La nuit arriva, -- la dernière nuit sans doute de cet enfant
courageux, bon, intelligent, si supérieur à son âge, et que tous
aimaient comme leur fils! Le seul remède qui existât contre cette
terrible fièvre pernicieuse, le seul spécifique qui pût la
vaincre, ne se trouvait pas dans l’île Lincoln!

Pendant cette nuit du 8 au 9 décembre, Harbert fut repris d’un
délire plus intense. Son foie était horriblement congestionné, son
cerveau attaqué, et déjà il était impossible qu’il reconnût
personne.

Vivrait-il jusqu’au lendemain, jusqu’à ce troisième accès qui
devait immanquablement l’emporter? Ce n’était plus probable. Ses
forces étaient épuisées, et, dans l’intervalle des crises, il
était comme inanimé.

Vers trois heures du matin, Harbert poussa un cri effrayant. Il
sembla se tordre dans une suprême convulsion. Nab, qui était près
de lui, épouvanté, se précipita dans la chambre voisine, où
veillaient ses compagnons!

Top, en ce moment, aboya d’une façon étrange...

Tous rentrèrent aussitôt et parvinrent à maintenir l’enfant
mourant, qui voulait se jeter hors de son lit, pendant que Gédéon
Spilett, lui prenant le bras, sentait son pouls remonter peu à
peu...

Il était cinq heures du matin. Les rayons du soleil levant
commençaient à se glisser dans les chambres de Granite-House. Une
belle journée s’annonçait, et cette journée allait être la
dernière du pauvre Harbert!... un rayon se glissa jusqu’à la table
qui était placée près du lit.

Soudain, Pencroff, poussant un cri, montra un objet placé sur
cette table... c’était une petite boîte oblongue, dont le
couvercle portait ces mots: sulfate de quinine.

CHAPITRE XI

Gédéon Spilett prit la boîte, il l’ouvrit. Elle contenait environ
deux cents grains d’une poudre blanche dont il porta quelques
particules à ses lèvres. L’extrême amertume de cette substance ne
pouvait le tromper. C’était bien le précieux alcaloïde du
quinquina, l’anti-périodique par excellence.

Il fallait sans hésiter administrer cette poudre à Harbert.
Comment elle se trouvait là, on le discuterait plus tard.

«Du café», demanda Gédéon Spilett.

Quelques instants après, Nab apportait une tasse de l’infusion
tiède. Gédéon Spilett y jeta environ dix-huit grains de la
quinine, et on parvint à faire boire cette mixture à Harbert.

Il était temps encore, car le troisième accès de la fièvre
pernicieuse ne s’était pas manifesté!

Et, qu’il soit permis d’ajouter, il ne devait pas revenir!

D’ailleurs, il faut le dire aussi, tous avaient repris espoir.
L’influence mystérieuse s’était de nouveau exercée, et dans un
moment suprême, quand on désespérait d’elle!... Au bout de
quelques heures, Harbert reposait plus paisiblement. Les colons
purent causer alors de cet incident. L’intervention de l’inconnu
était plus évidente que jamais. Mais comment avait-il pu pénétrer
pendant la nuit jusque dans Granite-House?

C’était absolument inexplicable, et, en vérité, la façon dont
procédait le «génie de l’île» était non moins étrange que le génie
lui-même.

Durant cette journée, et de trois heures en trois heures environ,
le sulfate de quinine fut administré à Harbert.

Harbert, dès le lendemain, éprouvait une certaine amélioration.
Certes, il n’était pas guéri, et les fièvres intermittentes sont
sujettes à de fréquentes et dangereuses récidives, mais les soins
ne lui manquèrent pas. Et puis, le spécifique était là, et non
loin, sans doute, celui qu’il l’avait apporté! Enfin, un immense
espoir revint au coeur de tous.

Cet espoir ne fut pas trompé. Dix jours après, le 20 décembre,
Harbert entrait en convalescence. Il était faible encore, et une
diète sévère lui avait été imposée, mais aucun accès n’était
revenu. Et puis, le docile enfant se soumettait si volontiers à
toutes les prescriptions qu’on lui imposait! Il avait tant envie
de guérir!

Pencroff était comme un homme qu’on a retiré du fond d’un abîme.
Il avait des crises de joie qui tenaient du délire. Après que le
moment du troisième accès eut été passé, il avait serré le
reporter dans ses bras à l’étouffer. Depuis lors, il ne l’appela
plus que le docteur Spilett.

Restait à découvrir le vrai docteur.

«On le découvrira!» répétait le marin.

Et certes, cet homme, quel qu’il fût, devait s’attendre à quelque
rude embrassade du digne Pencroff!

Le mois de décembre se termina, et avec lui cette année 1867,
pendant laquelle les colons de l’île Lincoln venaient d’être si
durement éprouvés. Ils entrèrent dans l’année 1868 avec un temps
magnifique, une chaleur superbe, une température tropicale, que la
brise de mer venait heureusement rafraîchir.

Harbert renaissait, et de son lit, placé près d’une des fenêtres
de Granite-House, il humait cet air salubre, chargé d’émanations
salines, qui lui rendait la santé. Il commençait à manger, et dieu
sait quels bons petits plats, légers et savoureux, lui préparait
Nab!

«C’était à donner envie d’avoir été mourant!» disait Pencroff.

Pendant toute cette période, les convicts ne s’étaient pas montrés
une seule fois aux environs de Granite-House. D’Ayrton, point de
nouvelles, et, si l’ingénieur et Harbert conservaient encore
quelque espoir de le retrouver, leurs compagnons ne mettaient plus
en doute que le malheureux n’eût succombé. Toutefois, ces
incertitudes ne pouvaient durer, et, dès que le jeune garçon
serait valide, l’expédition, dont le résultat devait être si
important, serait entreprise. Mais il fallait attendre un mois
peut-être, car ce ne serait pas trop de toutes les forces de la
colonie pour avoir raison des convicts.

Du reste, Harbert allait de mieux en mieux. La congestion du foie
avait disparu, et les blessures pouvaient être considérées comme
cicatrisées définitivement.

Pendant ce mois de janvier, d’importants travaux furent faits au
plateau de Grande-vue; mais ils consistèrent uniquement à sauver
ce qui pouvait l’être des récoltes dévastées, soit en blé, soit en
légumes. Les graines et les plants furent recueillis, de manière à
fournir une nouvelle moisson pour la demi-saison prochaine.

Quant à relever les bâtiments de la basse-cour, le moulin, les
écuries, Cyrus Smith préféra attendre.

Tandis que ses compagnons et lui seraient à la poursuite des
convicts, ceux-ci pourraient bien rendre une nouvelle visite au
plateau, et il ne fallait pas leur donner sujet de reprendre leur
métier de pillards et d’incendiaires. Quand on aurait purgé l’île
de ces malfaiteurs, on verrait à réédifier.

Le jeune convalescent avait commencé à se lever dans la seconde
quinzaine du mois de janvier, d’abord une heure par jour, puis
deux, puis trois. Les forces lui revenaient à vue d’oeil, tant sa
constitution était vigoureuse. Il avait dix-huit ans alors. Il
était grand et promettait de devenir un homme de noble et belle
prestance.

À partir de ce moment, sa convalescence, tout en exigeant encore
quelques soins, -- et le docteur Spilett se montrait fort sévère,
-- marcha régulièrement.

Vers la fin du mois, Harbert parcourait déjà le plateau de Grande-
vue et les grèves. Quelques bains de mer qu’il prit en compagnie
de Pencroff et de Nab lui firent le plus grand bien. Cyrus Smith
crut pouvoir d’ores et déjà indiquer le jour du départ, qui fut
fixé au 15 février prochain. Les nuits, très claires à cette
époque de l’année, seraient propices aux recherches qu’il
s’agissait de faire sur toute l’île.

Les préparatifs exigés par cette exploration furent don commencés,
et ils devaient être importants, car les colons s’étaient jurés de
ne point rentrer à Granite-House avant que leur double but eût été
atteint: d’une part, détruire les convicts et retrouver Ayrton,
s’il vivait encore; de l’autre, découvrir celui qui présidait si
efficacement aux destinées de la colonie. De l’île Lincoln, les
colons connaissaient à fond toute la côte orientale depuis le cap
griffe jusqu’aux caps mandibules, les vastes marais des tadornes,
les environs du lac Grant, les bois de jacamar compris entre la
route du corral et la Mercy, les cours de la Mercy et du creek
rouge, et enfin les contreforts du mont Franklin, entre lesquels
avait été établi le corral.

Ils avaient exploré, mais d’une manière imparfaite seulement, le
vaste littoral de la baie Washington depuis le cap griffe jusqu’au
promontoire du reptile, la lisière forestière et marécageuse de la
côte ouest, et ces interminables dunes qui finissaient à la gueule
entr’ouverte du golfe du requin.

Mais ils n’avaient reconnu en aucune façon les larges portions
boisées qui couvraient la presqu’île serpentine, toute la droite
de la Mercy, la rive gauche de la rivière de la chute, et
l’enchevêtrement de ces contreforts et de ces contre-vallées qui
supportaient les trois quarts de la base du mont Franklin à
l’ouest, au nord et à l’est, là où tant de retraites profondes
existaient sans doute. Par conséquent, plusieurs milliers d’acres
de l’île avaient encore échappé à leurs investigations.

Il fut donc décidé que l’expédition se porterait à travers le Far-
West, de manière à englober toute la partie située sur la droite
de la Mercy.

Peut-être eût-il mieux valu se diriger d’abord sur le corral, où
l’on devait craindre que les convicts ne se fussent de nouveau
réfugiés, soit pour le piller, soit pour s’y installer. Mais, ou
la dévastation du corral était un fait accompli maintenant, et il
était trop tard pour l’empêcher, ou les convicts avaient eu
intérêt à s’y retrancher, et il serait toujours temps d’aller les
relancer dans leur retraite.

Donc, après discussion, le premier plan fut maintenu, et les
colons résolurent de gagner à travers bois le promontoire du
reptile. Ils chemineraient à la hache et jetteraient ainsi le
premier tracé d’une route qui mettrait en communication Granite-
House et l’extrémité de la presqu’île, sur une longueur de seize à
dix-sept milles.

Le chariot était en parfait état. Les onaggas, bien reposés,
pourraient fournir une longue traite.

Vivres, effets de campement, cuisine portative, ustensiles divers
furent chargés sur le chariot, ainsi que les armes et les
munitions choisies avec soin dans l’arsenal maintenant si complet
de Granite-House. Mais il ne fallait pas oublier que les convicts
couraient peut-être les bois, et que, au milieu de ces épaisses
forêts, un coup de fusil était vite tiré et reçu. De là, nécessité
pour la petite troupe des colons de rester compacte et de ne se
diviser sous aucun prétexte.

Il fut également décidé que personne ne resterait à Granite-House.
Top et Jup, eux-mêmes, devaient faire partie de l’expédition.
L’inaccessible demeure pouvait se garder toute seule.

Le 14 février, veille du départ, était un dimanche.

Il fut consacré tout entier au repos et sanctifié par les actions
de grâces, que les colons adressèrent au créateur. Harbert,
entièrement guéri, mais un peu faible encore, aurait une place
réservée sur le chariot.

Le lendemain, au point du jour, Cyrus Smith prit les mesures
nécessaires pour mettre Granite-House à l’abri de toute invasion.
Les échelles qui servaient autrefois à l’ascension furent
apportées aux cheminées et profondément enterrées dans le sable,
de manière qu’elles pussent servir au retour, car le tambour de
l’ascenseur fut démonté, et il ne resta plus rien de l’appareil.
Pencroff resta le dernier dans Granite-House pour achever cette
besogne, et il en redescendit au moyen d’une corde dont le double
était maintenu en bas, et qui, une fois ramenée au sol, ne laissa
plus subsister aucune communication entre le palier supérieur et
la grève.

Le temps était magnifique.

«Une chaude journée qui se prépare! dit joyeusement le reporter.

-- Bah! Docteur Spilett, répondit Pencroff, nous cheminerons à
l’abri des arbres et nous n’apercevrons même pas le soleil!

-- En route!» dit l’ingénieur.

Le chariot attendait sur le rivage, devant les cheminées. Le
reporter avait exigé qu’Harbert y prît place, au moins pendant les
premières heures du voyage, et le jeune garçon dut se soumettre
aux prescriptions de son médecin.

Nab se mit en tête des onaggas. Cyrus Smith, le reporter et le
marin prirent les devants. Top gambadait d’un air joyeux. Harbert
avait offert une place à Jup dans son véhicule, et Jup avait
accepté sans façon. Le moment du départ était arrivé, et la petite
troupe se mit en marche.

Le chariot tourna d’abord l’angle de l’embouchure, puis, après
avoir remonté pendant un mille la rive gauche de la Mercy, il
traversa le pont au bout duquel s’amorçait la route de port-
ballon, et, là, les explorateurs, laissant cette route sur leur
gauche, commencèrent à s’enfoncer sous le couvert de ces immenses
bois qui formaient la région du Far-West.

Pendant les deux premiers milles, les arbres, largement espacés,
permirent au chariot de circuler librement; de temps en temps il
fallait trancher quelques lianes et des forêts de broussailles,
mais aucun obstacle sérieux n’arrêta la marche des colons.

L’épaisse ramure des arbres entretenait une ombre fraîche sur le
sol. Déodars, douglas, casuarinas, banksias, gommiers, dragonniers
et autres essences déjà reconnues, se succédaient au delà des
limites du regard. Le monde des oiseaux habituels à l’île s’y
retrouvait au complet, tétras, jacamars, faisans, loris et toute
la famille babillarde des kakatoès, perruches et perroquets.
Agoutis, kangourous, cabiais filaient entre les herbes, et tout
cela rappelait aux colons les premières excursions qu’ils avaient
faites à leur arrivée sur l’île.

«Toutefois, fit observer Cyrus Smith, je remarque que ces animaux,
quadrupèdes et volatiles, sont plus craintifs qu’autrefois. Ces
bois ont donc été récemment parcourus par les convicts, dont nous
devons retrouver certainement des traces.»

Et, en effet, en maint endroit, on put reconnaître le passage plus
ou moins récent d’une troupe d’hommes: ici, des brisées faites aux
arbres, peut-être dans le but de jalonner le chemin; là, des
cendres d’un foyer éteint, et des empreintes de pas que certaines
portions glaiseuses du sol avaient conservées. Mais, en somme,
rien qui parût appartenir à un campement définitif.

L’ingénieur avait recommandé à ses compagnons de s’abstenir de
chasser. Les détonations des armes à feu auraient pu donner
l’éveil aux convicts, qui rôdaient peut-être dans la forêt.
D’ailleurs, les chasseurs auraient nécessairement été entraînés à
quelque distance du chariot, et il était sévèrement interdit de
marcher isolément.

Dans la seconde partie de la journée, à six milles environ de
Granite-House, la circulation devint assez difficile. Afin de
passer certains fourrés, il fallut abattre des arbres et faire un
chemin. Avant de s’y engager, Cyrus Smith avait soin d’envoyer
dans ces épais taillis Top et Jup, qui accomplissaient
consciencieusement leur mandat, et quand le chien et l’orang
revenaient sans avoir rien signalé, c’est qu’il n’y avait rien à
craindre, ni de la part des convicts, ni de la part des fauves, --
deux sortes d’individus du règne animal que leurs féroces
instincts mettaient au même niveau.

Le soir de cette première journée, les colons campèrent à neuf
milles environ de Granite-House, sur le bord d’un petit affluent
de la Mercy, dont ils ignoraient l’existence, et qui devait se
rattacher au système hydrographique auquel ce sol devait son
étonnante fertilité.

On soupa copieusement, car l’appétit des colons était fortement
aiguisé, et les mesures furent prises pour que la nuit se passât
sans encombre. Si l’ingénieur n’avait eu affaire qu’à des animaux
féroces, jaguars ou autres, il eût simplement allumé des feux
autour de son campement, ce qui eût suffi à le défendre; mais les
convicts, eux, eussent été plutôt attirés qu’arrêtés par ces
flammes, et mieux valait dans ce cas s’entourer de profondes
ténèbres.

La surveillance fut, d’ailleurs, sévèrement organisée. Deux des
colons durent veiller ensemble, et, de deux heures en deux heures,
il était convenu qu’ils seraient relevés par leurs camarades. Or,
comme, malgré ses réclamations, Harbert fut dispensé de garde,
Pencroff et Gédéon Spilett, d’une part, l’ingénieur et Nab, de
l’autre, montèrent la garde à tour de rôle aux approches du
campement.

Du reste, il y eut à peine quelques heures de nuit.

L’obscurité était due plutôt à l’épaisseur des ramures qu’à la
disparition du soleil. Le silence fut à peine troublé par de
rauques hurlements de jaguars et des ricanements de singes, qui
semblaient agacer particulièrement maître Jup.

La nuit se passa sans incident, et le lendemain, 16 février, la
marche, plutôt lente que pénible, fut reprise à travers la forêt.

Ce jour-là, on ne put franchir que six milles, car à chaque
instant il fallait se frayer une route à la hache. Véritables
«setlers», les colons épargnaient les grands et beaux arbres, dont
l’abatage, d’ailleurs, leur eût coûté d’énormes fatigues, et ils
sacrifiaient les petits; mais il en résultait que la route prenait
une direction peu rectiligne et s’allongeait de nombreux détours.

Pendant cette journée, Harbert découvrit des essences nouvelles,
dont la présence n’avait pas encore été signalée dans l’île,
telles que des fougères arborescentes, avec palmes retombantes,
qui semblaient s’épancher comme les eaux d’une vasque, des
caroubiers, dont les onaggas broutèrent avec avidité les longues
gousses et qui fournirent des pulpes sucrées d’un goût excellent.
Là, les colons retrouvèrent aussi de magnifiques kauris, disposés
par groupes, et dont les troncs cylindriques, couronnés d’un cône
de verdure, s’élevaient à une hauteur de deux cents pieds.
C’étaient bien là ces arbres-rois de la Nouvelle-Zélande, aussi
célèbres que les cèdres du Liban.

Quant à la faune, elle ne présenta pas d’autres échantillons que
ceux dont les chasseurs avaient eu connaissance jusqu’alors.
Cependant, ils entrevirent, mais sans pouvoir l’approcher, un
couple de ces grands oiseaux qui sont particuliers à l’Australie,
sortes de casoars, que l’on nomme émeus, et qui, hauts de cinq
pieds et bruns de plumage, appartiennent à l’ordre des échassiers.
Top s’élança après eux de toute la vitesse de ses quatre pattes,
mais les casoars le distancèrent aisément, tant leur rapidité
était prodigieuse.

Quant aux traces laissées par les convicts dans la forêt, on en
releva quelques-unes encore. Près d’un feu qui paraissait avoir
été récemment éteint, les colons remarquèrent des empreintes qui
furent observées avec une extrême attention. En les mesurant l’une
après l’autre suivant leur longueur et leur largeur, on retrouva
aisément la trace des pieds de cinq hommes. Les cinq convicts
avaient évidemment campé en cet endroit; mais -- et c’était là
l’objet d’un examen si minutieux! -- on ne put découvrir une
sixième empreinte, qui, dans ce cas, eût été celle du pied
d’Ayrton.

«Ayrton n’était pas avec eux! dit Harbert.

-- Non, répondit Pencroff, et, s’il n’était pas avec eux, c’est
que ces misérables l’avaient déjà tué! Mais ces gueux-là n’ont
donc pas une tanière où on puisse aller les traquer comme des
tigres!

-- Non, répondit le reporter. Il est plus probable qu’ils vont à
l’aventure, et c’est leur intérêt d’errer ainsi jusqu’au moment où
ils seront les maîtres de l’île.

-- Les maîtres de l’île! s’écria le marin. Les maîtres de
l’île!...» répéta-t-il, et sa voix était étranglée comme si un
poignet de fer l’eût saisi à la gorge.

Puis, d’un ton plus calme:

«Savez-vous, Monsieur Cyrus, dit-il, quelle est la balle que j’ai
fourrée dans mon fusil?

-- Non, Pencroff!

-- C’est la balle qui a traversé la poitrine d’Harbert, et je vous
promets que celle-là ne manquera pas son but!»

Mais ces justes représailles ne pouvaient rendre la vie à Ayrton,
et, de cet examen des empreintes laissées sur le sol, on dut,
hélas! Conclure qu’il n’y avait plus à conserver aucun espoir de
jamais le revoir!

Ce soir-là, le campement fut établi à quatorze milles de Granite-
House, et Cyrus Smith estima qu’il ne devait pas être à plus de
cinq milles du promontoire du reptile.

Et, en effet, le lendemain, l’extrémité de la presqu’île était
atteinte, et la forêt traversée sur toute sa longueur; mais aucun
indice n’avait permis de trouver la retraite où s’étaient réfugiés
les convicts, ni celle, non moins secrète, qui donnait asile au
mystérieux inconnu.

CHAPITRE XII

La journée du lendemain, 18 février, fut consacrée à l’exploration
de toute cette partie boisée qui formait le littoral depuis le
promontoire du reptile jusqu’à la rivière de la chute. Les colons
purent fouiller à fond cette forêt, dont la largeur variait de
trois à quatre milles, car elle était comprise entre les deux
rivages de la presqu’île serpentine. Les arbres, par leur haute
taille et leur épaisse ramure, attestaient la puissance végétative
du sol, plus étonnante ici qu’en aucune autre portion de l’île. On
eût dit un coin de ces forêts vierges de l’Amérique ou de
l’Afrique centrale, transporté sous cette zone moyenne. Ce qui
portait à admettre que ces superbes végétaux trouvaient dans ce
sol, humide à sa couche supérieure, mais chauffé à l’intérieur par
des feux volcaniques, une chaleur qui ne pouvait appartenir à un
climat tempéré. Les essences dominantes étaient précisément ces
kauris et ces eucalyptus qui prenaient des dimensions
gigantesques.

Mais le but des colons n’était pas d’admirer ces magnificences
végétales. Ils savaient déjà que, sous ce rapport, l’île Lincoln
eût mérité de prendre rang dans ce groupe des Canaries, dont le
premier nom fut celui d’îles fortunées. Maintenant, hélas! Leur
île ne leur appartenait plus tout entière; d’autres en avaient
pris possession, des scélérats en foulaient le sol, et il fallait
les détruire jusqu’au dernier. Sur la côte occidentale, on ne
retrouva plus aucunes traces, quelque soin qu’on mît à les
rechercher. Plus d’empreintes de pas, plus de brisées aux arbres,
plus de cendres refroidies, plus de campements abandonnés.

«Cela ne m’étonne pas, dit Cyrus Smith à ses compagnons. Les
convicts ont abordé l’île aux environs de la pointe de l’épave, et
ils se sont immédiatement jetés dans les forêts du Far-West, après
avoir traversé le marais des tadornes. Ils ont donc suivi à peu
près la route que nous avons prise en quittant Granite-House.
C’est ce qui explique les traces que nous avons reconnues dans les
bois. Mais, arrivés sur le littoral, les convicts ont bien compris
qu’ils n’y trouveraient point de retraite convenable, et c’est
alors que, étant remontés vers le nord, ils ont découvert le
corral...

-- Où ils sont peut-être revenus... dit Pencroff.

-- Je ne le pense pas, répondit l’ingénieur, car ils doivent bien
supposer que nos recherches se porteront de ce côté. Le corral
n’est pour eux qu’un lieu d’approvisionnement, et non un campement
définitif.

-- Je suis de l’avis de Cyrus, dit le reporter, et, suivant moi,
ce doit être au milieu des contreforts du mont Franklin que les
convicts auront cherché un repaire.

-- Alors, Monsieur Cyrus, droit au corral! s’écria Pencroff. Il
faut en finir, et jusqu’ici nous avons perdu notre temps!

-- Non, mon ami, répondit l’ingénieur. Vous oubliez que nous
avions intérêt à savoir si les forêts du Far-West ne renfermaient
pas quelque habitation. Notre exploration a un double but,
Pencroff. Si, d’une part, nous devons châtier le crime, de
l’autre, nous avons un acte de reconnaissance à accomplir!

-- Voilà qui est bien parlé, Monsieur Cyrus, répondit le marin.
M’est avis, toutefois, que nous ne trouverons ce gentleman que
s’il le veut bien!»

Et, vraiment, Pencroff ne faisait qu’exprimer l’opinion de tous.
Il était probable que la retraite de l’inconnu ne devait pas être
moins mystérieuse qu’il ne l’était lui-même!

Ce soir-là, le chariot s’arrêta à l’embouchure de la rivière de la
chute. La couchée fut organisée suivant la coutume, et on prit
pour la nuit les précautions habituelles. Harbert, redevenu le
garçon vigoureux et bien portant qu’il était avant sa maladie,
profitait largement de cette existence au grand air, entre les
brises de l’océan et l’atmosphère vivifiante des forêts. Sa place
n’était plus sur le chariot, mais en tête de la caravane.

Le lendemain, 19 février, les colons, abandonnant le littoral, sur
lequel, au delà de l’embouchure, s’entassaient si pittoresquement
des basaltes de toutes formes, remontèrent le cours de la rivière
par sa rive gauche. La route était en partie dégagée par suite des
excursions précédentes qui avaient été faites depuis le corral
jusqu’à la côte ouest. Les colons se trouvaient alors à une
distance de six milles du mont Franklin.

Le projet de l’ingénieur était celui-ci: observer minutieusement
toute la vallée dont le thalweg formait le lit de la rivière, et
gagner avec circonspection les environs du corral; si le corral
était occupé, l’enlever de vive force; s’il ne l’était pas, s’y
retrancher et en faire le centre des opérations qui auraient pour
objectif l’exploration du mont Franklin.

Ce plan fut unanimement approuvé des colons, et il leur tardait,
vraiment, d’avoir repris possession entière de leur île!

On chemina donc dans l’étroite vallée qui séparait deux des plus
puissants contreforts du mont Franklin. Les arbres, pressés sur
les berges de la rivière, se raréfiaient vers les zones
supérieures du volcan. C’était un sol montueux, assez accidenté,
très propre aux embûches, et sur lequel on ne se hasarda qu’avec
une extrême précaution. Top et Jup marchaient en éclaireurs, et,
se jetant de droite et de gauche dans les épais taillis, ils
rivalisaient d’intelligence et d’adresse. Mais rien n’indiquait
que les rives du cours d’eau eussent été récemment fréquentées,
rien n’annonçait ni la présence ni la proximité des convicts.

Vers cinq heures du soir, le chariot s’arrêta à six cents pas à
peu près de l’enceinte palissadée. Un rideau semi-circulaire de
grands arbres la cachait encore.

Il s’agissait donc de reconnaître le corral, afin de savoir s’il
était occupé. Y aller ouvertement, en pleine lumière, pour peu que
les convicts y fussent embusqués, c’était s’exposer à recevoir
quelque mauvais coup, ainsi qu’il était arrivé à Harbert.

Mieux valait donc attendre que la nuit fût venue.

Cependant, Gédéon Spilett voulait, sans plus tarder, reconnaître
les approches du corral, et Pencroff, à bout de patience, s’offrit
à l’accompagner.

«Non, mes amis, répondit l’ingénieur. Attendez la nuit. Je ne
laisserai pas l’un de vous s’exposer en plein jour.

-- Mais, Monsieur Cyrus... répliqua le marin, peu disposé à obéir.

-- Je vous en prie, Pencroff, dit l’ingénieur.

-- Soit!» répondit le marin, qui donna un autre cours à sa colère
en gratifiant les convicts des plus rudes qualifications du
répertoire maritime.

Les colons demeurèrent donc autour du chariot, et ils
surveillèrent avec soin les parties voisines de la forêt.

Trois heures se passèrent ainsi. Le vent était tombé, et un
silence absolu régnait sous les grands arbres. La brisée de la
plus mince branche, un bruit de pas sur les feuilles sèches, le
glissement d’un corps entre les herbes, eussent été entendus sans
peine. Tout était tranquille. Du reste, Top, couché à terre, sa
tête allongée sur ses pattes, ne donnait aucun signe d’inquiétude.

À huit heures, le soir parut assez avancé pour que la
reconnaissance pût être faite dans de bonnes conditions. Gédéon
Spilett se déclara prêt à partir, en compagnie de Pencroff. Cyrus
Smith y consentit. Top et Jup durent rester avec l’ingénieur,
Harbert et Nab, car il ne fallait pas qu’un aboiement ou un cri,
lancés mal à propos, donnassent l’éveil.

«Ne vous engagez pas imprudemment, recommanda Cyrus Smith au marin
et au reporter. Vous n’avez pas à prendre possession du corral,
mais seulement à reconnaître s’il est occupé ou non.

-- C’est convenu», répondit Pencroff.

Et tous deux partirent.

Sous les arbres, grâce à l’épaisseur de leur feuillage, une
certaine obscurité rendait déjà les objets invisibles au delà d’un
rayon de trente à quarante pieds. Le reporter et Pencroff,
s’arrêtant dès qu’un bruit quelconque leur semblait suspect,
n’avançaient qu’avec les plus extrêmes précautions.

Ils marchaient l’un écarté de l’autre, afin d’offrir moins de
prise aux coups de feu. Et, pour tout dire, ils s’attendaient, à
chaque instant, à ce qu’une détonation retentît.

Cinq minutes après avoir quitté le chariot, Gédéon Spilett et
Pencroff étaient arrivés sur la lisière du bois, devant la
clairière au fond de laquelle s’élevait l’enceinte palissadée.

Ils s’arrêtèrent. Quelques vagues lueurs baignaient encore la
prairie dégarnie d’arbres. À trente pas se dressait la porte du
corral, qui paraissait être fermée. Ces trente pas qu’il
s’agissait de franchir entre la lisière du bois et l’enceinte
constituaient la zone dangereuse, pour employer une expression
empruntée à la balistique. En effet, une ou plusieurs balles,
parties de la crête de la palissade, auraient jeté à terre
quiconque se fût hasardé sur cette zone.

Gédéon Spilett et le marin n’étaient point hommes à reculer, mais
ils savaient qu’une imprudence de leur part, dont ils seraient les
premières victimes, retomberait ensuite sur leurs compagnons. Eux
tués, que deviendraient Cyrus Smith, Nab, Harbert?

Mais Pencroff, surexcité en se sentant si près du corral, où il
supposait que les convicts s’étaient réfugiés, allait se porter en
avant, quand le reporter le retint d’une main vigoureuse.

«Dans quelques instants, il fera tout à fait nuit, murmura Gédéon
Spilett à l’oreille de Pencroff, et ce sera le moment d’agir.»

Pencroff, serrant convulsivement la crosse de son fusil, se
contint et attendit en maugréant.

Bientôt, les dernières lueurs du crépuscule s’effacèrent
complètement. L’ombre qui semblait sortir de l’épaisse forêt
envahit la clairière. Le mont Franklin se dressait comme un énorme
écran devant l’horizon du couchant, et l’obscurité se fit
rapidement, ainsi que cela arrive dans les régions déjà basses en
latitude. C’était le moment.

Le reporter et Pencroff, depuis qu’ils s’étaient postés sur la
lisière du bois, n’avaient pas perdu de vue l’enceinte palissadée.
Le corral semblait être absolument abandonné. La crête de la
palissade formait une ligne un peu plus noire que l’ombre
environnante, et rien n’en altérait la netteté.

Cependant, si les convicts étaient là, ils avaient dû

Poster un des leurs, de manière à se garantir de toute surprise.

Gédéon Spilett serra la main de son compagnon, et tous deux
s’avancèrent en rampant vers le corral, leurs fusils prêts à faire
feu.

Ils arrivèrent à la porte de l’enceinte sans que l’ombre eût été
sillonnée d’un seul trait de lumière.

Pencroff essaya de pousser la porte, qui, ainsi que le reporter et
lui l’avaient supposé, était fermée.

Cependant, le marin put constater que les barres extérieures
n’avaient pas été mises.

On en pouvait donc conclure que les convicts occupaient alors le
corral, et que, vraisemblablement, ils avaient assujetti la porte,
de manière qu’on ne pût la forcer.

Gédéon Spilett et Pencroff prêtèrent l’oreille.

Nul bruit à l’intérieur de l’enceinte. Les mouflons et les
chèvres, endormis sans doute dans leurs étables, ne troublaient
aucunement le calme de la nuit.

Le reporter et le marin, n’entendant rien, se demandèrent s’ils
devaient escalader la palissade et pénétrer dans le corral. Ce qui
était contraire aux instructions de Cyrus Smith.

Il est vrai que l’opération pouvait réussir, mais elle pouvait
échouer aussi. Or, si les convicts ne se doutaient de rien, s’ils
n’avaient pas connaissance de l’expédition tentée contre eux, si
enfin il existait, en ce moment, une chance de les surprendre,
devait-on compromettre cette chance, en se hasardant
inconsidérément à franchir la palissade?

Ce ne fut pas l’avis du reporter. Il trouva raisonnable d’attendre
que les colons fussent tous réunis pour essayer de pénétrer dans
le corral. Ce qui était certain, c’est que l’on pouvait arriver
jusqu’à la palissade sans être vu, et que l’enceinte ne paraissait
pas être gardée. Ce point déterminé, il ne s’agissait plus que de
revenir vers le chariot, et on aviserait.

Pencroff, probablement, partagea cette manière de voir, car il ne
fit aucune difficulté de suivre le reporter, quand celui-ci replia
sous le bois. Quelques minutes après, l’ingénieur était mis au
courant de la situation.

«Eh bien, dit-il, après avoir réfléchi, j’ai maintenant lieu de
croire que les convicts ne sont pas au corral.

-- Nous le saurons bien, répondit Pencroff, quand nous aurons
escaladé l’enceinte.

-- Au corral, mes amis! dit Cyrus Smith.

-- Laissons-nous le chariot dans le bois? demanda Nab.

-- Non, répondit l’ingénieur, c’est notre fourgon de munitions et
de vivres, et, au besoin, il nous servira de retranchement.

-- En avant donc!» dit Gédéon Spilett.

Le chariot sortit du bois et commença à rouler sans bruit vers la
palissade. L’obscurité était profonde alors, le silence aussi
complet qu’au moment où Pencroff et le reporter s’étaient éloignés
en rampant sur le sol. L’herbe épaisse étouffait complètement le
bruit des pas.

Les colons étaient prêts à faire feu. Jup, sur l’ordre de
Pencroff, se tenait en arrière. Nab menait Top en laisse, afin
qu’il ne s’élançât pas en avant.

La clairière apparut bientôt. Elle était déserte.

Sans hésiter, la petite troupe se porta vers l’enceinte. En un
court espace de temps, la zone dangereuse fut franchie. Pas un
coup de feu n’avait été tiré. Lorsque le chariot eut atteint la
palissade, il s’arrêta. Nab resta à la tête des onaggas pour les
contenir. L’ingénieur, le reporter, Harbert et Pencroff se
dirigèrent alors vers la porte, afin de voir si elle était
barricadée intérieurement... un des battants était ouvert!

«Mais que disiez-vous?» demanda l’ingénieur en se retournant vers
le marin et Gédéon Spilett.

Tous deux étaient stupéfaits.

«Sur mon salut, dit Pencroff, cette porte était fermée tout à
l’heure!»

Les colons hésitèrent alors. Les convicts étaient-ils donc au
corral au moment où Pencroff et le reporter en opéraient la
reconnaissance? Cela ne pouvait être douteux, puisque la porte,
alors fermée, n’avait pu être ouverte que par eux! Y étaient-ils
encore, ou un des leurs venait-il de sortir?

Toutes ces questions se présentèrent instantanément à l’esprit de
chacun, mais comment y répondre? En ce moment, Harbert, qui
s’était avancé de quelques pas à l’intérieur de l’enceinte, recula
précipitamment et saisit la main de Cyrus Smith.

«Qu’y a-t-il? demanda l’ingénieur.

-- Une lumière!

-- Dans la maison?

-- Oui!»

Tous cinq s’avancèrent vers la porte, et, en effet, à travers les
vitres de la fenêtre qui leur faisait face, ils virent trembloter
une faib